Septembre 2018. Mon séjour en Crète touche à sa fin. Après de vaines tentatives pour rejoindre les îles de la Mer Égée, Samos, Ikaria et Patmos, du fait des conditions de vent et de mer, ne nous permettant pas de dépasser Kos et Astypaléa, je dispose d'un peu de temps pour (re)découvrir la région de Sitia, à l'est de l'île. Une région déjà aperçue en octobre 2016, à l'occasion d'une première visite, même s'il s'agissait alors de contempler la côte nord, sur la Mer de Crète. Mais, la zone d'appellation de Sitia s'étend des contreforts du Mont Ornos jusqu'à la côte sud donnant sur la Mer Lybienne. Si la carte "Wines of Crete", dont je disposais il y a deux ans, citait pas moins d'une trentaine de domaines viticoles d'ouest en est de l'île, il en manquait un des plus importants. Il faut pourtant dire que les spécialistes des vins grecs et crétois situent ce vigneron au sommet de la hiérarchie. Mais voilà, Yannis Economou se targue de n'être membre d'aucune organisation, ni promotionnelle, ni faiseuse de rois. Homme à la fois sensible et déterminé, ses convictions et la qualité de son travail lui permettent de produire quelques nectars que je me devais de découvrir, au coeur même de son petit village, sur le plateau de Ziros.

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~ Domaine Economou ~

En Crète, la circulation automobile est relativement simple et confortable, malgré les routes sinueuses, pour la plupart en très bon état. Elle a juste tendance à se compliquer lorsque les panneaux indiquant la direction à suivre ne sont pas traduits et que le nom des agglomérations n'est alors indiqué que dans l'alphabet grec!... Avec un peu d'habitude et une certaine science du décryptage, on arrive sans trop de difficultés à savoir quelle direction prendre, mais il est parfois nécessaire de faire deux ou trois passages au même endroit, avant d'être certain de choisir la bonne route. Ainsi, sur celle menant de Piskokéfalo au nord à Ierapetra sur la côte sud, à hauteur de Vori, il fallait prendre cette petite route qui monte en lacets, en direction d'Armeni et Ziros notamment. Non loin de là, le petit garagiste de Lithines, dans la chaleur estivale de cet endroit minéral et sec, me l'avait bien dit, mais en grec... A ce moment de l'escapade, en fait, je ne suis pas certain de pouvoir rencontrer le vigneron de Ziros, car je n'ai pu parler la veille au téléphone qu'avec son épouse. Mais, tout finit par s'arranger à mon arrivée au coeur du petit village. Le temps d'apprécier quelques petites côtes de mouton grillées, accompagnées de frites, dans le seul restaurant local et Yannis Economou me convie à une visite du domaine situé dans la vieille maison de ses grands-parents datant du XVIè siècle, non loin de l'église (et ses fresques remarquables), lorsque les Vénitiens occupaient cette terre, alors même qu'il en a terminé avec les vendanges 2018 la veille, 18 septembre.

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Yannis Economou est revenu dans son village en 1994, après une solide formation acquise essentiellement en Italie, du côté d'Alba, puis quelques séjours en Allemagne et en France, à Château Margaux notamment. Il s'attache alors à reconstituer le vignoble familial délaissé depuis la fin d'activité de son grand-père. Après plus de dix années passées en Europe continentale, il s'installe à Sitia, mais revient humer le plus souvent possible l'air du plateau de Ziros, ce petit village (740 habitants) de moyenne montagne (590 m d'altitude) où la neige n'est pas rare en hiver. Ici, l'activité économique est en recul, comme dans nombre de régions de ce type un peu partout, sous toutes les latitudes, mais cela a notamment pour effet de préserver une nature saine et authentique. Lorsque l'on marche dans les vignes, il n'est pas rare de pouvoir identifier les nombreuses senteurs de toutes les herbes aromatiques qui poussent entre les pierres, glissant sous les chaussures. Une tranquillité qui permet aussi au vigneron de Ziros de tenter de reconstituer, petit à petit, ce que fut le patrimoine familial, en faisant l'acquisition et en restaurant les vieilles maisons du village ayant appartenu aux membres de sa famille, avant que les évènements d'une période troublée du passé ne les chassent de la région, les poussant alors à l'exode. Les racines de Yannis sont bien ici, pas uniquement celles de ses vignes!...

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Le domaine s'étend au total sur quatorze hectares environ et sur trente huit parcelles réparties du nord au sud de l'appellation Sitia, à Ziros tout d'abord, mais aussi à Armeni, Papayannadès, Katsidoni, Axladia et Piskokéfalo pour l'essentiel, le tout à des altitudes se situant entre 300 et 750 mètres (source : Le Rouge et le Blanc n°127). Les vignes sont franches de pied et les gobelets sont souvent cinquantenaires, au moins. Ici, selon le vigneron, le phylloxéra n'est pas en mesure de faire son oeuvre destructrice. Les précipitations sont rares et même nulles d'avril à octobre, si bien que les racines de la vigne sont obligées de plonger dans ce sol sec pour trouver trace d'humidité, au point que le puceron ne trouve pas la moindre radicelle en surface pour s'implanter et survivre. Dans ces conditions, on imagine tout l'intérêt que le vigneron peut avoir à rechercher une expression minérale, plus que foncièrement aromatique, d'autant que les sols offrent une variété passionnante. Ici, c'est la plaque africaine qui fait pression sur la plaque européenne et, dans un espace réduit, les roches métamorphiques côtoient les roches sédimentaires, au point qu'altération de grès, calcaire et conglomérats divers composent parfois le sol d'une même parcelle.

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Avec Yannis Economou, la dégustation prend un tour quelque peu singulier. Le vigneron, après vous avoir montré les installations, où il convient de s'incliner en passant les portes et où les cuves de vinification et d'élevage, ainsi que les barriques (non neuves) ne disposent que d'espaces restreints, s'absente quelques instants à intervalles réguliers, puis vous propose quelques échantillons parmi les nectars non encore en bouteilles. Certains d'entre eux, notamment les rouges, sont souvent inscrits dans un long processus que Yannis ne stoppera qu'au moment où il ressentira toute la restitution du terroir, ainsi que la pureté de l'expression. En s'installant sous la tonnelle laissant largement passer le soleil, la vigne qui la compose n'étant guère compacte, le premier verre proposé contient du raki, la grappa maison!... Tradition locale!... Destinée notamment à recaler les papilles, mais qui ne casse pas le palais!... Ensuite, on passe aisément aux blancs secs : le Sitia blanc (vilana et thrapsathiri), droit et intense, puis l'assyrtiko (IGP Crète), long, complexe, aux notes épicées. Puis, vient ensuite son premier "vin de table" de la série, dont l'ampleur le dispute à la pureté...

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Certaines années, un rosé 100% liatiko apparaît. Celui-ci est coloré, charnu, floral mais sapide et minéral. Il ouvre parfaitement la série des rouges. Certains sont également 100% liatiko, d'autres sont du même cépage, mais associé avec une minorité de voudomato (10 à 20%) pour être proposé en AOC Sitia. Le premier rouge dégusté est d'une belle pureté d'expression et d'une rare complexité. On passe d'une étonnante touche florale à de délicats arômes de petits fruits rouges. Une matière tendue, fraîche, sapide, mais particulièrement buvable. On y trouve alors une filiation indiscutable avec certains nebbiolos du Piémont, lorsque Barbaresco ou Barolo sont élevés avec toute la patience voulue. Les vins ont tous une sorte d'énergie! La puisent-ils dans ce décor, les cailloux de cette terre, la blancheur de ces maisons?... Une impression que l'on retrouve dans le Sitia rouge moelleux, exclusivement issu de liatiko, avec ses arômes très subtils, se superposant de façon gourmande et charnelle, évoquant certains Portos Vintage. Et pour finir, découverte de ce qui pourrait être la tendance future du domaine : les "crus", issus de parcelles distinctes, pour aller au plus profond de cette terre de Sitia.

Lorsqu'on évoque avec Yannis Economou la viticulture de cette appellation Sitia et l'éventuelle présence d'autres domaines viticioles, il répond avec humour : "I am Sitia!" Ce qui est largement vrai, puisque s'il y avait naguère quelques vignerons livrant leurs raisins à la cave coopérative régionale, cette dernière a disparu depuis quelques années, la vigne étant largement remplacée désormais par les oliviers et la production d'huile d'olive plus rémunératrice. Il ne reste plus que la production dans un style "moderne" de la "Toplou Winery", associée au Monastère de Toplou, très visité sur la côte nord. Un style tendant à se généraliser en Crète, sauf à quelques exceptions près (Stilianou?), mais le vigneron de Ziros et de Sitia démontre, de façon magistrale, que l'authenticité et la sincérité peuvent conduire à une production hors normes et résolument référente. Cependant, on imagine aisément la difficulté que cela représente pour une personne découvrant ces vins naturels!... Le plaisir est tel qu'ils mettent la barre très haute, pour ce qui est de la perception sensorielle de ces nectars!... Au moment de quitter Ziros et l'une des parcelles de Yannis Economou, je croise un jeune couple de Bordelais, venant en droite ligne de la région de l'Entre-Deux Mers!... Si la curiosité de la nouvelle génération française la pousse à s'inspirer peut-être de tels vins, on peut croire en un certain avenir!...