Une histoire qui n'a rien à voir avec SAS, même si le bâtisseur se nomme Gerard de Villiers!... Rerrrarrd en afrikaan!... Un personnage tout à fait étonnant, qui pourrait se dire qu'il a construit une sorte d'empire, mais qui est bien trop humble pour revendiquer cela. Pourtant, bon nombre de wineries locales (et même certaines à l'étranger, y compris en France!) et des distilleries sont passées entre ses mains, si l'on peut dire!... Et son domaine vini-viticole est un modèle de construction attentive et réfléchie.

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Gerard de Villiers est l'un des descendants du huguenot français Jacob de Villiers, arrivé au cap de Bonne Espérance en 1688. A l'époque, depuis plus d'une trentaine d'années, les colons venus d'Europe se sont installés dans les vallées entourant Le Cap, pour y cultiver des fruits et des légumes, destinés aux bateaux de la Compagnie des Indes Orientales hollandaise, qui font escale dans le port, avant de continuer leur route vers les comptoirs maritimes de l'Est. Sur les hauteurs dominant l'océan, des guetteurs équipés de tambours sont installés. Ils tambourinent vivement dès qu'ils aperçoivent un bateau, à charge pour les maraîchers locaux de récolter et de se rendre au port au plus vite. Depuis, un de ces sites de guet privilégié a donné le nom de Tamboersklooff (la vallée des tambours) à une banlieue de la grande métropole, dans laquelle Gerard a vécu avec sa famille pendant vingt-cinq ans. C'est aussi le nom des quatre cuvées proposées par Kleinood Winery.

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La formation d'ingénieur de Gerard de Villiers fait de lui un homme pragmatique, organisé, soucieux du détail, mais avec une pointe de romantisme, que lui inspire sans doute la vallée de Blaauwklippen, qu'il a choisie avec son épouse Libby depuis dix-sept ans. Si son ancêtre a opté, à la fin du XVIIè siècle, pour la "ferme viticole" de Boschendal, entre Stellenbosch et Franschhoek, c'est au Cap qu'il fait ses armes. Avant de devenir vigneron et même s'il a déjà posé les bases du projet dans son cerveau, en traçant même les grandes lignes sur le papier, Gerard de Villiers a créé dès 1983, sa société et son activité de consultant auprès des domaines viticoles (et non des moindres!) du cru, qui vont faire de lui une personnalité fort respectée et en même temps forger son expérience. Lorsqu'il décide de planter ses vignes, il va faire de Kleinood une sorte de laboratoire à taille humaine et en vraie grandeur, toujours ouvert sur la nouveauté et les exigences du marché.

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C'est au cours de l'année 2000 que tout bascule. Cette année-là, le couple de Villiers découvre son jardin d'Eden. Quelque part entre Dornier Winery et Waterford Estate, au sud de la petite ville de Stellenbosch, une vallée cache un paysage de montagne formant une sorte de cirque (Helderberg Mountain et Hottentots-Holland Mountain), le confluent de deux rivières et une étendue vierge de la forêt indigène. Ils baptisent l'endroit Kleinood, un mot afrikaan aux origines hollandaise et allemande, qui signifie quelque chose de petit et précieux. Gerard de Villiers va alors tenter de s'imprégner du lieu, d'entrer en osmose avec le paysage. A ce moment-là, il n'y a là qu'une petite ferme qui produit quelques fruits, mais sur la petite route qui y mène, vont sortir de terre les bâtiments de la future winery. Gérard sait ce qu'il veut en tant que locaux viticoles et Libby, forte de son expérience d'architecte va imaginer, créer intégralement un ensemble nouveau, qui donne parfaitement l'illusion que ce domaine vinicole existe depuis des générations. Or, tout ou presque est sorti de terre depuis 2000!... Le style, les matériaux, les finitions sont tous passés par l'imaginaire et les idées géniales de Mrs de Villiers!... Incroyable!...

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Mais, ce n'est pas tout!... Pendant les premières années de leur présence à Kleinood, Gerard de Villiers va, avant même de faire le choix de cépages ou de types de vins, collecter une banque de données absolument énorme. L'ensemble fait une douzaine d'hectares et il sait d'ores et déjà, qu'il va en consacrer deux aux oliviers, afin de proposer la De Boerin Extra Virgin Olive Oil.

On imagine aisément le temps passé par le vigneron à observer de prime abord sa terre par tous les temps et à toutes les heures. Les pentes, l'aérologie, la nature du sol... Puis, il met en oeuvre l'approche scientifique qui ne le quittera plus, même s'il considère qu'elle est une réponse à la dimension humaine des choses, à moins que ce ne soit l'inverse. Il installe de petites stations météo dans tout le vignoble, ainsi il obtient au jour le jour, les variations de température, la force et la direction des vents pour chacune des positions, la pluviométrie au dixième de millimètre. Dans un même temps, il creuse pas moins de cent cinquante fosses sur les douze hectares et découvre qu'il y a là quatre variétés d'argile de base, proches de celles identifiées sur d'autres sites du pays : Tukulu, Kroonstad, Klaptmuts et Witfontein (des noms qui sonnent comme ceux de la ligne des trois-quarts de l'équipe des Spingbocks!). Bien sur, on constate aussi en arpentant le vignoble actuel, que certaines zones sont plus caillouteuses (c'est même limite galets roulés du Rhône!) et d'autres plus sablonneuses, notamment près de la rivière. On peut identifier au passage une sorte de granite qui tend à se décomposer et à s'effriter sous les doigts, un peu comme le "gore" de Cornas. Ce granite a pour origine les pentes voisines de la montagne.

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Suite à ces longues investigations quant au "terroir", la compilation des informations avec celles concernant le climat détermine vingt-trois demi-hectares, comme autant de parcelles (blocks) qui deviennent les entités de base pour les travaux, tout au long de l'année, de la taille aux vendanges. Même l'irrigation est tronçonnée sur la base de ce découpage. Les données météo influent aussi sur la distance entre les rangs et même entre chaque cep, afin que les variations d'ensoleillement soient optimisées. Que ne peut-on faire lorsque l'INAO n'impose pas sa loi!... Nombre de ces informations finissent sur un graphique et déterminent une courbe qui, au final, est comparée avec celles issues des autres vignobles du Monde, où pousse la syrah. Et bien, figurez-vous que les conditions les plus proches de celles de Kleinood, sont celles de la Vallée du Rhône!... Quatre clones de syrah rhodanienne sont donc choisis pour être plantés dans les différentes parcelles. Le choix des porte-greffes relève du même soin. Les plantations plus récentes de mourvèdre et de viognier, voire de roussanne suivent le même process. Pour ce qui est du travail du sol, un grattage le plus souvent, il n'est pas forcément le même partout. Et ne vous y trompez pas, il en a été de même pour les oliviers où là, c'est la Toscane qui l'emporte!... Si la NASA a besoin d'un expert pour planter des vignes sur la Lune ou sur Mars, inutile de chercher plus loin!... Il ne reste plus qu'à y installer des capteurs en tout genre!...

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Avant de passer à la dégustation en compagnie de Jessica, en charge de l'accueil des visiteurs le plus souvent (qui parle joliment le français pour avoir fait plusieurs séjours dans notre pays et qui, par ailleurs, vinifie une micro-cuvée de pinot noir, que nous n'avons pas eu le plaisir de découvrir, malheureusement!...), petit détour par le cuvier et le chai à barriques. Nous sommes là dans le véritable laboratoire de Gerard de Villiers. Son métier, c'est cela : concevoir l'agencement de chais, afin que tout soit mis en oeuvre pour le plus grand respect de la vendange, de la cueillette en petites cagettes à la mise en bouteilles. Toutes les cuves inox sont d'un volume différent, en rapport avec la quantité de raisins issus des différents "blocks". Le bâtiment étant de plain-pied, la gravité est reproduite par un système de rail faisant le tour du cuvier et l'emploi de cuvons (comme on en voit désormais dans certains grands domaines français) s'élevant donc au-dessus des cuves. De la même manière, les contenants destinés à l'élevage peuvent se glisser sous la cuve. Le pigeage pneumatique s'effectue au moyen d'un appareil se déplaçant lui aussi au-dessus des cuves et qui semble d'une utilisation très fonctionnelle et ergonomique.

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Il faut noter au passage, qu'en Afrique du Sud et sans doute dans d'autres pays, celui qui manage l'ensemble et garde un oeil presque inquisiteur sur tout (ici, dans ce rôle, Gerard de Villiers), laisse le champ libre au winemaker (ici Gunter Schultz), ce dernier donnant plus libre cours à sa sensibilité au niveau de la vigne et de tout le processus de vinification et d'élevage. On peut supposer que les deux hommes ont parfois des perceptions différentes de la chose vinique, le feeling de l'un ne répondant pas forcément aux statistiques de l'autre. Mais, en bonne intelligence, deux avis nuancés, tournés vers le même objectif, ont de fortes chances de conduire à un résultat des plus remarquables. Ceci dit, Gunter est aussi un surfeur émérite, comme d'autres vignerons du pays, presque fatalement attaché à l'avenir de la planète, mais aussi capable de prendre un certain recul, afin de ne pas subir la pression d'une activité, fut-elle à risque, puisque exposée aux effets de la nature et de la météo. Nous avons d'ailleurs appris le lendemain, de la bouche de Jurgen Gouws, vigneron en Swartland que, chaque année, une compétition de surf réunit vignerons et winemaker du cru!...

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Quatre cuvées dégustées dans un premier temps, celles disponibles dès maintenant auprès de The Wine Snooper : le Tamboerskloof viognier 2015, avec de délicats arômes fruit-fleur et un joli équilibre. Pas de trace d'un élevage exubérant et sans doute, une bonne aptitude à quelques accords avec fruits de mers cuisinés et poissons. Tamboerskloof Katharien rosé 2016 se montre assez complexe et délicat. A l'aération, on passe aisément des fruits rouges aux épices douces. Une jolie robe d'un rose tendre. Du côté des rouges, les Tamboerskloof Syrah 2013, puis 2011. Des robes profondes, mais des expressions bien nuancées : un 2013 évoluant vers les fruits rouges, avec un corps plus léger, mais plein de délicatesse, alors que le 2011, plus full body, revendique une certaine puissance et une profondeur indiscutable. Belle complexité et longueur chatoyante. Notez que nous avons aussi découvert par ailleurs, en fin de journée, la cuvée Tamboerskloof John Spicer Syrah 2011, issue d'une sélection exclusive de syrah d'un seul block et en cours d'élevage. Une puissance qui confine à l'extravagance, plutôt destinée à des palais avertis ou accoutumés à des volumes et des textures évoquant certaines productions nord-américaines!... Mais, laissons-lui du temps!...

Une découverte singulière que Kleinood!... Une douzaine d'hectares, c'est-à-dire bien moins que dans nombre d'entités locales et l'illustration d'une passion absolue, permettant à l'ensemble de garder une dimension humaine certaine. Les vins sont accessibles, non dénués d'ambition, mais sincères et droits. Il est clair que le clinquant d'un décor n'est pas de mise ici et il est plus important de croiser le verre entre amis, au terme d'une journée (ou de partager une excellente table au coeur de Stellenbosch!), voire de parcourir le vignoble à pied, un peu avant que la nuit tombe... Quelques hectares d'humanité au coeur d'un pays vivant et fier.