Le monde des vins naturels, façon Sardaigne!... Lorsqu'ils se comptent, les vignerons sardes dans ce type de production, estiment à une petite vingtaine le nombre de domaines à classer dans cette catégorie. Par chance, j'ai pu en rencontrer une petite dizaine, grâce notamment à l'amitié d'Alessandro Dettori, sensible à l'intérêt que je portais de prime abord aux "natures", mais surtout aux vins sardes, quasiment inconnus dans notre beau pays!... Mais, une fois l'objectif affiché, l'île allait me réserver son lot de surprises, de par sa richesse, tant du point de vue de son histoire, de ses paysages, de ses vins, de sa cuisine et de l'accueil incomparable de sa population. Embarquement immédiat!...

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Lorsqu'on se lance dans ce genre d'escapade au timing plutôt serré, on doit parfois faire face à quelques contretemps souvent inévitables. Mais, en cette chaude soirée de juillet, alors même qu'une bonne partie de la France plafonne à 18° au meilleur de la journée, je débarque à l'aéroport de Cagliari-Elmas l'esprit serein, tant ce voyage a été supervisé et validé par tous les vignerons que je dois rencontrer. Pass vaccinal en poche, je m'attends à un contrôle, fut-il rapide, mais rien!... Je descends de l'avion, récupère ma valise sur un tapis roulant ressemblant à ceux du monde entier, franchis une porte automatique et me retrouve face à Enrico Esu, vigneron du Sulcis, prêt à me présenter la Sardaigne, avant cette semaine de découverte.

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Cette région, le Sud-Ouest de l'île, est connue pour être la plus pauvre. Pourtant, elle eût ses heures de gloire, puisque tous ceux qui l'habitèrent ou l'envahirent - des Phéniciens aux Espagnols en passant par les Romains et les Pisans - n'avaient d'yeux que pour les richesses minières de la région, fer, zinc, argent entre autres. Au XXè siècle, c'est le charbon qui inspira à l'Italie fasciste une supposée autarcie énergétique, au point de construire une ville nouvelle, Carbonia, sensée être la vitrine du régime. Mais, l'après guerre révéla les limites de ce charbon. Il nous a fallu une petite heure pour venir de Cagliari au coeur de cette ville. Le dîner prenait fatalement des airs de cuisine locale : antipasti, pasta et thon rouge grillé, le tout accompagné d'un blanc sarde, issu d'un cépage sarde, le Nuragus di Cagliari. Premier contact goûteux!...

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Avec ce que nous savons de la météo estivale sarde, nous convenons avec Enrico de nous retrouver dès le début de la matinée, d'autant que la journée promet d'être longue... Un peu au nord de Carbonia, le village de Medau Desogus, où se situe la cantina d'une surface réduite mais fonctionnelle... et quelques cousins, comme il se doit. En Sardaigne, les familles sont très attachées à leurs lopins de terre et aux maisons transmises de génération en génération. Quelques dizaines de mètres à parcourir sur un chemin sablonneux, donnant très vite une idée du type de terroir. Les parcelles se succèdent dans une faible pente. Au total, une dizaine d'hectares. Pendant les années cinquante, le père d'Enrico est mineur, mais les puits ferment l'un après l'autre. Grâce aux sarments que lui confie son oncle, il plante deux hectares de carignano en franc de pieds. Et un peu plus chaque année. Longtemps, les raisins sont vendus aux autres domaines ou aux caves coopératives. Mais, en 2013, Enrico, fort de ses études d'économie, se lance et effectue ses premières mises en bouteilles. La cuvée de carignano de Sulcis s'appelle Nerominiera, pour rendre hommage à son père, paysan et mineur, qui fut bien inspiré de pratiquer ces plantations successives. On parle souvent de ces vignes bordées de chênes-liège, mais comment ne pas évoquer tous les arbres fruitiers dans les haies, parfois au milieu des rangs même, qui font la joie des vendangeurs... et des visiteurs de passage!... Hum, ces figues!... L'agroforesterie dans son exacte définition!...

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Marcher dans ces vignes en gobelet (alberello ici et piede franco!), saines, presque exhubérantes, cela permet d'imaginer tout leur potentiel. Les vins sont à la hauteur de ce paysage, où la mer est proche et où les montagnes sont parfois étêtées. Comme s'il s'agissait d'une copie de Table Mountain, vue au Cap!... Un rosé est aussi disponible désormais. Bientôt un blanc, en version blanc de noir, devrait élargir l'offre. Un grand talent se cache ici!... Et les alentours valent le détour!... Enrico me propose de découvrir l'île de Sant'Antioco et de passer à table. Belle idée!... Dans la ville éponyme, à la terrasse d'I due Fratelli, nous dégustons quelques antipasti savoureux, puis une assiette de spaghettis aux palourdes, agrémentés d'un saupoudrage de poutargue, les oeufs de mulets salés et séchés, très appréciés dans la région. Un régal, de l'avis même de mon guide!...

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Mais, la région est pleine de ressources, visuelles notamment. Nous suivons la petite route côtière qui mène à Calasetta, au nord de l'île. De là, on peut rejoindre Carloforte et l'île de San Pietro, connue pour être le lieu de l'une des fameuses mattanza, au cours de laquelle les thons rouges subissent un "rituel multiséculaire" pour les uns et une "coutume barbare" pour les autres, défenseurs d'une nature en péril. Pour une approche plus culturelle, notez que l'italien est bien la langue officielle, mais à San Pietro et dans la partie nord de Sant'Antioco, on parle un dialecte d'origine ligure, trace d'une occupation ancienne des Gênois, alors que toute la moitié sud de la Sardaigne utilise un patois dit campidanese. Sant'Antioco est plutôt paisible et on y distingue de nombreuses petites vignes familiales qui ont souvent pour destination la Cantina Sociale Sardus Pater, qui existe depuis 1949 et fait la part belle au carignano del Sulcis, comme il se doit. Avant de rentrer vers Carbonia et sa mine de charbon, un détour permet de découvrir le secteur viticole de Porto Pino, avec de magnifiques parcelles plongeant jusqu'à la mer!... Un secteur que les amateurs de randonnées ne peuvent ignorer, tant il est possible d'en prendre plein les yeux. Mais, attention!... Il peut y faire très chaud en été, lorsque aucune brise marine ne souffle, d'autant que le sol sablonneux, permettant au passage les plantations franches de pied, active grandement la réverbération.

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Retour à Carbonia, avant de prendre la route de Donori et de la région dite Partèolla, dans le Centre-Sud, au nord de Cagliari, Enrico me propose une visite pour le moins inattendue, voire même quelque peu digressive pour mes objectifs vino-viniques, mais, je devine qu'il y tient... Il faut comprendre que le vigneron du Sulcis a opté, voilà quelques années, pour une trajectoire rendant hommage à son père certes, mais aussi pour porter ce qui le pousse à produire le meilleur : "Imaginez la rencontre de deux âmes, le Fermier et le Mineur, en une seule personne, mon père. Une vie passée entre la lumière des vignes et le noir de la mine, sa passion et son devoir, aujourd'hui enfermé dans cette bouteille". Et quelle bouteille!... Que l'on aimerait partager en France, avec quelques amis!...

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Le site de l'ancienne mine de Serbariu, à Carbonia, a été transformé en musée et de nombreux visiteurs, notamment des Français venant des anciens gisements houillers de notre pays, sont attirés par cette visite très didactique. Actif de 1937 à 1964, le site fut quelque peu abandonné, mais les autorités locales se lancèrent dans leur réhabilition, à des fins de témoignage du passé industriel et minier de la région. On y fait le tour des modes successifs d'extraction pendant près de trente ans, sans oublier les conditions de travail que la mine nous suggère le plus souvent. Et sans omettre également de rappeler que le pouvoir faciste des années de guerre y envoyait volontiers ses opposants politiques et tous ceux qu'il estimait indésirables... Une visite teintée d'une certaine émotion, avec notamment ce qu'on devine des non-dits d'une époque où le travail pouvait faire taire les ressentis, fussent-ils amères. Quelques centaines de mètres à parcourir dans les galeries creusées au fil du temps. Claustrophobes s'abstenir!...

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Pas moins d'une heure de route pour rejoindre Donori et le Domaine Sa Defenza. Pas seulement un domaine viticole d'une douzaine d'hectares, mais une ferme au sens large, avec diverses productions, fruits, légumes, blé ancien, etc... Cela fait au moins quatre générations que cette famille d'agriculteurs et de bergers des montagnes, venant dans la région lors de la transhumance, s'est installée ici. Aujourd'hui, Pietro, Paolo et Anna Marchi ont relevé le gant d'une viticulture respectueuse de l'environnement et des hommes, avec une option vins naturels assumée. Un vrai plaisir d'être accueilli par toute la famille, attachée pour l'occasion à me faire découvrir la cuisine traditionnelle de la région : pancetta diverses, saucisse sèche, pecorino sarde, pane frattau (un peu comme des lasagnes avec des couches de pâtes, de tomates, de fromage et un oeuf mollet dessus, slurp!...) et beignets d'aubergine, j'en passe et des meilleurs!... Je repense tout à coup à la phrase d'Alessandro Dettori, me mettant en garde : "Si tu passes cinq jours en Sardaigne, attends-toi à prendre cinq kilos!" Arrgh!... Footing au retour, c'est incontournable!...

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Mais, le domaine se caractérise aussi par une belle diversité de terroirs et une grande variété de cépages. Après quelques tatonnements et la construction d'une cantina moderne, afin notamment d'utiliser la gravité, n'en déplaise à l'administration locale qui entraîne les vignerons dans un dédale de démarches qu'on peut presque assimiler à une guerre de tranchées, Pietro Marchi, un peu le chef d'orchestre du domaine, sait mieux désormais où il veut aller. Mais, cela ne l'empêche pas de s'intéresser aux autres vignerons, les plus jeunes ou ceux qui sont installés depuis peu de temps avec une optique de mise en bouteilles, tel Piero Carta par exemple, en les accueillant dans ses locaux pour leurs vinifications, même de façon provisoire. Enfin, à Donori, c'est aussi un acteur important lors de l'organisation du Contemporary Festival, consacré à l'art contemporain et d'avant-garde, qui s'y déroule du 19 au 21 août cette année. A noter que son jeune frère Paolo est aussi un photographe de grand talent.

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Après ce tour d'horizon des vignes du domaine et un casse-croûte copieux, nous prenons la route avec Pietro en direction de la côte ouest. Au bas mot, cent trente kilomètres environ d'une route genre voie rapide qui relie Cagliari à l'ouest de l'île. Au passage, je ne remercierai jamais assez ces vignerons qui ont accepté de me véhiculer, me permettant de rencontrer tous ceux qui produisent quelques nectars en Sardaigne. Sur la route, nous remarquons la présence d'incendies de végétation en cours, souvent activés par un vent assez violent. Des bombardiers d'eau survolent les flammes, déversant des quantités de liquide que l'on imagine difficilement suffisantes, au regard des foyers qui embrasent certains secteurs. Quelques semaines plus tard, la province d'Oristano fera son apparition dans l'actualité internationale, pour l'ampleur prise par ces incendies... et l'aide apportée par la France, pour ses canadairs, comme ne manquent pas de nous le rappeler nos médias. Dommage, car nous traversons une région où l'on peut trouver de nombreux nuraghe, autant de témoignages d'une culture ancienne apparue en Sardaigne entre 1900 et 730 avant J-C. Ces constructions antiques gardent une part de mystère, mais ne manquent pas de nous rappeler que nous ne sommes que de passage sur Terre, malgré les vestiges que nous destinons tous à une supposée postérité...

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Quant aux messages que nous délivrent souvent les tabliers des ponts autoroutiers en Sardaigne, je rassure les électeurs de notre cher président!... Manu Invisible est ici un artiste bien connu du Street Art, qui se fit connaître dans l'île, du côté de Cagliari notamment, mais aussi en France, dès le début du XXIè siècle, par ses graffiti en milieu urbain et autoroutiers, en particulier. Il ne nous reste que quelques dizaines de kilomètres pour rejoindre Magomadas, la terre de la malvoisie di Bosa, ainsi que les paysages côtiers enchanteurs, où l'on se surprend à croire un instant que l'on pourrait devenir vigneron!... Mais, Piero Carta et sa compagne Elisa nous attendent pour... un délicieux dîner sous la tonnelle!... A suivre!...