Loin de moi l'idée de briguer une quelconque accession à l'Académie et encore moins de me lancer dans la redéfinition de certains mots de notre vocabulaire, mais en voici un qui est de plus en plus usité par les dégustateurs et amateurs de toutes origines : minéralité (minerality in english)!...

Or, ce mot, n'apparaît pas dans le dictionnaire!... Il s'agit donc de l'exemple même de néologisme, dont la plupart des amateurs et professionnels s'accommode, mais que nous sommes souvent à mal de définir!... En tout cas, de nous entendre sur une quelconque définition!... Belle matière, pour un débat autour de quelques flacons!... Alors?... Minéralité?... Mythe ou réalité?...

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Un jour pluvieux de février 2005, Hervé Bizeul, le vigneron roussillonnais du célèbre Clos des Fées, lança sur le forum de La Passion du Vin, un débat sur le sujet. Quelques semaines plus tard, il en tire la quintessence et fait un résumé qui reste d'actualité!... Il y est question d'acidité, d'arômes, d'un goût, d'une texture, voire même d'une forme ou d'une allégorie!... Et de conclure, comme nous pourrions le faire : nous voilà bien avancés!...

De son côté, le Petit Guide Loisel des Vins s'y essaie également. Il y est question de notion subjective, d'arômes minéraux et d'impressions tactiles et gustatives. Là, l'acidité n'est plus associée à la minéralité, si 22062008_002ce n'est qu'elles engendrent toutes deux, des sensations proches. On évoque alors une pureté d'expression aromatique, une droiture, une certaine complexité...

Lorsque le vin nous inspire ce mot, est-ce l'expression d'une conjonction cépage-sol-climat du millésime, comme pour les rieslings qui "pétrolent", ou les arômes d'un vin blanc (ou rouge!) sur une zone, un sol, largement pourvu de silex ou de calcaire (les perruches de Vouvray ou les oelithes du haut de Vosne-Romanée)?... Ou alors, touche-t-on là au plaisir de découvrir une cuvée issue d'une vigne, dont les racines plongent jusqu'à la roche-mère et dont les radicelles se glissent dans le moindre interstice, la moindre faille, pour aller puiser les éléments les plus riches, les plus intéressants de la géologie locale?... Dans ce cas, il semble que l'on touche alors du doigt (des papilles plus exactement!) une partie du mystère du vin : des impressions fugitives, mais point de certitudes, ni de définition scientifique!...

Et l'on se dit alors que les vignerons pourraient bien être les mieux placés pour définir la chose. J'ai donc pris le parti d'en interroger quelques-uns sur le sujet. Voici quelques tendances :

La minéralité d'un vin est l'expression même du terroir sur lequel celui-ci a été cultivé : c'est la solubilisation (sic!) des minéraux du sol, puisés par la vigne, grâce aux éléments organiques vivants. C'est l'âme du vin. Elle s'exprime par des arômes de roche, de terre. Elle apporte finesse et complexité au vin.020208_002 Elle soulève avec légèreté les arômes apportés par le cépage... fruits, fleurs, épices. A ne pas confondre avec l'acidité, car toutes deux amènent fraîcheur aux vins.

Là encore, minéralité et acidité sont mises en parallèles. On peut parler de "trame minérale", composée pour "porter" les arômes du cépage. Point intéressant : l'expression de cette minéralité (roche, terre...) rend plus complexe, plus fine, plus nuancée, celle, supposée classique et identifiable, du cépage lui-même.

Une autre réponse, une autre orientation. Même si les deux vignerons qui s'expriment là, le font en s'appuyant sur leur sensibilité, les particularismes, sans doute, des vignobles qu'ils connaissent, mais aussi les doutes qui, certains jours, les assaillent...

Cette question, mainte fois méditée, met en lumière mes incapacités et mon impuissance, tant en qualité de dégustateur que de facteur de vins, à appréhender cette notion vraisemblablement plus subjective qu'objective. Cette interrogation m'entraîne vers une réponse qui pourrait être dans l'esprit de celle que faisait Henri Cartier-Bresson, lorsqu'on lui demandait de définir la photographie, il répondait : "La 22062008_001photographie est ce que l'oeil ne peut voir". Punctum remotum ou punctum proximum de la dégustation, la "minéralité" est vraisemblablement le point, à la fois le plus éloigné et le plus proche de la perception d'un vin, sans accommodation, sans réflexion.

On ne peut s'en priver, consciemment ou inconsciemment, dans le plaisir de la dégustation. C'est une émotion, c'est un bref arrêt du coeur, c'est la note bleue émise par une corde pincée sur un instrument dont on ignorait le son, le nom. Alors, faut-il mettre en équation quelques mesures objectives, faut-il s'emprisonner dans le rapport entre l'acidité, la salinité, les arômes spécifiques de "pierre à fusil", les arômes variétaux, les associer à quelques sensations subjectives, olfactives qui feraient appel à nos seules références, à notre propre parcours de dégustateur? Enfin, faut-il l'expliquer? Le plaisir de la dégustation ne vaut-il pas mieux que sa réduction biométrique? Biométrique! Encore faudrait-il que le vin soit toujours vivant...

La "minéralité", serait-elle le lien entre les supposées antinomiques notions de puissance et d'élégance, la synthèse de la droiture et de la pureté, le plus souvent présentes dans les grands vins. Peut-elle être, traduire une rigueur, une éthique, une esthétique des méthodes culturales et oenologiques? Peut-elle s'opposer à l'analyse méthodologique? Peut-elle être l'ultime rempart, l'ultime gage de prééminence de la culture, de la sensibilité, de l'indépendance d'esprit sur la technique, sur la gnose, sur l'érudition technique?

Et de conclure : "Tu n'es vraisemblablement pas plus avancé! Hélas, moi non plus!..."

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