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La Pipette aux quatre vins
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La Pipette aux quatre vins
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20 novembre 2018

Daniel Alibrand, Domaine de l'Alliance, à Fargues

Jusque sur les étiquettes, Sauternes brille le plus souvent de tout son or. Pourtant, Daniel Alibrand en parle sans détour : "Aujourd'hui, Bordeaux, c'est compliqué! Et lorsque vous dites que vous venez de Sauternes, tout le monde se sauve!..." Lorsqu'il s'est installé en 2005, on comptait encore 215 vignerons dans l'appellation. Ils étaient 153 en 2012, millésime catastrophique à cause d'une pluie intense au moment des vendanges. Pourtant trois producteurs seulement n'en proposèrent pas cette année-là... Le plus grand nombre avait donc opté pour les nouvelles technologies et/ou des corrections classiques... La plupart des vins ne laissèrent pourtant pas un souvenir impérissable chez les consommateurs, condamnant au passage 2013 et surtout 2014, "le plus beau millésime depuis quarante ans!". Six ans plus tard, on ne compte plus que 132 vignerons et désormais, le marché du foncier est ouvert, tant il y a de propriétés à vendre, sur lesquelles de grands groupes financiers se penchent avec gourmandise. Et même s'il se murmure qu'une bonne partie des Grands Crus Classés aimerait bien trouver acheteur. Pire, il semble qu'environ 80% des volumes produits soient vendus en vrac et que la cave coopérative des vignerons de Tutiac apparaisse désormais dans le paysage, pour régenter un territoire où aucune structure coopérative n'a jamais vu le jour. Au-delà de ces aspects économiques et mercantiles, il n'est qu'à circuler un peu dans le vignoble, pour se rendre compte que nombre de parcelles sont en très mauvais état et que certains ne contribuent guère à la bonne image de l'appellation, d'aucuns la qualifiant pourtant encore de prestigieuse.

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J'avais noté son nom sur un petit carnet, une suggestion sans doute de quelqu'un avec qui je croisais le verre. Le vigneron de Langon habite une petite maison à la façade enduite et rustique, au bord d'une route plutôt passagère, aux confins d'une zone artisanale et commerciale de la ville. Rien à voir avec les façades de pierres blondes des crus classés de la région!... Arrivé en début d'après-midi, je ne repartirais qu'à la nuit tombée. C'est rarement le cas, il faut bien le dire, du côté de ces grands domaines, où l'accueil se limite à une visite guidée ne s'écartant pas de la ligne bleue virtuelle, mais presque visible (comme sur les marathons), le plus souvent managée par un fleuron juste diplômé d'une école de commerce de préférence anglo-saxone...

Précisons-le si nécessaire, Daniel Alibrand et un de ces rares "marginaux" dans ce secteur du vignoble bordelais. Et comme il ne cache guère son ressenti vis à vis des décisions et des orientations de certains de ses collègues, les rencontres professionnelles font parfois des étincelles. Ceci dit, la vérité est dans le verre et ceux qui ont goûté les vins de l'Alliance savent à quoi s'en tenir. Ici, point d'osmoseur (on parle là des "techniques soustractives d'enrichissement des mouts") ni de chaptalisation. A Sauternes, refuser ces techniques, c'est faire de lourds sacrifices. Au Domaine de l'Alliance, depuis huit ans, les productions en attestent : 2011, 5,5 hl - 2012 : 0 - 2013 : 3 hl - 2014 : 3,5 hl - 2015 : 10 hl - 2016 : 12 hl - 2017 et 2018 : 0!... Depuis 2005, année de son installation, Daniel Alibrand rappelle au passage que seuls trois millésimes ont dépassé 10 hl/ha!... Lorsque Alexandre de Lur Saluces disait naguère, lorsqu'il était encore à la tête d'Yquem, que le rendement moyen pour une décennie se situait entre sept et neuf hectolitres par hectares, nombre de ses congénères se gaussaient. Pourtant... "Quand tu veux bosser correctement, tu es sur ces bases là!"

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Dans une autre vie, Daniel Alibrand, originaire de Touraine, était marin-pêcheur du côté des Sables d'Olonne et de Saint Gilles-Croix-de-Vie et donc souvent en mer, sur une autre planète. Un accident le contraint un jour à rester à terre. Sa belle-famille étant propriétaire de vignes du côté de Fargues, il décide avec son épouse de relever le défi. Aujourd'hui, les voilà à la tête de 6,5 ha, dont ils s'occupent seuls, sur pas moins de dix-neuf parcelles, sur lesquelles 50% du vignoble comptent plus de soixante-dix ans. Du Sauternes haute couture, puisque chaque spot compte rarement plus de cinquante ou soixante ares, avec une diversité de sols plutôt importante, puisqu'on passe aisément d'alluvions sur un support de graves argileuses très dures et des calcaires décomposés, aux alios, puis aux graves avec argiles ferriques, aux crasses de fer, mais pas sur des sols profonds et là encore, des calcaires décomposés en dessous. Notons également que, depuis quatre à cinq ans, les nouvelles plantations sont pratiquées sur des porte-greffes plantés au préalable. Depuis quelques années, c'est la biodynamie qui contribue à mettre en évidence les qualités de ces sols et à soutenir la plante (avec l'utilisation de tisanes diverses), malgré le problème du rayonnement actuel et des souches résistantes de mildiou et d'oïdium.

Un petit passage dans certaines parcelles montre à quel point les calamités climatiques deviennent problématiques. "On a fait le bilan l'autre jour, depuis 2005, il n'y a eu que cinq millésimes où il ne s'est rien passé!... La clientèle voit les prix monter et s'étonne, pourtant, il nous faut bien lisser pour supporter ces épisodes!" Ce secteur de Fargues n'était pourtant pas connu pour être gélif et connaître des chutes de grêle fréquentes. Il y avait bien eu 2008, avec sa gelée à -0,7° après une pluie tenace au cours de la nuit précédente, puis 2014, avec des orages de grêle limités et très localisés. Depuis, 2017, avec ses deux ou trois matinées à -4° voire -6° selon les endroits, a marqué les esprits. Pire, l'orage du 15 juillet 2018, à l'heure de la finale de la Coupe du Monde, a démontré ce que la nature pouvait avoir d'extrême : des billes de glaces sont alors tombées pendant vingt minutes!... La nuée, venue du secteur Giraud-Filhot est allée jusqu'à Langon, pour aller mourir ensuite à St Pardon de Conques! Un ravage!... Vingt-quatre heures plus tard, il restait soixante-dix centimètres de grêlons dans les fossés, malgré les 30° ambiants!... Résultats : nombre de pieds détruits, jusqu'à quatre-vingt impacts sur les rameaux et la nécessité de deux traitements au miel à trois jours d'intervalle, pour sauver ce qui pouvait l'être... Personne ne sort indemne de telles journées. Curieusement, la vigne montre sa capacité à réagir.  Une parcelle grêlée à 100% l'été dernier, qui a, de plus, gelé trois fois au printemps 2017, a pourtant développé une abondante végétation. Daniel Alibrand s'interroge face à ce constat : il est intimement persuadé que le végétal a une sorte de mémoire de la météo, pour s'adapter aux conditions de chaque année.

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Bien sûr, il ne s'agit pas de dresser un constat de tous ces problèmes pour s'en sortir. Depuis 2013, Daniel Alibrand se devait de proposer quelques blancs secs, s'il ne voulait pas disparaître, à défaut de rouges, pour lesquels il dit lui-même ne pas avoir la même sensibilité. Il démarre alors une petite activité de négoce et sillonne l'Entre-Deux-Mers. Là, il ne tarde pas à trouver de très beaux raisins issus de non moins beaux terroirs et cèle des partenariats en confiance, rémunérant les vignerons à la juste mesure, en connaissance de cause. Désormais, les secs représentent 40 à 50% de la production d'une année normale.

D'une façon générale, les raisins sont vendangés par parcelle, lot par lot, du fait des différences de maturité selon les terroirs, sémillon d'abord, puis sauvignon bien mûr ensuite. Pour les secs, débourbage après pressurage. Le lendemain, 80% des meilleures bourbes sont réintégrées et tout repart par lot au froid, dans des petits garde-vins. Quand tout est terminé, l'ensemble est assemblé en masse pour le début des fermentations. Vient ensuite l'entonnage, deux ou trois bâtonnages en début d'élevage pour enlever l'excès de CO2 et éviter ainsi les surpressions dans les barriques. Après, plus la moindre intervention, aucun bâtonnage, ce qui n'est pas tout à fait en phase avec la méthodologie régionale, loin s'en faut!... Pour les liquoreux, deux types d'élevage, court et long. Il faut entendre court, du fait d'une mise en bouteilles dès le mois d'avril suivant la vendange, ce qui fait d'Esquisse 2016, 100% sémillon et 130 gr de SR, le "vin interdit"!... Interdit, mais gage d'un grand succès auprès de ses clients restaurateurs!...

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Verre en main, les secs donnent immédiatement une grande impression. Ils sont tout en finesse, ciselés et droits. En premier lieu Définition 2017 (75% sémillon et 25% sauvignon) donne le la. Puis vient Définition 2016 (50/50), avec toutes les caractéristiques d'un grand millésime, plein et expressif. La série est complétée par une sorte d'ovni, Déclinaison 2017, 100% sémillon, au premier abord pour le moins déroutant. "Dès le premier nez, le cerveau dit sucre, la bouche répond sec!..." Le cépage, ne dépassant guère 12,5° dans les meilleures années, exprime ici tout son potentiel aromatique et sort le vin d'une supposée typicité. De très beaux amers poussent la fin de bouche et suggèrent des accords met-vin multiples et variés. Remarquable!...

Du côté des liquoreux, le Sauternes 2016 (85% sémillon, 10% des deux sauvignons, blanc et gris et 5% de muscadelle), 145 gr de SR, montre, comme le sec de l'année, un grand équilibre et une expression très fine, distinguée. Le Sauternes 2013 est dans un autre registre, malgré un assemblage très proche du précédent (85% sémillon, 10% de sauvignon blanc, pas de sauvignon gris cette allée-là et 5% de muscadelle), 140 gr de SR. Ici, on note un caractère résolument épicé, qu'il avait dès le départ et une complexité qui le destine à la table. Du pur plaisir, "avec un potentiel de quinze ans au moins!" malgré la réputation du millésime. A suivre, le Sauternes 2014, issu d'un millésime à la météo équilibrée, sans excès de température. "Les plus grosses acidités depuis 1966 à Sauternes! Un millésime de légende à Yquem!..." Pourtant, c'est l'année de la mouche Suzukii, "déjà présente dans le secteur en 2011, mais dont les effets furent ignorés parce que le Médoc n'était pas touché!" avec ses conséquences sur le volume produit par ceux qui travaillent bien. D'où cette réputation d'une petite année, parce qu'il faut bien admettre que pour beaucoup, petits volumes impliquent petit millésime!...

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Comme on peut le voir, une conversation et une dégustation en compagnie de Daniel Alibrand nous ouvrent d'autres horizons que ceux, bien policés, des responsables locaux et des supposés tenants d'une tradition séculaire. "Sauternes repose sur un mensonge collectif depuis des années!" Pour une large majorité du vignoble de Barsac, Fargues, Sauternes, la logique productiviste l'a emporté. Les plus grands domaines ont fait le choix d'être présents dans la grande distribution, alors même que la production de ces grands vins liquoreux, symbole d'un haut artisanat et d'une passion jamais démentie pendant des décennies, ne devrait viser que le marché traditionnel, cavistes, restaurateurs, le seul qui leur permettrait d'expliquer les fluctuations de la production, dues aux caractères même de ces vins, en plus des problèmes rencontrés désormais du fait de la météo. Pourtant, on arrache les vieux ceps à tour de bras et les GCC ne jouent plus tous le jeu de la qualité à la vigne. 2018 pourrait en faire la démonstration, au terme d'une année sèche, l'absence de botrytis et des pH bien trop élevés. Mais, là encore, il y aura des volumes grâce à la technologie et aux corrections consenties. Les querelles intestines dans les syndicats de la région court-circuitent le dialogue et laissent les plus passionnés se confronter avec leurs difficultés. Symbole de notre époque?... En attendant, vous pouvez passer au Domaine de l'Alliance, dont le nom et le logo - la salamandre - n'obéissent pas à de quelconques données historiques, illustrant les supports de com' de certains domaines, mais à des raisons très concrètes : l'alliance de l'homme et de la nature d'une part et la présence régulière de l'animal, en mars et avril, dans toutes les parcelles proches des bois, comme les marqueurs de tout ce qu'on doit préserver et apprécier, en se servant un verre de Sauternes vivant et authentique. Dont acte!...

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Commentaires
S
Merci pour ce gros dossier sur Daniel ALibrand du domaine de l'Alliance...
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