En fait, nous voici aux confins du Languedoc et de la Provence. Il suffit de franchir le cours du Vidourle pour passer, historiquement d'une province à l'autre. Le vigneron que nous rencontrons ce jour, Robert Creus, habite justement du côté de Salon de Provence, aux portes de la Crau, mais ses vignes sont dans les alentours de Sommières. Il a de longue date une démarche singulière, lui qui fut d'abord un amateur passionné de dégustation, mais qui en compagnie de son père, se lança un jour de 1996 dans la production de vins à son image, histoire de mettre en application ce qu'il préconisait parfois, verre en main. En clair, des vins naturels issus de vieilles vignes guère exploitables pour le commun des vignerons du coin.

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~ Terre Inconnue, Robert Creus ~

Il faudrait presque parler de terres inconnues et éparses, puisqu'il s'agit en fait d'une dizaine de petites parcelles pour environ quatre hectares, éparpillées sur trois ou quatre communes de ce terroir de Sommières si particulier, avec sa dominante calcaire apte à restituer une expression si originale, pour peu qu'on le laisse s'exprimer. C'était le but premier de Robert, lorsqu'il procéda à cette sélection parcellaire : vivent les vignes libres!... Plus d'engrais depuis 1996, pas le moindre traitement depuis 2015 (ni bio, ni biodynamie). Objectif : l'auto-protection de la vigne à terme, à l'image de ce qui se passait jadis dans la nature, lorsque la plante poussait dans la forêt. Pour exemple, cette syrah sursaturée d'engrais lors de son achat, capable de produire trente à quarante grappes par pied qui, après quatre ou cinq ans et autant de vendanges en vert, ne propose désormais que quatre ou cinq grappes, avec tout ce que cela suppose de qualités.

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Non loin de Restinclières, une première parcelle au bord d'une route passagère. Deux mille pieds pour 20 ares de serine venant de St Joseph (Alain Paret), l'ancienne syrah qui existait avant le phylloxera. Un espace lumineux, ouvert sur un paysage de collines, avec une orientation nord. Comme pour les autres parcelles, la météo du début juin a dopé la pousse de l'herbe et le prochain passage du vigneron se fera à la débroussailleuse.

A Saint Geniès des Mourgues, à quelques encablures, tout d'abord un carignan cinquantenaire sur une trentaine d'ares, dans un écosystème protégé. La conduite en gobelet est de loin la préférée du vigneron. Bien sur, l'éparpillement de ces petites parcelles a un avantage certain en cas de grêle, celle-ci frappant le plus souvent de façon très localisée.

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Sur la même commune, mais à distance, d'autres secteurs dont vingt ares de tempranillo dans une végétation herbeuse touffue, qui interpelle Robert quant à l'urgence de son intervention. Mais, une autre chose ne manque pas de l'étonner cette année : malgré tous les échos de mildiou, cette vigne n'est absolument pas touchée par les maladies, alors que ces dernières années, elle était la première à souffrir de diverses attaques. Va comprendre, Charles!... Non loin de là, vingt ares encore d'un carignan plutôt en bas de pente.

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Enfin, à quelques kilomètres à peine, deux très belles parcelles, dont une sur un joli coteau (voir en haut) et vingt ares encore d'un très vieux carignan planté pendant la Seconde Guerre Mondiale, tout entier destiné à la cuvée Léonie, "gérée comme à l'époque, sans la moindre chimie"!... En moyenne, cette vigne ne permet de produire qu'entre 300 et 600 bouteilles chaque année. Un nectar des plus rares!...

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Chacun l'aura deviné, la dégustation des vins de Robert Creus nous transporte aisément en... Terre Inconnue!... Curieusement, le vigneron compose une gamme pour laquelle on ne peut pas donner de hiérarchie, avec l'impression étonnante que l'ordre de passage n'a pas vraiment d'importance, si ce n'est pour les deux oxydatifs que l'on destine au final. C'est peut-être bien là donner un sens au vin que l'on propose, surtout lorsqu'il exprime toutes les qualités de son terroir, en toute liberté.

La cloche de l'église du village sonne au moment où nous prenons possession de nos verres (un signe?), on commence avec Guilhem 2015, 40% grenache, 40% merlot, 10% carignan et 10% tempranillo, assemblage pour le moins original. Il s'agit en fait de la réunion de certaines parcelles qualitatives. Des baies noires au nez, des notes d'épices douces et une fraîcheur notoire en bouche, malgré une mise récente, à la mi-juin. Un vin plein, gourmand et délicat. Une entrée de gamme peu commune, succédant à la cuvée Les Bruyères (90% carignan élevé en cuve), qui n'est plus proposée, du fait notamment des difficultés de production, dans un contrebas inondable. Pour le fun, nous continuons avec Rosemary 2015, 80% merlot et 20% grenache, la cuvée proposée par l'un des complices de Robert Creus, en la personne de Mark Ratcliffe, sujet britannique présent à St Cômes et Maruéjols pendant l'été. On imagine aisément les joyeuses soirées dans la campagne gardoise avec un tel nectar!...

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Nous passons ensuite à Léonie 2012, 100% carignan, "un cépage tardif et acide" rappelle le vigneron, issu d'un sol argilo-calcaire qui, depuis qu'aucun engrais n'est utilisé, souligne cette acidité garante de fraîcheur. A suivre, deux exemples qui évoquent la typicité même du domaine et son originalité : Los Abuelos 2011 (les grands parents), avec son étonnant nez d'agrumes (pomelos) et une attaque d'une fraîcheur remarquable. En fait, ce vin possède une acidité de blanc issu d'un terroir calcaire. Il est en place à ce stade, malgré un évident potentiel de garde. Los Abuelos 2015, 100% grenache comme le précédent, révèle un nez de pamplemousse épatant. 14 à 15° nature et une fraîcheur septentrionale!... On rêve d'une belle cuisine de qualité pour se confronter à de telles bouteilles, y compris auprès de poissons et crustacés, peut-être à l'espagnole, s'appuyant sur toute la complexité aromatique du vin (notes de fraise, de chocolat...).

De nouveau, la cloche sonne. C'est l'angélus! Avec Sylvie 2008, voici une cuvée composée de syrah et de serine. Solide, délicatement tannique et des notes de vanille, en provenance du terroir, avec la tendance très fraîche du millésime. Là encore, un élevage prolongé, dans des barriques remontant parfois à 1996. Ensuite, nous passons à Los Abuelos 2005 oxydatif, resté sous voile pendant cinq ans. Un joli équilibre très évocateur, suggérant le cigare et les sauces au chocolat, magnifié par le terroir calcaire. "C'est une richesse ce calcaire! En France, nous possédons 70% des sols calcaires du monde entier!..." Pour finir, Los Abuelos 2005 oxydatif également, mais resté sous voile pendant dix ans, avec de délicats arômes de chocolat et une complexité incroyable. Sans doute, un vin qui rejoint dans l'imaginaire gustatifs des amateurs, les grands Xérès, oxydatifs expagnols dont Robert est fan. Là, un bon cigare s'impose!...

Malgré des ventes régulières en Belgique, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, Robert Creus disposera bien de quelques bouteilles, si vous passez par Saussine, ou peut-être Vic le Fesq, commune où se situe son chai. Et même après le millésime 2017, absolument catastrophique, puisque le gel printanier destructeur a anéanti 90% de la récolte!... Sans compter les vendanges tardives du fait du manque d'eau pendant l'été et une maturité peu académique... Au final, 300 kg de vendanges qui composeront peut-être une sorte de passetoutgrain façon Terre Inconnue!... Néanmoins, le domaine propose des vins dont l'approche artisanale et artistique est certaine. D'aucuns diront peut-être qu'on ne sort pas indemne de la dégustation de ces cuvées, mais pour notre plus grand plaisir, leur dimension culturelle étant certaine. Tous les fans vous le diront!...

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~ Emrys, Jean-François Driutti ~

Autre "disciple" de Robert Creus, un passionné habitant Gallargues le Montueux, dans le Gard. En plus de sa pleine activité de kinésithérapeute, Jean-François Driutti s'est trouvé quelques vignes, au total 94 ares en deux parcelles et le Domaine Emrys est ainsi né en 2012. Le but étant de proposer des vins naturels, en laissant libre cours au terroir et en s'appuyant sur une vinification traditionnelle et particulièrement attentive. En fait, du cousu main!... Au point qu'en 2017, on peut même parler de dimension artistique!...

Emrys, c'est Merlin l'Enchanteur des légendes celtiques, parce que pour le vigneron gardois, la fabrication du vin a quelque chose de magique. Lorsqu'on se met à presser des raisins, on s'en remet un peu à la baguette magique de notre feeling. Et il n'est pas certain que la volonté absolue de vouloir tout maîtriser de A à Z soit le meilleur moyen de produire les suprêmes nectars. Certes, au final, on est parfois en deçà de l'objectif qualitatif que l'on se fixait, mais d'autres fois, dès l'ouverture de la bouteille, on sait qu'on pénètre un autre monde...

36307620_10216508522843558_5615002576480108544_nDeux parcelles donc. Une première de syrah, sur un terroir calcaire genre tuffeau à Salinelles et une seconde de grenache sur l'argilo-calcaire de Saint Christol. Parfois, quelques grappes d'autres cépages, proposées par un ami, viennent compléter la vendange. Le plus souvent, les rendements se situent entre 9 et 25 hl/ha au mieux, le choix d'une taille courte explique aussi cela. A la vendange, sélection attentive des grappes selon la maturité des rafles, égrappoir-fouloir manuel. La cuvaison se fait partiellement en grappes entières. Les fermentations sont lentes, la macération durant de trois à quatre semaines. Le plus souvent, la durée d'élevage, en barriques usagées, est d'une dizaine de mois. Le pressoir est également manuel. Bon an mal an, la production se situe entre 600 et 1800 bouteilles, mise, bouchage et étiquetage manuels, comme il se doit. Rigoureusement artisanal!...

Côté vins, les cuvées se nomment Hocus et Pocus. Au fil du temps et s'il fallait les qualifier d'un mot, le vigneron les voit ainsi : Hocus 2012, 100% syrah, une première mais puissance extrême. Hocus 2013, 80% syrah et 20% grenache, sur la fraîcheur. Hocus 2014, 80% syrah et 20% merlot : finesse. Pocus 2014, 80% merlot et 20% grenache : gourmandise. Hocus 2015 (80% syrah et 20% grenache) ainsi que Pocus 2015 (80% merlot et 20% grenache) : complexité convient à ces deux cuvées qui'l faut désormais savoir attendre. Hopus 2016, 50% syrah, 35% grenache et 15% roussanne : gourmandise!... Un opus qui nous emmène sur quelque chose d'autre... Un mourvèdre 2017 dont se serait emparé la fée Morgane, à moins que ce ne soit Viviane... Mais, pour ça, laissons la parole à Julie, l'épouse de Jeff, qui a pris en charge ces raisins avec passion : "Le mourvedre, c'est la dernière parcelle vendangée. Les rafles et les baies étaient bien mûres, la couleur était parfaite, le millésime était prometteur. J'ai donc tenté une vendange entière, pour gagner en souplesse et en structure. Puis j'ai pris le risque d'une macération longue de trois mois en cuve.  Comme à notre habitude, nous avons pressé le raisin à la main, au pied et au pressoir manuel. L'élevage était de huit mois en cuve, les tanins se sont polis naturellement avec le temps je ne l'ai donc pas passé en fut." On attend avec impatience ce nectar!...