Après un passage, voilà quelques mois, au Château des Graviers, cher à Christophe Landry, retour à Arsac, à l'extrémité sud de l'appellation Margaux, au coeur du Médoc séculaire. Une AOC qui ne compte pas moins de deux dizaines de Grands Crus Classés et qui peut paraître certains jours, figée dans quelques certitudes, mais qui a connu, voilà une vingtaine d'années, une sorte de révolution de palais, sous l'impulsion du Château d'Arsac, Cru Bourgeois qui, après une longue bataille juridique, obtint la requalification d'une partie de ses parcelles en AOC Margaux. Certes, en dernier recours, le Conseil d'Etat trancha, reclassant semble-t-il, quelques hectares mal à propos, mais ce qui eut pour conséquence positive, une refonte de l'appellation, par un syndicat décidant enfin de sortir de sa torpeur. Il faut dire qu'en 1954, l'INAO ne s'était pas cassé la tête, se bornant à n'attribuer l'AOC qu'aux zones et parcelles plantées. Pourtant, parmi les plus anciens, d'aucuns savaient bien que quelques beaux terroirs étaient passés à la trappe, suite, notamment, à la Seconde Guerre Mondiale. Mais, ceci est une autre histoire et nous en reparlerons avec Vincent Ginestet, descendant de la célèbre famille médocaine qui fut, naguère, propriétaire de Château Margaux et lancé, à son tour, dans un très beau projet.

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Dans l'entrelacs du parcellaire médocain, où les grands crus se disputent sols et parcelles, il faut s'armer de patience et croire quelque peu en sa chance, pour composer un domaine viable. Ou encore forcer le destin. Celui-ci était déjà intervenu pour Michel Théron, Languedocien pure souche, qui ne dut sa venue à Bordeaux qu'à l'ouverture d'une nouvelle classe au lycée de Blanquefort, en vue de la préparation d'un BTS Viticulture-Oenologie. C'était en 1988 et Pascale Choime (Closeries des Moussis avec Laurence Alias aujourd'hui) en était également à ses débuts, ou presque, en tant que prof du lycée, où elle voit défiler les générations successives de futurs vignerons.

A cette époque, Michel découvre Bordeaux, dont il n'a même pas le souvenir, alors, d'avoir ouvert le moindre flacon!... C'est dire à quel point son retour en Minervois est quasi programmé. Mais, le destin (encore lui!) va lui permettre de croiser Stéphanie, Bordelaise pure souche, mais loin pourtant de la viticulture, qui deviendra sa compagne. Petit à petit, le couple se fait des amis et la perspective d'une installation dans le Médoc se renforce. Le vigneron, quant à lui, découvre Bordeaux et son histoire viticole. Sa première approche le fascine quelque peu, même si c'est moins le cas désormais...

Au cours de ses études, il travaille le week-end dans le secteur, notamment pendant la période de la taille. Une fois le BTS en poche, un propriétaire du coin lui propose son premier contrat. Mieux, celui-ci va contribuer au financement de la suite de ses études. Il passe ainsi un DNO en unités de valeur, puis un DUAD. Bien sur, il se met en quête simultanément de quelque parcelle, afin de tenter de vinifier son premier Haut-Médoc.

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S'il s'accommode de mieux en mieux de ce paysage médocain, en y découvrant notamment toute la diversité des terroirs et le plaisir d'y travailler des sols à ce point différents (il s'étonne d'ailleurs chaque jour que si peu de vignerons le fassent ici!), il sait que le prix du foncier local ne lui permet pas d'espérer d'autres formules que le fermage. Un jour, en 1993, il rentre à la maison et annonce à Stéphanie qu'il a trouvé quarante ares de vigne à louer à Cantenac. Ils savent bien tous les deux que ce ne sera pas simple, puisqu'ils habitent alors au 5è étage d'un immeuble de Blanquefort. Mais, l'aventure commence!...

La parcelle originelle ne fait plus partie du domaine désormais, puisqu'elle est à ce jour une composante des Closeries des Moussis, mais elle a donné le nom à ce cru, qui a obtenu en 2012 le label bio, même si les pratiques culturales sont rigoureusement respectueuses de l'environnement depuis bien longtemps. Un aspect qui se retrouve aussi dans le chai et autre bâtiment de stockage du matériel, tout comme dans la maison assez remarquable du couple, l'ensemble étant dispatché dans la forêt environnante, laissée dans un état quasi naturel.

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Dès 1994, vingt ares sur Margaux s'ajoutent au domaine naissant. D'autres vignes ensuite, puisque aujourd'hui, Jaugueyron, c'est une quinzaine de parcelles sur des sols très différents, soit au total 7 ha 30, dont 3 ha 35 en AOC Haut-Médoc et 3 ha 92 en Margaux, dont une partie de 2 ha 50 dans le secteur du Tertre, à quelques centaines de mètres du 5è Grand Cru Classé du même nom, voisins également de Giscours. Sur la partie haute, des cabernet sauvignon et sur le bas, des merlot de vingt-cinq ans environ (1,25m x 1m) sur un sol composé de sable et de petites graves (plus grosses dans le haut). Ici, le sous-sol est fait d'argile, ce qui semble transmettre plus d'énergie aux vins, mais cela contribue aussi à donner aux vignes une meilleure tenue lors des périodes sèches (aspect souvent négligé dans le Médoc et ailleurs), mais aussi, selon le vigneron, plus de profondeur et d'esprit.

En Margaux, il faut noter également 1 ha 20 au Poujeau de Perrain, site remarquable où les vaches jersaises de Christophe Landry ont désormais leur espace attitré, composé de vignes plus jeunes appartenant au propriétaire du Château des Graviers. Un voisin qui fait partie de ce petit groupe de réflexion et de partage, avec aussi Laurence et Pascale, approche indispensable pour entretenir une ouverture, dans un environnement viticole ayant souvent entretenu jalousement une part de mystère derrière les façades blanches...

En AOC Haut-Médoc, du côté de Macau, quelques parcelles encore, sur des sols très différents de ceux de Margaux. Ici et là, des cabernet et des merlot, certains plantés en 1999 sur un terroir très drainant et proche d'immenses gravières. La proximité de la nappe d'eau, de l'autre côté du chemin, est assez surprenante et les coupes de terrain sont l'exemple même de ce qu'on trouve dans la région : 40 à 45 cm de terre et de gravettes (tout petits graviers blancs) sur pas moins de quinze mètres de graves pures!... Les collecteurs de ce genre de matériau ont fait fortune ici!... A peine avaient-ils besoin de trier!... Que du minéral et bien sur, des sols qui se ressuient très bien. En revanche, le vigneron a constaté depuis toutes ces années, qu'il n'est pas très facile d'y trouver un foisonnement de vie. Si bien que, pour l'hiver, il se contente d'un léger chaussage, le travail du sol étant très limité, pour permettre à l'herbe de pousser. La question pourrait être d'ailleurs de savoir comment installer une vie suffisante ici et l'aide apportée par la biodynamie est des plus importantes. Une situation qui offre, paradoxalement, un certain confort aux vignerons en viticulture conventionnelle. A noter qu'ici, il n'est pas rare de constater que la multiplication des passages pour travailler les sols contribue à y réduire la diversité de vie.

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Michel Théron explique volontiers tout ce qui a forgé sa sensibilité à la vigne. Certes, pour la plupart, il s'agit de parcelles reprises et il n'en connaît pas forcément tout l'historique, mais une observation de tous les instants, de toutes les saisons, lui a permis de prendre quelques options audacieuses, notamment pour ce qui est de la taille. Ainsi, les merlot sont plutôt taillés courts, en cordon de Royat. Les cabernet sauvignon le sont plutôt en guyot double à fenêtre, choix permettant d'étaler la vendange sur le rang, sans trop interférer sur les rendements moyens. Ces parcelles, souvent à 1,50m, furent réunies naguère par choix objectif, afin d'éviter, dans un souci économique, une trop grande diversité de matériel. Avec le recul d'une vingtaine de millésimes, le vigneron en exprime quelques regrets, certain désormais qu'une densité de 10 000 pieds/hectare est un apport décisif de qualité et c'est pour cela qu'il plante les quelques nouvelles parcelles dont il dispose en Haut-Médoc à 0,75m et en sélection massale.

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Cette connaissance grandissante de ses terroirs, Michel Théron la doit aussi sans doute à ses choix en matière de vinification et à l'outil dont il s'est doté. Dans le chai, pas moins d'une douzaine de cuves, aux dimensions variées (ciment ou inox), permettant fermentations et cuvaisons adaptées aux conditions du millésime. Élevage à suivre sur lies fines en barriques pendant douze mois environ.

La gamme se décline en trois cuvées sur des bases différentes : un Haut-Médoc Clos du Jaugueyron, sur un assemblage de cépages médocains (sauf malbec) très droit et solide pour ce 2009 (le 2003 a gardé aussi un bel élan), puis un Margaux Clos du Jaugueyron Nout 2010, à dominante merlot (55%) et cabernet sauvignon (45%), élevé dans 85% de bois neuf et en bouteilles depuis un an. Beaucoup de pureté et de tension. Notez que le nom de cette cuvée, Nout, divinité égyptienne, ne traduit aucun goût particulier du vigneron pour la civilisation antique des bords du Nil. Pas de jumelage en vue entre l'estuaire de la Gironde tout proche et le débordant fleuve du Moyen-Orient!... Enfin, le Margaux Clos du Jaugueyron 2010, dans ses proportions assez classiques (70% cabernet sauvignon, 5% cabernet franc et 25% merlot), se montre intense et dynamique, taillé pour une longue garde, malgré un abord plutôt facile dès maintenant. Pas d'extraction exubérante et une recherche certaine d'équilibre, basé sur une belle densité fraîche, presque aérienne. Une déclinaison sur la pureté, une composition ambitieuse, pouvant situer ce cru assez haut dans une hiérarchie locale supposée objective.

Au final, une expression de Margaux très nouvelle génération. Sans doute parce que le vigneron, venu d'un autre monde, a su garder un libre-arbitre salutaire dans un environnement non exempt de nombrilisme. Bien sur, n'entrant dans aucune hiérarchie locale, il doit et devra encore faire ses preuves, millésime après millésime mais, c'est un aspect de son quotidien qui ne semble guère le contrarier. D'ailleurs, il est désormais prêt à relever un autre défi : produire un vin blanc en plantant une nouvelle parcelle sur un terroir adapté ou en surgreffant. Ceci reste encore au stade de projet, mais ce serait peut-être le moyen d'oublier quelque peu son Languedoc natal, où il avait d'ailleurs repris une propriété viticole entre Narbonne et Béziers, sorte d'extension naturelle de sa mémoire, mais qu'il a du abandonner face aux difficultés que cela engendrait. Et pour peu, bien évidemment, que les millésimes difficiles comme 2013 (treize passages dans les parcelles!), ne deviennent pas la règle. Mais, cela reste l'espoir de toute la communauté margalaise et bien au-delà même de la péninsule médocaine.