Lors des journées de dégustation aux Greniers St Jean, à Angers, fin janvier dernier, le catalogue proposait quelques nouveaux noms représentant l'Anjou et le Layon. Non qu'il s'agissait là d'inconnus pour les plus attentifs parmi les amateurs et professionnels, mais plutôt de ceux qu'on peut regrouper sous la bannière des futurs talents d'une région qui voit se succéder des vagues de vigneronnes et de vignerons prêts à en découdre avec le chenin, le schiste, le grolleau et le cabernet, sans oublier spilite et rhyolite. De nouvelles vagues donc qui, pour un peu, classeraient au rang de vieux briscards les Kenji Hodgson, Stéphane Rocher et autre Nicolas Bertin. Que dire alors des Richard Leroy, Joël Ménard ou Mark Angeli?... Des dinosaures?... Sans doute pas, parce que pour tous ces jeunes (et autre moins jeune en proie à une sorte de démon de midi de la vigne et du vin, tel Dominique Dufour, autre rablayen à suivre, cultivant ses 70 ares des Aussigouins comme un jardin!), les exemples dont il faut s'inspirer, sont bien ceux-là. Même si parfois, certaines cuvées s'élèvent indiscutablement au niveau des meilleurs, toute hiérarchie bue. Avant Liv Vincendeau, à Rochefort sur Loire et Adrien de Mello, à St Aubin de Luigné, première escale dans la Grande Rue de Rablay sur Layon, à quelques pas de chez le roy Richard!...

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Thomas Batardière est né à l'aube des années 80 à Angers, avant de passer l'essentiel de son enfance dans la Sarthe. Presque vingt ans plus tard, il passe par l'Ecole du Louvre, puis prépare une licence d'anthropologie, notamment à Aix en Provence, mais se consacre principalement à une activité de vidéaste entre 2005 et 2008. C'est à ce moment qu'il opte pour un diplôme de sommellerie. Parcours pour le moins original!... Dans la foulée, il intègre comme salarié le Château Yvonne, dans le Saumurois, pour trois millésimes. Dès 2011, il se met cependant en quête de vignes, mais le prix à l'hectare du côté de Saumur est parfois très élevé, voire disuasif pour un jeune tentant de convaincre une banque! Il continue ses démarches en Anjou, à St Lambert du Lattay d'abord, puis à Rablay sur Layon, où il va découvrir quelques parcelles intéressantes.

001Direction le coteau de la Madeleine, qui offre une vue imprenable sur Rablay. A l'extrémité des terrasses "bulldozérisées" naguère par un domaine local, un petit parking, dans la montée qui mène au plateau de Montbenault et aux Aussigouins. A proximité, la parcelle dite Le Clos compte deux hectares et deux propriétaires, le Château du Fresne, à Faye d'Anjou et Thomas Batardière (60 ares). Du chenin planté en 1958 ou 1959. Une vigne que le jeune vigneron rablayen a récupérée tardivement en 2012, si bien que le premier millésime proposé est 2013. Avant, la culture était très conventionnelle et on pouvait constater 40% de souches manquantes, mais sans trace d'esca. Depuis trois ans, pas moins de 1600 plants ont permis de complanter la parcelle. Le vigneron a opté pour une taille en cordon de Royat et sait qu'il doit être très attentif toute l'année. Quelques mouillères, peu de sol (30 à 40 cm d'argile maximum), puis la roche mère en dessous et donc le besoin d'être rigoureux, les argiles primaires, le schiste décomposé imposent de ne pas laisser l'herbe pousser, la vigne risquant de s'asphyxier si l'été est chaud, du fait de l'exposition sud-sud-ouest, même si le secteur a la réputation d'être aéré. La proportion de jeunes vignes va-t-elle suggérer au vigneron la création d'une cuvée particulière? Pas sur. D'autant qu'il a aussi planté trente ares l'an dernier, sur les terroirs de Montbenault, où on trouve plus de cailloux rouges (spilite, ryolithe) et l'ensemble des jus issus du secteur pourraient être assemblés à terme.

La seconde cuvée du domaine, L'Esprit Libre, est composée de chenins typiques de Rablay, issus de vignes de quatre vingt dix ans quelque peu à bout de souffle malgré tout, mais aussi de quinze ans. Pour ces parcelles, le terroir est plutôt homogène avec des graves et des sables rouges le plus souvent présents sur le plateau des Sablonnettes, de l'autre côté du village. Soit au total, 2 ha 80 de chenin que Thomas bichonne, n'ignorant rien des difficultés à mener le cépage où il le souhaite.

Au global, environ 3 ha 50 de vignes, avec lesquels le vigneron pense trouver l'équilibre, même s'il a racheté et replanté du grolleau (+/- 50 ares) et qu'il envisage de planter 25 ares de ce même cépage dans son grand jardin, près de la maison qu'il retape dans le bourg de Rablay. En production actuellement, moins d'un hectare de grolleau justement et treize ares de cabernet en plein bourg. Le grolleau est notamment situé dans la parcelle dite de Caseneuve, exposée nord-nord-est, face au coteau de Faye d'Anjou. Une vigne non palissée, mais peu exposée au vent, en revanche assez gélive. Ce cépage, c'était un peu une découverte à son arrivée dans la région. Selon Thomas, il se révèle assez facile à travailler en bio : peu ou pas sensible à l'oïdium (pas de soufre), juste un peu de cuivre pour combattre le mildiou. De plus, après la gelée, la vigne "relame". Ainsi en 2013, après un gel à 100%, il produit quand même 18 hl/ha cette année-là! En 2014, il va compter 42 hl/ha sur des grolleau de plus de quarante cinq ans. Il note cependant un peu de mortalité due à l'esca dans la partie voisine des gamay fréaux, sur une surface de 37 ares.

003Côté vinifications, des choix fermes et précis, afin de travailler sans sulfites ajoutés avant la mise. Pour les blancs, les raisins sont pressés sans débourbage, les jus passant directement du pressoir aux cuves inox pour les deux fermentations. Le premier soutirage n'intervenant que quelques semaines avant la mise en bouteilles, la veille de la filtration, en principe début août suivant les vendanges. La mise, quant à elle, n'est pratiquée qu'en septembre, afin de conserver un rythme annuel, tant à la vigne qu'à la cave.

Pour les rouges, grolleau et cabernet, il s'agit de macérations en grappes entières. Encuvage des raisins dans des volumes ne dépassant pas dix hectolitres, ce qui permet de remplir les cuves et de laisser infuser pendant un mois environ. Cela commence comme une macération carbonique pendant quatre à cinq jours, le marc se tasse, le niveau du jus monte et la fermentation s'enclenche à faible température du fait des petits volumes et de la faible inertie des petites cuves, par opposition aux grandes cuves en béton qu'il faut refroidir, d'où des vins rouges plus opulents et plus charnus dans ce cas là. Thomas y perçoit une perte dans la palette aromatique, pour ces jus vinifiés en grands volumes, aspect qu'il essaie d'éviter avec ses cuves de dix hectolitres. D'une façon générale, la taille des contenants et le choix des volumes sont déterminants pour le jeune vigneron de Rablay. Ainsi, il utilise des barriques de cinq cent litres pour les élevages.

Première cuvée en blanc, L'Esprit Libre 2015, est le produit de ce que le vigneron appelle un millésime facile. "Quelque chose qui n'était pas trop punchy au début, mais heureusement, les jus se retendent en ce moment. Ceci dit, on est seulement à mi-chemin de l'élevage!" Le Clos des Cocus 2015 va être doté d'un beau volume. De l'ampleur, mais devrait retrouver sa finale habituelle souligner par une belle acidité.

Du côté des rouges, Thomas Batardière revendique un Grolleau 2015, Amor Fati, quelque peu décalé. Pas un canon au sens exact du terme, mais des tannins, de la rafle et un côté sèveux... "Le grolleau, c'est un peu le parent pas très noble, le garçon pas très bien élevé de la famille des pinots noirs." De la personnalité donc et une réservation absolument nécessaire pour disposer de quelques flacons, surtout avec un rendement de 30 hl/ha, ce qui lui a valu quelques sarcasmes de la part d'un vigneron référent du village. "Comment fais-tu pour faire moins de quarante avec du grolleau?...". Autre rareté, le Cabernet 2015, Clos des Noëls, issu d'une vigne plantée en 1931 : une jolie présence et une belle originalité d'expression. A noter que ces rouges sont ni soufrés au soutirage, ni filtrés.

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Rablay sur Layon, un petit village au bord d'une paisible rivière. Quelques fortes personnalités vigneronnes pour ce cru où quelques jeunes passionnés sont désormais installés, dotés eux aussi d'un franc caractère, mais porteurs de convictions toutes aussi fortes. Thomas Batardière fait partie de ceux-là et ses débuts sont plutôt probants. Ne tardez pas à découvrir leurs vins, avant qu'ils ne deviennent très rares!... Production artisanale, presque artistique oblige!...