Quittant Vallon Pont d'Arc, prenez la route vers le nord. Celle qui mène à Villeneuve de Berg, petite ville qui fut le point de ralliement du plusieurs milliers de personnes, en février dernier, opposées à l'exploitation des gaz de schiste, en Ardèche. No gazaran!... L'Ardèche, qui nous montre l'exemple, en matière de prise de conscience, de résistance aussi, parce que nombre de régions sont également concernées. L'Ardèche, un pont qui défie le temps!...

001

Une petite route donc, qui pénètre dans une étroite vallée par une sorte de souricière en S, la vallée de l'Ibie. Une rivière, que dis-je un ru, qui ne coule qu'en pointillés sur la carte et tout au long de l'année, ou presque, loin du bouillonnement de l'Ardèche qui, dans ses gorges dédiées au tourisme débridé, attire une flottille multicolore. On franchit pourtant de larges ponts submersibles... en se disant, au coeur de l'été, qu'on aimerait voir ce paysage animé de ce torrent éphémère. Tout en lui recommandant de rester discret.

A l'entrée de cette vallée, un premier hameau et quelques maisons de pierre, comme une sorte de poste de garde, ou plutôt une aire d'accueil, tout ce qu'il y a de pacifique : Les Salelles. La première maison, sur la droite, c'est celle de Gilles Azzoni. Vous pouvez vous arrêter, le vigneron prend le temps de recevoir ceux qui viennent jusqu'à lui, comme le rappelle Sylvie Augereau, dans la 3è cuvée de son Carnet de Vigne, en reprenant une de ses phrases : "Il faut se montrer disponible, les gens aiment aussi ce qu'on dit."

~ Gilles Azzoni, Mas de la Bégude ~

L'endroit est paisible. On y ressent souvent une sorte de sérénité. Gilles Azzoni est vigneron, mais l'on devine qu'en sa compagnie, on pourrait passer des heures, autant pour évoquer l'Histoire, la grande, la Littérature, en échangeant sur nos récentes lectures réciproques, ou pour traiter aimablement de tout ce qui doit renforcer notre sens de l'Humanisme. Entre temps, on pourra apprécier quelques cuvées du cru, parler du Raisin et disserter quant au sexe des Anges!...

001   002   003

La matinée est belle. L'ombre du vénérable tilleul nous accueille. Lui qui dispense ses bienfaits depuis tant de générations. Envie de cépages?... Ça tombe bien, c'est Nedjma 2009 qui, le premier, s'est glissé dans notre verre!... Viognier, roussanne, marsanne, ugni blanc, grenache blanc, muscat petit grain et petit manseng!... Un cocktail tout à fait étonnant, capable d'afficher 14,3° et de désaltérer comme une eau de source de la montagne.

Gilles Azzoni est installé aux Salelles, à St Maurice d'Ibie, depuis novembre 1983, dans une maison protestante, sans doute dotée d'une sorte de vibrato, qui ne laisse personne vraiment indifférent et comme construite autour de ses meubles. C'était la maison de Robert et Lucie, qui reposent d'ailleurs là, tout près, au bout des premiers rangs de vigne. Au départ, 8,5 ha, puis jusqu'à 9 et désormais 6,5 ha, réduction en cours!... Aujourd'hui, il dit être à la fois un agriculteur, un transformateur et un administrateur de son domaine. Et le tout, dans une "très belle imperfection"!... Sa révolution culturelle vers le "tout nature" remonte à l'année 2000.

004   005   014

Le vigneron de l'Ibie est cependant devenu une sorte de référent pour ses confrères de la région, du moins ceux qui ont rejoint, au fil des années, les vallées du Sud-Ardèche et notamment celle, parallèle, de Valvignères, où se trouve Gérald Oustric. Il s'en réjouit vivement et cela lui permet, le cas échéant, de céder quelques arpents à ces jeunes passionnés, qui voient désormais, les rangs des "natures" grossir, pour notre plus grand plaisir : Jérôme Jouret, du Domaine des Clapas et Andréa Calek bien sur, mais aussi Manu Cunin et Vincent Fargier, au Domaine des Deux Terres, ou encore Sylvain Bock et le petit dernier, Greg, qui travaille seul quelques parcelles au cheval et qui devrait produire ses premières quilles en 2011. Référent, mais tenté aussi, par d'autres choses peut-être, interpellé sans doute par la démarche de son fils, qui se tourne vers la production de bière. Il est libre, Gilles!... Comme de passer de l'utilisation de bouchons plastiques aux bouchons portugais bio ou d'un agrément Écocert à Nature et Progrès, depuis novembre 2010.

007011008
012009013

Gilles Azzoni est aussi volontiers didactique, ce qui nous permet de chasser quelques-unes de nos idées reçues, quant à la production de vins de l'Ardèche, qu'un chanteur célèbre évoquait naguère, en parlant "d'horribles piquettes". Le département est historiquement ancré dans la coopération, mais pas celle de l'Aude ou de l'Hérault, par exemple. Si bien que, la mosaïque de petites exploitations locales n'a jamais eu à subir d'arrachages massifs par le passé. Les seuls connus sont liés aux arrêts d'exploitation ou, 006éventuellement, à la pression immobilière, à proximité des villages. Des coopératives viticoles ardèchoises qui veulent, comme d'autres, adopter des modèles productivistes, mais ceux-ci se révèlent le plus souvent inadaptés avec la taille et la forme des domaines, sans compter le profil plutôt accidenté du vignoble local.

Tout en appréciant la jolie structure, à la fois gourmande et solide de Hommage à Robert 2010 (60% syrah et 40% grenache) la conversation s'élargit à divers sujets, mais aussi du fait de l'arrivée, en cette fin de matinée, de John Brunton, photo-reporter et chroniqueur vigne et vins pour le célèbre journal anglais, The Guardian, accompagné de Marie Dargent, journaliste et artiste, dont nous avions connaissance de la présence dans la région, puisque, tout au long de la semaine, nos agendas respectifs semblaient se compléter des mêmes noms et des mêmes domaines à visiter, tant à St Marcel d'Ardèche, que Valvignères ou St Maurice d'Ibie.

Fable 2010 (70% syrah et 30% grenache), puis Bran 2010 (assemblage merlot, cabernet et grenache) et la Cuvée S 2007 (100% syrah), issue d'une macération carbonique, se succèdent joliment, en donnant l'impression de leur immédiate accessibilité et d'un potentiel d'évolution, qui nous feraient regretter, certains jours, de les ouvrir. Des vins, des flacons dotés d'une sorte de malice, pour lesquels il faut tenter de se faire les complices!... Je ne sais vraiment pourquoi, mais je me dis alors que j'aurai bien vu Gilles Azzoni, dans une autre vie, acteur du répertoire classique de théâtre, Molière peut-être... Cela est-il inspiré par l'une de ses autres répliques, que l'on peut lire dans Carnet de Vigne n°3 : "On est un peu comme des acteurs. On se nourrit d'applaudissements. C'est un moment formidable de se pencher et de dire merci." En tout cas, Monsieur Azzoni, vos visiteurs, eux, vous disent merci!...

~ Andréa Calek ~

L'un des vignerons vedettes de l'Ardèche du nouveau millénaire devrait être ce Tchèque, venu de Bohème (qui n'a rien à voir avec la Moravie, sachez-le!...), installé depuis peu et le jour même de notre passage, à Alba la Romaine, une cité fondée sous l'Empire Romain, ce qui finalement convient plutôt bien à ce vigneron au regard perçant, ancien mannequin lit-on parfois (pas étonnant, selon Mme PhR!), ou peut-être acteur et que l'on imagine d'ailleurs, vêtu d'une toge écarlate de centurion, sur la scène d'un théâtre antique!...

026

S'il est en France depuis le début des années 90, Andréa Calek  est installé là depuis 2007, lorsqu'il a pu reprendre près de cinq hectares de Gérald Oustric. Cet été 2011 s'avère être un véritable tournant pour lui, dans une continuité aventureuse. Alors qu'il vinifiait, depuis son installation, dans les locaux de Gérald Oustric, au Mazel, de Valvignères, ce qui symbolise toute la solidarité en vigueur dans ce groupe de vignerons "nature", il dispose désormais d'une cave à Alba, plus proche, à la fois, de son domicile et de ses 5,5 ha situés pour l'essentiel, à proximité du hameau de St Philippe le Haut.

024  025  027  029

Humour décapant et, à l'évidence, une pratique très personnelle d'un esprit de contradiction très présent. Ainsi, il dit lui-même qu'il a toujours trouvé ridicule de multiplier les cuvées, or, il en propose actuellement cinq en rouge (dont A toi nous, Babiole, Chatons de garde et Grand Arnaque, plus une, réserve personnelle!) et deux en blanc (Blonde et Blanc)!...

Toutes ses cuvées sont issues de macération carbonique. La première, A toi nous, a vocation à être sur le marché le troisième jeudi de novembre, après guère plus de trois semaines de fûts. Mais, la version 2010 a fermenté jusqu'en mai dernier et ne sera donc disponible qu'en septembre prochain. Babiole 2010 sera également mise en bouteille en septembre ou octobre. Habituellement composée de syrah (40%), de grenache et de carignan, comme en 2009 par exemple, la cuvée 2010 se compose de syrah, grenache et merlot repris en 2010. Mais, ce sera éphémère, parce que ce dernier n'a pas convaincu le vigneron et la vigne a d'ailleurs été surgreffée en viognier. Côté rouges, il reste Chatons de garde 2009 (100% syrah), une cuvée "interdite aux chiennes", comme le souligne la contre-étiquette, d'une belle structure, mais gardant une grande dynamique et Grande Arnaque 2008, comme une provocation teintée d'humour, puisqu'il est impossible d'obtenir la moindre information à son sujet, si ce n'est qu'il en existe l'équivalent de deux ou trois fûts chaque année!...

030   028   031

Une très belle série de rouges et un duo de blancs gouleyants. Blonde tout d'abord, composée de chardonnay et viognier, en pétillant naturel, un peu par hasard. Puis, le Blanc 2008, un viognier sec très frais, mis en bouteille en mai dernier et disponible en septembre.

Andréa Calek semble s'être fondu dans le paysage de l'Ardèche et cette vallée de Valvignères (Vallis Vinaria au temps des Romains, réputée et citée par Pline l'Ancien) et Alba la Romaine. La solidarité des vignerons locaux y est sans doute pour quelque chose. Et son esprit de partage également. Et d'accueil, lui qui sert volontiers de tour operator, lorsqu'un groupe de compatriotes débarquent pour quelques jours dans la région. Une quinzaine de Tchèques, dans la campagne ardèchoise, curieux de découvrir quelques facettes de la France, ça vous anime la contrée!... Mais, ne vous y trompez pas, les vignerons ardèchois l'apprécient à plus d'un titre, notamment pour ses qualités de "facteur" de vins!... Un talent, qu'il convient de noter sur vos tablettes, dès aujourd'hui!...

~ Gérald Oustric, Le Mazel ~

Il s'agit là, en quelques sortes, du père de toute cette génération d'aventuriers des vins natures de l'Ardèche!... Voilà quelques années, il hérite de son vigneron de père, avec sa soeur Jocelyne, du domaine familial de vingt hectares. Plutôt une grosse propriété pour la région, à l'époque, même dans le cadre coopératif. Surtout lorsqu'il s'installe en cave particulière, en 1997 et d'autant plus après avoir agrandi la propriété à trente hectares. Il sait cependant ce qu'il doit au travail de son aîné et à l'Union coopérative locale, sur la route de St Thomé, joli village perché.

033   020   021

Gérald Oustric nous reçoit au caveau, surtout à cause d'une lombalgie aiguë, qui n'est soulagée que par l'intervention régulière de son ostéopathe habituel. Pas de visite des vignes donc, mais nous savons qu'elles sont situées pour l'essentiel, du moins les 20 ou 22 ha qui lui restent actuellement, sur la route d'Alba la Romaine, au lieu-dit Le Mazel. Précisons, là encore, que le but du vigneron est de réduire la surface, pour arriver à 15 ou 17 ha, aidé en cela par l'installation récente de quelques jeunes, prêts à reprendre quelques jolies parcelles, tels Andréa Calek ou quelques autres.

021   022   019

Peu de temps après son installation, il a entrepris la construction d'un bâtiment permettant de travailler intégralement par gravité, au pied de la montagne de Berg. Sur des sols souvent argilo-calcaires, voire résolument calcaires, sont plantés là des cépages tels que syrah, grenache, carignan, merlot, cabernet et même le rare et local portan, des rouges dont la majorité a plus de cinquante ans. Du côté des blancs, les viognier, chardonnay et grenache blanc ont au moins dix à treize ans et souvent vingt à vingt-cinq ans, ce qui est plutôt âgé pour la région.

Toutes les cuvées de rouges sont vinifiées en macération semi-carbonique. La vendange est ramassée en caissettes entreposées entre 10 et 15°. Des raisins entiers dans les cuves, pas de pigeage et 30 à 45 jours de macération puis, ensuite, utilisation d'un pressoir vertical en bois. Bon an mal an, les fermentations durent de six mois à un an. Aucun intrant, aucun apport chimique et zéro soufre pendant tout le processus, y compris la mise en bouteilles.

024   026   023

Pas moins d'une dizaine de cuvées sont disponibles au domaine et le plus souvent monocépage. La plupart porte le nom de la parcelle d'origine. Ainsi, Charbonnières 2006, une cuvée 100% chardonnay, mise en bouteilles en septembre 2010, dont Gilles Azzoni, lui-même, dit que c'est son vin blanc préféré du moment!... Mais, avec Mias 2007, 100% viognier, on n'est pas en reste!... Pureté et tension, sans l'expression variétale classique du cépage, malgré une mise récente datant d'un petit mois. Remarquable!...

Deux rouges à déguster pour l'heure : Briand 2009, un pur grenache noir et Larmande 2009, 100% syrah, un peu secoués tous les deux par une mise récente, mais au potentiel évident, dans un style frais et distingué.

Un domaine Le Mazel important s'il en est!... Une sorte de locomotive aussi, dans le sens où le vigneron tient pour essentiel le partage avec ses confrères. Pas des terres uniquement, mais des expériences. Gérald Oustric est le premier à s'enquérir des éventuelles difficultés de ses voisins et amis. Mais aussi, à évoquer ses mauvaises surprises, ses choix imparfaits. Décidément, une jolie équipe de gars en Ardèche. Pas en Premier League, peut-être, mais qui a de nombreux supporters désormais!...

 010

Et les filles?... Elles sont au niveau!... A suivre!...