Le Médoc, le Bas-Médoc diront certains. Il ne faut pas y voir quoi que ce soit de péjoratif, mais il faut dire que St Yzans de Médoc fait plutôt profil bas. La commune culmine à neuf mètres d'altitude et lorsqu'on est dans le hameau de Queyzans, nous ne sommes qu'à quelques centaines de mètres de l'estuaire de la Gironde. D'ailleurs, nombre de parcelles et de maisons du secteur ne restent pas hors d'eau, en cas de forte crue. C'est là que vous pourrez rencontrer Didier Michaud, au 5 de la rue de l'Abreuvoir (ça ne s'invente pas!), vigneron médocain de son état, celui-là même qui, avec les 1 ha 70 de son Château Planquette, fait parfois la pige à quelques grands crus de la presqu'île, lorsque des amateurs joueurs glissent un flacon du domaine dans une dégustation à l'aveugle. Une vraie. Pas un des pseudo tastings du genre, qui ont le don de faire bouillir le vigneron. D'ailleurs, pour lui, les meilleurs dégustateurs n'ont pas besoin de cacher les étiquettes, pour tirer la quintessence analytique des verres qu'on leur propose, du nez à la bouche et à la finale, voire à la rétro-olfaction. Il garde le souvenir ému d'un visiteur japonnais qui, sur le pas de la porte de son chai, déshabilla un jour son vin en quelques phrases choisies. 

Le vin, Didier Michaud, il connaît. Il en fait depuis près de quarante ans, avec force bon sens et sincérité. Il en a dégusté de nombreux issus de cette rive gauche. Il connaît aussi les pratiques en vigueur, les us et coutumes bordelais, ceux qui l'amusent plutôt et ceux qui lui font grincer des dents. Amateurs dinoglousphères, vous l'avez sans doute croisé, un soir de débat acharné sur Internet. Parce qu'il sait aussi se transformer en amateur passionné, lui qui pratiquait le sujet avant même la création de la célèbre liste Iacchos. C'est dire!... "Actuellement, sur la toile, on se met à parler technique... Et si on en restait au vin!..."

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Une petite maison de pierres, retapée patiemment avec goût, une boîte aux lettres jaune de la Poste sur le pignon. Château Planquette a des airs de coeur du hameau, tout prêt d'une patte d'oie. Un joli jardin fleuri, genre friche pollinique, à moins qu'on ne puisse le qualifier "à l'anglaise"!... A propos de friches, un survol googlelien nous montre que le secteur a bien été colonisé par la vigne, mais que les zones naturelles ne sont pas rares. Et certaines vignes abandonnées aussi, alors que, parfois, elles devraient être arrachées depuis longtemps, notamment pour lutter contre l'esca.

Didier Michaud, de souche bourguignonne, mais parisien de naissance, arrive dans la région en 1976, pour les vendanges, qui ne se déroulent pas sous la canicule, mais sous les trombes d'eau des orages. Ça met dans l'ambiance!... En 1977, même topo!... Une des plus mauvaises années de la deuxième partie du XXè siècle!... Même les opiniâtres ouvriers agricoles portugais de la région se désespèrent et quittent le Médoc. Il trouve donc du travail dans un château du secteur, où les 16 ha de vignes sont labourés et où le sulfatage se pratique à dos. Il apprend sur le tas - notamment la taille en quelques jours - puisque le propriétaire est aussi maire de la commune et souvent occupé par ses fonctions.

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Petit à petit, il récupère, puis achète quelques rangs en métayage auprès d'un papy qui travaille avec le cheval (et les dresse même!). Puis, quelques cabernet sauvignon appartenant à un ingénieur naval de Pauillac, quelque peu hors normes, vivant comme un paysan, très loin bien sur, d'utiliser le moindre produit chimique. Des rencontres essentielles, indiscutablement, qui sentent bon la terre humide du printemps, les effluves de l'océan proche et les senteurs florales des friches voisines, au coeur de l'été.

Au début des années 80, les premières vinifications sont pour le moins empiriques : pas d'électricité, pas même de toit... Le fruit des vendanges part à la cave coopérative locale. A l'heure où Parker révolutionne Bordeaux à coup de notes qui vont changer l'âme des vins de la région toute entière, on essaie toujours, du côté de St Yzans, St Christoly, Couquèques ou St Seurin de Cadourne, de produire quelques vins cohérents, en phase avec l'approche qu'en ont les vignerons du cru. Les mémoires sont encore vives et l'oenologie moderne préfère les allées de gravier blanc des GCC, que les contours crottés du marais médocain.

Cela va plutôt bien à Didier Michaud, qui est contractuellement lié à la coopérative pendant quinze années plus un exercice. Pendant tout ce temps, il essaie de convaincre les vignerons associés, de maintenir quelques pratiques saines, à la vigne et au chai. Il fait assez vite partie des administrateurs de la cave. Survient alors l'année 1997 : crise à Bordeaux, plus de vin!... Le grand négoce régional bat la campagne et achète sans même goûter. Dans ces conditions, l'assemblée générale de la cave coop' est pour le moins crispée. Nombre de vignerons reprochent aux dirigeants d'imposer certaines règles, alors que le vin part, quelle que soit son origine. Face à ce revirement et redoutant un nivelage par le bas, constatant de plus, que les plus attentifs étaient les plus pénalisés dans l'affaire, il tire son chapeau et claque la porte, pour s'occuper seul de ses trois parcelles.

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Il découvre alors les difficultés propres à la nécessité absolue de vendre la production. Il fréquente les marchés, les foires locales... Il fait deux journées en une, se levant dès l'aube et se couchant au coeur de la nuit, après avoir entretenu ses vignes. Et ce jusqu'à épuisement!... Il se découvre une clientèle estivale, notamment celle issue des camps de naturistes de la côte, qui viennent lui acheter quelques volumes, pour agrémenter les grillades-parties. Las! Un pétrolier pollueur souille les plages et il perd une grande partie de ses clients des mois de juillet et d'août suivants.

Il reprend alors son bâton de pèlerin, passe quelques coups de fil à des amis cavistes parisiens, qui prennent alors plaisir à glisser Planquette au milieu de dégustations de crus bordelais plus prestigieux. Ça marche! On imagine aisément, l'oeil goguenard du vigneron et de ses amis! Depuis, le succès ne se dément pas. Notamment, parce qu'il défend l'idée de faire du vin à l'ancienne (les guillemets ne sont pas nécessaires!) et pour la table, surtout pas des vins de concours et de dégustations pince-fesses!...

D'aucuns tentent bien de le classer, de le ranger dans une famille, voire une chapelle, mais ce n'est pas le credo du vigneron de St Yzans. Il fréquente très peu les salons, les tastings, grands et petits et apprécie que certains organisateurs suggèrent la publication des analyses, en préalable à la réunion. Chose qu'il pratique en permanence sur le site du domaine.

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Eh bien oui! Château Planquette est sans soufre ou presque. Moins de 2 mg en général, moins de 10 parfois et 7 pour le millésime 2009, mis en bouteilles en avril dernier. Au comble de l'exigence, il lui arrive d'écarter l'intégralité d'un millésime, tel 2006, parti à la distillerie pour une erreur : le méchage inopportun des barriques!... Il connaît bien sur la difficulté d'une production en agriculture biologique, les millésimes galères comme 2007, où quatre de ses voisins en bio perdirent l'ensemble de la récolte. Mais, la fidélité à certains choix reste pour lui, un de ses moteurs principaux.

Depuis quelques millésimes, il a pris également l'option de proposer sa cuvée unique en Vin de Table ou en Vin de France. Sa détermination à produire sous certaines conditions, ne pouvait que ternir ses relations avec les instances officielles de l'INAO. En 2003, Planquette est, pour la première fois, en Vin de Table. Il fut, cette année là, de ceux qui vendangèrent tard, pour éviter une trop grande acidité, record pour lui cette année-là!... Alors même que fut autorisée la pratique de l'acidification, puis de la désacidification!... En 2005, les échantillons successifs émanant de deux volumes différents du même vin assemblé, furent pour le premier classé en AOC Médoc ("avec les félicitations du jury!"), puis le second déclassé en Vin de Table!... Comprenne qui pourra!... 2008, pourtant des plus classiques, mais subissant les foudres de l'INAO, sera étiqueté Médoc après négociation. "Mais, n'y revenez pas!..." A l'export, la clientèle ne s'inquiète pas de cela. 2010 et 2011 sont toujours en cours d'élevage. Selon le vigneron, le premier est un millésime compliqué, qui va nécessiter un élevage long. Le second, sur la richesse également, sera peut-être accessible plus vite.

Côté vinifications, pas de secrets particuliers. Elles se déroulent en cuves inox, sous levures indigènes. "Toujours différentes d'une année à l'autre, ce qui fait le charme des millésimes!" Pas de délestage, ni de micro-oxygénation, juste un arrosage régulier du chapeau de marc. Puis, élevage en barriques non neuves, jusqu'à ce que le vin soit au mieux, soit rarement avant deux ans. "Quand on pense à la sacro-sainte pratique des Primeurs et leurs vins ensemencés, pour accélérer la malo..."

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Malgré l'horloge qui tourne, nous découvrons deux des trois parcelles du domaine. En cette année 2012, que l'on peut qualifier de difficile, les vignes sont superbes. Ce qui est loin d'être le cas des alentours!... La première, à St Yzans, est située sur une sorte de lentille calcaire, avec des pierres disposées en oblique. Plutôt rare! "Par ici, je suis entouré de parcelles appartenant à quelques noms bien connus, mais je ne m'en porte pas trop mal... malgré tout!" Il regrette surtout cette vigne, de l'autre côté du chemin, laissée à l'abandon depuis plusieurs années, pourtant plantée en 1958, après le grand gel de 1956 et sur un très bon support, qui génère de l'esca ayant tendance à se diffuser chez les voisins, d'autant qu'on se situe de plus, dans une zone de traitement obligatoire de la flavescence dorée.

La seconde parcelle, 43 ares sur les argiles du plateau de Couquèques, est visuellement remarquable. Elle est également âgée d'une bonne trentaine d'années. Il y a du raisin, des feuilles bien vertes, des friches rassurantes tout autour. Au total, merlot et cabernet sauvignon sont présents à parts égales. On trouve aussi 4% de petit verdot, "le vrai, celui à cinq lobes!" et quelques très rares pieds de cabernet franc.

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Tout pour réussir un joli coup cette année!... Mais, là encore, on n'est pas près de vendanger. Il faudra donc de la patience et un peu de chance, en espérant que la région ne soit pas trop arrosée avant la cueillette. C'est le lot du vigneron, que de subir la météo. Certains ont l'illusion de pouvoir jouer les apprentis sorciers, mais lorsqu'on passe un peu de temps avec Didier Michaud, autour d'une bouteille de son 2009, on mesure la chance de trouver encore ce genre de potion, à des années-lumière de ces pseudo grands crus, qui brillent surtout désormais, par leur manque de personnalité, proportionnel pour certains, à leur excellente réputation internationale.

On a le sentiment que ce Planquette peut évoluer avec la lumière ambiante. Une éclaircie surgit et filtre par la fenêtre et ce sont les arômes floraux qui glissent dans votre verre, alors que quelques instants plus tôt, les fruits rouges compotés, peut-être ceux d'une recette automnale, dominaient et suggéraient un repas dominical de notre enfance... Coq au vin... Lapin aux pruneaux... Agneau de Pauillac St Yzans...

Château Planquette, pourquoi tant de temps, parfois, pour parvenir à l'essentiel?... La rencontre avec Didier Michaud vaut le détour par la D2. Au cours de la conversation, on peut le croire quelque peu désabusé parfois. Pourtant, on le sent prêt à tenter de convaincre ses collègues et voisins, encore et encore, que le  bon sens est primordial dans la production de vins. Une large part d'artisanat, une sorte de compagnonnage même. Planquette, à n'en pas douter, un vin qui a d'la gueule!...