Abbaye de Lérins, à St Honorat : vignoble et paix pour l'île aux moines
A vingt minutes du Palais du Festival de Cannes, Saint Honorat se cache derrière Sainte Marguerite, très différente d'ailleurs, du point de vue géologique. Les visiteurs sont le plus souvent unanimes : ce lieu dégage quelque chose d'unique, de paisible, de reposant. Même si elle fut jadis, dit-on, le lieu du repos éternel des Cannois, l'île de Saint Honorat abrite de nos jours et depuis des siècles, une communauté religieuse active, puisque cistercienne. C'est la doctrine bénédictine qui est ici appliquée : ora et labora. Autrement dit : prie et travaille!... Notez qu'il n'est pas si incongru d'évoquer le Septième Art, puisque, entre 2010 et 2013, s'est tenu ici le Festival de Silence, devenu désormais le Festival Sacré de la Beauté, avec une demi-journée réservée à une vingtaine de personnalités du cinéma, invitées à l'Abbaye, alors même que se déroule la célèbre manifestation cinématographique. L'histoire ne dit pas si cette initiative se prolonge sous la même forme et si les cuvées de Lérins reçoivent, à cette occasion, une palme d'or!...
Avant d'en venir à la production insulaire de vins, avec une logique économique nécessaire, la restructuration du vignoble datant des années 1990, l'île de Saint Honorat a connu moult évènements liés à la conjoncture historique, au fil des siècles. Même si les Romains connaissaient l'île sous le nom de Lerina, elle était alors inhabitée et infestée de serpents, disait-on, un peu comme Tinos, mais ici, Poséidon n'est pas venu, en personne, faire régner l'ordre dans la faune locale. Néanmoins, Honorat d'Arles, s'y installe vers 405 de notre ère, avec la volonté d'y vivre en ermite. Il y fut rejoint, grâce aux réseaux sociaux de l'époque révélant sa présence solitaire sur l'île, qui finalement n'avait rien de celle de Robinson, par quelques compagnons, ne tardant pas à être évêques et même saints, tel Saint Patrick, venu étudier ici, avant d'entreprendre l'évangélisation de l'Irlande... et d'en chasser, selon la légende, tous les serpents!... Pendant les siècles qui suivirent, la vie monastique est interrompue à plusieurs reprises, pour cause d'envahissements divers et variés, des musulmans défaits à Poitiers aux pirates sarrasins, puis aux pirates génois et aux Espagnols, jusqu'à devenir une garnison française. Au moment de la Révolution, l'île est déclarée "bien national" et vendue à une riche actrice de l'époque. Il faut attendre la deuxième moitié du XIXè siècle pour que la communauté religieuse soit rétablie en 1859, sous l'impulsion notamment des moines cisterciens de l'Abbaye de Sénanque, qui s'y installent. Le cloître est construit au XIè et XIIè siècle, l'ensemble agrandi jusqu'au XIVè, puis ensuite au XIXè.
De nos jours, l'Abbaye de Lérins compte vingt et un moines, dont la plupart travaille à la vigne, notamment au moment des vendanges et pour certains travaux en vert. L'un d'eux distille, en vue de la production de liqueurs. Bien sûr, la vigne est présente sur l'ile depuis des lustres (XIè siècle?), même si elle fût très longtemps réservée à la production de vins destinés aux repas des moines, mais surtout à la célébration du culte et de l'eucharistie. Les vignes sont regroupées dans la partie centrale de l'île, sur un total de 7,5 ha. Pas moins de sept cépages sont présents, dont les bourguignons chardonnay (1 ha 52) et pinot noir (85 ares), comme un clin d'oeil aux moines de l'Abbaye de Cluny. On trouve par ailleurs : 53 ares de clairette, 30 ares de viognier, 3,76 ha de syrah, 53 ares de mourvèdre, plus un plantier de 50 ares de rolle, qui sera en production à compter de 2020.
C'est Hugo Millet qui se charge de m'acceuillir pour la visite. Forézien d'origine, connaissant bien la Bourgogne (DNO à Dijon, puis expériences professionnelles à Beaune et Gevrey-Chambertin), il est présent à St Honorat depuis deux ans environ, avec un statut de maître de chai et oenologue, chargé en fait de toute l'organisation d'un domaine classique, de la vigne à la mise en bouteilles, avec l'aide de deux autres permanents et de divers prestataires ponctuels. En haute saison, pas moins d'une vingtaine de personnes travaillent ici, mais cela comprend tous les emplois liés à l'accueil des visiteurs pendant l'été.
Pour ce qui est du terroir, nous sommes là en présence d'un socle calcaire, mais les sols sont plutôt profonds et argileux (de 30 cm à plus d'un mètre) avec la particularité, pour certaines parcelles, de contenir jusqu'à près de 3% de matière organique, ce qui est plutôt important. Le vignoble est en agriculture biologique de fait, depuis l'origine, puisque aucun produit chimique de synthèse n'a été utilisé jusqu'à ce jour. Pour certaines exigences commerciales, l'ensemble est désormais en conversion depuis deux ans, afin d'obtenir le label bio sur le millésime 2019.
D'une façon générale et traditionnellement, les vendanges sont pratiquées cépage par cépage et parcelle par parcelle. C'est aussi pour cela, au-delà de la présence de variétés non régionales, que l'abbaye a opté jusque là pour une production en IGP Méditerranée, même si certains assemblages existent déjà ou sont envisageables. Actuellement, pas moins de huit cuvées sont disponibles sur le marché. Elles portent toutes des noms de saints et même d'une sainte, les moines s'étant laissés convaincre pour une forme de parité, même si la communauté monastique n'est ouverte qu'aux hommes.
Pour les rouges, la cuvée considérée comme l'entrée de gamme est Saint Honorat. Elle est composée à 100% de syrah, plutôt issue des jeunes vignes (+/- 15 ans), vinifiée pour l'essentiel en cuves inox. Parfois, certains lots en élevage y sont intégrés et, certaines années, une petite proportion de mourvèdre. Saint Sauveur est issue des vieilles vignes de syrah âgées d'une quarantaine d'années. Les pinot noir de la cuvée Saint Salonius sont du même âge, tout comme les mourvèdre de Saint Lambert. Pour ces trois vins, la durée de l'élevage en barriques s'étend sur vingt deux mois en moyenne. A noter qu'il existe également une cuvée Saint Eucher, issue des jeunes pinot noir et des volumes qui n'intègrent pas Saint Salonius. Ce vin n'est disponible que sur l'île, notamment pour les visiteurs qui s'y restaurent. Enfin, les plus beaux mourvèdre sont vinifiés et élevés séparément, afin de composer le Clos de la Charité, vendu chaque année aux enchères, dont le produit est versé au profit d'une petite dizaine d'associations diverses.
Du côté des blancs, l'entrée de gamme, c'est Saint Pierre. Elle est vinifiée en cuves inox est composée de 60 à 65% de clairette, 25% de chardonnay et le reste de viognier. Un vin qui se veut dynamique et sur la fraîcheur. Viennent ensuite Saint Césaire, 100% chardonnay, Saint Cyprien, 100% viognier et la petite dernière, Sainte Ombline, 100% chardonnay également, mais issue d'une sélection de vieilles vignes, fermentée en fûts et vinifiée en levures indigènes. Ces blancs sont élevés en moyenne pendant dix mois. Au final donc, une gamme assez large et originale, même si une marge de progression subsiste sur certains aspects des vinifications avec, comme l'espère Hugo Millet, la possibilité de s'appuyer davantage sur les levures indigènes, l'éventualité de pratiquer des élevages en utilisant d'autres contenants et d'autres matières, voire en jouant sur les assemblages, s'appuyant au passage sur les données propres à chaque millésime.
Ce petit vignoble de Saint Honorat et de l'Abbaye de Lérins fait donc la démonstration de la capacité qu'ont les vignes insulaires à produire des vins de qualité, notamment par la constance de leur climat, pour peu que tout soit mis en oeuvre pour y parvenir. Et même si ce climat, comme on peut le constater ci-dessus (photo prise lors de l'hiver 2010) est capable de quelques extrêmes et de quelques excès. Comme on peut le constater à Porquerolles, aux Embiez et sur d'autres îles, la vigne est sans doute moins exposée aux périodes de fortes chaleurs estivales et bénéficie parfois d'une fraîcheur et d'une humidité nocturnes, qui peuvent s'avérer tout à fait positives. Nous n'en sommes pas encore à décréter que sans insularité, rien n'est possible viniquement parlant, mais il paraît de plus en plus intéressant de se pencher sur ces domaines méconnus, qui ne devraient pas tarder à faire constater leurs particularismes et toutes leurs qualités.















