Chypre est une île, mais, c'est aussi un pays!... De ceux dont le paysage vous transporte aisément au fil des siècles de son histoire plutôt tourmentée. En quittant la voie rapide côtière qui relie Larnaka, Limassol et Paphos et en se dirigeant vers le nord, on atteint aisément les montagnes de Troodos, où le Mont Olympus culmine à 1952 mètres. L'Histoire, avec un grand H, quelque chose qui pèse aujourd'hui énormément dans la vie des Chypriotes. Voir ceci, pour en avoir un aperçu original!...

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Source Wikipedia : Mosaïque chypriote à la gloire de Dionysos, à Paphos

A l'annonce de la possibilité de découvrir Chypre, on a vite le sentiment d'avoir, en quelques sortes, un monde nouveau qui s'ouvre devant soi. Non que je me prenne pour un descendant de quelque explorateur, qui marcherait dans les pas d'un ancêtre parti en quête d'un monde meilleur, mais plutôt avec l'obligation de m'informer en amont, pour ne pas passer à côté de ce voyage et satisfaire la dimension contractuelle du projet. En fait, comme l'immense majorité des Français, je dois avouer ne rien connaître de ce pays aux portes du Moyen-Orient, marqué par les présences successives des Templiers de la famille de Lusignan (trois siècles), des Vénitiens (moins de cent ans), des Ottomans (trois siècles également), puis des Britanniques de 1878 jusqu'en 1960 (sans parler de l'Antiquité ou de la période hellénistique). Cette méconnaissance actuelle de nos compatriotes est curieusement illustrée de nos jours, par le fait que les Français les plus nombreux sur l'île, sont (ou étaient) peut-être les militaires revenant de leur séjour en Afghanistan, cette sorte de porte-avion à l'est de la Méditerranée ayant été choisi par notre Ministère de la Défense (des Armées désormais) comme "sas de décompression", avant le retour dans la métropole.

Autre illustration de cette non connaissance des lieux, le fait de découvrir, à mon arrivée à l'aéroport, que l'on roule à gauche sur les routes chypriotes (influence britannique oblige) et, qu'exceptionnellement, on peut avoir besoin d'un vêtement de pluie entre mai et octobre, ce qui reste malgré tout fort rare. Le paysage, dès le lendemain, me permettra de constater à quel point le manque d'eau reste un problème, notamment pour l'agriculture locale.

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Du côté de la vigne et des vins, Chypre garde jusqu'à nos jours un côté plutôt mystérieux, un peu comme son porte-étendard millénaire, quasi mythologique, la célèbre Commandaria. Ce vin doux naturel porte ce nom parce que, à l'origine, les Templiers français organisèrent l'île en commanderies, comme autant de territoires qui produisaient leur propre vin, en faisant sécher les raisins au soleil, ce qui permettait de produire ce nectar. De nos jours, le décret de 1993 limite sa production à quatorze villages situés au nord de Limassol, entre 500 et 900 mètres d'altitude, sur un sol à dominante volcanique. On distingue plusieurs commandaria : St John Commandaria, lorsqu'elle est élaborée à base de mavro (cépage rouge) sur des terres volcaniques, St Barnabas, lorsqu'elle est issue de xynisteri (cépage blanc) et élevé en fûts pendant quatre ans, St Nicholas, lorsque c'est un assemblage des deux variétés, Alasia quand ceux-ci sont présents à part égale et Centurion, après un élevage de vingt ans minimum (source Wikipedia). Il est aussi possible d'en trouver, notamment des pures xynisteri élevées pendant dix ans.

Bien sur, il est possible d'en déguster de très différentes, puisqu'elles peuvent être proposées par des caves particulières, une soixantaine sur l'île (les meilleurs vignerons achètent des raisins issus des quatorze villages de la zone délimitée) et par les grandes structures dont les installations sont à Limassol, composant ce que l'on a coutume d'appeler "The Big Four", soit les quatre grandes coopératives de l'île : KEO, ETKO, SODAP et LOEL, qui proposent à elles seules 95% de la production locale (tous types de vins confondus). Au-delà de la Commandaria elle-même, il faut retenir cette équation, suggérée par un des vignerons rencontrés lors de ce séjour : "Si on considère qu'il y a un million d'habitants à Chypre et trois millions de touristes chaque année, l'île produit 4,5 millions de bouteilles et en importe dix millions!... C'est aussi pour cela que les vignerons chypriotes ne se sont guère tournés vers l'exportation!..." Maintenant, une autre tendance s'amorce, parce que le potentiel est important, si ce n'est énorme et qu'une nouvelle génération éprouve sans doute aussi le besoin de se confronter à cette mondialisation, qui ne manquera pas de leur ouvrir des portes. Il faut rappeler au passage que la plus grande partie du vignoble est "franche de pied", puisque le phylloxera n'a jamais atteint d'île. D'autre part, si les cépages internationaux les plus répandus sont largement présents, il y a désormais une volonté notoire de remettre en valeur les variétés autochtones, puisque ne nombreuses plantations récentes en altitude et sans l'utilisation de porte-greffes vont apporter originalité et potentiel identitaire, le tout ne manquera sans doute pas de titiller les papilles des plus curieux de par le monde.

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Pour ce qui est de ce séjour en lui-même, il était impossible d'être exhaustif, tant pour ce qui est des régions viticoles que des vignerons intéressants, en caves particulières, à l'intérieur même de ces secteurs. Mais, de l'avis même des vignerons rencontrés, le choix émanant du Ministère chypriote du Commerce ne souffrait pas de la moindre faute de goût. Les Zambartas, Vlassides, Kyperounta et Tsiakkas sont bien de dignes ambassadeurs de la viticulture chypriote, parmi d'autres.

On peut donc considérer qu'il y a, au minimum, cinq régions viticoles principales à Chypre : à l'ouest, Laona-Akamas et Vouni Panagias-Ampelitis dans le district de Pafos (ou Paphos), puis en se dirigeant vers l'est, Krasochoria de Lemesos et Commandaria, dans le district de Lemesos (ou Limassol) et Pitsilia, à cheval sur les districts de Lemesos et Lefkosia (ou Nicosie). Il est possible d'y adjoindre désormais la vallée de Diarizos, prenant en compte le vignoble le plus à l'est du district de Pafos et même les montagnes de Larnaka et Lefkosia, dans la partie centrale du pays. Dans le but de développer une forme d'oenotourisme, les responsables chypriotes ont décliné ces régions en autant de routes des vins, qu'il est assez aisé de suivre.

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Source : www.moa.gov.cy - Geological Survey Department

La carte ci-dessus donne une idée précise de la géologie de Chypre. Outil indispensable, s'il en est, permettant de mieux comprendre la diversité des sols, leur juxtaposition, au regard des paysages du sud de l'île, tels qu'on peut les découvrir lors d'un séjour du côté de Limassol, où la présence de calcaire et de sédiments marins semblent dominer largement. Il est vrai que la visite des "appellations" Commandaria et Pitsilia, notamment, donne une toute autre idée des paysages et des supports géologiques. L'ensemble des zones viticoles est adossé aux montagnes de Troodos (apparues en même temps que les Pyrénées) et, dans la partie nord de Pitsilia, les vignes sont plantées en terrasses jusqu'à 1400 m d'altitude, ce qui en fait un leader potentiel, en matière de vignobles d'altitude en Europe.

Les articles suivants seront donc consacrés successivement aux régions de Krasochoria de Lemesos et Pitsilia, avec deux domaines pour chacune d'elles, mais aussi à la production de halloumi, fromage emblématique de Chypre, avec une première approche foncièrement traditionnelle et une autre plus industrielle. Suivez le guide!...