Ce rendez-vous figurait sur l'agenda depuis plusieurs semaines. Pour le vigneron Philippe Delesvaux lui-même, en premier lieu, attentif au choix du bon créneau, défini selon le calendrier biodynamique et pour le prestataire embouteilleur, les Etablissements Brault, de Beaumont en Véron, très sollicités en Anjou, ou la société est considérée comme la meilleure en la matière. On peut comprendre aisément qu'un vigneron attaché à l'expression optimale de son terroir au travers de ses cuvées, soit meurtri par les effets ravageurs d'une mise en bouteilles par trop "industrielle". D'autre part, les amateurs qui ont le loisir de découvrir certains vins dans leur prime jeunesse, en cours d'élevage, savent bien que bon nombre de ceux-ci (et non des moindres!) sont méconnaissables après assemblage éventuel, filtration et mise traumatisante. Indiscutablement, les bonnes pratiques, à des moments essentiels, sont aussi un facteur pour installer une plus grande confiance entre le producteur et le consommateur. De toute façon, l'un comme l'autre se retrouvent, lorsqu'ils dégustent leurs cuvées préférées, certains que celles-ci ont conservé leur substantifique moëlle.

20062012 02720062012 02820062012 048
20062012 02920062012 03120062012 032

Au coeur de ce mois de juin, le Domaine Philippe Delesvaux est paré pour la mise en bouteille très attendue (au moins autant par les amateurs, les cavistes, les importateurs de toutes origines que par le vigneron!) des liquoreux d'exception du millésime 2010. 6000 flacons (50cl) pour Les Clos sont déjà disponibles, 6000 autres pour les Grains Nobles au programme de la matinée et 3000 pour la très rare cuvée Anthologie, après la pause casse-croûte, qui refait son apparition après pas moins de treize millésimes d'absence!... La dernière fois, en effet, c'était pour le millésime 1997, en duo avec Carboniféra, autre Layon de St Aubin exceptionnel, appelé à rester unique. Il s'en est fallu de peu d'ailleurs, que le tandem ne soit reconduit en 2010, mais le vigneron de la Haie Longue les a finalement jugés trop proches et aura préféré les assembler, pour obtenir peut-être une plus grande complexité aromatique, une architecture et une densité optimales. 

20062012 03320062012 04520062012 03820062012 042
20062012 04620062012 03920062012 041

En quelques heures donc, les vins vont être transférés d'une cuve aux bouteilles, avec un maximum de soins. Il ne s'agit pas de révéler quelques secrets propres aux choix du prestataire, même si certaines phases ou divers matériels peuvent être exclusifs, mais il est davantage question d'une addition de bonnes options que de recette miracle. Après rinçage des flacons (plutôt originaux pour la région!), séchage, avinage des filtres une heure avant de commencer la mise en elle-même, dégustation attentive du vin témoin extrait de la cuve et de celui ayant parcouru toute la tuyauterie alambiquée, le nectar doré peut-être mis en bouteilles et bouché. Sa longue vie commence, avec le potentiel certain de satisfaire plusieurs générations d'amateurs passionnés par ces grands liquoreux d'Anjou. Allons, ne cédez pas à la tentation!... Contemplez l'étiquette, appréciez l'or liquide par transparence. Le temps suspend son vol, mais soyez certains que sur ses ailes, notre plaisir s'envole!...

20062012 05220062012 04420062012 06120062012 050
20062012 05120062012 05620062012 054
20062012 06220062012 06420062012 065

Petit retour au passage sur les "données techniques" de cette cuvée Anthologie 2010. Elle est issue de deux tries successives parmi les premières ramassées sur une zone carbonifère, puis sur une autre de poudingues, entre 28 et 30° nature, la cueillette s'effectuant entre le 20 et le 25 octobre. Rendement de 2 hl/ha, identique à 1997 (4,8 hl/ha pour Grains Nobles). Un millésime rare donc, qui répondait parfaitement à la règle des 3 W : wet, windy and warm!... Pas forcément l'idéal pour les vins tranquilles, mais quand les conditions sont réunies (ces fameuses brumes matinales de l'automne) sur les hauteurs qui surplombent le confluent du Layon et de la Loire, il y a de l'or dans l'air!... Mais, ne nous y trompons pas, le grand maître ès-liquoreux de St Aubin de Luigné ne manque pas de rappeler que pour obtenir ce résultat, il faut le mettre en perspective tout au long de l'année. Pas étonnant donc, qu'il soit un des seuls à produire des grains nobles à chaque millésime. Encore faut-il souligner qu'en 2007, le rendement se situait à 30 litres/ha et à 60 litres/ha en 2008 et 2009!... "Si on fait la moyenne sur quatre ans, c'est pas terrible!... A faire pâlir un Champenois!... Si on compare au mythique Yquem et ses petits rendements annoncés... 8 à 12 hl/ha quand même!..."

Les tries ont aussi pour objectif de ramener au pressoir la quantité de vendange adéquate, juste de quoi remplir un pressoir par jour et deux barriques le soir. Un débourbage d'une nuit se déroule en cuve, puis les jus passent en fûts pour deux années. Les vins restent tout ce temps sur leurs propres lies. Aucun levurage, si bien que les fermentations se déroulent à un rythme propre à chaque contenant. Au terme des deux ans d'élevage, tout est ré-assemblé environ trois semaines avant la date prévue pour la mise. Une filtration douce est effectuée grâce à un filtre tangentiel de chez Vaslin, entreprise bien connue des vignerons, justement installée à Chalonnes sur Loire, à moins de cinq kilomètres du domaine. Si la Sélection de Grains Nobles atteint 250 gr de sucres résiduels, Anthologie se situe aux environs de 360, avec une acidité qui dépasse 7 grammes et environ 10° d'alcool.

27072012 001   img538   27072012 006

Phase déterminante donc, dont les lecteurs de La Pipette aux quatre vins prennent connaissance avec quelques semaines de décalage, au moment où ces vins arrivent sur le marché. C'était le deal avec le vigneron. Il est parfois bon de prendre quelques précautions, l'expérience montrant que certains choix, bouteille et/ou habillage notamment, inspirent quelques indélicats. Finalement, les cuvées d'exception, c'est un peu comme la haute couture : pas de place pour le plagiat sur les podiums!... Cependant, d'ici à plagier Anthologie, il y a de l'eau du Layon à passer sous le pont de St Aubin!...

scarabee[1]

Et 2012?... "Beaucoup de boulot dans les vignes!... C'est un peu le mythe de Sisyphe cette année, pour les vignerons. Pour l'instant (le 19 août), pas de maladie en vue, donc tout va bien!... Il nous faut une belle fin de saison, sinon on fera du blanc sec. Mais, la nature est souvent imprévisible et on peut être surpris, une fois de plus, par la faculté du chenin à se sublimer."