Que voulez-vous faire lorsque vous n'avez que des cépages tardifs dans vos vignes?... Attendre... Voici quelques nouvelles de la quinzaine passée, au cours de laquelle, il y a eu, malgré tout, quelques joyeux repas de fin de vendanges, permettant parfois d'évacuer les difficultés et la fatigue cumulées.

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Au Domaine Lescure, à Nuits-Saint-Georges, François Chaveriat a donné le top pour le 3 octobre : "On commence nos vendanges jeudi, certainement par les vignes touchées par la grêle le 23 juillet, sur Volnay, Beaune 1er Cru et Pommard Bertins. Vu le rendement, c'est relativement mûr (autour de 12°), les acidités baissent doucement, mais restent tout de même à un niveau élevé, façon 2008. La Côte de Nuits, un peu plus généreuse, attendra le début de semaine prochaine [à compter du 7/10]. De toute façon, nous ne prendrons pas le risque d'attendre, certains terroirs humides et argileux risquant le botrytis."

Une préoccupation générale dans bien des régions, une fois le 1er octobre passé. Une météo incertaine, des températures parfois élevées après les pluies, des terroirs qui restituent parfois cette humidité, autant de critères dont les vignerons devaient tenir compte pour faire des choix stratégiques et établir leur plan de bataille. Après 2012, dans bien des secteurs, il n'était pas question de prolonger l'attente. Au point que, comme nous le verrons plus loin, le sauve-qui-peut confinait à l'effet panique ou, tout du moins, à une sorte de perte de sang froid relevant quasiment du grégarisme propre à une communauté suivant les mêmes rythmes, notamment ceux de la nature.

A Vacqueyras, Éric Bouletin, de Roucas Toumba, n'est pas vigneron à perdre son sang-froid de Rhodanien, mais une forme d'inquiétude transparaît dans ses propos : "Je me trouve aux prises avec un millésime qui n'est pas facile à gérer et qui me demande pas mal de ressources mentales, si ce n'est physiques. Je ne sais pas si, au terme de cet âpre combat contre des vents contraires et une nature ingrate, je serai, avec mes vins, digne d'éloges!... Les vendanges, j'en suis au milieu (le 2 octobre) et comme je le disais précédemment, c'est une épreuve pour les nerfs et un vrai défi de respecter l'intégralité de mes sélections parcellaires, avec seulement 10 hl sur les vieux grenache!... Après ça, le vrai talent sera de passer l'année!..."

En Anjou, Toby Bainbridge prend la plume (du moins la souris et le clavier!) le 4 octobre pour un message à lire avec l'accent anglais et la pointe d'humour qui va avec : "Ici Chavagnes sous Leaux! Les cabernet sont en train de décrocher avec un joli moyen de 10 degrees! Les groslots sont globalement sains mais avec un taux de sucre autour de 9. J'ai peu de blancs et ils sont assez jolis, mais ils n'ont pas du tout bougé en dix jours... Ils ont une potential de 11, mais ils sont loin de maturitie, malgré les colorations dorées. Lundi dernier, nous avons récolté une parcelle de groslot qui était légèrement abîmée, mais ça fermente et je suis content. Nouvelle lune ce week-end [le 5/10]... On croise les doigts!..."

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A l'autre bout de la vallée du Layon, le lundi 7, veillée d'armes pour les Delesvaux. Catherine reste zen malgré tout : "Bon, ça y est, la date est fixée! Début des vendanges mercredi 9. Pas de presse, car pas de cépages primeurs, rien que du chenin et des cabernet, cépages tardifs, cette année encore plus!... Le bel été a un peu sauvé la mise et nous sommes passés (ouf!) au travers des gels, grêles et autres "divertissements" printaniers. Les pluies de septembre sont arrivées à point nommé pour faire baisser l'acidité et réveiller la vigne. Finalement, un profil d'année assez banal, habitués que nous sommes à démarrer sereinement vers la deuxième semaine d'octobre... enfin, en croisant les doigts afin que cela ne tourne pas au cauchemar de 2012!... Philippe dort comme un ange(vin?) et c'est bon signe! Ou alors, c'est l'âge..." Alors, grains nobles or not grains nobles chez les Delesvaux?... Deux années à suivre sans les nectars de la Haie Longue?... Mais, que va-t-il nous rester?...

Vous pouvez aussi suivre les aventures d'Elodie Aubert et Raphaël Gonzales, sur leur site du Clos des Cîmes, en direct quasi live de Mérindol les Oliviers, en Drôme Provençale. Le mardi 8, ils débutaient les vendanges des rouges. Des informations et des impressions qui tranchent parfois (durablement?) avec celles reçues au cours de ces dernières semaines : "Aujourd'hui, les grenache à 530 m d'altitude et les syrah à 580 m ont fini en assemblage dans les barriques. Cette année encore, beaucoup de couleur dans les baies, les mains sont très vite teintées de rouge, surtout avec les syrah. Des degrés alcooliques corrects : 14% du volume pour les grenache, 13 pour les syrah, ni trop élevé ni trop bas pour des vins méditerranéens et des raisins avec un peu plus de jus que les années précédentes. Et surtout des acidités qui ont bien chuté grâce aux pluies de vendredi soir [le 4]. Plus de 30 mm en deux heures et comme dans nos rêves, Monsieur M s'est levé le lendemain pour commencer à souffler, ce qui a permis de ressuyer les parcelles. Impeccable!..."

"Du côté de la cave, il fallait tenir le timing pour ouvrir les barriques recevant les raisins. Taper sur les cercles, les ôter pour enlever une des faces, les recercler, les désinfecter à la vapeur, leur faire deux ou trois petites gratouilles pour enlever les quelques plaques d'acide tartrique qui peuvent parfois rester dans le ventre de la barrique, bien les rincer... Maintenant, les baies sont égrappées-foulées, on attend que nos gentilles levures indigènes, que nous n'avons pas embêtées avec du soufre, se mettent à travailler en dégradant les sucres en alcool et autres composés, notamment les arômes, le gras... A nous de bien les surveiller pour que tout se déroule correctement. Demain, une autre journée de vendanges des rouges, les blancs attendront encore quelques jours sur les souches." A suivre de près, parce que le dernier message publié sur le site du Clos des Cîmes atteste d'un changement très net de météo. "Il se pourrait même que l'Elfe Doré 2013 ne sorte pas!..."

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Des nouvelles d'El Pinell de Brai et de Laurenao Serres, au coeur de la Terra Alta, dans le sud de la Catalogne : "Cette année a été marqué par de très importantes pluies au printemps et le froid tardif qui a provoqué une brotation (sic!) lente, un peu tard, avec aussi des jours compliqués à la floraison, d'où un très fort millerandage à certains endroits et sur certaines variétés, notamment le grenache, blanc comme rouge. Cela additionné à une constante humidité matinale en juillet et une partie d'août, d'où la présence constante de mildiou (selon les endroits et les variétés également) et l'apparition plus tardive d'oïdium. C'était là, la situation avant vendanges. Nous avons débuté la cueillette le 22 août et terminé le 10 octobre. La météo a été très bonne, avec quand même une pluie importante le 7 septembre (32 mm). Après, très beau temps sec, avec des journées très chaudes. Mais, nous avons surtout vendangé le matin, ma "cold chamber", c'est la nuit!... Finalement, les fermentations se déroulent très bien et j'espère que nous aurons de très bons vins naturels!..."

En Vendée, la période du 6 au 9 octobre marquait souvent la mi-temps des vendanges. Christian Chabirand, de Prieuré la Chaume, à Vix, nous expose clairement la situation : "Pour notre part, après avoir récolté pinot noir (superbe) et chardonnay (convenable, mais avec du tri), nous avons stoppé les vendanges. Elles reprendront demain matin [le 7] sous le soleil et pour toute la semaine si l'on en croit la météo... Nous reprenons par le merlot qu'il devient désormais urgent de rentrer [ce qui va se confirmer plus au sud...], car les baies des premières fleurs pourrissent, alors que celles de dernière génération arrivent à maturité (les degrés sont bons, près de 13% vol., les acidités ont beaucoup fléchi la semaine passée et la maturité phénollique encore hétérogène). Nous allons donc avoir un tri serré, qui devrait diminuer notre volume récolté d'environ un tiers du potentiel sur pieds. Quant à la négrette, l'abandon sur pieds pourrait bien approcher les 50%. Sans tarder et à suivre, les cabernet sauvignon seront ramassés. Enfin, pour le chenin, rien n'est encore joué..."

Non loin de là, à Pissotte, dans le Sud-Vendée également, Mathieu Coirier nous donne quelques nouvelles : "A Pissotte, nous n'avons pas été épargnés par les évènements climatiques du printemps, suivis par la grêle qui a complètement détruit plus de trois hectares (une dizaine se révéleront par la suite impactés, sur un total de 24). Heureusement, la belle saison que nous avons ensuite tous connue a permis de récupérer en partie du retard de maturité. A ce jour [le 7 octobre], les chardonnay et les pinot noir sont rentrés. Nous décuvons même aujourd'hui une cuve de pinot, qui a fermenté à grande vitesse! Petites grappes et forts degrés pour ces cépages (25hl/ha, 218 gr de sucre). Nous espérons un peu plus pour les gamay, avec cette belle semaine, qui va faire monter les sucres encore plus et sécher les débuts de foyers sur les chenin. Nous comptons beaucoup sur les cabernet qui sont superbes, avec des petites grappes bien aérées. On croise les doigts pour avoir du beau temps le plus longtemps possible!..."

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Belle effervescence le 9 octobre chez Jérémie Mourat, à Mareuil sur Lay : "C'est plutôt mouvementé en ce moment, par ici!... On a démarré dès le 23 septembre par les pinot noir destinés aux effervescents et ensuite ceux destinés aux rouges. Il a fallu faire très vite sur ce cépage, ainsi que sur les chardonnay, car la météo n'est pas avec nous (humidité + chaleur...), nous avons dû renforcer très sérieusement l'équipe des vendangeurs de Moulin Blanc et du Clos Saint André. Depuis, nous avons fini les négrettes et les gamay noirs hier, plutôt sereinement, car la météo s'est apaisée. Désormais, on est arrêtés. On attend que les chenins et les cabernet franc montent en sucre. On attaquera tout ça la semaine prochaine."

En provenance de Chantonnay, le cinquième fief monté en grade avec le passage en AOC Fiefs Vendéens, réception d'un message de Philippe Orion, dans un style télégraphique, qui convient finalement plutôt bien à cette pause dans les vendanges : "Année très difficile, retard, maladies. Rendement assez élevé, maturité avec dix à douze jours de retard. Etat sanitaire moyen avec la pluie et la chaleur, pour ceux qui ont attendu la maturité. Les autres?... Produit correct en sucres, un peu d'acidité. Content d'avoir tout effeuillé et vendangé à la main. Récolte à moitié faite. A suivre!"

Cap sur Bordeaux pour finir. Avec ces circonstances assez exceptionnelles et les échos apparus sur les réseaux sociaux ou venus en droite ilgne de certains domaines en pleine vendanges, il était tentant de s'intéresser à l'élite des Grands Crus bordelais. Comment ont-ils géré ce millésime très (trop?) vite annoncé difficile, voire mauvais?... C'était peut-être un peu osé de solliciter le heurtoir de ces prestigieux portails ou de leur sonner la cloche de bronze, voire de tirer la chevillette afin que la bobinette ne chut!... Vous me direz, je n'ai rien du chaperon rouge de la fable mais, ceci dit, les occupants de ces nobles demeures ne sont pas pour autant de grands méchants loups!...

Ainsi donc, message fut envoyé voilà près d'une semaine à Lafite-Rothschild, Latour, Mouton-Rothschild, Margaux, Haut-Brion, Yquem, Pétrus, Ausone, Cheval Blanc, Pavie et Angélus. Que du beau monde! Bien sur, on peut partir du postulat de base que les vendanges sont en cours (et qu'on surveille les cours en échangeant quelques balles sur le court) ou que ces illustres châteaux souhaitent maîtriser leur com', mais force est de constater que, sept jours plus tard, c'est plutôt silence radio dans les rangs (de vigne, bien sur). L'un de ces domaines me conseillant même de consulter sa page Facebook, afin de prendre connaissance de la situation et des évènements, tout en me précisant au passage qu'ils n'y avaient encore rien publié!... Comment dois-je le prendre?... Donc, pas de "millésime du siècle" qui se profile et déjà des bruits qui circulent de vigne en chai, ceux-là même dont il faut se méfier avant toute chose : certains "Premiers" ne feraient pas de Grand Vin cette année!... On l'a déjà vu pour Yquem, mais pour les autres, cela parait économiquement et stratégiquement peu envisageable. "C'est trop tôt pour le dire! C'est un peu comme faire passer une échographie à un bébé de trois ou quatre mois, pour savoir s'il fera St Cyr ou l'ENA!..." Quant à confirmer le fait qu'un des plus célèbres GCC comptait soit disant, rien moins que 700 vendangeurs l'un de ces derniers dimanches!...

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Bonne nouvelle quand même, lorsque la responsable en charge des relations publiques du Château Cheval Blanc, à St Emilion, me propose de rappeler le lendemain matin dès l'aube (enfin, presque!), afin que je puisse dialoguer avec le directeur technique du domaine, Pierre-Olivier Clouet. Très cordiale conversation avec un jeune DT, ouvert, passionné et bien placé pour donner la tendance au terme de cette période au cours de laquelle, il ne faut guère laisser trop de place au hasard, au regard des enjeux.

Rappelons tout d'abord que l'un des fleurons de St Emilion, créé en 1832, est situé non loin de Pomerol. "Cheval", c'est 39 hectares d'un seul tenant et 45 parcelles sur beaucoup de sols différents. Les vignes ont une moyenne d'âge de 43 ans (de 1 à 93 ans), mais la particularité est que le vignoble se compose de 60% de cabernet franc (c'est peut-être le plus ligérien des St Emilion, finalement!...) et de 40% de merlot. Vous avez bien lu, c'est du zéro cabernet sauvignon, peut-être une bonne chose en ces années difficiles. Depuis quelques millésimes, le château est doté d'un chai qualifié souvent de somptueux, oeuvre de Christian de Portzamparc, que j'espère pouvoir découvrir avant longtemps. C'est promis, je vous raconterai!... Allez, ne faites pas les blasés!....

Pour ce qui est des vendanges 2013, P-O Clouet reprend la chronologie du millésime et précise les étapes déterminantes, ainsi que les choix intervenus : "C'est un millésime qui commence tard, avec surtout une forte pluviométrie en mai et juin, associé à des températures basses. La floraison ne pouvait qu'être très étalée et va orienter les décisions à la vigne. Face à la situation, il est décidé de faire un gros effort sur la période de la véraison et d'organiser des vendanges en vert très attentives. Le but : obtenir un bon groupement de la maturité, en gardant les grappes les plus homogènes. La conséquence : une chute des rendements à l'hectare, habituellement entre 35 et 40 hl/ha et là ne dépassant pas 25 hl/ha!... Quelque peu frustrant au regard du travail de l'été, surtout quand on rapproche cela du futur prix de vente!... C'est la particularité de cette activité de la production des vins, les prix baissent pour les millésimes qui ont demandé le plus de travail!... Ensuite, sont venus quelques épisodes pluvieux conséquents, mais heureusement, nos parcelles sont essentiellement sur des graves drainantes ou des argiles "gonflantes", qui font que l'eau qui tombe n'est pas restituée aux raisins. D'ailleurs, nous pesons chaque année de mêmes quantités de raisins sur la table de tri et nous constatons cette fois, un poids des graines équivalent et dans la moyenne des dix dernières années. Nous avons très peu de vignes sur des sables où, par contre, les raisins grossissent rapidement et éclatent, avec les conséquences qu'on imagine. C'est peut-être d'ailleurs parmi les raisons de cette espèce de perte de sang-froid dans le vignoble, la semaine dernière. L'urgence était apparue sur les sables et tout le monde est parti en même temps!... Pour notre part, nous avons vendangé quelques jeunes vignes de cabernet franc relativement tôt, mais ensuite, une alternance logique est restée de mise entre merlot et cabernet franc. Les dernières parcelles sont vendangées ce jour, 15 octobre et tout sera terminé à midi. Finalement, nous sommes juste dans la cible, entre la fleur et les vendanges."

P-O Clouet, pour finir, met l'accent sur les coûts de production d'une telle année, qu'il n'hésite pas à qualifier de "débiles"!... Le prix du prestige?... En tout cas, il se réjouit au passage des qualités du 2012, qu'il trouve actuellement "fantastique"!... Rappelons que Cheval Blanc qualifie son statut et ses choix à la vigne "d'hyper raisonnés" (label Terra Vitis), sans qu'une évolution vers une viticulture biologique ne soit envisagée, même si une autre propriété du Baron Frère et de Bernard Arnault, le Château Quinault l'Enclos, GCC de St Emilion, 19 ha au coeur de Libourne, est elle en bio et certifée depuis 2012, sorte de laboratoire en vraie grandeur, peut-être.

Un grand merci donc, à tous ceux (grands et petits) qui ont accepté de nous éclairer sur cette période et ce millésime 2013, qui n'est pas armé (sauf exceptions!) pour marquer en bien les esprits et les mémoires. Pour ce qui est des papilles des amateurs, affaire à suivre!...