L'histoire commence en 2004, lors d'une précédente série de visites en Anjou, alors que l'objectif en était la composition d'un article de La Pipette, qui devait évoquer la "nouvelle vague" dans la région et dans le Layon. Les trois vignerons la composant alors étaient Stéphane Bernaudeau, Richard Leroy et Olivier Van Ettinger. Trois rencontres successives donc et à chaque fois, au cours de l'entretien, une même question :

"Et s'il devait y avoir une autre nouvelle vague en Anjou, de qui serait-elle composée?..."

A ma grande surprise, les trois vignerons, qui se connaissent mais ne se rencontrent guère souvent, me firent la même réponse : Jean-Christophe Garnier, Cyril Le Moing et Claude Pichard!...

Étonnant! Mais bien sûr, il devenait alors facile, de se fixer pour objectif de partir à la découverte de cette vague!... Tel un surfer qui rêve d'une plage magique du Pacifique (ou du Pays Basque), sur laquelle écume l'énorme déferlante qui fait rêver!... Un vague (justement!...) sentiment de peur et de doute en moins!...

Pour cette première rencontre, en ce vendredi de janvier donc, cap sur Ambillou-Château, non loin de Doué la Fontaine (bien connu pour ses roses et son zoo!), pour une rencontre attendue avec Claude et Nelly Pichard, à peine plus d'un mois après avoir pu croiser cette dernière lors du salon Anges-Vin, à St Aubin de Luigné.

Clau de Nell, tel est le nom du domaine. Pour tout dire, en arrivant dans cette partie de l'Anjou, on ne s'attend guère à y trouver un domaine viticole!... La plaine semble dédiée aux cultures fourragères et céréalières. A quelques encablures du village, Sauné est atteint après une légère montée et on y découvre une des particularités du lieu : les caves troglodytes, un peu comme celles, non loin de là, de Rochemenier. On franchit un portail, des bâtiments agricoles classiques. Les Pichard m'accueillent, pour une longue découverte du domaine.

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Très vite, Nelly et Claude suggèrent un passage dans les vignes. Le temps est doux, humide. Ici, le froid commence à se faire attendre, en vue de la taille. A peine quelques pas, le temps de savoir comment on atterrit un jour, presque par hasard, à Ambillou et, très vite, on devine cette butte, tout à fait particulière dans le paysage... Suspicion légitime de lieu magique!...

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En fait, Nelly et Claude Pichard sont bourguignons d'origine. Du Couchois, plus précisément, non loin de Maranges et Santenay. En 1999, voilà trois années que Claude est en charge des vinifications, notamment, au domaine familial. Il cherche des orientations supposées apporter des plus à la production. Un jour qu'il passe à Beaune, il découvre, dans une librairie locale, le livre de Nicolas Joly, Le Vin du Ciel à la Terre. Une sorte de révélation!...

Aussitôt, il fait quelques essais dans une petite vigne près de la maison. En même temps, il prend des décisions importantes et... des tensions apparaissent. Il a alors peur de dépenser beaucoup d'énergie à essayer de convaincre pendant de trop longues années. Avec Nelly, ils décident donc de changer d'horizon. Quelques appels téléphoniques, des visites à Gaillac ou dans le Grand Sud et au final, ce domaine disponible d'Ambillou-Château, qui se révèle très vite quasiment idéal : des vignes très joliment situées, des bâtiments et une quinzaine de caves troglodytes!... Qui dit mieux?... Avec en plus, la volonté de proposer des vins vivants, souvenir de ceux de son grand-père : "... Des vins qui avaient de l'âme!..."

Début 2000, le couple de vignerons débarque avec armes et bagages. Supplément de bagages, devrait-on dire!... En effet, l'un des camions contient à lui seul, le pressoir vertical et très traditionnel, en pièces détachées. Il est antérieur à 1900, mérite quelques réparations, mais chaque année, depuis, il suscite une émotion palpable chez les vendangeurs du domaine : silence, on presse!...

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La propriété compte sept hectares d'un seul tenant, orientés sud et à l'abri des vents du nord, puisque adossés à la forêt de Milly. Le sol est argilo-siliceux à grès rouges en surface, sur une butte de tuffeau (calcaire). "Un terroir d'équilibre!" selon Claude Pichard. "Les énergies de la terre en fond, associées avec l'énergie des planètes en surface. Une grande capacité à garder une structure acide avec un fond assez complexe. Les anciens du pays disaient qu'il fallait avoir une parcelle de vigne à cet endroit!..."

Les vignes sont composées d'1ha70 de grolleau noir, d'1ha de cabernet-sauvignon et d'un peu plus de 4ha de cabernet franc. Il faut ajouter à l'ensemble un petit hectare de l'autre côté d'un petit bois tout proche. Les plus jeunes sont âgées de 4 à 5 ans et jusqu'entre 20 et 70 ans. Les plus vieux grolleau ont 75 ans. Un tout composé par l'arrière grand-père de l'ancien propriétaire, qui s'était attaché à réunir patiemment toutes les petites parcelles du cru.

Pas de palissage, un double fil supérieur, en hauteur, pour éviter les effets des vents forts. Les branches centrales de la vigne viennent naturellement à l'intérieur des fils et donnent une colonne vertébrale au rang. Les branches sur les côtés peuvent s'épanouir librement. "On recherche une forme d'entonnoir. Un maximum de lumière, de soleil, d'énergie cosmique doit pénétrer dans la plante, avec un maximum d'aération aussi."

1,80m à 1,90m d'espacement entre les rangs, soit, à peu près, 4800 pieds à l'hectare. Les rendements ne dépassent guère 15 à 18 hl/ha. La taille est courte. Les vendanges en vert sont prévues, si nécessaire. Les vignes, traitées en conventionnel avant 2000, doivent retrouver de la vie. C'est une des raisons pour lesquelles l'enherbement est intégral et naturel. Il n'y a que de rares et légères interventions sur les sols, une ou deux fois par an au maximum.

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Les vendanges sont manuelles et les raisins ramassés soigneusement dans des petites caisses. Les moins intéressants sont dirigés vers le pressoir, pour faire des rosés. Les autres sont égrappés à 100% dans une petite machine, puis les cuvaisons débutent pour une trentaine de jours. Tous les déplacements de raisins et de jus sont uniquement manuels (ou par pompe manuelle). Le but reste en permanence de limiter et minimiser les effets des interventions : un ou deux foulages aux pieds, puis la cuve se débrouille toute seule!... Ensuite, décuvages et presses manuels, souvent pas moins de cinq à six heures pour un pressurage. Puis, l'élevage débute. Il doit durer entre 18 et 24 mois, dans des fûts non neufs (entre 1 et 4 vins). Pas de bâtonnage. La fermentation malolactique est libre de se faire ou pas. "La fermentation alcoolique, c'est la naissance du vin, la FML, sa naissance spirituelle !..."

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Bon, et si on ouvrait quelques quilles?... Comme dirait Matthieu Barret!...

Avant tout, découverte du millésime 2004, en cours d'élevage. Un lot de grolleau noir, franc, original, avec de la fraîcheur. Puis les cabernet franc et cabernet sauvignon, qui expriment superbement une sorte de typicité des cépages. Au-delà de ça, la bouche est droite, ferme, intense. Les tannins sont superbement soyeux et élégants. Pour ceux-là, la mise est désormais proche. En fûts également, un cabernet sauvignon du millésime 2003, destiné à une nouvelle cuvée. Claude Pichard trouve que celui-ci "pinote"!... "Parfois, on ne peut renier ses origines!..." dit-il en riant.

Retour sur le millésime 2003, celui qui est actuellement disponible :

- à Vincent... : le grolleau, un rien épicé. Ferme et friand. Longueur fruitée, un peu acidulée, avec une belle tonicité. Beaucoup de présence... Pour un peu, on lui trouverait une lointaine parenté avec de belles négrettes!...

- à Norbert... : le cabernet franc, sur des notes de fruits rouges mûrs. La complexité aromatique se dessine doucement, à l'aération. Dans la nuance... Très beau volume. Et d'ores et déjà, beaucoup d'élégance. Joli!

- à Gustave... : le cabernet sauvignon, intense dès le premier nez!... Que les raisins devaient être beaux!... Des notes de suies, de la puissance et une expression intense et superbement élégante!... C'est déjà très bon!... En bouche et en rétro, le vin montre une fraîcheur étonnante. La trace du calcaire?... Une impression un rien réconfortante, que l'on ne peut pas passer à côté de ce type de vin!... Allez, hop!... A boire!...

Au final, les convictions de Claude et Nelly Pichard semblent clairement trouver une résonance dans les vins qu'ils proposent. Indiscutablement, ils ont désormais l'impression d'avancer. Les cuvées progressent. Elles offrent plus de finesse, de densité, de pureté. Cela les étonne presque!... Sans doute, ont-ils la conviction, intime celle-là, d'être sur la bonne voie, celle qu'ils rêvaient de suivre!... Pour notre plus grand plaisir!...

"Pour nous, la nature fait tout très bien toute seule. Il faut la laisser s'exprimer. Limiter les interventions sur la vigne. Chacune d'elles déséquilibre l'ensemble. Le système de vie globale est plus complexe que ce que l'esprit mental d'être humain peut embrasser et tout comprendre. A partir du moment où on essaie de tout comprendre, on ne comprend plus rien et donc, on intervient négativement! Ceci dit, chez nous, on en est aux balbutiements. C'est aussi un effort sur soi. Il faut presque intervenir le moins possible et les solutions apparaissent. C'est tellement en contradiction avec ce qu'on apprend depuis les premières années..."

A méditer, non?... En tout cas, belle entrée en matière pour la nouvelle nouvelle vague!... A suivre, bien sûr!...