Cléry Saint André, un petit village rive gauche de la Loire, à guère plus de quinze kilomètres d'Orléans, en direction de Blois, qui s'étire le long de la route. Et ça ne date pas d'aujourd'hui, puisque jadis, la départementale fut d'abord une voie romaine, au long de laquelle, les habitants de l'époque construisirent un hameau tout à fait identifiable. Particularité historique de cette petite citée, sa basilique, plutôt imposante, au regard des dimensions du village. Voulue par Louis XI, en lieu et place de l'église ruinée suite à la Guerre de Cent ans, elle y abrite son tombeau, ce qui fait de lui le seul roi de France qui ne soit pas inhumé à la Basilique de Saint Denis.

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Pour ce qui est de la vigne et des vins, la dimension historique est avérée, puisqu'une grappe figure sur le blason de la commune. Il faut dire que nous sommes là au coeur des vins de l'Orléanais, ex-VDQS, partagés en trois appellations en 2006 : Orléans, pour l'essentiel sur la rive droite du fleuve, les Coteaux du Giennois, en amont de la préfecture loiretaine et donc Orléans-Cléry, sur cinq communes de la rive gauche. La carte ci-dessus, datant du XVIIIè siècle, montre bien que la vigne était largement présente sur les terrasses et coteaux. On estime qu'au moment de l'apparition du phylloxera, on ne trouvait pas moins de 35 000 hectares plantés dans le département du Loiret. Il semble que désormais, moins de 300 ha de vigne seulement ne s'y cachent.

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Si la notion d'appellation n'est pas la préoccupation première de Raynald Héaulé, loin s'en faut, il n'en reste pas moins que celui-ci ne voit pas son activité de vigneron autrement que cohérente. Et les conditions météorologiques de ces derniers millésimes ont eu matière à interpeller les plus passionnés d'entre eux.

On a coutume de dire que cette partie nord de la Sologne est très sujette au gel. On y voit souvent les premiers à l'automne et les derniers au printemps. Bien sur, ceux-ci sont les plus problématiques et les plus redoutés des vignerons du secteur. Surtout dans un millésime comme 2012 qui a, de plus, été marqué par un froid hivernal sous l'influence du Moscou-Paris!... Résultat : une petite quinzaine de jours avec des minima de l'ordre de -18°, voire -20°! Et pour Raynald Héaulé, une estimation de 5000 pieds gelés, soit une bonne moitié des plantations les plus récentes.

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Lorsque nous arrivons sur la parcelle, lieu de notre rendez-vous, nous découvrons le vigneron en train de préparer une plantation. Mais, il s'agira là d'arbres fruitiers!... Pour lui, le temps est venu d'une plus grande diversité de production : "La liberté commence par l'indépendance alimentaire", clame-t-il amusé, mais déterminé. Il a donc clôturé sa parcelle, construit une sorte de chalet destiné à devenir un poulailler, où diverses volailles pourront s'ébattre, ménager une petite surface destinée à devenir un potager. Vous avez là, les bases, les fondations de ce qui pourrait devenir une ferme.

Après des études à Bordeaux, une année passée en Bourgogne et avoir ensuite quelque peu bourlingué, Raynald revient auprès de sa famille et décide de s'installer. De nouvelles plantations sur la rive gauche (à 12 500 pieds/ha!) et 30 à 40 ares sur la rive droite, dont quelques vieilles vignes, mais remplacées en 2007. Soit, au total, environ 2 hectares et, avant longtemps, seulement 1,6 ha, décroissance et diversité obligent. Assurant de plus, deux journées pleines par semaine chez Claude Courtois, il va donc faire en sorte de planifier au mieux ses activités, sans trop se disperser et courir après le temps.

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Le premier millésime proposé par le vigneron de Cléry remonte à 2004. Les bases étaient jetées, avec un idéal plutôt bien défini : vinification à l'ancienne, très peu d'interventions, atteindre au plus vite une expression en phase avec le terroir, malgré la jeunesse des vignes. Petit à petit, les amateurs découvrent ses cuvées et sont le plus souvent enthousiastes. Des vins libres, spontanés, avec un potentiel d'évolution comme une évidence. Mais, dans cette région, il n'est pas simple de composer avec les éléments. Ainsi, en 2011, les volumes ne dépassent pas 40% d'une année normale et 2012 atteint péniblement 10% de la quantité possible!... Conséquence, Raynald a décidé de jouer la montre et les 2010, avec toutes leurs qualités, vont voir leur élevage prolongé d'un an, afin notamment de sauvegarder le parc à barriques. Il nous faudra donc attendre fin 2013, mais, n'ayez crainte, il reste un peu de 2009 disponibles!...

L'occasion nous est donc donnée d'un tour d'horizon de toutes les cuvées en cours d'élevage prolongé. Terre de Silice 2010 devrait rester sous sa forme classique. Issue de la rive gauche, ce vin est un assemblage de sauvignon, chardonnay et menu pineau. La bouche est pointue, en tension, avec une expression minérale des silex et de la silice, ce qui lui confère des notes sans doute plus nuancées que s'il était issu d'un terroir résolument calcaire. Raynald se souvient des retours qu'il a pu avoir de cette cuvée en 2004 : curieusement, celle-ci passe parfois par une phase oxydative non recherchée et tout à fait provisoire, l'expérience montrant que le vin retrouve la même fraîcheur et toute la distinction de sa jeunesse, si tant est qu'on puisse le supposer un instant sur le déclin, lors de cette sorte d'éclipse.

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Rive Droite 2010 est issue de l'autre côté du fleuve, chacun l'aura compris. Il s'agit d'un pur chardonnay sur un terroir siliceux en surface, un sol argileux et du tuf à 1,70m. Là encore, une belle sensation de pureté et une très agréable impression de complexité. Le nez incite à la découverte, jusqu'à des notes de pierre chaude et un grillé tout à fait délicat.

On passe sur les rouges par une mise en bouche gourmande grâce au peu de 2012 disponible. Un assemblage de cabernet franc, pinot meunier et pinot noir, dont les degrés naturels ne dépassaient pas 11,5°. Un vin de soif, mais le vigneron est plutôt satisfait de cette tendance.

Rive Droite 2010 rouge est d'ores et déjà un exemple de finesse. Moitié pinot noir et pinot meunier, le vin s'exprime sur des notes de petite cerise, de fruits rouges, puis de tabac blond!... La bouche est pleine de délicatesse et l'équilibre, au final, sera sans doute des plus intéressants.

L'Insoumis 2010, pas moins de dix cépages, sur une base de cabernet franc (50%), une proportion non négligeable de côt, 10% de pinot meunier, 5% de pinot noir, 5% de gamay, etc... Un cocktail remarquable, plutôt sur les fruits noirs (griottes, sureau...), avec une touche d'épices douces, qui étire la bouche et son expression. C'est déjà très bon!...

La conversation se prolonge avec la découverte de quelques 2009 en bouteilles. Un millésime que l'on suppose, de prime abord, influencé par les caractéristiques de l'été, plus chaud et sec. Mais, on devine là tout le feeling du vigneron avec sa vigne et ses sols. Rive Droite blanc 2009 fût vendangé plus tôt, mais mûr, sans être surmûri, ce qui permet au vin de développer pleinement sa tendance calcaire.

Certes, on présente souvent Raynald Héaulé comme le disciple de Claude Courtois. Mais, c'est peut-être aller un peu vite en besogne, car Cléry-Saint-André n'est pas Soings-en-Sologne. Le vigneron s'étant mis à l'écoute de son terroir et de ses vignes encore très jeunes, il surprend par l'authenticité de ses vins et leur originalité. De plus, ce sont surtout des vins de gastronomie et certains se sont vite enthousiasmés pour ces nectars, comme Thomas Noble, au Picolo, à Nantes, qui manque rarement de proposer l'une ou l'autre des cuvées de Raynald. Le jeune caviste nantais parle souvent de "vins d'auteurs", à propos de tels vins. Nul doute que le vigneron de Cléry fait partie de cette catégorie de producteurs qui abordent nécessairement leur métier avec une non moins nécessaire dimension artistique. C'est presque palpable, au sens tactile et sensuel du terme. Des vins qu'il faut savoir prendre le temps de découvrir, de regarder avec attention, presque insistance. Un peu comme quand on essaye d'apprécier vraiment un Vermeer ou un Rembrandt. La palette aromatique n'est-elle pas, certains jours, chromatique?...