C'est une maison blanche adossée à la colline, on n'y vient pas forcément à pied, mais c'est possible. On ne frappe pas non plus, parce que c'est souvent ouvert. Il s'agit en fait d'une grande bâtisse avec un grand portail, comme les plus grands domaines de Banyuls en généraient, il y a désormais bien plus de cent ans. Lorsqu'on reprend de tels bâtiments, à notre époque, on doit parfois se demander ce qu'on va pouvoir faire de tout cet espace qu'il faut entretenir. Au moins, on est presque certains de ne pas manquer de place!... Pour en faire encore plus, on casse ces grandes cuves millésimées 1937, désormais inutiles et on découvre derrière un mur de briques, la roche, le schiste banyulenc. Juste la place d'un trésor, de millésimes légendaires... Mais rien finalement!... L'histoire eut été presque trop belle, il va donc falloir la reconstruire...

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La Casa Blanca, c'est un des plus vieux domaines familiaux produisant Banyuls et Collioure. Fondé en 1870, par un ancien maire de la ville, venu du Nord de la France, pour goûter toute la douceur de l'extrême Sud. Il ne tarda pas à vendre son nectar à la Reine Victoria et même à l'Elysée, dit-on. Il fut même un des co-fondateurs, à l'époque, de la cave coopérative locale. En 1983, un de ses descendants, Alain Soufflet, juriste dans le Nord lui aussi, décide de reprendre le domaine, en s'associant avec Laurent Escapa, ex-vigneron de la Coopérative.

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C'est Hervé Levano qui nous présente le domaine, en cette fraîche fin d'après-midi de mars. Il fait partie du trio d'associés complété par Valérie Reig, qui s'est lancé dans l'aventure, au moment où les héritiers ont cédé leurs parts. Il est arrivé en 1999, comme ouvrier au domaine. Né à Paris, il y fait ses études, après avoir passé son enfance à Bruxelles. Sa formation d'océanographe l'amène dans la région, où il anime un club de plongée local. Il publie même un livre sur les épaves de la côte, après avoir également travaillé dans une maison d'édition parisienne et passé un an à Banyuls pour vendre son bouquin. Pour sauver son emploi au domaine, il s'associe vite avec Laurent. En 2010, Valérie, ex-professeur d'équitation les rejoint, notamment pour compléter le projet en faisant appel à des mulets pour les labours.

Le domaine compte huit hectares et la plupart sur les coteaux. C'est une des raisons pour lesquelles le trio ne revendique pas de viticulture biologique. En effet, la conversion est une volonté affichée, mais elle ne se met en place que progressivement : 20 ares en 2005, 3,5 ha en 2014, à terme, l'ensemble sans doute. Depuis 1989, les engrais chimiques ont été abandonnés et, petit à petit, tous les produits de synthèse. Pas de technique oenologique non plus, pas d'enzymage et utilisation des levures indigènes seulement.

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Hervé nous rappelle objectivement ce qui conditionne la "rentabilité" des vignobles de la région. Comme on peut le constater de visu, sans se lasser de ce paysage, nombre de parcelles pentues sont dotées de mûrs, destinés à freiner l'érosion, aidés en cela par le système d'évacuation des eaux pluviales. Mais, dans ces vignes âgées de 70 ou 80 ans, parfois plus, une viticulture conventionnelle quasi généralisée a limité notamment, le développement des racines. Ces dernières sont abreuvées en surface depuis des lustres et le système racinaire ne s'étale que dans l'épaisseur de terre superficielle. Il est alors tentant, pour un vigneron s'orientant vers le bio, de procéder à un enherbement qui permette aux racines de la vigne de rechercher ses nutriments, ainsi que la fraîcheur, dans la roche mère. C'est d'ailleurs ce que le domaine a essayé pendant trois ans, à certains endroits, mais une année particulièrement sèche a mis en péril ces vignes désignées pour l'expérience, du fait d'une trop grande concurrence de l'herbe, assoiffée elle aussi par la canicule. Une trop grande baisse des rendements met alors cette rentabilité en péril, elle aussi, pouvant également mettre en évidence la forte concentration des raisins restants (la surmaturité est moins recherchée de nos jours...) et la difficulté à les vinifier à sa guise. On comprend mieux pourquoi nombre de vignerons du cru ne peuvent se résoudre à faire d'autres choix que la chimie conventionnelle.

Certes, une alternative est possible, mais aucun domaine ne peut l'admettre que progressive et à la condition de pouvoir valoriser le travail et les efforts de plusieurs années successives, à travers un prix de vente revalorisé de la bouteille, avec en plus, la nécessité vite évidente de pratiquer une vente au caveau, vers le grand public. Activité exigeante en matière de présence, mais l'été est largement pourvoyeur de visiteurs.

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Le trio de la Casa Blanca a donc opté pour une reprise des labours. Avec une conséquence première qui fait pour le moins débat : la suppression des mûrs. On les accuserait vite de détruire le paysage, voire de mettre en péril les vignes, du fait d'une accentuation supposée de l'érosion. Mais, ce travail du sol permet justement à l'eau des fortes pluies de moins ruisseler et de pénétrer plus régulièrement dans le sol, malgré la pente. Il faut dire qu'il s'agit d'un double labour : horizontal grâce aux mulets et dans la pente au moyen d'un treuil acquis dans le Valais suisse, le chenillard étant souvent dangereux du fait des dévers. Ces labours ne débutent qu'en janvier, loin des pluies parfois diluviennes de l'automne et jusqu'en avril. Pour l'une ou l'autre des techniques (mulet et treuil), il faut compter pas moins de vingt heures à l'hectare, soit un total de quarante!... On comprend mieux alors la recherche d'une rentabilité objective!...

"Nous sommes en 2014, un avion de ligne passe au-dessus de ma tête. Je suis entre le Soleil qui se lève et la Lune qui se couche. Sur une colline face à la mer, mes pas avancent dans le sillon de l'outil, tiré par mon mulet, ouvre dans la terre. Nous avançons en rythme, le temps a repris sa juste place, tout est calme. Lentement, sillon après sillon, le travail s'accomplit. A ce moment-là, la magie s'élève, quelque chose que l'on ressent comme une prière. Nous sommes en 2014, on va sur la Lune, pourtant je n'ai plus de doute à marcher dans les pas et avec la sagesse des anciens." (Extrait de la fiche consacrée au domaine par l'interprofession régionale).

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Le domaine propose pour moitié des Collioure rouges et des Banyuls rimage (pour rim, raisin en catalan et âge, après que Porto ait contesté l'emploi du terme vintage), en fûts uniquement, pas en cuves, soit, bon an mal an, 15 à 18000 bouteilles. Rappelons que les deux crus peuvent être issus des mêmes parcelles, l'AOC Collioure étant réservée aux vins secs (rouges AOC en 1971, rosés en 1991 et blancs en 2003) et les Banyuls (blancs ou rouges) aux VDN. Les Banyuls dits traditionnels impliquent une durée d'élevage de trente mois minimum (pas au domaine), en milieu oxydatif, sans ouillage. Ils peuvent être aussi "hors d'âge" (élevés en dame jeanne ou dans des fûts entreposés à l'extérieur ou en cave). Les Banyuls Grand Cru (AOC en 1962, les autres furent reconnus dès 1936) imposent 75% de grenache noir. A la cave, on trouve notamment quelques vieux fûts dont certains, dit la légende, contiennent des lies qui n'ont jamais été changées depuis le XIXè siècle!... On dit même qu'ils ont contenu auparavant du rhum!... Des petites quantités sont rajoutées de temps en temps (2008 et 2009), selon le principe approché d'une soleira. Celui dégusté lors de notre passage contenait une majorité de 2004.

044Deux Collioure rouges 2012 proposés à la dégustation, avec deux mises décalées, la première début juin, la seconde fin janvier. Le premier se compose de 60% de grenache noir, 15% syrah, 15% mourvèdre et 10% carignan. Des vignes d'une vingtaine d'années en moyenne, des raisins foulés, égrappés, des macérations de trois semaines, sans remontage ni pigeage, levures indigènes. Un joli vin sur la puissance. Le second est plus souple et plus rond, composé de grenache et de syrah, c'est la cuvée Lluminari. 2013 se présente un peu comme 2011, dans un registre moins concentré que 2012.

On entre ensuite dans l'univers des Banyuls, avec le blanc tout d'abord, Les Escoumes 2012. Grenache gris et grenache blanc en proportions égales. Plutôt des vignes d'altitude, plein nord. Pas moins de 100 gr de sucres résiduels et un équilibre étonnant, qui compense cette "sucrosité". En 2013, pas plus de 65 gr de SR, ce qui est le strict minimum pour l'appellation. Pour tous ces vins mutés, le principe est le même : on mute avec 5 à 10% d'alcool à 96°, plutôt 6 à 7% au domaine, sur des vins en pleine fermentation, sur grains, lorsqu'il reste environ 100 gr de sucres.

En Banyuls rouge, deux cuvées. La première Pineil 2011, issu d'une vigne face à la mer, sur la route de Cerbère. L'élevage ne dépasse pas douze mois, selon la réglementation en vigueur pour les rimage. En principe, les fûts doivent être ouillés, pour un élevage en milieu réducteur, mais dans le cas des deux Banyuls du domaine, pas d'ouillage et cependant, pas la moindre trace d'oxydation. La seconde, Roudoulère 2012 est dotée d'une robe plus noire, profonde. Les raisins viennent de vignes encaissées, avec parfois quelques raisins secs. Une tendance plus compotée, avec des arômes délicats de cacao.

Voilà donc un domaine qui tente de rebondir sur le contenu d'une part de tradition séculaire, de par les vins doux naturels du cru et la remise aux goûts du jour de techniques anciennes, qui ont cependant tendance à souligner que certaines contraintes sont quelque peu sorties des mémoires. Le poids d'une modernité ayant cédé aux pulvérisateurs, fussent-ils à dos et à la chimie limitant le nombre de passages, mais aussi l'effectif en matière de personnel. Lorsqu'on dresse l'oreille, en se promenant dans le vignoble local, on apprend vite que Banyuls et Collioure ne se portent pas si bien que cela. Les domaines plus "performants" ont rarement le souhait de s'agrandir, alors que les "micro-propriétés" sont parfois aux mains de vignerons sur le point de partir à la retraite sans successeurs, ce qui fait que les friches ont tendance à s'étaler et pourraient devenir de plus en plus visibles, dans un décor que les habitants veulent continuer, coûte que coûte, à préserver jalousement et à mettre en valeur. Le trio du Domaine de la Casa Blanca mesure bien désormais les difficultés, mais veut surtout rester conscient de cet équilibre fragile. Fragile, mais peut-être le seul actuellement, à se tourner vers un avenir réunissant, à terme, une viticulture respectueuse de l'environnement, la préservation d'un patrimoine rare et le plaisir des amateurs.