Les prévisions de la météo nous promettaient le pire. L'épisode cévenol annoncé, déclenchant pour certains une alerte rouge, aurait du nous inciter à prévoir bottes et cirés dans nos bagages. Pourtant, ce voyage express entre Rhône, Camargue et Étang de Berre, afin de (re)découvrir l'AOP Baux de Provence (et l'IGP Alpilles), allait se dérouler sous les meilleurs auspices. La chance sans doute, de se trouver dans cette bulle calme, alors qu'à quelques encablures, tant à l'est qu'à l'ouest, il n'était question que de nouveaux records de pluviométrie.

L'appellation regroupe aujourd'hui une bonne douzaine de domaines, où désormais, tout le monde il est (presque) bio!... Même si l'association de ces deux termes - appellation et biologique - ne peut être sérieusement envisagée, l'INAO veillant notamment à toute forme de discrimination. En tout cas, un jardin exceptionnel sur les deux versants des Alpilles, la lumière de l'automne jouant avec les reflets du calcaire des sols, les feuilles bicolores des oliviers et la vigne, qui s'est faite une place essentielle sur les pentes et au creux des vallons.

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~ Domaine de Trévallon ~

Sur le versant nord, le Domaine de Trévallon, d'Éloi Dürrbach, à St Etienne du Grès, nous permettait d'ouvrir notre séjour en positionnant la barre plutôt haut. Il ne s'agissait pas pour nous cependant, d'établir un quelconque palmarès, mais plutôt de faire un tour d'horizon des approches du vignoble, même si nous avions prévu de rendre visite à des vignerons qui n'ont plus pour objectif premier de figurer au tableau d'honneur de l'AOP locale et ce, pour diverses raisons. Éloi de Trévallon, c'est une tronche!... Quelqu'un qui a construit son domaine, le faisant évoluer par petites touches, tout en restant fidèle à ses idées. Aujourd'hui, avec un fils et une fille à ses côtés et pour la cinquième fois grand-père depuis à peine quelques mois, on a le sentiment que plus rien ne peut vraiment atteindre le patriarche, après quarante années passées au coeur des Alpilles. Des combats, il y en eut, des succès aussi, une part de chance à ses débuts, sans oublier la blessure du déclassement en 1993, pour un soi-disant pourcentage de cabernet sauvignon non adéquat, alors qu'il avait largement contribué à la notoriété nouvelle du vignoble des Baux. En tient-il rigueur à certains?... Oui, parce que c'est un homme qui a de la mémoire, mais sans doute pas à chaque instant, parce que son parcours plaide pour lui, volontiers consultant pour quelques amis certains jours, mais pas flying winemaker!... Une rencontre quelque peu fortuite avec Aubert de Vilaine, dès les premières années, lui ouvrant en grand, au passage, les portes des États-unis, a sans doute contribué à faire d'Éloi Dürrbach, un vigneron de caractère, opiniâtre, mais suffisamment humble pour estimer qu'un bon sens vigneron prévalait grandement à toute forme de dévotion à la technologie galopante.

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Aujourd'hui, la construction de l'extension du chai, avec un superbe mur en pisé pour la façade sud, traduit sans doute cette volonté de rappeler toute la valeur de la terre elle-même (trois variétés de terres ont été utilisées, donnant une dimension artistique à l'ensemble du bâtiment, malgré sa stricte fonction viticole), sans perdre de vue les vertus d'isolation naturelle du matériau et la part d'esthétisme apportée par le pignon est, composée d'un immense portail de métal mat, tracé de figures géométriques, rappelant les étiquettes de Trévallon, en un subtil hommage au travail du père d'Éloi Dürrbach pour celles-ci.

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Mais Trévallon, au-delà de la marque mondialement connue que c'est devenu, est avant tout un vin, deux même désormais, dont le rare blanc voit les fans se multiplier, mais pas forcément les satisfaire, au regard d'un contingentement des plus stricts. Sur le papier et à la lecture des revues spécialisées, on imagine volontiers que Trévallon, à force de commentaires dithyrambiques laissant entendre qu'il est l'égal des plus grands, ou supposés tels, a forgé sa réputation sur une forme de constance de goût et de texture. Or, ce n'est pas du tout le cas! Le souvenir d'une dégustation verticale proposée naguère au Chai Carlina et la découverte de trois ou quatre millésimes lors de notre récent passage au domaine, démontrent toute la variété d'expression, en même temps que la distinction du cru. Le vigneron met souvent l'accent sur le travail à la vigne, l'exigence indispensable lors des vendanges et la nécessité de réduire au maximum le nombre des interventions lors de l'élevage. Certes, il admet avoir fait évoluer sa méthode au fil des millésimes et les pigeages et remontages sont limités à la stricte nécessité d'intervenir, tandis que la durée d'élevage (deux ans pour le rouge, une année pour le blanc) est largement privilégiée, plutôt que les soutirages.

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De grands vins, certes. Mais de ceux qui en appellent à leur terre d'origine, à leur terroir, avec une dimension gustative remarquable, teintée d'une noblesse vigneronne et d'une sincérité d'expression indiscutable. Le vigneron est sensible, attentif, exigeant. Dans le contexte actuel, il peut prétendre à figurer au rang de ceux qui proposent des vins naturels, pour peu que chacun, sachant raison garder, ne jette pas l'opprobre, de prime abord (comme l'on grimace lors d'un Larsen insupportable), sur cette catégorie de vins, se voulant avant tout celle des vins authentiques et pas forcément défectueux et marginaux. Un domaine qui finalement,nous démontre que l'on n'a pas besoin de classer et de répertorier tout ce qui nous régale, autrement que par le plaisir procuré, en faisant fi des à priori.

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~ Domaine de Pierredon ~

L'après-midi de cette première journée, nous sommes passés sur le flanc sud des Alpilles, pour découvrir un domaine viticole entré depuis peu dans la danse : l'Abbaye Sainte Marie de Pierredon. Quelque part, nous sommes restés dans la sphère Dürrbach, puisque depuis un an, c'est le fils d'Eloi, Antoine, qui vinifie les vins du domaine, son épouse Christelle s'occupant de l'accueil des rares visiteurs (à ce jour!), ainsi que de tous les aspects commerciaux et promotionnels. Une très belle propriété de 600 ha, rachetée en 2001 par le président du groupe éditorial De Agostini (les Éditions Atlas en France, notamment), l'homme d'affaire bergamasque et italien Lorenzo Pelliccioli et son épouse Mariarosa Fachinetti. La demeure menaçait ruine, elle qui fut la propriété du peintre Jean Martin-Roch pendant une quarantaine d'années, au sortir de la dernière guerre. Située au milieu d'une garrigue dense, à peine agrémentée de quelques oliviers, elle échappa à un immense incendie ravageant le domaine en 1999.

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Ce sont des moines Chalaisiens (de Chalais, près de Grenoble), proches des Cisterciens, qui la bâtirent à partir de 1205 (année ou l'Anjou fut rattaché à la couronne de France par Philippe Auguste et où le château de Montségur, fierté des Cathares, fut construit, cela dit pour situer le contexte historique. Notez que, pour l'anecdote, la bataille de La Roche aux Moines, à Savennières, eut lieu, quant à elle, en 1214), mais sans y planter de vigne, à priori. D'où le fait que les vins du domaine sont tous en IGP Alpilles, puisque hors appellation, aucune trace de vignoble n'apparaissant dans de quelconques écrits.

En effet, les plantations datent de 2003 et les premières cuvées sont apparues en 2008. Au total, onze hectares en une quinzaine de parcelles. On trouve ici du sauvignon et beaucoup de rolle côté blancs, mais aussi du cabernet sauvignon, de la syrah, du merlot, du grenache et du cinsault côté rouges. Soit, au total, pas moins de six cuvées ayant fait leur apparition sur les tables et chez quelques cavistes de la région, avec l'objectif de capter l'attention et de tester la clientèle potentielle. Notez que, pour le moment, les vinifications se déroulent dans une cave de Mouriès, le village le plus proche, mais qu'un nouveau bâtiment est sorti de terre, à trois cents mètres environ de la chapelle et des bâtiments restaurés de l'abbaye.

La dégustation montre des vins somme toute intéressants, eu égard à la jeunesse des vignes. L'agriculture biologique est la règle depuis le début, ce qui sonne comme une évidence pour ces hectares historiquement à l'abri de toute production agricole et viticole conventionnelle. Il ne reste plus qu'à laisser la vigne s'implanter lentement, afin d'en extraire le caractère propre aux sols calcaires de la région, grâce également à une aérologie particulière (les bienfaits du mistral à différents stades du cycle de la plante) et à une agrobiologie qu'il est aisé d'entretenir, dans un tel environnement.

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Avec la vendange 2013, Antoine Dürrbach a donc eu l'occasion de vinifier son premier rosé, une couleur pas trévallonesque pour deux sous!... Une jolie réussite ici, avec un assemblage assez original pour Donna Rosa : 40% syrah, 30% grenache, 10% cinsault et 20% rolle. Fraîcheur, dynamisme et originalité, tout ce qu'il faut pour être un très bon ambassadeur des vins du domaine!... Il semble qu'une forme de singularité soit recherchée pour l'ensemble de la production, avec le Sauvignon tout d'abord, pour lequel cela reste un défi que de proposer ce cépage dans le Sud-Est, en conservant finesse et distinction, à la façon de quelques cuvées de certaines contrées ligériennes notamment. A suivre!...

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Les blancs seront certainement les chevaux de bataille de la propriété, vu la proportion de rolle plantée dans les vallons de Pierredon. A ce jour, deux cuvées monocépage, de ce qu'on appelle par ailleurs le vermentino, sont proposées : Ultima Laude, la dernière prière du soir, un blanc de cuve que l'on destinera volontiers à l'apéritif et pour lequel le maintien d'une bonne fraîcheur sera recherché, aidé en cela par une expression rappelant les agrumes... et le sauvignon!... Le second rolle, Prima Luce (première lueur matinale) est quant à lui fermenté et élevé en barriques neuves, offrant un vin plus ambitieux et plus complexe. Un seul rouge est proposé à ce jour, L'Inizio, composé de cabernet sauvignon et de syrah, dans la plus pure tradition trévallonesque, mais l'objectif reste bien, pour le moment, d'offrir un vin gourmand et "croquant".

Deux domaines qui n'ont donc pas la même histoire. Le premier, fort d'une notoriété internationale, mais qui reste un vin de vigneron, que l'on déguste toujours avec plaisir, pour peu qu'on lui accorde patience et longueur de temps, qui valent mieux, comme chacun le sait, que la force d'un empressement mal venu ni que la rage motivée par une envie de découverte mal à propos. Le souvenir d'un Trévallon blanc 2009 "massacré" trop tôt, reste dans ma mémoire meurtrie. Le second, fort d'une dimension historique ancienne (pensez-donc, le XIIIè siècle!) semble disposer de fondations solides, même s'il est au début de son histoire vinique. Pourra-t-il rejoindre quelques domaines de la région, ayant acquis leurs lettres de noblesse : Milan, Hauvette, pour ne citer que ceux-là, ou rester dans une catégorie que l'on peut qualifier d'aimable, même s'ils connaissent un certains succès, forts d'une réputation locale liée à leur diffusion estivale sur la côte provençale. Les prochaines années nous éclaireront certainement là-dessus.

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Il ne nous restait plus qu'une étape gourmande pour clôturer cette première journée baussenque et nous avons opté pour un dîner Sous les micocouliers, à Eygalières, avec un joli menu Matisse apprécié sur la terrasse et sous les grands et vénérables arbres, grâce à une douce soirée, comme la météo nous en réserve parfois, pour notre plus grand plaisir.