Cadaujac, banlieue bordelaise, quelque part entre l'autoroute des Deux Mers et la rocade encerclant la préfecture de la Gironde. Bouscaut, Carbonnieux, catégorie Grands Crus Classés, pour ne citer qu'eux, sont là, tout près, à moins de deux kilomètres. C'est là que Stella Puel dépense une grande partie de son énergie pour mettre en valeur ce cru moins connu, moins référencé, mais au combien important dans le paysage des Pessac-Léognan.

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Le souvenir d'avoir découvert les vins du Château Bardins, lors d'un salon nantais se déroulant sur le fleuve, cette Loire et son estuaire que les Bordelais s'étaient alors mis en tête de draguer quelque peu, à la recherche de contacts renouvelés avec la bonne restauration de la région des Pays de la Loire notamment, m'incitait de longue date à visiter ce cru. Ce jour-là, Stella Puel offrait ses vins à la dégustation entre le Château Carbonnieux de Monsieur Perrin et le Domaine de Chevalier, représenté alors par Rémi Edange, entre autres. De quoi se sentir petite avec ses neuf hectares de vignes, mais loin d'être intimidée, par cette proximité qu'elle connaît bien désormais, depuis qu'elle a repris le flambeau en 1997 (avec frère et soeur, tous représentants de la cinquième génération présente sur le domaine), dans le but de garder l'intégrité de la propriété, n'en déplaise aux traceurs d'autoroute et aux urbanistes de tout crin.

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Il faut bien admettre que l'on est parfois prompts à tirer des conclusions hâtives, quant à la tenue des domaines viticoles du Bordelais. Certes, une grande majorité de propriétés et non des moindres, n'expriment aucun scrupules à user de pratiques très éloignées des approches biologiques ("même si nous avons tous une case verte dans un coin de notre cerveau, parce que les choses sont en train de bouger!" comme le souligne la responsable commerciale de deux château médocains, croisée lors de ce même salon nantais). Si bien que l'on a tendance à mettre tout le monde dans le même panier de pollueurs. Or, à y regarder de plus près, on peut rencontrer des vigneron(ne)s préoccupé(e)s par les considérations environnementales et ce, depuis longtemps, notamment parce qu'ils mesurent l'intérêt de préserver ces poumons verts au coeur de la ville. Et en matière d'espace naturel, Château Bardins en est un bon exemple, avec ses vingt quatre hectares, où forêt, prairies et marais sont des composantes à part entière de l'ensemble.

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Lors de cette première conversation verre en main, à Nantes, Stella Puel m'avait expliqué que les choix du château, en matière de respect de l'environnement, passaient par l'obtention du label ISO 14001 et ce, depuis cinq ans désormais. Je dois avouer être quelque peu tombé des nues, à l'heure où sont évoqués tous les labels bio, parfois résolument militants, tous plus exigeants les uns que les autres... De plus, cette certification ISO 14001 n'est pas très souvent évoquée, même si l'interprofession bordelaise (CIVB) communique régulièrement sur le sujet. A peine sait-on que le Château Luchey-Halde, à Mérignac et sous l'impulsion de Bordeaux Sciences Agro, revendique ce choix, parmi quelques autres. Il faut quand même noter au passage que le Château Bardins dispose d'une station d'épuration qui lui est propre depuis 2005, même si la rivière coulant dans le léger contrebas de la propriété, côté nord, s'appelle L'Eau Blanche. Néanmoins, depuis 2015, le domaine s'est aussi engagé dans une conversion vers l'agriculture biologique (label Ecocert), sans conséquences pratiques particulières, puisque le cuivre, le soufre et les tisanes maison sont la règle ici depuis longtemps.

Un château du Bordelais, même s'il est construit sur de bonnes et solides bases (bâtisse du milieu du XIXè, chai et cuvier remontant sans doute au XVè, référencement par Pierre de Belleyme...), il se doit cependant de relever quelques défis, notamment ceux tenant à la réglementation en vigueur et, en particulier, tout ce qui tient aux aspects imposés par les décrets d'appellation.

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Parmi ces obligations structurelles, un des points importants tient à la densité de plantation. Le décret concernant l'AOC Pessac-Léognan impose 6500 pieds/hectare (5000 pour l'AOC Graves), avec l'obligation de satisfaire le cahier des charges avant 2030. Or, un contrôle de Quali-Bordeaux a révélé qu'un tiers de la propriété était planté à 4902 pieds/hectares, soit 98 manquants pour satisfaire le décret Graves (10 cm de trop entre chaque pied!). Depuis 2012, ce tiers permettait de proposer une cuvée en Graves, mais il a donc fallu l'arracher, car la phase intermédiaire (2020?) imposait de baisser le rendement, à proportion des manquants. Du coup, les parcelles nouvellement plantées, le sont à 6900 pieds/hectares, de quoi satisfaire le décret Pessac-Léognan. "La tempête est passée!" précise Stella Puel, quelque peu soulagée, malgré deux années de trésorerie manquante et quelques inquiétudes supplémentaires.

015La visite continue en compagnie de Célestin, le chat roux, qui a du être cocher dans une vie antérieure. Il nous laisse découvrir le cuvier entièrement renouvelé voilà deux ans, puisque les cuves en acier revêtu ont été remplacées par des cuves inox thermorégulées, pour nous rejoindre dans le chai à barriques (225 l et quelques 400 l), dont un quart est renouvelé chaque année. Comme souvent, plusieurs tonnelleries sont sollicitées. A noter que pour les blancs, l'élevage sur lies est pratiqué dans du chêne hongrois pendant environ neuf mois, avec une mise en avril ou mai selon les années, sans fermentation malolactique. Pour les rouges, du chêne français est privilégié, avec malgré tout, un peu de chêne américain. Un millésime poussant le précédent, les élevages ne sont pas prolongés outre mesure. A signaler que seules les levures indigènes sont utilisées.

Le bien-fondé de la restructuration d'une partie du vignoble est qu'il motive au passage quelques études plus approfondies des sols et sous-sols d'un cru. Stella Puel n'a donc pas manqué de faire creuser quelques fosses çà et là, lors de ces travaux, ce qui a permis d'infirmer ou de confirmer quelques impressions ou certitudes. La vigne est ici plantée sur une croupe graveleuse qui se draine naturellement vers la rivière. Les sols sont pour l'essentiel argilo-calcaire, avec quelques secteurs sablonneux bien identifiés, plus ou moins profonds, mais pas au point, selon la vigneronne, de tenter l'expérience des vignes franches de pied.

Encépagement assez classique pour les rouges : 50% merlot, 25% cabernet franc et 25% cabernet sauvignon. Côté blanc, c'est plus original avec un tiers de sauvignon, un tiers de sémillon et surtout un tiers de muscadelle, mais sur guère plus de trente cinq ares, ce qui en fait une denrée rare. Pour ces blancs, les vignes sont âgées d'environ 55 ans. Toutes les vendanges sont manuelles.

L'essentiel de la clientèle est française et plutôt orientée vers les particuliers et les cavistes. Château Bardins est cependant bien distribué sur l'Ile de la Réunion, où le frère de Stella Puel est retourné au pays de ses ancêtres, pour y exercer l'activité de caviste. Comme une vingtaine de vignerons français, le domaine fait partie du Groupement Vignerons et Patrimoine, ce qui a permis de commercialiser quelques volume au Canada. Indiscutablement, l'export vers d'autres contrées apparaît comme un des objectifs du proche futur, notamment une fois la certification bio acquise, celle-ci devenant un élément moteur, du point de vue commercial.

Au domaine, plusieurs millésimes sont actuellement disponibles (2010 à 2013) dans des registres différents, ce qui fait tout le charme d'une telle production. A la dégustation, un 2011 solide et un 2013 plus léger. Dommage, le 2003 n'est plus proposé!... Vous pouvez aussi découvrir le Château Bardins à l'occasion de quelques récitals de musique classique, de la fête médiévale de la Gerb'ode, voire des Ateliers de Bardins, dédiés à la dégustation (plusieures formules sont possibles) et animés par Pascale Laroche.

Si cette propriété est restée longtemps une résidence de villégiature, elle est désormais bien ancrée dans le patrimoine viticole bordelais. On peut même aller jusqu'à dire qu'elle fait honneur à la région et au vignoble local, démontrant au passage que la contrée aux mille châteaux n'est pas forcément et uniquement l'affaire des groupes financiers, des investisseurs et spéculateurs de tous poils. On trouve donc encore quelques domaines, qui pourraient bien être, à y regarder de plus près, les véritables piliers de l'avenir bordelais.