Voilà un titre qui pourrait me valoir une flambée statistique du côté des visiteurs de La Pipette aux quatre vins, surtout à l'issue de la semaine des Primeurs à Bordeaux!... Une semaine marquée par les rafales de suroît et les fortes averses venues de l'Atlantique. En ce jeudi, une fois n'est pas coutume, Vigne'horizons a convoqué quelques amateurs pour une sortie bien arrosée, au cours de laquelle la pluie ne se permet pratiquement aucune pause, ce qui nous empêche toute incursion pédestre dans la vigne, rejoignant ainsi la plupart des vignerons, qui se demandent comment ils vont, dans les prochaines semaines, pénétrer dans les rangs, pour les travaux de printemps.

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Étape matinale du côté de Tauriac, chez Valérie Godelu, au Domaine Les Trois Petiotes. Un nom qui a une histoire, comme il se doit, inspiré par les naissances successives des trois filles de ce couple de vignerons, à des moments clés d'une chronologie qui les a amenés là, du côté de Bordeaux, voilà à peine quelques années. Il se trouve que le domaine se compose également de trois parcelles plantées de malbec, de merlot et de cabernet, destinées à composer une partition façon Côtes-de-Bourg résolument ambitieuse et représentative, sans doute, de ce que devait être naguère, les vins de cette partie de la région, avant que quelque responsable local ne déclare froidement que les crus du Bourgeais (et du Blayais sans doute) doivent trouver leur voie et leur salut dans la grande distribution!... Tout en continuant de solliciter Valérie et ses jolies cuvées, dès qu'il s'agit de promouvoir la qualité potentielle des vins du secteur!...

Chez les Godelu, l'histoire ne dit pas encore si chaque petiote a choisi sa parcelle ou si telle ou telle n'est pas plus malbec que merlot et la dernière cabernet. Ni si l'espace proche du chai, bientôt planté (en 2014) de cépages blancs régionaux (sauvignon blanc et gris, sémillon, muscadelle, colombard) de bonnes origines, n'a pas vocation à devenir la quatrième petiote, ou le petiot de la famille. Une autre naissance à prévoir? Allez savoir!... En tout cas, ces blancs devraient être plantés à haute densité et sur échalas, comme l'histoire du vignoble local le précise, permettant également l'utilisation du cheval, pour lequel Valérie vient de suivre une formation. A terme, un compagnon à quatre pattes devraient donc également rejoindre le domaine.

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En cette journée d'avril au fil des averses, le repli dans le chai s'impose de lui-même. Pour une dégustation des vins en cours d'élevage tout d'abord et ce, malgré les conditions météo. En effet, nous sommes nombreux à avoir déjà constaté, qu'un système dépressionnaire ambiant et tapageur a la fâcheuse tendance à compliquer la dégustation, au regard des conditions anticycloniques qui semblent, elles, bien plus favorables. On peut penser également qu'une consultation attentive du calendrier biodynamique permettrait d'optimiser le choix de telles journées. En ce jeudi, il s'agit d'un jour fruit en bélier et la veille d'un noeud lunaire à éviter... Valérie nous propose de commencer par une barrique du millésime 2012, mais le tasting du jour ne s'annonce pas des plus expressifs. A noter que pour ce dernier millésime, tous les cépages ont été assemblés dès le départ, vu les quantités réduites, conséquence d'une année particulièrement difficile à la vigne. Une sorte de passetoutgrain à la mode bordelaise!... Rappelons que 2008 fut le premier millésime proposé par le domaine, autre année difficile, mais la vigneronne de Tauriac nous explique que son statut de novice, à l'époque, ne lui permit pas de mesurer toute la difficulté subie au quotidien. En revanche, l'année passée a laissé un lourd sentiment de frustration et, du coup, 2013 est attendu de pied ferme, avec l'espoir qui va avec.

2011, quant à lui, n'est pas encore assemblé. Malgré les difficultés gustatives du jour, Valérie apprécie de pouvoir expliquer là, à quel point la réunion des trois cépages est importante dans le résultat final des Trois Petiotes : le malbec, avec sa structure dotée d'une bonne acidité, le merlot et sa rondeur souvent séductrice et le cabernet exprimant un côté masculin, viril, parfois musclé, sans être bodybuildé. Le marqueur cassis est toujours présent, sur le merlot notamment ce jeudi, sans être aussi exubérent qu'avec les millésimes précédents à ce stade. La dégustation se prolonge, comme il se doit, avec les diverses "expériences" tentées par Valérie, qui se veulent le reflet, l'illustration de chaque année. Ainsi, en 2009, ce fut En attendant Suzie, du cousu main, au bilan carbone record, puisque réalisée alors même qu'aucune énergie n'alimentait les locaux et dont le potentiel impose une bonne garde, même si la cuvée reste très abordable. En 2010, l'année était propice aux belles maturités et là, c'est le cabernet franc qui fit exception. Il n'y en a guère plus d'une barrique et la mise approche. Pour ce qui est du nom de la cuvée, il vous faudra encore patienter, brainstorming en cours!... Pour 2011, c'est le merlot qui était à l'honneur. En fin de vendanges, les grappes étaient atteintes de pourriture noble!... En effet, pendant quelques jours, un micro-climat typiquement sauternais sévit : des brumes matinales stationnaient juste autour des pieds, puis étaient chassées par un vent chaud, suffisamment fort pour passeriller les raisins. Résolument hors normes et à suivre! Enfin, lors des dernières vendanges de 2012, c'est cette fois une petite barrique de malbec qui fait exception, le tout non égrappé et vinifié en macération carbonique.

Pas de quoi s'ennuyer avec Valérie Godelu décidément!... On pourrait presque imaginer une démarche façon Patrimoine SD, de Sébastien David, avec un vin décoiffant par millésime. Et on peut croire à l'apparition d'autres nectars, lorsque les blancs auront poussé. Il serait étonnant que cette native du Jura ne nous gratifie pas de quelque oxydatif made in Côtes-de-Bourg. A suivre!...

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Après une pause gourmande au Caffé Cuisine, à Branne, une table sympathique pour qui s'aventure dans le vignoble, direction Vignonet et le Château Vieux Taillefer, cher à Catherine et Philippe Cohen. Le couple de vignerons de Vieux Taillefer est formé d'un duo de passionnés plutôt éloignés de la pensée unique, quasi incontournable dans le paysage de cette région viticole majeure de Bordeaux, si ce n'était quelques personnalités remarquables. D'ailleurs, dès leur installation en 2006, la formation bourguignonne de Catherine et certains choix affichés ne manquèrent pas d'être soulignés et qualifiés par certains de quelque peu exogènes à St Emilion. Si l'on ne revêt pas les habits communs, on est vite montrés du doigt... Le couple a, comme il se doit au début d'une telle aventure, dépensé de l'énergie pour faire connaître sa démarche, mais a très vite pris un certain recul avec la nécessité absolue de la reconnaissance de ses pairs. Au passage, Philippe Cohen nous donne son sentiment sur la fameuse semaine des Primeurs qui se termine et, comme il se doit, il n'est pas tendre : "A quoi bon courir après des notes, lorsque la presse, spécialisée ou pas, a déjà décidé, bien avant le printemps, de la qualité globale du millésime?..." Il se réjouit bien plus de réunir quelques amis "artisans vignerons", à l'occasion d'Anthocyanes, lors du week-end qui précède la semaine de tous les dangers et ce, sur sa terrasse surplombant la Dordogne. Si, d'aventure, quelques professionnels de passage poussent jusqu'à Vignonet, ils seront à même d'apprécier, entre deux échantillons, quelques huîtres de diverses origines, dont le vigneron émilionnais est gourmand et fan.

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La propriété compte actuellement environ 4,8 ha de vignes réparties dans le vignoble de St Emilion. En effet, le postulat de départ était de réunir des raisins venant de toutes les composantes terroir du cru : des sables limoneux, des graves sur un sol argilo-siliceux (non exempt d'argiles bleues et de crasse de fer), une part d'argilo-calcaire et des sols sur calcaires à astéries. Au-delà des parcelles du domaine, lors de la reprise, il a fallu une conjonction de hasards pour que toutes soient présentes dans le panel. C'est désormais chose faite depuis l'acquisition de vieux merlots sur la commune de St Christophe des Bardes. Un achat qui allait se compléter, presque par surprise, de la mise à disposition de trois rangs de cépages blancs quasi historiques. En effet, le même propriétaire, confronté aux effets de l'âge, estima alors qu'il ne pouvait plus vendanger cette petite parcelle plutôt destinée à une consommation familiale et réclama l'aide de la famille Cohen, obligé de rentrer précipitamment de vacances pour en assurer la vendange!... Oh, surprise! La méprise était totale et il s'agisssait bien alors de vendanger des blancs, d'en assurer le pressurage et d'en définir l'élevage! Avec, au passage, la découverte d'un cocktail surprenant, puisqu'on trouvait là du sémillon, des sauvignons blancs et gris, mais aussi du merlot blanc et du chasselas, voire une poignée d'autres cépages difficiles à identifier!... Au final, bon an mal an, depuis deux ans, six cents bouteilles de Blanc du Château Vieux Taillefer, en Vin de Table comme il se doit (l'INAO ne se voyant pas admettre, bien sur, la mention Bordeaux sur les étiquettes!...), que Philippe Cohen destinait en priorité à ses assiettes d'huîtres, mais qui désormais, prennent intégralement le chemin du Japon!... Pas impossible d'ailleurs que cette anecdote n'apparaisse bientôt dans un futur manga, au pays du Soleil Levant!...

Le mauvais temps nous imposant de rester à l'abri, notre petit groupe découvre un cuvier béton sur mesure, dont les cuves tronconiques ont été dimensionnées selon la surface des parcelles et le rendement moyen de celles-ci. L'élevage se prolonge ensuite en barriques majoritairement non neuves, issues de la Tonnellerie Cavin ou d'Ana Sélection, avec des bois provenant des forêts de Fontainebleau, Jupilles et Tronçais. Des choix résolument originaux, voire novateurs, pour la région, que l'on peut considérer, sans que le couple n'en prenne ombrage certainement, comme influencés par quelques relations bourguignonnes. Nous apprécions au passage quelques échantillons de merlot, mais comme le matin, la dégustation s'avère assez compliquée, du fait de la météo du jour. Quant au Château Vieux Taillefer 2010, en bouteilles, son potentiel de garde ne fait aucun doute, de par son équilibre.

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Un domaine qui batit son avenir, étape après étape. La prochaine se situe au coeur de St Emilion et des Grands Crus Classés. En effet, Philippe Cohen a déniché un espace libre qui va lui permettre de construire les locaux nécessaires à son activité de négoce, mais aussi de planter quelques ares de merlot sur une parcelle restée en friche depuis quelques dizaines d'années et ce, sur les meilleurs terroirs de la Côte!... Avant toute chose, il ne manquera pas de solliciter l'avis de ses amis Lydia et Claude Bourguignon (décidément, la Bourgogne!), qui ne manqueront pas à leur tour, de se pencher sur le sol et le sous-sol de ce qui pourrait bien être une pépite cachée... Reportage à venir, ici-même, lors de la plantation.

Comme on peut le voir, Bordeaux ne compte pas forcément qu'une flotte de cuirassés, aptes à affronter la tempête et toutes les mers, parfois tumultueuses, de la planète. La région compte aussi quelques frêles esquifs bien menés, qui aiment régater et défier les lourds navires, mal armés pour tourner autour de trois ou quatre bouées d'un parcours olympique, continuant de filer sur leur aire, au moment où il faudrait virer de bord. L'ombre du Titanic ne planerait-elle pas sur le vignoble bordelais certains jours?... Pour nombre d'amateurs désormais, la médaille ne tombe pas forcément dans l'escarcelle du plus puissant. Faut-il y voir un idéalisme débridé ou un accès de lucidité?...

Vour pouvez retrouver ces deux vignerons respectivement aux pages 112 et 72 de Tronches de vin, le guide des vins qu'ont d'la gueule!...