S'il fallait citer le nom d'un vigneron, pour souligner à quel point il existe des personnages singuliers dans le monde de la viticulture, celui de Christophe Beau serait sans doute parmi les premiers de la liste des sélectionnés!... J'ai bien dit singulier, mais pas du tout exubérant ou excentrique. Si on dit de lui que c'est un citoyen du monde, il pourrait vous répondre, de prime abord, qu'il trouve ce qualificatif quelque peu prétentieux, mais, après réflexion, avec le fourmillement d'images qui ne manqueront pas alors, instantanément, de défiler devant ses yeux, la mention a des chances de lui convenir et de lui plaire. Pourtant, quelle que soit la contrée visitée - du Mexique au Chili, en passant par les USA, le Moyen-Orient, l'Afrique du Nord et l'Asie - il a toujours tenté de se fondre au coeur des sociétés et des collectivités qu'il voulait découvrir. Humanisme, ethnologie ou encore anthropologie, il y a sans doute un peu de tout ça dans les cuvées du vigneron de Corconne.

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Voilà pas moins de trente ans qu'il est installé là et que le Domaine Beauthorey sert de support à son activité languedocienne, devenue au fil des ans et des millésimes, quelque peu partielle ou partagée avec d'autres occupations et motivations. Néanmoins, en tout état de cause, la production de vins vernaculaires. Un terme pour lequel Hervé Bizeul a fait le pari sur son blog, dès 2012, que ce serait le prochain mot à la mode, mais ici, foin des modes, place à une autre réalité économique.

"J'ai tendance à dire que je n'ai jamais fait de vin. Je fais des expérimentations du vivant, du technique, du social et de l'économique à travers un alibi qui s'appelle le vin!" Il est possible d'affirmer sans crainte, que le jour où il débarqua à Corconne, il était encore loin d'imaginer qu'il serait vigneron. Néanmoins, il se trouve vite à la tête d'un premier hectare, un peu par hasard et de cinq, dix ans plus tard, en 1995. Aujourd'hui, c'est désormais plutôt six, malgré quelques mésaventures clochemerlesques (lire par exemple son premier livre sur le sujet, La Danse des Ceps, Chronique de vignes en partage, paru en 2009, aux Éditions REPAS), comme il en existe dans nombre de nos jolis villages. Notez que pendant près de vingt-cinq ans, malgré ses choix de l'agriculture biologique et de la biodynamie, il n'évoqua jamais la production de vins dits bio avec ses voisins et néanmoins collègues. Toujours la volonté de s'intégrer et de se mettre à l'écoute, autant que, d'un aspect plus pragmatique, garder la possibilité de solliciter de l'entraide et de l'échange. Construire une tour d'ivoire n'était pas dans les objectifs du vigneron!...

037Six hectares donc, dont deux sur Corconne même et sur la fameuse gravette. Ces vignes sont désormais à la charge de son fils, Victor, bifurquant certains jours, après ses études et son installation en tant que kiné (Domaine Inebriati, avec Hervé Guillard). Les quatre autres hectares sont situés sur Vacquières et des sols plus argilo-calcaire, même si ce genre de nuance de terroir n'est pas la priorité au domaine. Au total, une production de 20000 bouteilles environ, pour trois marques et autant d'entités séparées, au regard de la législation en vigueur. Pour un tiers de cette production annuelle, il s'agit de "vins sur mesure" pour la ligérienne Anne Leclerc-Paillet (Autour de l'Âne) qui, grâce à son activité de négoce, diffuse quelques cuvées gouleyantes à souhait.

Voilà ce qui a toujours fait "l'histoire" de Beauthorey. Le fil directeur de Christophe Beau, de tout temps, ce sont les partenariats au sens large, avec une touche d'économie sociale. L'aspect économique est d'ailleurs central, avec une dimension partenariale. Depuis la fin des années 80, c'est une sorte d'AMAP viticole (Association pour le maintien d'une agriculture paysanne) qui en est le moteur, notamment avec les "Cépatous", système permettant aux amateurs, parfois vendangeurs, de devenir co-propriétaires de ceps de vigne et finançant les besoins annuels... bien mieux qu'une banque!... Cette étape a précédé un partenariat du même genre sur le foncier avec des cavistes parisiens (Le Vin en tête).

Autre aspect important aux yeux du vigneron, le côté paysager de l'organisme agricole, avec une réflexion sur le terroir au sens large, dans une structure qui mêle la vigne, les abeilles, les arbres fruitiers, les légumes, etc... Une dimension qu'il développe au Chili depuis quelques années, avec les vins de Terroir Bogus (du nom de son chien, mort à seize ans en avril dernier, ce qui a valu une grande fête au domaine à la mi-juin, pour saluer l'acteur principal de ses écrits, inspirateur également du calendrier chiens de vignerons, publié voilà quelques années), vins vernaculaires s'il en est, qui ne sont pas destinés à parcourir le monde.

036Au Chili, il est installé à une quinzaine de kilomètres de Valparaiso, dans une sorte de collectivité agricole. Il achète également du raisin, mais la production ne dépasse guère 5000 bouteilles par an. "Là-bas, tout est assez différent. J'ai commencé par un peu me déshabiller de ce que j'ai compris ici... On y trouve une forte tradition viticole, avec notamment des cépages locaux, comme le païs et on y fait des vins dans des cuves en peau de vaches".

Une aventure dans l'hémisphère sud qui l'éloigne beaucoup du Languedoc désormais, où il ne passe guère plus de trois mois par an, au moment de la taille, puis des vendanges. Il faut dire qu'il est libre, Christophe!... Jamais, il n'aurait supporté de se laisser enfermer par une activité unique. Il écrit, il a créé des ONG, ce qui lui permet de garder quatre mois au cours desquels il fait tout autre chose et "de ne pas sombrer dans une sorte d'inertie au quotidien". Il est ainsi devenu un expert en matière de relations avec l'administration et la gestion des formulaires et échéances diverses. Pas impossible d'ailleurs que ses voyages au sein de diverses communautés et contrées, n'aient renforcé son flegme en la matière. On apprend beaucoup à fréquenter l'intrensigence de certaines autorités et cela, dans tous les pays. Néanmoins, il se définit comme paysan-vigneron, mais pas exactement dans les mêmes termes que pour son voisin Patrick Maurel, par exemple, capable de donner une dimension autarcique à son quotidien, ce que Christophe Beau n'aurait pu admettre. Et ce qui n'empêche pas aux deux vignerons de bien s'entendre, sur nombre de sujets.

"Vous auriez peut-être voulu déguster quelques vins?..." Nous voilà verre en main. "Ici, c'est plus facile qu'en Loire! Une année, il m'est arrivé de ne pas aller dans mes vignes entre le 12 juin et le 12 septembre! Pour une plante très domestiquée, ce n'est pas mal d'en arriver là, non?..." Il faut dire que le vigneron n'est pas un partisan des vignes corsetées et se dit peu perfectionniste. La plupart des parcelles sont conduites en gobelet et la plante court sur le sol.

039Un joli blanc pour commencer, issu d'une parcelle d'un hectare, plantée de cinq cépages voilà sept ou huit ans. Selon l'expression du vigneron, tout est ramassé les yeux fermés le même jour, malgré des décalages de maturités parfois importants. En fait, c'est la roussanne, quand elle est surmurie, qui donne le top départ de la cueillette. Fatalement, la clairette est rarement mûre et ce duo est additionné de bourboulenc, grenache et rolle.

D'une façon générale, les assemblages se font à la cuve et très longtemps, les raisins n'ont pas été éraflés. Un choix qui tenait plus à l'ignorance d'une autre alternative, qu'à une option délibérée en matière de vinification. A force de croiser d'autres vignerons, plutôt que les seuls coopérateurs de son village, il a donc élargi ses perspectives viniques.

A suivre, un rouge de 2010, association à parts égales de syrah et de cinsault, puis un autre millésimé 2012, contenant une bonne proportion de grenache, en plus des deux cépages du précédent vin. Enfin, découverte d'Ultime (2012?), issu de vignes contenant dix cépages différents, dont d'éventuels hybrides : carignan, cinsault, aramon, vieux grenaches, alicante, gros noir, terret gris, etc... Pour tous ces rouges, les macérations sont plutôt courtes et on peut ajouter qu'ils sont plutôt faits au feeling, ce qui ne surprendra personne. A noter que pour toutes les cuvées, un peu de soufre est utilisé lors des mises.

Christophe Beau n'est pas un amateur de dégustations structurées. "Je m'y ennuie même, et je préfère les dégustations contées!..." Rappelons néanmoins qu'il est présent en février, à Angers, aux Greniers Saint Jean, mais je crains que nous ne soyons nombreux à n'avoir qu'un souvenir relatif de sa présence discrète. C'est pourtant une occasion de parler de biodynamie avec lui, qu'il pratique depuis longtemps, mais il estime, presque à mots couverts, que son emploi a beaucoup évolué.

038"Elle est devenue parfois très "techniciste", alors qu'elle devrait rester dans le domaine de l'occulte, au sens noble du terme. Son développement a déclenché une sorte d'exploration permanente. Faut-il chauffer l'eau des dynamisations? Faut-il faire ceci ou cela?..." Indiscutablement, sa perception de l'activité de vigneron s'appuie davantage sur la résolution sensible des problèmes plutôt que technique. Pour lui, il y a des choses que l'on perçoit et que l'on transmet, au-delà de la stricte analyse scientifique, comme pour ce paysan chilien qu'on interroge à propos de la décision de lancer la vendange et qui l'explique par le fait que la feuille de vigne, en journée, est plus froide. Variation de nature de la photosynthèse?... Blocage des maturités?... Certains évoqueront un fonctionnement par trop intuitif et pour le moins empirique...

Au final, Christophe Beau se confie quant à ce monde du vin, qu'il connaît maintenant bien. "Une compétition pas toujours saine s'installe. Tout le monde veut son vin, sa petite étiquette et son nom dessus. Ça peut être important à un moment donné, mais, très vite, il y a un piège... L'objectif, c'est bien d'entretenir, de soigner un coin de terre et d'en vivre, pas d'avoir son nom partout... On est tous un peu piégés par ça, même vous les amateurs..."

Une conversation avec le vigneron de Corconne permet quelques moments de poésie, teintée de sensibilité pure - "Le chien est à la vigne, ce que le chat est à l'olivier" - et puis d'autres, plus surprenantes : "Les deux plus grandes boissons du Monde, en dehors de l'eau, c'est le vin de raisins et la coca-cola"!... S'en suit une démonstration de la suprématie du vin de raisins, boisson vivante, sur tous les autres et l'expression d'une forme d'admiration pour l'histoire et les inventeurs de la célèbre "boisson morte non dénuée de magie, à la qualité gustative très bien calée!..." On imagine aisément que ses amis peuvent être surpris, au cours de conversations amicales et de longues soirées verres en mains, même s'il confesse que les vignerons avec lesquels il partage complicité et empathie sont désormais assez rares, si ce n'est Michel Augé ou Jean Delobre, sans oublier son voisin Patrick Maurel. Mais l'homme n'est pas du genre à entretenir un long répertoire d'adresses et des relations superficielles. Pour le découvrir un peu plus, lancez-vous dans la lecture de son second opus dédié au vin : Pour quelques hectares de moins, Tribulations coopératives d'un vigneron nomade, toujours aux Éditions REPAS.