Depuis les Canaries, le vent brillait par son absence. Une sorte d'improbable alizé, nullement établi, se mit à souffler à l'approche de la terre. Sur cette route sud, que personne ou presque ne suit, il peut vous arriver de croiser un seul fier trois-mâts, cap au nord, pendant toute la traversée. Il nous fallut pas moins de dix-huit jours pour apercevoir enfin la Pointe des Châteaux.

img544

Quel plaisir de naviguer en constatant que les voiles pouvaient enfin s'appuyer sur le vent!... Quinze, vingt noeuds d'air tiède peut-être, le génois et la grand'voile se régalent, nous poussent, nous tirent vers Pointe-à-Pître. "Tu sens le rhum?..." St François, Ste Anne... Nous pouvons désormais apercevoir les eaux turquoise qui baignent les plages de sable blanc. Prendre le chenal, vert à bâbord, rouge à tribord, nous sommes aux Amériques!... Choisir un mouillage... Nous voici en Gwadloup, en créole. On peut préférer l'un des noms anciens de l'archipel : Calaou çaera, mais aussi Karukera, l'île aux belles eaux.

basse-terre-ilet-gosier-guadeloupe[1]
Source : www.tangka.com

"Nous allons mouiller à l'abri de l'Ilet Gosier!..." Il ne vint à personne l'idée saugrenue de contester le choix du seul maître à bord, si ce n'est que nos regards se croisèrent, comme pour confirmer aux uns et aux autres que nous l'avions justement et bigrement sec... le gosier!... Le chef de bord, devinant nos pensées, reprit : "Je connais une petite paillotte sur la plage... Que diriez-vous d'une rafale de ti'punch pour fêter cette traversée?..." Un ban sonore salua cette suggestion!...

01092012 003   01092012 002   01092012 001

Une sorte de brume vanille-citron flottait dans nos esprits, lorsque nous sommes passés à table. La nuit était douce. Quelques accents de la musique locale surfaient jusqu'à nous, sur le miroir de l'eau du chenal. Les assiettes voltigeaient dans les mains habiles du tavernier. Il venait d'Italie et répondait au nom de Giulio. C'était une vraie tronche!... Voilà quelques années, il fut un des rares survivants d'un naufrage provoqué par un cyclone typique de la Caraïbe. Dans son canot qui prenait l'eau de toutes parts, il put sauver quelques caisses de son vin : Ageno. Un vin orange, auquel nous trouvions d'ailleurs des relents d'oranges amères confites et une remarquable longueur, délicate, saline et tannique. Un vin blanc de macération, issu de divers cépages, si peu connu des vignerons français et venant de la région de Piacenza.

Contre toute attente, il nous proposa pour l'accompagner, un filet de bar en papillote à la créole. Du bar moucheté péché le matin même, couvert d'une pâte composée d'ail, de gingembre, d'un jus de citron, de cumin en poudre, de garam massala et de noix de coco. Il ne nous manquait que la feuille de bananier!... Mais pas le riz cuit à l'eau, parfumé de graines de cardamome. Tempête sur les papilles!... Épices, saveurs et tannins du vin font bon ménage!... Pas de doute, l'escale pouvait durer!... Et se prolonger encore jusqu'à Monserrat, St Kitts et Nevis, Sint Maarten et La Tortola, aux Iles Vierges, avant de regagner le nord et les Açores, après, bien après le ballet des dépressions tropicales, dont les souffles époumonés peinent à rejoindre l'Europe, non sans jeter le trouble, parfois, sur l'océan.