Il s'agit là d'un des personnages clés de l'Anjou viticole!... Sa notoriété n'a sans doute pas franchi les frontières du Val de Loire, si l'on en croit, notamment, un numéro récent de la Revue du Vin de France, qui ne cite que Nicolas Joly, Mark Angeli et les frères Foucault, en tant que porte-drapeaux régionaux, parmi les "100 personnalités qui font le vin", dans notre beau pays, mais les vignerons du Layon et du Saumurois en particulier, ne tarissent pas d'éloges à son propos!... Ils sont nombreux désormais (tout est relatif, malgré tout, à l'échelle d'une région comme l'Anjou!...) à le solliciter pour avis. Certains sont jeunes, plein d'espoir en l'avenir, d'autres sont à la tête de domaines connus et reconnus, mais, désormais prêts à évoluer vers autre chose, une autre vue des choses, celle que Clément Baraut laisse apparaître, suggère, au cours de quelques entrevues, à la vigne et au chai.

Avec lui, inutile de craindre une quelconque omnipotence d'un catalogue de directives, sorte d'ordonnance à l'usage des vignerons en péril. D'ailleurs, il ne se place pas au rang "d'oenologue-conseil", mais d'écologue. Tout un monde!... Et si l'on tenait absolument à lui coller une étiquette, il ne faudrait surtout pas le qualifier de "flying winemaker" et pour cause, il y a en effet peu de chance de le voir sur un long courrier trans-hémisphèrique, si ce n'est pour ses vacances!... Au quotidien, le terme de "cycling winemaker", appellation non contrôlée, lui convient beaucoup mieux!... Dont acte!...

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Pour tenter de situer l'homme dans son activité, il faut noter, avant tout, qu'il ne recevrait pire compliment, que si un vigneron se targuait, auprès de son entourage ou de ses visiteurs, des progrès de ses vins, parce que désormais, il fait du Baraut!... Comme on serait tenté de le dire, parfois, du "style" de certains domaines bordelais, "conseillés" par d'éminents spécialistes... En fait, sa démarche est claire : faire en sorte que l'homme (le vigneron) s'identifie à ses terres, à sa vigne, en perçoive l'énergie et la restitue à ses vins, le plus naturellement possible. Le tout, en ne remettant pas en cause l'équilibre d'une entité économique, en ne forçant pas le trait. Mettre en évidence, pour le viticulteur concerné d'abord, le potentiel d'un domaine, en appuyant sur quelques points déterminants... et en laissant son interlocuteur libre de ses choix, au final.

Clément Baraut se qualifie lui-même de Bourguignon de Paris!... Des racines en Bourgogne donc, Parisien de naissance et... Bordelais de formation!... Nul n'est parfait, si j'ose dire, sur le ton de la galéjade impertinente!... Il arrive en Anjou en 1989, "par accident 11122008_001professionnel"!... Il a donc suivi une formation en écologie et physiologie, puis en oenologie, pressentant que c'est dans ce domaine, qu'il sera le plus à même de mettre en application ce qu'il a appris auparavant.

A Bordeaux, sa route croise celle de Serge Chauvet, bien connu pour ses compétences en matière de liquoreux, dans le Sauternais notamment. La chance, le hasard l'amènent donc en Anjou, à la veille de deux très beaux millésimes, pour cette catégorie de vins : 1989 et 1990. De son propre aveu, le premier est totalement raté par les vignerons de la région, tant pour les Layons que pour les rouges. Une forme d'exception mal maîtrisée à l'époque... Dès 1990, avec quelques viticulteurs, début du travail sur les tries. Tout le monde apprécie ses compétences en la matière. La mayonnaise prend. Et, en même temps, le début des incertitudes, qui poussent à la réflexion. En effet, ce coup double de grands millésimes de liquoreux tend également à démontrer que le marché n'est pas prêt à "digérer" une succession de grandes années, pour cette catégorie de vin. Ainsi, dès 1992, les cuvées sont belles, mais les acheteurs se tournent vers d'autres choses. Certains vignerons connaissent des heures sombres. Avec 1993, ce seront des années charnières, au cours desquelles, des vignerons comme Mark Angeli ou Didier Chaffardon adoptent le système des tries, mais cette11122008_004 fois, pour les blancs secs. La RVF en parle. C'est un peu le début de l'aventure, qui nous amène, quinze ans plus tard, à toute cette gamme de cuvées, pour lesquelles, "on n'a pas à rougir vis à vis de ce qui est proposé par d'autres régions..." insiste fermement Clément Baraut.

Après un court passage en laboratoire privé, une expérience de trois années en tant que vigneron à part entière, qui le laisse quelque peu perplexe sur certains aspects de la profession (sic!), il intègre le Groupement Départemental de Développement Viticole, alias le GDDV, à Martigné-Briand, pour pratiquer le conseil privé. Activité qui reste à ses yeux, impossible à pratiquer dans la région, sous une forme rigoureusement privée, comme dans le Bordelais, par exemple. Ainsi, pendant plusieurs années, il forme avec une collègue pédologue et conseil en marketing, un binôme qui va travailler avec une cinquantaine de vignerons.

"Faire passer dans le vin, la magie du lieu, l'énergie de la parcelle." Une formule certes, mais Clément Baraut sait avant tout, qu'il faut faire passer le message par des démarches techniques, auprès du viticulteur. Cela doit rester un mix d'observations et de bon sens, allié à des connaissances scientifiques, tout en privilégiant une certaine éthique de travail.

Pour chaque parcelle, il faut montrer comment l'écosystème fonctionne à la base. "Faire des vins qui ont 11122008_005quelque chose à dire, à raconter, ça demande automatiquement à oublier la technique, pour revenir à l'originalité de ce qui fait la base, c'est à dire la parcelle." C'est un peu un retour sur les principes des grands-parents. Une remise en cause pour certains, mais en terrain pas tout à fait inconnu. Souvent, les générations se rejoignent enfin...

"Le terroir, c'est quelque chose d'extrêmement complexe, quelque peu magique... C'est de l'écologie appliquée. La principale chose, c'est de faire en sorte que le système global fonctionne le plus naturellement possible. Ça demande à comprendre ses besoins et à les lui amener." Cela impose parfois de hiérarchiser les parcelles des domaines. Ainsi, sur certaines, il faudra s'orienter vers la production de produits plus standards et sur d'autres, faire admettre que l'oenologie doit laisser place au travail dans la vigne.

Avec le recul de ces quelques années, Clément Baraut est à même désormais de mieux comprendre et d'évoquer librement les forces et les points faibles de l'Anjou. Pour ces derniers, d'abord, une communication défaillante, qui va de paire avec un esprit collectif peu développé. Il garde des souvenirs, un rien amers, de magnifiques dégustations de liquoreux, les plus belles du pays peut-être, proposées dans des salles polyvalentes, sans que personne, ou presque, n'en soit informé!... De plus, il faut accepter de l'entendre, la11122008_007 région a toujours été dirigée, par des gens qui avaient une "optique bordelaise" : pour être rentable, il faut du volume!... Alors même que le découpage géographique est celui de crus, mais pas de grosses unités!...

Il faudra donc encore quelques années, à ajouter aux quinze passées, au cours desquelles Clément Baraut et quelques vignerons du cru définiront la notion de terroir comme telle : "Celle-ci s'appuie sur la minéralogie du lieu et sur la façon dont la vie microbienne se met en place, mettant à la disposition du vivant, les originalités minéralogiques, en particulier les éléments métalliques, ce qui va orienter la physiologie de la plante sur des molécules originales." Pas à proprement parlé, un discours extrêmement répandu!... Et pourtant!...

Désormais, l'oeno-écologue-conseil angevin travaille auprès de Patrick Baudouin. Ceci dit, ce dernier a tenu à ce qu'il garde contact avec les autres vignerons et domaines, auprès desquels il intervenait auparavant. Manière de ne pas perdre les acquis pluriels. Ainsi, les Domaine du Closel, Château de Passavant, Domaine de Rochambeau restent dans sa sphère d'influence, ainsi que, par exemple, pour ne citer que ceux-là, Damien Loreau, Marc Houtin parfois, Éric Morgat, Philippe Vatan et Vincent Ogereau, ce dernier étant le seul à ne pas être converti au bio, à ce jour.*

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Pour ponctuer cet entretien, nous nous devions de passer aux travaux pratiques. Clément Baraut va très souvent dans les vignes, parfois avec sa tarière, pour en extraire quelques carottes, qui viendront augmenter sa collection d'échantillons des sols viticoles angevins. Il suggère alors, à ceux qui l'accompagnent, de se laisser aller, de se mettre à l'écoute de leur corps, lorsqu'ils marchent sur telle et telle parcelle. Histoire d'en capter l'énergie... et d'en mesurer les éventuels effets sur soi. Puis, ensuite, de déguster les vins qui en sont issus et de comparer. Aussi étonnant que cela puisse paraître, ça marche!... Démonstration.

Voici trois parcelles du Domaine Patrick Baudouin, connues pour leurs blancs : ci-dessus, à gauche, Les Saulaies, puis Les Gâts et Le Cornillard.

- Les Saulaies :
Située au sud du village de St Aubin de Luigné, sur un coteau assez soutenu, orienté ouest-nord-ouest. Environ quarante centimètres de sol sur des schistes ocre talqueux, très doux, très tendres, très fins. La 11122008_009pente résulte d'une faille perpendiculaire au cours du Layon et, de ce fait, le sol est parsemé de petits cailloux blancs, qui proviennent de la cristallisation des quartz apparus le long de cette faille. Il ne s'agit absolument pas de galets roulés. L'ambiance apparaît assez énergisante, dynamisante, avec une sorte de douce réverbération. A 98%, on trouve là du chenin et quelques pieds de grolleau, dont la proportion devrait augmenter par sélection massale. Clément Baraut estime qu'on devrait y faire de beaux rouges, mais pas issus de cabernet, qui redoute tout stress hydrique.

Dégusté sur fût, le 2007 de cette cuvée s'exprime avec beaucoup de finesse, mais aussi d'intensité. On perçoit ce côté nuancé, qui allie élégance et droiture.

- Les Gâts :
Historiquement, au domaine, une parcelle dédiée aux moelleux. Depuis 2007, elle est travaillée pour les secs.11122008_013 11122008_012Elle se situe sur le même support géologique que la précédente, mais avec une orientation résolument nord et plus sous l'influence des quartzites, totalement absents ici. Une pente douce qui coule jusqu'au Layon et qui regarde les terrasses de Quarts-de-Chaume... L'ambiance est plus calme, plus sereine... Quelque chose qui vous invite davantage à la rêverie. Les bruits, plus ou moins proches, semblent plus feutrés.

Et c'est ce que l'on retrouve avec le 2007, toujours en fûts. Moins d'exubérance. Une expression façon aquarelle, aux tons pastel. Plus de certitudes, moins de distorsions et, néanmoins, du caractère.

- Le Cornillard :
Nous sommes là, à proximité d'Ardenay. Le Layon trace un long méandre à 180°. La vue est remarquable. On aime très vite cet endroit. La parcelle s'étale sur une sorte de talus exposé est-sud-est, qui plonge d'un seul 11122008_016coup à la verticale sur plusieurs dizaines de mètres!... Au bout des rangs, avec le tracteur, c'est plutôt limite!... Ici, la vigne est conduite de façon un peu différente :11122008_018 elle n'est pas rognée et l'apex (la pointe des rameaux) est laissé libre de se développer**. C'est moins de stress généré pour la plante et, malgré une pression importante des maladies en 2008, moins de problèmes constatés. Au niveau du sol, nous sommes là sur une texture proche d'une rhyolite. En fait, ce sont des tufs rhyolitiques, des cendres volcaniques qui ont déposé dans une lagune très ancienne. Un paysage très ouvert, un endroit qui a du souffle. D'ailleurs, plusieurs couples de buses s'y plaisent à longueur d'année!... L'endroit est résolument euphorisant, un peu à l'image de la parcelle des Moulins, d'Éric Morgat, non loin de Pierre Bise et des Treilles de Jo Pithon.

Là aussi, la dégustation du 2007, en fûts, démontre la cohérence entre le lieu et le vin. Des arômes intenses, une expression presque sauvage, ambitieuse. Une minéralité tout à fait débordante. L'exemple même de cuvée qui ne laisse pas indifférent.

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Avec près de vingt années passées dans la région, on peut affirmer sans crainte, que Clément Baraut est de ceux qui montrent le chemin. Une bonne partie de la région a amorcé le virage, mais la route est encore longue. Que ce soit avec les Anjou blancs secs ou dans le secteur du Puy-Notre-Dame, les progrès sont indéniables et l'action au quotidien de ce "facteur de vins", selon l'expression chère à Francis Poirel, n'y est pas étrangère. La confirmation et la pérennisation des avancées constatées ne se feront qu'avec une large prise de conscience des vignerons et sans doute aussi, par la confiance et la curiosité des amateurs et des professionnels de la gastronomie, notamment. Plus tard, bien plus tard peut-être, nous parlerons de nouvelle hiérarchie, voire même de Grands Crus d'Anjou!... C'est pour demain, n'en doutons pas!...

*: Là, une mise au point s'impose. Et ce, après l'intervention de riri - fifi et loulou ne s'étant pas encore prononcés ;-) - et une conversation téléphonique expresse avec Clément Baraut lui-même, alors que je me trouvais sur la route même, retour des montagnes... Soyons clair, les noms cités ci-dessus ne sont pas en bio. Ceci dit, Marc Houtin et son associé viennent d'entamer la conversion de la Grange aux Belles.
Il serait dommage que les vignerons installés dans toute la rigueur qu'exige la conduite en bio prennent ombrage de cette tournure de phrase mal choisie, car, comme beaucoup d'amateurs de nos jours, je suis tout à fait respectueux de leurs choix, découvrant parfois la somme de toutes leurs difficultés (souvent mal rémunérées!) et restant sensible à ce à quoi ils sont confrontés, notamment en cas de "millésimes difficiles", comme certains des plus récents (voir également, les commentaires ci-dessous).

**: Il faut rendre à César... la primauté de la réflexion sur ce sujet!... Elle revient à un autre personnage incontournable des "vins de terroir" en Anjou, à savoir Philippe Gourdon, du Château Tour Grise, au Puy Notre Dame. Ce n'est qu'a l'issue de certaines conversations avec ce vigneron, que la décision de ne pas rogner l'ensemble des parcelles a été prise au Domaine Patrick Baudouin. Et ceci, afin de limiter les stress apportés à la plante et de garder la totalité des informations physiologiques du millésime. Une option prise également par Matthieu Barret, à Cornas, par exemple. Et naguère, par Lalou Bize-Leroy, en Bourgogne, semble-t-il...