Après une nuit réparatrice au Fitoun, à Paziols, dans la montagne audoise, afin de digérer comme il se doit la cuisine catalane du Rêve d'Angèle (oh la la!... ces joues de porc au Banyuls!...), nous reprenons la route de la côte, par le chemin des écoliers du GPS, en passant, non pas par Estagel, mais par Tuchan et Vingrau.

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La matinée offre une lumière horizontale, voilée et à chaque virage, chaque lacet, les passagers du minibus écarquillent leurs yeux, sur un paysage à couper le souffle!... Le conducteur en fait autant, si bien que nous profitons d'un promontoire, façon table d'orientation, pour faire une courte pause. N'est-ce pas là, le Château d'Aguilar?...

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Côté mer, le ciel est dégagé. Nous allons avoir une superbe journée. En passant, juste un petit salut au Clos des Fées, d'Hervé Bizeul. La route descend en serpentant jusqu'à une sorte de grande porte, qui ouvre sur la plaine et le Crest de Rivesaltes. Un camp militaire, un aéroport, une traversée de Perpignan sans encombre, nous laissons la Chaîne des Albères (les Montagnes Bleues) à main droite. A peine quelques minutes encore et nous voilà sur la Côte Vermeille!... Le souffle d'un pays qui n'en manque pas!... Collioure, Port-Vendres, Banyuls et aujourd'hui, le grand bleu, du sol au plafond!...

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- Bruno Duchêne -

Nous avons rendez-vous avec un des animateurs les plus actifs de la région. Un de ceux qui savent le mieux, à quel point il est important de fédérer la viticulture et les vignerons des P-O, qui parlent le même langage et qui, surtout, ont des sensibilités proches. Bruno Duchêne habite une rue étroite, à quelques dizaines de mètres de la plage de Banyuls, déserte en cette matinée de samedi, malgré une température qui dépasse les 20°, à 10 heures!... Très vite, le vigneron nous propose de prendre la route des vignes et de la montagne. Un vignoble à grand spectacle!... Ouvrez les yeux à 180°!...

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Bruno Duchêne, originaire du Loir-et-Cher, est arrivé à Banyuls avec le nouveau millénaire. Quel meilleur moment pour un changement de cap?... Pour les années 2000, ce sera le Cap Béar, comme un défi au souffle de la tempête qu'on y mesure parfois. Les débuts ne sont pas évidents. Trouver des vignes ne s'avère pas aussi facile que cela. Il va devoir patienter jusqu'en 2002, pour trouver quelques îlots, çà et là, dans la montagne.

Nous sommes dans l'un de ceux-ci, à 300 m d'altltude. Il y a là, deux hectares d'un seul tenant, dont 70 ares de vieilles vignes de grenache blanc (Vall Pompo en catalan). Tous les blancs sont produits dans ces parcelles plantées d'échalas, depuis 2004, suite à un mémorable coup de vent, qui avait tout détruit.

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Cette technique a aussi l'avantage de faciliter le travail du cheval, qui se repère mieux, lors des labours. Certaines parties sont faites à la main. Il faut aussi entretenir les terrasses et parfois les agouilles, dans certains secteurs.

Les blancs ne dépassent pas 10% de la production du domaine, qui compte à peine plus de 4 ha désormais, donnant la part belle aux grenaches (au total 10 à 12 000 bouteilles). Pour Bruno Duchêne, il n'est pas possible de conduire ici, en bio, plus d'un hectare par personne. Si bien que, deux hectares sont tirés au cordeau et que deux autres sont entretenus tant bien que mal. Certains espaces de vignes servent un peu de zone tampon, avec les parcelles des voisins. De plus, la nature, du genre galopante par ici, protège quelque peu cette vigne, dite du Corral.

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Le reste du vignoble est situé, pour un hectare, dans le secteur de la chapelle Notre Dame de la Salette et pour une surface équivalente, sur les chemins de l'Espagne, toute proche. Des rouges issus de grenache, mais que des secs. Jusqu'en 2007, Bruno Duchêne proposait également des VDN, jusqu'à ce qu'un troupeau de vaches sauvages ne lui dévorent ses vignes, au mois de juin!... En cette matinée automnale, les traces laissées récemment par des hordes de sangliers, dans certaines parcelles, l'intriguent quelque peu... Jusqu'à maintenant, ils étaient aisément contenus dans la montagne et les espaces sauvages, du fait d'une ouverture de la chasse assez précoce. Mais, il est clair que certains s'aventurent désormais sur le GR 10 et lorsqu'on sait les dégâts qu'ils sont capables de faire...

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Derniers regards alentour. En regagnant la cave, nous évoquons le vignoble de la région, qui compte de plus en plus de vignes abandonnées, sans parler de la pression immobilière!... Sur 2000 hectares et quatre communes (Collioure, Port-Vendres, Banyuls et Cerbère, du nord au sud), sur lesquels on produit 30% de Banyuls et 70% de Collioure, un total de 1800 est destiné à la coopérative, mais celle-ci est de moins ne moins rémunératrice... Abandonnées les vignes, mais pas arrachées, d'où quelques installations récentes, qui en appellent d'autres, pour peu que les efforts consentis à la vigne, soient éminemment et quotidiennement compensés, par la contemplation de magnifiques paysages et la dégustation de quelques nectars!...

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Justement, après cette promenade très apéritive, il est temps d'apprécier les cuvées 2008 disponibles au domaine. Non sans déguster au passage une succulente sobrasada (soubressade in french!), spécialité de Majorque, aux Baléares.

La clé, le style Duchêne, c'est que les rouges sont tous issus de 85% de grenache et 15% de carignan, mais que, pour les grenaches, on trouve 10% de blanc, 45% de gris et 45% de noir. On commence par La Luna, en Vin de Pays de la Côte Vermeille, le vin de soif de la maison, issu de plusieurs parcelles de 30 à 40 ans en moyenne et d'une macération semi-carbonique : raisins foulés à l'encuvage, puis vendange entière. Pigeage et remontage selon l'inspiration de l'année... Vinifiée et élevée en cuves de 26 hl. Volontairement plus "light", avec une mise en bouteilles en mars, elle rencontre un vif succès. Il faut dire qu'en fait, c'est de la bombe!... Du fruit et une belle pureté. Ça se picole, en attendant (juste un peu!) les suivantes!...

Comme Corral Nou, en AOC Collioure. On garde cette trame, d'une grande élégance. Un plus de complexité, du fait des vignes plus vieilles (60 à 80 ans en moyenne) sans doute, mais surtout pas d'extraction excessive. Le principe de vinification reste le même. Cette fois, l'élevage se fait en barriques jusqu'en mai. Un vin libre, aérien, tonique. Depuis deux ans, une partie de cette vigne est bichonnée à la main, pour en sélectionner la quintessence, la cuvée L'Anodine.

On franchit une autre marche avec La Pascole, assemblage de deux parcelles de vieux grenaches (50-90 ans), en Collioure également. La cuvée suit le même parcours que la précédente. Là, c'est toute la Catalogne qui chante!... Les flabiols, les tamboris!... Même les cigales dansent la Sardane!... Intensité du fruit, soupçon d'épices, de poivre. Parfums de la garrigue, portés par la tramontane... La bouche est suave et délicatement structurée. Mais, comment faire pour en garder un peu, de ces vins, issus d'un excellent millésime?...

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Nous terminons par une lampée de blanc 2009, en cuve. Un jus destiné à la cuvée Vall Pompo, dont la version 2007, avait scotché un certain nombre d'entre nous à St Jean de Monts, en mai dernier. Une certitude : Bruno Duchêne est un redoutable récidiviste!... Fraîcheur et intensité fruitée. Et il va y en avoir si peu!... Issu d'une vigne de grenache blanc de 2002, labourée au cheval, motoculteur et treuil (made in Switzerland!). Pressurage direct, puis les deux tiers sont élevés sous bois jusqu'en mai.

A regret, il nous faut quitter Banyuls... Un dernier coup d'oeil à la plage... La route nous amène sur le lieu de notre dernier rendez-vous du week-end. Ultime, mais non moins remarquable!...

- Domaine Danjou-Banessy -

Nous mettons le cap sur Espira de l'Agly, non loin de Rivesaltes. Ce Domaine Danjou-Banessy est, dit-on, très connu dans la région. C'est surtout un domaine familial très ancien qui, jusqu'à maintenant, s'est appuyé sur une clientèle régionale, friande notamment des muscats, des rancios ou des ambrés du cru. Jusqu'au début des années 2000, les générations se succèdent. Les petits derniers, Benoît et Sébastien, font leurs études supérieures de lettres. Licence, maîtrise... et à l'heure du choix, Benoît Danjou se dit qu'il ne se voit pas enseignant, ni journaliste. C'est décidé, il sera vigneron!...

Absent lors de notre passage, c'est son frère Sébastien qui nous reçoit. Et ce dernier, professeur d'anglais à ses heures, mais surtout passionné par la vigne et le vin, nous affirme que c'est le meilleur choix que son aîné pouvait faire, tant il possède un feeling des vinifications, des élevages, qui tire les cuvées du domaine vers le haut, avec le millésime 2008 notamment. Et on peut penser que les sommets sont promis à ce domaine, qui commence à s'ouvrir au monde!... Nombre de nouveaux venus dans la région le savent désormais : les fiers catalans d'Espira sont prêts à relever le défi!...

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Un peu courts au niveau du timing et n'ignorant rien de la dégustation qui nous attend là, nous optons pour un tour de cave et des cuvées disponibles prochainement, de ce fameux millésime 2008. Pourtant, la découverte des terroirs du domaine, du fait de leur variété, doit se révéler très instructif. Et les frères Danjou leur vouent une attentive passion de tous les instants, en s'appuyant sur la biodynamie!... Comme tous les domaines visités, au cours de ces deux journées, avec des approches nuancées. Rendez-vous est pris, pour une future visite.

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Crédit : Domaine Danjou-Banessy

Nous commençons la série par le Blanc 2008, en Vin de Pays des Côtes Catalanes. Un duo grenache blanc et grenache gris, sur des schistes décomposés. Très belle expression mûre et dense. L'archétype de ce que peut donner cet assemblage, dans la région. La cuvée Vieilles Vignes 2008, toujours en VdP, a le potentiel pour devenir le porte-étendard du domaine!... Il s'agit là de carignan gris de 80 ans, à verser au patrimoine de l'UnesCôtes-Catalanes!... Les Danjou sont pratiquement les derniers à disposer d'une telle parcelle et inutile de préciser que tout est fait pour que ce soit une cuvée d'exception. Pari gagné!... Je me demande s'il est raisonnable d'insister!... Du fait de sa rareté!... Ah, si les grandes tables de notre beau pays savaient ça!...

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Passons aux rouges, en commençant par le 2007, en Côtes-du-Roussillon, avec un assemblage à majorité grenache et syrah, plus 5% de mourvèdre et 5% de carignan. Un peu comme pour les blancs, une cuvée classique de l'appellation, mûre et puissante, dotée d'une belle persistance. Le 2008 vient ensuite, avec un plus de mourvèdre et un supplément d'âme, en même temps que de fraîcheur, comme une ouverture harmonieuse vers la cuvée Adam 2008, en Vin de Pays des Côtes Catalanes elle aussi. Un grenache énorme, sur des schistes, avec un soupçon de carignan (2-3%) et même du tannat (!) et autres cépages non identifiés!... En tout cas, nous identifions très bien le niveau de notre plaisir!... 14° ht annoncés, avec un équilibre époustouflant, une minéralité sidérale et une fraîcheur bluffante!... Le souvenir d'un grand Bandol 1999 hors normes ressurgit... Un hymne à la cuisine catalane!... Superbe!...

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Avant de reprendre la route, il nous restait un petit tour, verre en main, des merveilles de la cave. Celles qui seront bientôt disponibles, après quelques années de sommeil. Pour le grand plaisir des amateurs passionnés, les frères Danjou ont décidé d'emmener Cendrillon au bal, version muscat sous voile, rancio sec et ambré vénérable!... Ça va décoiffer!... Après le Muscat de Rivesaltes 2008 et ses arômes extravagants de citronnelle, Sébastien Danjou plonge sa pipette dans une sorte de baril de muscat sous voile. Étonnant!... Puis, viennent un VDN rancio 1980 et un ambré 1975. Les papilles s'embrument délicieusement!... Place aux rancio secs : le premier n'a que trois ou quatre ans, le second est millésimé 1990. Du grand art!... Et en même temps, le travail du temps et le fruit d'une sorte de hasard...

En quelques heures, ici et ailleurs, chacun a pu mesurer ce qui fait la trame du métier de vigneron : la passion, le respect de la terre et de la matière, comme une alchimie, dont on se transmet les grands principes et qui laisse la place à l'initiative et à l'intuition. Arômes, saveurs, douceur du jour, gageons que le groupe de voyageurs vendéens, sur l'autoroute du retour, voyait ses rêves animés par ces rencontres exaltantes. Pas de doute, le Roussillon, ça nous gagne!...