Warning!... Comme dirait un micro-vigneron enjouevin de mes connaissances!... Ça fait un moment que je vous parle de ce Domaine Danjou-Banessy, à Espira de l'Agly!... Un domaine "historique" des P-O, mais si peu connu au-delà des frontières de L-R. Néanmoins, une des révélations de ces toutes dernières années, saluée par la critique officielle!... Que ce soit "L'Ecole de Calce" ou la tribu de la haute vallée de l'Agly, tous, ou presque, sont unanimes pour saluer ces cuvées, notamment ce carignan gris si rare et ces vieux rancios hors du commun.

Il se trouve que Benoît Danjou, pas plus prompt que cela d'habitude à partir dans le "Grand Nord" (tout ce qui est au septentrion de Montpellier pour un Catalan!) a pris la route cette semaine et séjourne sur les bords de la Loire pour quelques jours. L'histoire ne dit pas s'il a prévu une confortable polaire, mais il a enfin décidé de suivre sa bonne étoile!... Passage en Vendée et à Nantes, les mardi et mercredi, du côté de Saumur pour saluer son copain Sylvain Dittière ensuite, puis Tours pendant le week-end, à l'occasion d'Euro Gusto. Amis cavistes et restaurateurs du Val de Loire, voilà matière à vous étonner, Benoît est venu avec quelques pépites!... Y'a pas que l'Bojo dans la vie!...

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Le Domaine Danjou-Banessy compte actuellement 18,54 hectares de vignes distribuées sur un panel de terroirs passionnants, pour qui se fixe comme objectif la mise en valeur des expressions parcellaires. Une volonté héritée du savoir-faire familial, longtemps orienté vers la production dominante de Muscat de Rivesaltes et de Rivesaltes et qui, depuis quelques millésimes, avec l'arrivée des représentants de la plus récente génération, Benoît et Sébastien, s'oriente vers la production de cuvées sanc é or, vite saluées par les amateurs et certains critiques.

Une petite vingtaine d'hectares donc, sur trois terrains voisins et pourtant si différents : les Terres Noires, sur des coteaux recouverts de feuilletés de schistes noirs sur calcaire, le Crest et ses sols argilo-calcaires couverts de galets roulés, terre de prédilection du grenache noir et le Correc sur des argiles très pures, au point qu'elles alimentaient naguère une ancienne tuilerie. Pour ce dernier, les vignes ont été arrachées et les sols sont en cours de préparation en vue d'une plantation future (5/6 ans) de cépages tardifs (carignan et mourvèdre) et de syrah, plus précoce.

Sur ces terres, des vignes jalousement soignées par les générations successives, sont comme un héritage qui saute au visage et à l'esprit des jeunes héritiers, comme des toiles de maîtres dans le grenier d'une maison de campagne presque oubliée. Il ne s'agit pas là de friches débusquées au bout du monde ou dans l'impasse d'une piste improbable dans la garrigue, comme certains jeunes néo-vignerons de la région (qui se sentent investis, pour certains, d'une sorte de devoir de mémoire viticole...) en font la démonstration courageuse, un rien vertigineuse parfois, mais d'un patrimoine dont les Catalans pur souche ne sont pas peu fiers, même si d'aucuns 16112011 003ne furent pas loin de les renier certains jours. Benoît Danjou apprend sa vigne, observe, sélectionne ses meilleurs pieds, en vue de sélections massales futures, en laissant du temps au temps et pas uniquement sur la base de vagues impressions ou de conseils peu fiables.

Ce qui caractérise le vigneron d'Espira, c'est sa lucidité quant aux progrès, aux avancées essentielles pour l'avenir du domaine (et le retour à temps plein de son frère aîné à ses côtés, délaissant ainsi les élèves de ses cours d'anglais!), mais en même temps, la nécessité de ne pas accélérer des processus contre nature. Certains choix assez récents ont pourtant été infléchis depuis peu, tel l'égrappage systématique adopté en 2006. Dès le millésime 2009, certaines cuvées sont de nouveau vinifiées vendange entière. Ainsi encore, après une dizaine d'années de travail, de soins et d'expériences diverses, il est sur le point de proposer une nouvelle cuvée de pur cinsault plus que cinquantenaire, issu d'un petit coteau de schistes noirs et de quartz, dans le millésime 2010 et qui va sans doute en étonner plus d'un, "catégorie vins du Roussillon/vins de saucisson", comme le suggère, non sans audace, le maître du Chai Carlina!... Patience et longueur de temps...

Le revers de la médaille, s'il existe, a un nom : la rareté de certaines cuvées, non qu'elle soit cultivée ni entretenue, mais qui s'explique surtout par la réalité d'un vignoble catalan rarement généreux en terme de rendements, pour ce qui est des cépages traditionnels (grenache, carignan...) bien menés. Au domaine, la production annuelle ne dépasse guère la fourchette des 20-25 hl/ha en moyenne. Et quand on intègre le fait que16112011 005 la cuvée de blanc La Truffière est issue d'une parcelle de 33 ares de carignan gris (rareté absolue!) de 80 à 90 ans, on comprend mieux la difficulté des frères Danjou à satisfaire les nouvelles demandes!...

Cependant, pour Benoît Danjou, le partage à mouille-pourpoint (si je puis me permettre ce néologisme audacieux réservé aux amateurs de glougloutage, mais pas forcément  lié au troisième jeudi de novembre) est une activité essentielle qu'il aime se forcer à pratiquer depuis peu, notamment après l'âpre période des vendanges, afin d'aller à la rencontre des amateurs et des professionnels passionnés. D'où ce périple en Loire qui commençait par la Vendée. Mission accomplie!... En deux soirées, l'une yonnaise, l'autre montoise, les amateurs étaient nombreux à penser qu'ils croisaient là quelques cuvées d'exception, un vigneron talentueux et un homme généreux!...

- Estaca 2010 :
Le pieu ou le piquet en catalan. 50% maccabeu, plus grenache blanc et grenache gris à parts égales. Beaucoup d'élégance et de précision pour un vin délicatement aromatique issu d'une parcelle de moins de 30 ares plantée en 1955 dans les Terres Noires (schistes sur sous-sol calcaire). On devine le potentiel de restitution du terroir à ce vin!...

- La Truffière 2010 :
Elle est à son voisin la truffière, mais le si rare carignan gris est toujours aussi vaillant, malgré ses 80 ou 90 ans!... 33 ares d'une petite merveille remarquablement restituée dans ce vin. Grande finesse des arômes délicats d'agrumes confits et, en bouche, une tension et une salinité hors du commun, avant même la mise! Remarquable!... On pénètre dans une autre sphère!...

- La Truffière 2009 :
Ces carignan gris sont issus du même terroir que l'Esteca. Les notes d'élevage sont présentes à ce stade, mais la structure du vin prend possession de la bouche, comme un groupé pénétrant du pack de Perpignan (que l'on ne peut que citer, puisque même les bouchons sont en liège catalan)!... Essai entre les poteaux!... Il n'y a plus qu'à transformer!... Si vous en avez (ou si vous en trouvez!), laissez-le un peu en cave pour un homard futur. Onctueux, sèveux, plein, un régal!

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- Espurna 2010 :
L'étincelle en catalan. Ce n'est plus une transition vers les rouges, c'est LA passerelle sous les étoiles!... Le pur cinsault que l'on découvre enfin, avec le millésime 2010. Le fruit incomparable issu de 50 ares, élevé dans un demi-muids de 500 litres venant en droite ligne des meilleures chauffes de chez Boutes. Beaucoup de pureté, un grain d'une finesse et d'une délicatesse notoire!... Un cépage que l'on rêve de voir à ce niveau plus souvent.

- Roboul 2009 :
En Côtes-du-Roussillon, 50% syrah, 25% mourvèdre et 25% grenache situés dans le Crest. Élevage de quinze mois. Une belle dynamique, soulignée par une belle franchise d'expression. Le Roboul est un petit affluent de l'Agly qui déborde très rarement et c'est tant mieux, selon les dires du grand-père!... Entrée de gamme qui place la barre très haut.

- La Truffière 2009 :
50% grenache noir et 50% carignan. Vignes de 60 à 80 ans. Élevage de 22 mois. Très catalan dans l'esprit! Là encore, une rétro minérale à souhait. Suggère un beau potentiel de garde, mais reste très accessible malgré son ampleur et sa densité. Une belle réussite, que les gourmands ne regretteront pas d'ouvrir vite... si vite!

- Estaca 2009 :
100% grenache noir de plus de cent ans! Sur les Terres Noires également. Un vin dans toute sa Catalanité!... Intense et généreux. Profond et fougueux!... Équin ou taurin?... A découvrir absolument, pour espérer faire un choix!... Mais il n'y en aura guère plus de 800 bouteilles!...

Après ce tour d'horizon, façon point de vue de Fitou, qui permet d'embrasser toute la diversité des paysages, aux portes de la Catalogne française, entrons dans la dimension la plus étonnante peut-être des vins du Roussillon: les Rancios secs.

C'est une des motivations principales du voyage ligérien de Benoît Danjou, puisqu'il sera le prochain week-end (du 18 au 20 novembre) à Tours, à l'occasion du salon Euro Gusto. En effet, voilà quelques mois, le jeune vigneron d'Espira s'est trouvé propulsé à la présidence de l'association (créée en 2004) des vignerons catalans proposant des rancios secs, soit à peine une quinzaine de producteurs. Slow Food, à l'initiative de ce salon, a positionné une Sentinelle, a rebondi sur cette nouvelle nomination et appuyé l'initiative des vignerons, pour tenter de mettre en valeur, avec l'aide de l'INAO, ces "vins de table", afin qu'ils obtiennent bientôt une IGP (Indication Géographique Protégée) Côtes Catalanes Rancios secs*. Quelques informations ici, à propos de ces vins, de la16112011 014 bouche même de la précédente présidente, Brigitte Verdaguer, rencontrée l'été dernier, à Latour de France. En route pour une légitime consécration!... Il faut dire que ces nectars peuvent surprendre, mais ils ont leur place à table et dans les verres, pour de belles séances!...

Au cours de ces deux soirées, nous avons pu apprécier Vi Ranci 2006, qui en fait est un "jaune", mais les pieds dans l'eau!... Du pur maccabeu de voile, à faire pâlir les Jurassiens!... De la dynamite!... Côté rancio sec pur souche, se sont succédés Vi Ranci 2001 (issu de 70% de maccabeu, mais aussi de grenache blanc et gris, ainsi que de carignan blanc et gris), Vi Ranci 1965 (cépages blancs uniquement), puis Vi Ranci 1980, sur une base de grenache noir et de carignan. Autant de fortes personnalités!... Mais, le temps suspend son vol... En plus, le plateau de fromage du Chai contenait un Comté 24 mois!... La messe était dite!... Et la nuit étoilée!... Merci Benoît!... 

*: Notez qu'une autre IGP Côte Vermeille a fait son apparition depuis. Ceci à l'initiative (un rien empressée?) des vignerons de Collioure, Banyuls, Port-Vendres et Cerbère, ces derniers faisant valoir leurs particularismes littoraux!... Les membres de la nouvelle association ne désespèrent pas de ramener ceux-ci dans le "giron" Côtes Catalanes, mais la négociation pourrait demande une dépense d'énergie supplémentaire, alors que la tâche s'annonce déjà ardue, notamment pour ce qui est de constituer un comité de dégustation compétent en la matière, ne serait-ce qu'en vue des agréments!... Le nouveau président précise également qu'il souhaite assumer pleinement son statut de "Sentinelle", pour éviter ce que l'on pourrait considérer comme des dérives : emploie de cépages non catalans et/ou non endémiques, agréments attribués à des cuvées qui partiraient en vrille, ici ou là!... Et pour rappeler au passage que ces vins furent sans doute les premiers produits dans la région, pendant l'Antiquité. En effet, la Rome Antique recherchait parfois des vins évoquant les arômes de fenugrec, une épice dont les rancios catalans évoquent les senteurs. Sans parler des passerelles à ériger avec d'autres régions du monde : Catalogne, Andalousie, Jura etc... Mais, nous en reparlerons.