Retour des Indes, ou du moins de la route maritime des Indes!... A notre époque, les trentenaires ne rechignent guère à enchaîner des vies successives, où l'aventure tient sa place, sans préjugés, parce que s'enfermer dans un lot de conventions et les limites d'un territoire, fut-il familier, nous donne parfois l'impression de perdre notre temps, de voir s'effilocher le fil de notre vie. Antonin Jamois, Parisien d'origine, est de ceux-là. Il est sans doute quelque peu attaché à la symbolique des choses et le choix du nom de son domaine traduit cela. Non que ses deux hectares, à peine plus, de vignes ne produisent que des vins rouges et même si c'est le cas pour l'instant, c'est plutôt sa vie d'avant qui l'a inspiré. En effet, installé à Lugasson, dans l'Entre-Deux-Mers depuis quatre ans, il a passé avant six années à Madagascar, pour y produire des crevettes, après des études d'agronomie, option aquaculture. D'où ce nom de L'Île Rouge, puisque c'est ainsi que l'on appelle l'île continent de l'Océan Indien, à cause du déboisement intense, laissant apparaître désormais, vue d'avion, la latérite de son sol. L'île verte est donc devenue l'île rouge...

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... et L'Île Rouge se trouve bien au coeur de l'Entre-Deux-Mers, quelque part entre Garonne et Dordogne. Une appellation qui compte près de 1500 hectares et pas moins de 250 producteurs. On y cultive, sémillon, sauvignon blanc et gris, ainsi que muscadelle, donc uniquement des vins blancs. Mais, le merlot n'y est pas rare et cela à destination des Bordeaux et Bordeaux Supérieurs. Dans cet espace entre les deux fleuves, on trouve également au nord, le long de la Dordogne, les appellations Graves de Vayres et Ste Foy-Bordeaux, alors que sur la rive droite de la Garonne, se situent les Premières-Côtes-de-Bordeaux, Côtes-de-Bordeaux-St Macaire, Entre-Deux-Mers-Haut Bénauge sur neuf communes, ainsi que Loupiac, Cadillac et Ste Croix du Mont pour les liquoreux.

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Un secteur où tout ne va pas pour le mieux, ayant largement souffert et sans doute encore, d'une forte logique productiviste, puisque pas moins d'une quinzaine de structures de caves coopératives cohabitent ici, ce qui, dit-on, en fait la plus grosse coopérative de France, où l'on vend la tonne de raisins pour +/- 650 euros, gage d'une surproduction recherchée. Pourtant, le paysage n'est pas désagréable, surtout quand le soleil perce les nuages, à cette époque où la vigne se couvre d'or. En venant du sud, on découvre un vallonnement plus marqué par les affluents de la Garonne, la partie nord ressemblant davantage à un grand plateau calcaire, que les affluents de la Dordogne cette fois ont à peine creusé, la ligne de partage des eaux étant tracée d'ouest en est.

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Sources : vinsvignesvignerons.com et Wikipedia

Des considérations qui n'ont pas obnubilé de prime abord le vigneron, celui-ci revenant l'esprit libre de l'hémisphère sud avec l'envie de concrétiser un vieux rêve : faire du vin et qui plus est, le plus naturellement possible. Ce qui ne l'empêche pas de se projeter dans l'avenir avec quelques projets. Après un premier essai de vinification sur le millésime 2014, il dispose d'un peu moins d'un hectare en 2015 et les premiers vins, en vraie grandeur apparaissent. Il s'agit alors de merlot, exclusivement issu désormais des 2,2 ha de vigne plantée en 2001, à 5000 pieds/hectare, sur des sols argilo-calcaire, où parfois la roche affleure.

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Très vite, il détermine des modes de production devant préserver la meilleure qualité possible, notamment en faisant l'acquisition d'une vieille carrière du XIXè siècle pour les élevages et le stockage. Au préalable, il choisit de travailler le plus possible par gravité avec un élévateur, devenu son compagnon de travail privilégié. Ayant adopté une culture biologique (qu'il étend d'ailleurs aux parcelles appartenant à sa belle-famille, voulant de plus, planter une haie qui le protégera du mode conventionnel adopté par ses voisins), il propose un pet'nat' rosé issu de merlot, comme il se doit, qui permet d'entamer les vendanges. Celui-ci passe huit mois sur lattes et est dégorgé à la main.

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Ensuite, en 2016 notamment, trois rouges sont apparus : un premier, Petite Terre, sur le fruit, élevé en cuve uniquement pendant dix mois, un second, Grande Terre, dans le même esprit, mais élevé en barriques pendant dix-huit mois environ et un troisième, Équinoxe, sorte d'ovni issu de six mois (entre les deux équinoxes) de macération en cuve ouillée, puis élevé en barriques. Et pour ces trois cuvées, aucun sulfite ajouté.

Mais, c'est pour la vigne que la réflexion en cours est la plus intense. Au-delà de la restructuration des plants eux-mêmes, des tentatives d'enherbement et d'apport de légumineuses se succèdent. A ce jour, l'expérimentation est toujours d'actualité... lorsque les aléas climatiques ne viennent pas casser la dynamique : cette année deux épisodes de grêle les 29 mai et 4 juillet ont déclenché ensuite un mildiou ravageur, ce qui ne fait que prolonger les effets de la gelée de 2017. Une trêve dans cette météo pour le moins compliquée serait la bienvenue...

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Mais, ce qui tient particulièrement à coeur au vigneron, ce sont les surgreffages débutés en 2017 et poursuivis en 2018. En effet, la biodiversité est un peu inscrite dans les gênes d'Antonin et pour apporter de la variété, il s'est tourné vers les cépages anciens. Ainsi, en 2017, il a surgreffé mille pieds de castets et poursuivi sur cette voie en 2018. Si d'autres cépages rouges pourraient apparaître à l'avenir, il ne cache pas que certains blancs l'interressent, comme le camaralet de Lasseube, une variété qualitative connue du côté de Jurançon. Il se retrouve donc à l'initiative de cette expérimentation, puisqu'ils sont peu nombreux, à ce jour, à prendre ce chemin, marchant quelque peu sur les traces de Loïc Pasquet, même si la culture en franc de pieds est impossible sur la plupart des parcelles de l'Entre-Deux-Mers, sauf à découvrir l'indispensable sol largement sableux.

Antonin Jamois en est donc au tout début d'une nouvelle aventure, mais il est fort de cette capacité à prendre des initiatives novatrices, écartant tout préjugé et peu enclin à se laisser enfermer dans les carcans de la viticulture actuelle, qui plus est, au coeur d'une région qui souffre et qui pourtant a beaucoup de mal à se remettre en question. La route est longue, mais les amateurs de vins naturels et d'une certaine forme de bon sens peuvent lui faire confiance, pour découvrir avec lui, verre en main, des espaces nouveaux, aux dimensions de notre monde multiple et varié.