Ciel bas et bruine collante sont de la partie ce jour. Pendant que les navigateurs du Vendée Globe s'approchent de l'Equateur, on se prend à rêver de températures estivales, d'un paysage vert... Mon GPS zélé, cherchant le plus court chemin, m'a suggéré de sortir de la route principale, pour emprunter des chemins de traverse (que je ne rechigne pas à découvrir le plus souvent!) qui, en janvier, ne sont parcourus que par les tracteurs de la contrée, ou part d'autres, afin de tenter d'échapper à la maréchaussée locale. Ce qu'on a coutume de surnommer les "chemins à quatre grammes", voire anti couvre-feu!... Ce crachin, cette boue sous mes roues motrices mais toutefois incertaines, quelques petites embardées et... mon cerveau qui vagabonde... Je longe les haies ayant survécu au remembrement, je coupe les chemins creux du bocage, vais-je devoir faire face à une horde de Chouans en patrouille, vétus de leurs capes, leurs grands chapeaux et armés de leurs faux, dont la lame affûtée lâche des éclats au moindre rai de lumière?... Allons! Moins de deux kilomètres à parcourir!... J'ai rendez-vous avec Frédéric Fagot, au lieu-dit Le Treuil. L'étymologie nous précise qu'il ne faut pas voir là l'utilisation d'un appareil du fait des fortes pentes, ici le vignoble s'étend sur un doux vallonnement, mais plutôt parce qu'il s'agit là d'un mot que l'on doit prononcer treil et qui se trouve être le nom vendéen de pressoir. On dit aussi que, jadis, c'était le lieu où, à l'origine, les tenanciers apportaient leurs redevances en complant pour y faire le vin du seigneur, selon Benjamin Fillon, célèbre érudit poitevin du XIXè siècle.

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Un grand hangar volumineux sans marque ni enseigne. Pratique sans doute, même s'il a nécessité quelques aménagements et que d'autres se profilent. La cuverie en fibre atteste de volumes importants. Bientôt, elle sera remplacée par de l'inox et des contenants en provenance du Muscadet. En même temps que la stratégie de production, qui vient d'évoluer de façon radicale avec le millésime 2020. Frédéric Fagot est champenois. A Rilly la Montagne, au sud de Reims et non loin de Mailly-Champagne, il dispose d'un vignoble qu'il doit convertir au bio prochainement, le Champagne Fagot-Dapremont. Voilà quelques années, il a récupéré quatre hectares de vignes du grand-père, au coeur du secteur de Mareuil, dans les Fiefs Vendéens. Mais, depuis sa plus tendre enfance, la Vendée est une terre de vacances estivales et familiales. Petit à petit, il a pu découvrir le microcosme et les particularités de la viticulture vendéenne, en vigneron averti et professionnel du vin. En Champagne, il est aussi à la tête, depuis plusieurs décénies, d'une entreprise de mise en bouteilles.

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Photo : Ouest-France

Il se rend compte très vite que la Vendée possède quelques "grands faiseurs", négociants solides et bien implantés et juste quelques vignerons, défenseurs une certaine idée de la viticulture locale et d'une forme ancienne de mode de vie. "Je ne sais même pas si nous sommes une quinzaine aujourd'hui!..." Néanmoins, par souci de cohérence économique notamment, il cherche à s'agrandir au-delà des quatre hectares récupérés. Ainsi, il reprend un petit vignoble, suite à l'arrêt d'un couple de vignerons voisins. En même temps, il demande et obtient des droits de plantation, par le biais des nouvelles directives européennes. A ce jour, il est à la tête d'une quinzaine d'hectares situés sur trois communes voisines : Rosnay, Château Guibert et Le Tablier. Depuis son installation, le produit de ses vignes était destiné au négoce Mourat, bien connu à Mareuil sur Lay. Vigneron en conventionnel depuis bien longtemps, il admet de passer au bio, à la demande insistante du négociant. Les premières années de conversion sont difficiles et la rentabilité de l'ensemble ne peut satisfaire Frédéric Fagot dans ces conditions.

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En 2020, après mûre réflexion et malgré le contexte sanitaire, il décide de produire ses propres vins, non sans faire preuve d'oiginalité. Fort d'une bonne clientèle dans l'est de la France avec son Champagne, il décide de proposer une gamme innovante pour la région, sans chercher, à priori, à gagner des parts de marché au niveau local. Il a pu constater que la demande et les niveaux de prix pratiqués ici n'étaient guère rémunérateurs. Et ce, même si, fort d'une sorte d'idéal, il veut ouvrir sa gamme avec des prix raisonnables et accessibles à la majeure partie de la population, comme il le pratique avec sa production champenoise.

Après quelques recherches, il opte pour l'achat d'amphores en terre cuite (dolias) auprès d'un importateur bordelais (Vin et Terre). S'il dispose actuellement d'une petite demi-douzaine de celles-ci, il ne cache pas que le parc va être très largement augmenté, pour arriver très vite à une bonne trentaine d'exemplaires. D'autre part, disposant aussi d'une bonne proportion de sauvignon, il décide, sans exclusive, de mettre l'accent sur ce cépage.

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Le conservatoire de la négrette vendéenne, non loin de la cave

A ce jour, il propose donc un sauvignon de cuve méritant déjà toute l'attention des amateurs, avec une jolie expression sur les agrumes, que l'on ne peut qualifier strictement de variétale. Celui-ci, pour information, sera présenté, avec ses qualités du moment, au Concours Mondial du Sauvignon, les 12 et 13 mars prochain, à Torres Vedras, au Portugal. Il sera disponible prochainement, puisqu'une mise est prévue avant longtemps, en même temps que le Rosé 2020, un aimable assemblage de pinot noir, gamay et cabernet dans une version très claire et très actuelle, comme on a pu en voir quelques-uns, l'été dernier, sur les terrasses ensoleillées du sud de la France, entre autres. "Je n'ai pas pu m'en empêcher, je fais des vins pour les filles!" ajoute le vigneron dans un éclat de rire.

Bien sûr, la dégustation des deux vins en cours d'élevage en amphores était très attendue. Le sauvignon tout d'abord, issu des mêmes parcelles que le précédent, montre très vite tout son potentiel. Une expression droite, rectiligne, persistante, finale saline comprise. On se dit presque, l'espace d'un instant, qu'on n'attendait pas le sauvignon à pareille fête!... On cherche des références, mais il y en a peu. Le vigneron le confesse : "Malgré mes recherches, je n'en ai pas trouvé d'autres ayant bénéficié d'un tel élevage!" Dans le cas contraire, n'hésitez pas à l'informer!... La seconde cuvée en amphores est un pinot noir vinifié en blanc. Les Champenois maîtrisent, parfois même les Vendéens, puisque Jérémie Mourat en propose également, mais en version méthode traditionnelle. Cette cuvée marche dans les pas du sauvignon. C'est élégant, droit et doté d'une jolie finesse. Le support acide dote le vin d'une bonne capacité à évoluer dans un tel support. Quel sera la durée de l'élevage?... Rien n'est écrit à ce stade. Affaire à suivre!... Notez que Frédéric Fagot se projette dans l'avenir malgré les incertitudes du moment. Parmi ses envies, l'apparition d'une ou deux amphores dédiées à un vin orange dès le millésime 2021 est plus que probable. Pourvu que Dieu nous prête vie!... Le vigneron de Rosnay n'est pas homme à provoquer de quelconques séismes dans sa terre d'accueil, mais il a, de toute évidence, capacité à en surprendre plus d'un!...