La Brède (en deux mots depuis 1987) est devenue une banlieue dortoir très appréciée des Bordelais. Elle est peut-être plus connue, malgré tout, pour son château entouré de douves, qui vit la naissance, en 1689, de Montesquieu, philosophe des Lumières. " L'air, les raisins, les vins des bords de Garonne et l'humeur des Gascons sont d'excellents antidotes à la mélancolie..." disait-il, dans ses célèbres Pensées. Ne dit-on pas, de plus, que le vignoble des Graves est le plus ancien de Bordeaux, puisque des vignes y furent plantées il y a deux mille ans?... Aujourd'hui, si l'aire d'appellation s'étend sur 4650 hectares, on n'en dénombre plus que 3450 plantés de vigne, surface qui est réduite de cinquante hectares environ chaque année, à coups de ronds-points, de lotissements et autres motifs d'aménagement. Si on ajoute à cela que la moitié des vignerons sont septuagénaires et que l'autre moitié, souvent sexagénaires, ne voit guère d'issue lorsqu'ils arrêteront, faute de repreneurs, gageons que la mélancolie pourrait bien gagner les vignerons et les amateurs passionnés de ces vins à nuls autres pareils.

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Parfois, cependant, au hasard de journées portes-ouvertes, d'un petit marché réunissant diverses productions locales (ici, le premier samedi de chaque mois) ou sur le fil d'actualité des réseaux sociaux de notre XXIè siècle, il nous est permis de nous replonger, avec un soupçon de nostalgie, sous le charme d'une viticulture que l'on pouvait croire disparue. Sylvie et Christian Auney, à la tête du Château Auney l'Hermitage, n'en sont pas moins des acteurs de notre temps, même s'ils font ressurgir les senteurs et les arômes de vins, à la fois charmeurs et discrets, porteurs de souvenirs d'une époque presque révolue.

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Christian Auney évoque amusé ce vignoble qu'il a découvert avec son épouse, voilà trente ou quarante ans, lorsque Labrède n'était pas encore La Brède et que la pression foncière ne concernait pas encore cette commune, où l'on comptait alors pas moins de soixante-dix déclarants de récolte. Actuellement, il en reste cinq!... Dont deux "historiques", le Château Méric, avec sa démarche biologique depuis trois générations ou encore le Château Lassalle, le plus proche voisin.

Pour composer son vignoble de 8,5 ha environ, le vigneron de La Brède a du procéder à des achats ou locations de petites parcelles, en réussissant à convaincre des propriétaires possédant souvent moins d'un hectare, voire à peine cinquante ares et produisant plutôt un vin de consommation familiale. La particularité de ce vignoble, c'est qu'il était souvent bordé de bois (très fréquentés par sangliers et chevreuils, fin connaisseurs en matière de maturité des raisins!...), au point que l'on peut qualifier l'ensemble de vignoble de clairières. Sur La Brède et la commune voisine de St Selve, Christian Auney identifie cinq de ces espaces, souvent entourés de bois, que l'on peut identifier comme tel. L'ensemble comprend un peu plus de 5,5 ha de rouges (3 ha de merlot, 2 ha de cabernet sauvignon, 60 ares de petit verdot et 25 ares de malbec) et environ 2,5 ha de blancs (1 ha de sémillon, 1 ha de sauvignon, dont une petite moitié de sauvignon gris et 50 ares de muscadelle).

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Le terroir est typique des Graves, dans la mesure où il est composé de dépôts de graviers et de galets, souvent mélangés à du sable et de l'argile dans des proportions variables. Les géologues, bon connaisseurs du secteur, identifient souvent la terrasse sur laquelle se situe un domaine, en découvrant tel ou tel type de petits galets, présents à un seul étage, selon que l'on s'éloigne du fleuve. Ces terrasses sont elles-mêmes parcourues par de modestes cours d'eau, autant de petits affluents de la Garonne, qui ont découpé celles-ci au fil du temps, en formant des croupes et laissant apparaître un calcaire friable, ici les faluns de Labrède, par exemple.

Les vins proposés sont le plus souvent, au fil des millésimes, au nombre de quatre, à savoir deux blancs et deux rouges. Il pourrait en être autrement certaines années (comme ce sera le cas avec le millésime 2019), mais la production de nouveaux assemblages est parfois freinée, du fait des accidents climatiques, surtout depuis 2013. Ainsi, les blancs se composent, pour la cuvée dite Classique, de muscadelle (40%), puis à parts égales, de sauvignon gris et de sémillon, alors que la cuvée Cana s'appuie sur une majorité de sauvignon blanc (40%), puis dans de mêmes proportions, de muscadelle et de sémillon. Pour les rouges, une cuvée Classique forte de 60% de merlot comprenant un soupçon de malbec, 30% de cabernet sauvignon, 10% de petit verdot environ. La cuvée Cana rouge se compose elle de 70% de cabernet sauvignon, à peine 30% de merlot et d'une touche de petit verdot. 2019 verra donc l'apparition d'une cuvée Avant Garde où là, le petit verdot est largement majoritaire (60%), associé à 20% de cabernet sauvignon et 20% de merlot, une orientation des plus séduisantes à ce stade.

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Fort de son expérience et l'âge aidant peut-être aussi, Christian Auney se sent presque pousser des ailes, avec une envie assumée d'être créatif. Pourquoi pas d'autres assemblages, ou l'adjonction à l'ensemble de ces fameux cépages anciens, dont certains parlent à Bordeaux depuis quelques temps, comme le castets par exemple?... Lorsqu'on le pousse un peu dans ses derniers retranchements, du fait peut-être de ces arbres qu'il côtoie au quotidien, l'idée d'une vigne grimpante, quitte à la conduire en pergola, le titille même!... Histoire de se lancer un défi avant de tirer sa révérence et prendre sa retraite!...

Mais, le vigneron de La Brède est un sage. Toutes ces années lui ont permis de découvrir quelle devait être la teneur de ses relations avec ses voisins. Ici, on ne se livre guère, il convient d'être discret et peu curieux. Pourtant, les interrogations ne manquent pas, surtout lorsqu'on défend l'idée d'une viticulture biologique, que le vignoble est confronté à la présence de la cicadelle et que les vignerons subissent le poids d'une administration tatillone. Depuis un certain temps, Christian Auney a fait le choix d'un suivi attentif, en confiant la surveillance à une entreprise, dont une biologiste vient pratiquer des comptages de la faune présente dans ses parcelles et le repérage des prédateurs. Les données sont donc compilées sur un document produit par un organisme indépendant. Ainsi, il ne sait pas ce qui se passe chez ses voisins, mais lui est à même de connaître la situation chez lui. Mais, ne comptez pas, cependant, sur Christian Auney pour se mettre hors jeu!... La notion de solidarité communautaire, au sein d'une appellation, est très présente à son esprit. Les combats d'arrière-garde ne l'intéressent guère, même si certaines orientations et décisions prises lors des assemblées générales de l'ODG (organisme de défense et de gestion) local (ou syndicat) peuvent le laisser perplexe... "Mais, pourquoi refuser aux autres, la possibilité de tenter de sauver leur peau, dans le marasme que nous traversons?..." Au Château Auney l'Hermitage, Christian Auney est un preux et vaillant représentant de l'artisanat et de la dimension humaine dans le vignoble bordelais. Pas une sorte de Don Quichotte s'agitant dans le paysage. Il le connaît bien, d'ailleurs, ce paysage!... Vous n'avez qu'à lui parler de nombre de ces oenologues-conseils qui sillonnent la région... Il en a consulté quelques-uns, "parce que j'avais envie de savoir ce que je devais faire pour faire de meilleurs vins..." Il vous racontera alors toutes ces anecdotes illustrant sa relation avec eux. De quoi rire et sourire, verre en main, avec ces cuvées qui raviront les amateurs de passage, proposées à un tarif des plus raisonnables, ce qui ne gâte rien, par les temps qui courent!... C'est à La Brède et c'est un talent à découvrir!...