Automne 2018. Après les informations qui ont circulé depuis le printemps, dans la plupart des vignobles français et des visites en Anjou et dans le Muscadet, il était intéressant de se rendre dans le Bordelais, région qui n'a pas été épargnée par les aléas climatiques. Là encore, ce combat contre les pluies diluviennes ou la grêle, puis contre un mildiou particulièrement actif, amène les plus combatifs, ou les plus chanceux, vers un millésime très réussi. A la mi-juillet, ce n'était pourtant pas écrit!...

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~ Cyril Dubrey, Château Mirebeau, Pessac-Léognan ~

Cyril et Florence Dubrey, même s'ils gardent le sourire, ont du mal, certains jours, à profiter de la plage!... Leurs quatre hectares entourés de lotissements au coeur de Martillac, sont partagés entre l'ancienne mangrove et le rivage provoqué voilà 19 millions d'années, par le Mouvement burdigalien, où les coquillages fossiles ne sont pas rares. Après une bonne année en 2016 et notamment un très beau rouge qui marchait sur les traces de l'exceptionnel 2012, il n'est qu'à contempler le chai à barriques, pour constater à quel point le gel de 2017 n'a laissé là que la portion congrue du millésime. Les lots dégustés sont composés d'un tiers de merlot, d'un tiers de cabernet sauvignon et d'un dernier tiers mêlant carmenère et petit verdot. Un beau potentiel pour l'ensemble qui s'ouvre déjà délicatement, à la dominante caractérisant une année "froide", avec des jus aux alentours de 13,5°.

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Pour 2018, rien ne va plus au domaine!... "Pour tout dire, c'est pire que 2013!..." En effet, Cyril Dubrey mise sur une barrique de blanc et peut-être deux pour le rouge au final. Le blanc sera un 100% sauvignon, qui exprime déjà une jolie tendance, sur de délicats arômes. Selon le vigneron de Mirebeau, les rouges seront capiteux à Bordeaux, se situant entre 15,2° et 15,5°! Quelque part entre 2003 et 2009. Après les rendements réduits en 2016 et 2017 (15 hl/ha environ), le résultat de l'année semble apporter là de l'inquiétude et renouvelle le questionnement de celui qui a adopté la biodynamie en 2005. "Parfois, j'ai envie d'exprimer quelques doutes quant au bio à Bordeaux!... Si on a la mousson chaque année au printemps..."

De plus, il faut bien dire que l'on entend parler, çà et là, de réussites exceptionnelles du côté des rendements... Ce qui gène quelque peu Cyril, lorsqu'on met en parallèle la virulence du mildiou. Plutôt que de s'étendre sur toute forme de suspicion, le voilà lancé dans un autre axe de réflexion : doit-il s'orienter vers des vignes espacées et des densités plus faible? Peut-on adopter une conduite en pergola, afin de lutter contre l'humidité de mai et juin? Pour lui, le problème, c'est la durée d'humectation de la feuille face à la maladie. Faut-il revenir au système ancestral des joualles? On le voit, Cyril Dubrey n'est pas désemparé face aux évènements, mais il sent qu'il doit évaluer une foule de détails et leur globalité, en essayant de savoir ce qui gêne. Aujourd'hui, on ne peut qu'espérer, pour le Château Mirebeau, une sortie par le haut de cette période difficile. Au passage, n'hésitez pas à passer au domaine, notamment lors des Portes Ouvertes du début décembre, comme chaque année.

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~ Jean-François Chaigneau, Château Massereau, à Barsac ~

La famille Chaigneau, d'origine vendéenne, s'est installée à La Pachère en 2000. Là, le Château Massereau, ancien relais de chasse des Ducs d'Epernon, veille sur les vignes depuis le XVIè siècle, ainsi que sur le cours du Ciron qui coule au bout des rangs, avec ses frondaisons vertes, en attendant les brumes matinales de l'automne, si favorables à la production de Sauternes. Avec son frère Philippe (grand voyageur en charge de la promotion du domaine) et le soutien de ses parents, Jean-François Chaigneau est un vigneron passionné, qui parle volontiers de tous les avatars qui se présentent à lui, au fil de l'année viticole, mais qui garde le sourire en toute circonstance. En fait, il compose avec la nature et la respecte d'autant plus. Le domaine n'est pas labellisé bio, mais HVE (Haute Valeur Environnementale). Depuis quinze ans, le cuivre est très peu utilisé, au bénéfice du zinc, des huiles essentielles citron et orange, contribuant à sécher le mildiou et à tous les stimulateurs des défenses naturelles de la vigne.

En cette veille, ou presque, de 11 Novembre, il a signé l'armistice avec le mildiou et la pluie, auxquels il a fallu livrer bataille, alors même qu'il était difficile d'entrer dans les parcelles. Mais, après le gel de 2016 qui avait touché les jeunes vignes et surtout celui de 2017, qui aurait pu provoquer une année blanche, si les soixante ares (dont vingt de petit verdot) acquis récemment sur Illats, en Graves, n'avaient permis de sauver ce qui pouvait l'être. Au total, quinze hectolitres de rouges et trente cinq de clairet issu de tout le reste des parcelles. Un vrai clairet dans la plus pure tradition, qui ne manque pas de supporters!...

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Avec 2018, pour la première fois, les vendanges des rouges étaient terminées (7/8 octobre) avant même la première trie de Sauternes (11/12 octobre), pour un final début novembre. Sur les 1,10 ha de Sauternes, on ramasse ici les raisins au stade confit-rôti, soit cette année, vers 13,5°, 180 gr de sucres résiduels après vinifications et 19 à 24° potentiels selon les tries. A noter que la production d'un second Sauternes, La Pachère, avec des équilibres à 13° et 100 à 120 gr de SR, rencontre un vif succès, notamment dans la restauration.

On a beau être au coeur de ce qu'il convient d'appeler le Barsac-Sauternes, il n'y a aucun blanc sec produit ici. La propriété qui compte actuellement 8,70 ha en production (replantation à venir pour atteindre +/- 10 ha) n'est pas en mesure de s'y consacrer, selon le vigneron, avant quelques années, avec le niveau d'exigence voulu et les installations adequat. En revanche, la part belle est donnée aux rouges, avec pas moins de six cuvées, en plus du clairet.

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La première cuvée en Bordeaux Supérieur - Tradition 2016 - se compose de 60% de merlot, 30 à 35% de cabernet et 5 à 10% de petit verdot. C'est une agréable entrée en matière, qui ouvre la porte à la seconde - Cuvée X 2015 - avec un assemblage proche, si ce n'est un petit peu plus de petit verdot, mais surtout absolument sans soufre, gâche d'un certain succès auprès des amateurs (et notamment aux États-Unis!). Autre cuvée à succès - la Cuvée K 2007 - actuellement proposée, qui démontre la tenue d'un Bordeaux Supérieur bien élevé. 40/45% de merlot, 40/45% de cabernet et le reste en petit verdot là aussi. Le tout passe quatorze à seize mois en barriques et séduit par sa disponibilité immédiate. Le 2008 sera bientôt proposé à la vente, vu le succès aux USA!... A suivre, le Château Massereau 2011, en Graves. 50/55% de cabernet, 30/35% de merlot et 10/15% de petit verdot. Élevage idem que le précédent. Une très jolie bouteille, qui se révèle à l'aération, avec une belle tenue dans le temps.

Mais, le point d'orgue de la dégustation se situe avec les deux cuvées haut de gamme - Socrate et Eliott - en cours d'élevage. Celui-ci est toujours de vingt-quatre à vingt-six mois, dans des barriques de 225 litres venant des plus grandes tonnelleries : Boutes, Darnajou, Demptos, Stockinger et Atelier Centre France. Pour les deux cuvées, fermentation, malo et élevage se déroulent en barriques. Des vins tout en finesse et en tension. Socrate 2016 se compose de 30% de merlot, 30% de cabernet sauvignon, 20% de cabernet franc et 20% de petit verdot, mais le plus souvent, les quatre cépages sont présents à parts égales. Pour Eliott 2016, il s'agit comme chaque année d'une cuvée 100% petit verdot. Deux vins tout en dentelle!... Que l'on peut éventuellement se procurer en primeur, afin d'alléger la facture, si toutefois, la clientèle étrangère (près de 50% des ventes) n'a pas tout absorbé!... Pas de fausse note pour ce domaine et le Sauternes 2016, toujours en cuve, souligne la qualité de l'ensemble!... A ne pas perdre de vue!...

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~ Vincent Quirac, Clos 19 Bis, à Pujols sur Ciron ~

Vincent Quirac fait du vin depuis quelques années, mais tant de choses meublent son imaginaire et sa sensibilité!... On a parfois le sentiment qu'il pourrait être ébéniste ou ferronnier d'art. En 2001, sa vie d'aventurier, qui se nourrissait au vent du désert et aux nuits passées sous les étoiles, a changé de cap, la faute aux évènements qui modifient parfois la face du monde et sa course. A cette époque, il n'y a qu'une quinzaine d'années finalement, Patrice Lescarret, son ami vigneron de Gaillac, lui met le pied à l'étrier. Très vite, il se lance, dégote quelques vignes par petite annonce et vinifie notamment des Sauternes, lui qui n'aime pas le sucre ou, du moins, qui apprécie l'acidité dans les vins sucrés. Bien sûr, le résultat interpelle vite les amateurs. Faut-il y voir l'oeuvre d'un visionnaire?... Il faut bien dire que de nos jours, ces liquoreux ne dépassant pas 120/125 gr de sucres résiduels connaissent un franc succès. En 2018, la seconde cuve, issue notamment d'une deuxième trie contenant 30% de raisins secs, ne devrait pas dépasser 95 à 100 gr de SR.

Installé dans l'ancienne salle de bal du village de Pujols sur Ciron, près de la mairie et de l'école, il se réjouit de ce millésime généreux, après le gel de 2017 et la grêle en 2016. "La plus belle année depuis mes débuts!" Avec ses deux hectares (0,6 de Sauternes, plus 0,4 récupérés en 2014, ainsi qu'un hectare de rouges en Graves), il totalise cette année 32 hl de rouges, 10 hl de Sauternes, plus 2 hl de blanc sec (85/90% sémillon et 10/15% sauvignon gris), dont c'est le deuxième essai après 2017. Du côté des rouges, quatre cuves tastées alors que les fermentations malolactiques ne sont pas faites, mais néanmoins, quelques perspectives intéressantes. Pour Vincent, la difficulté de l'année résidait dans le fait que pas la moindre goutte de pluie n'est tombée entre la fin août et les vendanges, ce qui a amplifié le casse-tête pour choisir le bon moment de la cueillette. Quelque chose qu'il met volontiers sur le compte de son manque d'expérience, mais s'il avoue que les vinifications des rouges, c'est "un peu du pif", les jus goûtés là montrent que le feeling fonctionne!...

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Le premier rouge est issu des vignes de merlot de dix ans. Il le destine à la cuvée diffusée en vin de France. 13° et une tonicité de bon aloi. Le second, ce sont les vieux merlots. A ce stade, plus de 13° et zéro souffre! Celui-ci fera la base du Graves. Du côté des vinifications et malgré des moyens techniques limités, il essaie de maintenir la température vers 20/22°, avec une extraction douce, un minimum de remontages au seau et juste un léger pigeage au début. Le troisième rouge, c'est du cabernet sauvignon avant malo également. 12/13° et une bonne structure associée à une expression aromatique très agréable. Enfin, la quatrième cuve (3 hl) contient 70% de cabernet sauvignon et 30% de cabernet franc, avec très peu de souffre et un peu plus d'extraction. Les assemblages se feront courant mars. Il devront permettre la production de vingt hectolitres de Graves, ce qui est dans la moyenne habituelle. Pour finir, là encore, les deux cuves de Sauternes présentent un très beau visage à ce stade, même si on est encore loin du final.

Le vigneron de Pujols sur Ciron trace donc sa route, tout en estimant sans doute, que la grande notoriété recherchée par certains n'est pas sa priorité, parce que finalement, les pas qu'on laisse dans le sable du désert, disparaissent lors de la première tempête. Ses vins de Bordeaux au naturel font certainement grincer quelques dents dans l'appellation des Graves notamment, ce qui lui a valu des "avertissements" en 2015 et 2016, le plaçant sous surveillance du syndicat local. Mais, après tout, la vie mérite d'être vécue pour tout ce qu'elle offre : une petite navigation dans le Bassin d'Arcachon, avec quelques amis, l'observation d'un vol d'oiseaux filant vers le sud au coucher du soleil ou le bruissement des arbres, l'automne venu, lorsqu'il fait encore si doux, pour nous permettre d'ouvrir une bouteille de Sauternes sur la terrasse...

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~ Pascal Lucin, Clos Louie, à St Genès de Castillon ~

Nous sommes aux portes de la Gascogne, que diable!... Comme les célèbres Mousquetaires, les trois vignerons de ce nuancier de Graves sont finalement quatre. En effet, le Duché de Gascogne, entre le IXè et le XIè siècle s'étendait vers le nord au-delà de Libourne. Pascal Lucin et son célèbre Clos Louie, en Côtes-de-Castillon, trouvent donc leur place ici, pour évoquer le millésime 2018 sur la rive droite. Là aussi, la bataille de Castillon contre les effets des pluies diluviennes et le mildiou fut âpre, mais indispensable pour ceux qui voulaient sauver la récolte.

Pour commencer, verre en main, nous dégustons deux cuves de la production de l'année. La première est composée de baies entières de merlot et de malbec, avec par dessus, des grappes entières de cabernet franc vieilles vignes du secteur de St Philippe d'Aiguilhe, où se situe, à proprement parlé le Clos Louie. Ce lot est à 14° et 3,40 de pH, "juste parfait" selon le vigneron. Il traduit parfaitement ce vers quoi le domaine tend désormais : pas plus de quatre pigeages, des cuvaisons de trois semaines, au lieu de prolonger quatre à six semaines avant, puis écoulage quand tout est harmonieux. Cette évolution vient d'une réflexion quant à l'extraction et après diverses conversations çà et là. "Une fois que tout est calé, c'est le bois qui doit prendre le relais et faire émerger les choses, c'est inutile d'aller chercher plus loin..." Pour Pascal Lucin encore, "il faut penser le vin comme quelque chose de raffiné, de distingué, qui accompagne la table, la cuisine, mais pas comme un produit issu d'un process - quel mot affreux souvent utilisé à Bordeaux!... - comme dans l'industrie."

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Photos : Clos Louie

La seconde cuve contient le cabernet franc et tout le reste issu des vignes de St Genès, moitié baies entière et moitié grappes entières, mais le tout poussé à maturité. L'ensemble se situe à 15° et 3,50 de pH. Là aussi, le vin traduit tous les changements intervenus depuis 2016, avec la nécessité d'opter pour une approche plus douce, le travail du raisin devant changer. Les fermentations sont en cours, mais que voilà des jolis jus, pour lesquels violette et fruits noirs nous interpellent!... A suivre, après les entonnages en fûts italiens de 600 litres de chez Mastro Bottaio, le célèbre tonnelier du Frioul, adoptés désormais, après les premiers essais dès 2008.

Mais, si nous nous orientons là vers un millésime exceptionnel, il le fut à plus d'un titre, notamment pour la violence du phénomène mildiou. A St Genès, au cours de la journée du 4 juillet, il est tombé 110 mm de pluie!... Mais, ce n'était pas tout, puisque les 7 et 8 juillet, il est tombé 50 mm à chaque fois, ce qui doit être une sorte de record pour cinq jours de précipitations... au coeur de l'été!... Après cela, bien sûr, impossible de rentrer dans les parcelles avec un tracteur, qui plus est un enjambeur, sans prendre des risques insensés. Là, il fallait disposer d'un atomiseur à dos en état et se résoudre à passer dans les vignes deux fois dans la semaine. Pas de dimanche pour les braves!... Vu l'état du terrain, il fallait sept heures à Pascal Lucin pour traiter cinquante ares!... Et encore, une partie du haut des parcelles étaient inaccessibles. C'était pour le moins physique, mais c'est à ce prix là que l'on sauve la récolte.

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Pour expliquer l'ampleur du phénomène, le vigneron évoque les informations obtenues auprès de la Chambre d'Agriculture de la Gironde : en fait, depuis que celle-ci collecte les informations chaque année, soit plus d'un siècle, jamais n'avait été constatés autant de repiquages successifs du mildiou. Le précédent record datait de 2008, avec 28 repiquages, mais cette année, ce n'est pas moins de 40 attaques qui se sont succédées!... Elles étaient telles que, chez les conventionnels, les produits systémiques ne couvraient pas, seuls les produits de contact (cuivre) le permettaient, d'où le desarroi de certains.

Conclusion de cette journée, la dégustation d'un Clos Louie 2011, qui montre bien le caractère du cru (tendance ferrugineuse issue des sols argilo-calcaire, sucrosité...), témoin d'un autre style, dans un mode plus austère, avec lequel la patience s'impose ou s'imposait. Non que le potentiel de garde des vins actuels soit remis en cause, loin s'en faut, mais ce flacon démontre à quel point il a besoin de quelques heures pour s'exprimer pleinement et donner sa pleine mesure. On y retrouve cependant la dimension artisanale, presque artistique des vins du domaine et l'on se prend à rêver de la production d'un blanc sec, vins plutôt rares dans la région, alors même qu'ils étaient très présents jusque dans les années 70, avec beaucoup de sauvignon gris, lorsqu'ils furent arrachés et remplacés par des cépages rouges. Mais, affaire à suivre! Gageons cependant que s'il découvrait un hectare de blanc dans la région, il n'est pas impossible de Pascal Lucin se laisse tenter, pour notre plus grand plaisir!...