Un petit village sur la ligne de partage entre Bourgogne et Beaujolais. Dans le département de Saône et Loire (71), mais bordé par celui du Rhône (69). Ici, on peut produire du Beaujolais, mais aussi du Mâcon ou du Saint Véran. Pour un peu, ce serait la capitale du Passe-Tout-Grains!... Guère plus de 170 habitants de nos jours pour ce qui fut jadis, dit-on, un relais sur la voie romaine de Lutèce à Lugdunum. Plus tard, Louis XIV était semble-t-il friand des vins de Chasselas et un char à boeufs faisait des allers-retours jusqu'à Versailles, voyage que quelques jeunes du village rééditèrent d'ailleurs en 1965, histoire de commémorer cette aventure.

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Chasselas, cela évoque bien sur le cépage, que d'aucuns imaginent volontiers, originaire de cette petite localité à la fois presque centrale en France et proche de la Suisse, où il tient souvent la vedette. Après tout, comment pourrait-il en être autrement?... Mais, on prête parfois à cette variété de raisin des origines bien plus lointaines : Liban, Egypte antique, Constantinople?... Comme d'autres ici, Philippe Jambon a souvent entendu parler de ces "légendes", mais à sa connaissance, il y a déjà bien longtemps que ce cépage a disparu de la contrée, contrairement à la Nièvre et à l'appellation Pouilly sur Loire. A moins qu'en cherchant bien, dans les bois de Roche Noire, qui surplombent le vignoble...

Ce qui fait l'une des particularités de la commune viticole de Chasselas, c'est son entrelacs de terroirs. En effet, on pourrait penser que les sols granitiques du Beaujolais et ceux de Bourgogne, où domine le calcaire puissent être rigoureusement séparés dans un vallon par une rivière, mais en fait, il n'en est rien. Ainsi, des parcelles se côtoient dans ce que le vigneron de Chasselas appelle un "chahut-bahut géologique et même volcanique", comme le chantait Guy Béart en 1969!... Avec en plus le manganèse, qui parsème les terres de Creuse Noire et parfois, noircit l'eau des robinets, si l'on en croit le site officiel de la commune!...

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Philippe Jambon est installé ici depuis 1997, après un passage par la restauration et même la sommellerie. Originaire du Haut-Beaujolais, à 15 kms de Chasselas, au-dessus de Villié-Morgon, il ressent l'envie d'être dans la vigne dès l'âge de quinze ans, mais ses parents n'ont pas de vignes. Il devra patienter jusqu'à l'année de son installation et que la surenchère des années 90 se calme, pour dégotter son premier hectare (50 ares à Balmont et 50 sur le plateau) sur la commune voisine de Leynes. A partir de 2003, il reprend plusieurs parcelles sur un coteau sud-sud-est, à proximité des Ganivets, afin de disposer d'un ensemble cohérent. Au total, près de 2 ha 50 d'un seul tenant, dans une bonne pente et au final, actuellement 4 ha 50 environ.

Le choix de ces vignes a surtout été motivé par la volonté de disposer d'un îlot abrité, protégé, notamment de la "pollution raisonnée" pratiquée par certains de ses voisins, même si parmi les plus jeunes, il est permis d'espérer, parfois un changement de cap... Il ne faut cependant pas généraliser, car la nouvelle génération obéit parfois à une logique curieuse. Alors que nombre de parcelles de gamay sont arrachées dans le secteur, il n'est pas rare cependant de voir de nouvelles plantations de chardonnay, d'aligoté, voire même de pinot noir, afin de répondre aux débouchés nouveaux et encouragés vers le crémant de Bourgogne. Mais, il faut savoir aussi qu'une vigne en Beaujolais-Villages s'échange actuellement aux environs de 5000 euros/hectare, alors qu'en St Véran ou Pouilly-Fuissé, le prix est parfois multiplié par trente ou cinquante!...

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Toutes les vignes du domaine sont enherbées et plantées uniquement de gamay âgé de 45 ans environ, désormais taillé en Guyot-Poussard. Elles sont donc situées pour la plupart sur un coteau assez marqué, qui ne facilite pas le travail du sol effectué au treuil, tant pour les trente ares de La Grande Bruyère que pour Les Ganivets. A l'origine (et ce fut une des raisons de leur achat), c'est la biodynamie qui y était pratiquée, même si désormais, Philippe Jambon se contente d'agriculture biologique. Elles étaient naguère sulfatées par Pierre Boyat, au moyen d'un enjambeur à trois roues, ce qui avait déjà un caractère... sportif et n'était pas forcément sans conséquences, au regard de l'espacement des rangs. Depuis quelques temps, Philippe a procédé à l'arrachage de deux rangs sur six, ce qui lui permet de passer au tracteur "fermier". Néanmoins, même s'il n'y a pas à craindre de dévers, la méthode n'est pas sans danger, ce que le vigneron exorcise avec humour : "Je vais sûrement mourir de quelque chose, mais si ce n'est pas avant l'heure, en tracteur, ça m'arrange!..."

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La discussion se prolonge à la cave située sous la maison ancienne, tout près de l'église romane du Clunisois. Si bien que Philippe Jambon s'y perd parfois quelque peu avec toutes ces barriques, dans lesquelles sont contenus plusieurs millésimes. Il faut dire que le vigneron chasseloutis (c'est le nom des habitants de Chasselas!) ne semble pas avoir vécu des années de rêve parmi les plus récentes. Mais, c'est bien pour cela qu'il porte un soin attentif à l'élevage, en le prolongeant comme il se doit. Selon lui, le millésime 2014 ne restera pas dans les annales : stress hydrique en mai-juin, puis de la pluie façon hallebardes en juillet, avec ensuite, une plutôt bonne fin de saison. Celui-ci fait suite à 2013 qui manquait de couleur et était doté d'une acidité importante, avec au début, un manque d'énergie notoire!... "C'est que si on n'arrive pas à y boire, on n'y vend pas!..." Heureusement, l'échantillon regroupant Balmont et la petite vigne de Baltaille se refait la cerise, pour composer à terme la cuvée Allez les verres!!! à moins que ce soit tout Roche Noire!...

affiche_2015_pour_blog__1_A suivre, Leynes 2012, pas moins de cinq barriques issues des trois hectares sur cette commune!... Et donc pas plus de trois hectolitres à l'hectare de rendement, résultat de l'année funeste au cours de laquelle trois semaines d'un gel d'hiver impitoyable, en février, faillit réduire le vignoble à néant, ou presque. Après trente mois d'élevage, le vin retrouve une certaine harmonie, selon le vigneron. Son fruit de départ étant de qualité et préservé, une mise printanière est plus que probable.

Suivent les blancs, jolis cocktails pour lesquels il faut patienter... Certains  fûts contiennent les 2012 et 2013, additionnés de petits volumes de 2009, 10 et 11 et inversement. Des compositions au feeling côtoyant quelques essais parfois imposés par les volumes réduits du fait des trois années - 2008, 2009 et 2010 - au cours desquelles la grêle a fait les dégâts qu'on imagine aisément.

Viennent ensuite notamment le 2011 de Jambonblanchard, grâce à l'achat de raisins chez Guy Blanchard depuis 2008, qui peine encore à finir ses sucres, ce qui perturbe quelque peu les sensations, puis le 2009 doté d'une grosse maturité, où là, les sucres semblent terminés, "à moins que ce soit la mémoire du sucre, selon une expression de Claude Courtois". Des blancs à mettre à table, même peut-être avec du boeuf, voire une fondue bourguignonne au vin blanc!... Grosse sensation encore avec le 2006, qui fermentait encore voilà quelques mois, mais qui est désormais sec. A suivre!... Même si l'on soupçonne que ces vins naturels ne sont pas à mettre entre toutes les papilles du jour au lendemain et qu'il faut les conduire au terme voulu, surtout s'ils partent pour le Japon ou pour San Francisco, comme c'est le cas d'une bonne proportion des vins du domaine. Règle incontournable pour Philippe Jambon : tous sucres réducteurs épuisés et malo finie avant la mise. Au-delà de la technique et des choix, une rigueur qui ne ternit pas la dimension artisanale, voire artistique, en tout cas culturelle, au sens noble et agricole du terme, donnée ici, ce qu'il convient de soutenir et de rappeler, même si et parce qu'elle est trop souvent évacuée dans notre vignoble actuel.

Autant de découvertes et de suggestions que les amateurs pourront retrouver à Leynes, les 18 et 19 avril prochains, à l'occasion de la 6è édition de la Biojoleynes, où pas moins de vingt-cinq vignerons en bio et biodynamie seront réunis, sans oublier l'ami Olif, présent pour dédicacer quelques Tronches de vin, auprès de la librairie mâconnaise Le Cadran Lunaire. A ne pas manquer si vous êtes dans la région ce week-end là!... Cette jolie manifestation suivant d'une petite semaine celles qui se dérouleront le 13 avril, au Château de Pizay, à savoir la Biojolaise, la Beaujoloise et la Beaujol'art, sans oublier le petit dernier, Beauj'all'wines, soit pas moins de 140 vignerons!... Suivez la piste des vignerons du Beaujolais, ils ont les moyens de vous surprendre et de vous les faire aimer!...