Stéphane Rocher : Montbenault, exhausteur de talents!...
S'il est permis, un jour, d'élever au rang de cru certains secteurs angevins, il est probable que celui dit de Montbenault, situé entre Faye d'Anjou et Beaulieu sur Layon, sera cité parmi les premiers. La faute sans doute à Richard Leroy qui, avec ses Noëls, a hissé ce plateau aux douces courbures, au dessus de Rablay sur Layon, parmi les stars viticoles de la région, voire plus!... S'il s'en réjouit, c'est surtout qu'il a pu voir arriver quelques jeunes talents depuis une décennie et demie, prêts à défier ce terroir hors normes. Et ce n'est sans doute pas fini, puisque certains parmi les meilleurs secteurs, sont toujours aux mains de producteurs de jus, plutôt que de vignerons artisans!... La notoriété du cru a bien sûr son revers : l'exploitation de la moindre surface fait disparaitre les bosquets et les chemins creux, autant d'espaces chéris d'une bonne biodiversité... Au grand dam de certains, comme Stéphane Rocher, vigneron de la Ferme de Montbenault, qui se bat pour préserver toutes ses qualités au paysage.
Les sept ou huit dernières années du XXè siècle nous ont permis de découvrir les premiers talents, autant de vignerons venus parfois de différents horizons, qui allaient nous offrir de déguster les premières pépites, des Anjou blancs secs, mettant en valeur le cépage chenin, souvent dédié jusque-là à la production de grands moëlleux et liquoreux, en s'appuyant au passage sur la multiplicité des terroirs. Les meilleurs de ceux-ci étaient supposés se situer sur la rive droite de la Loire, du côté de Savennières. Mais, à la lecture de la carte des sols de la région, remplaçant celle géologique des sous-sols, on a pu aisément constater que les multiples expressions aromatiques notamment, devaient ouvrir le champ des possibles, pour ceux qui se mirent en tête de proposer des chenins secs. Ainsi, un petit groupe de vignerons passionnés, souvent las de produire des rosés doux, des cabernets bons une année sur dix et des liquoreux connus pour leurs millésimes exceptionnels trop rares (et finalement délaissés par les amateurs ne sachant plus comment les consommer!), n'eurent aucun mal à se convaincre qu'une autre voie était possible. Le temps des Anjou blancs secs donc était venu, avec l'arrière-pensée de faire des "vins de lieux", comme autant de parcellaires, peu répandus alors dans la région.
Trente ans plus tard, cette tendance a vu naître nombre de vocations, avec plus ou moins de bonheur pour certains, mais désormais, on s'amuse presque de ces vagues successives de vignerons, venus se partager une sorte de festin qui était loin d'être une évidence au départ. Certes, le prix des terres a rendu possible nombre de ces installations et participé au développement de toute cette région du Layon. Sur ce point, on note que la génération possédant ces terres sur des domaines "historiques" de vingt ou trente hectares, n'a pas forcément une connaissance approfondie des qualités intrinsèques de ses vignes, mais que la notoriété de certaines parcelles commence à venir aux oreilles des propriétaires prêts à vendre. Il faut donc s'attendre à une inflation du prix de l'hectare, d'autant que la sociologie des clients potentiels a aussi évolué, depuis l'apparition d'investisseurs capables de surenchérir...
Lorsqu'on interroge les référents régionaux (Angeli, Leroy, Vaillant ou Baraut par exemple), certains noms ressortent inévitablement, parmi ceux notamment installés, avec des parcours divers, depuis le début des années 2010. Et donc, Thomas Batardière et Stéphane Rocher font figure de talents avérés. Si le premier met l'accent sur des chenins parcellaires (L'Esprit libre, Les Cocus ou sa version personnelle des Noëls de Montbenault) dès les premières années et même s'il n'oublie pas le grolleau noir et le cabernet franc, son voisin se fait surtout connaître, quant à lui, par sa créativité, son sens aigu de la recherche vers d'autres horizons, aspect des choses que les vignerons du cru lui reconnaissent unanimement. A l'heure où certains, parmi les plus récemment installés notamment, misent uniquement sur le chenin, que presque toute la Terre nous envie, on éprouve un certain plaisir à rencontrer un vigneron, que la diversité régionale motive chaque jour.
Le parcours de Stéphane Rocher, s'il n'était pas véritablement semé d'embuches, avait quand même de quoi éprouver le jeune homme. Fort d'avoir pu acquérir le Ferme de Montbenault, dépendance du Château de Montbenault, avec ses bâtiments presque en ruines à l'époque, il dû aussi faire face à la nécessité de disposer de vignes éparses, jusqu'à neuf ou dix kilomètres, les terres les plus proches étant alors indisponibles. Mais, tout finit par évoluer et s'arranger!... Sur le haut du plateau, où chacun pouvait constater la qualité de son travail, un voisin se manifesta voilà peu, pour lui proposer de reprendre certaines parcelles de chenin à proximité de la ferme. Ainsi, la volonté du vigneron de regrouper ses vignes devint une réalité. Tout en constatant que certains membres des plus récentes vagues de jeunes talents étaient aussi devenus ses voisins, tels Olivier Lejeune ou Mélanie Grenouilleau et Romain Nicolas. Il compte donc désormais huit hectares de vignes, plus les prairies fauchées en alternance tous les deux ans, une mare réalimentée (une autre doit réapparaître bientôt), des haies entretenues et régénérées et même bientôt une plantation d'osiers de plusieurs couleurs!... Tout cela, en cohérence avec l'idée qu'il se faisait à l'origine d'un domaine viticole angevin, d'une ferme angevine...
Sur le coteau, expression de la diversité de cépages voulue, on trouve du gamay de Bouze, du grolleau gris (dont il est un fervent partisan pour l'avenir), mais aussi du pineau d'Aunis. Bien sûr, du chenin, avec la possibilité d'associer dans ses cuvées des jeunes vignes et des "mémères", comme il les surnomme affectueusement!... Autre indéniable avancée, c'est d'avoir pu compléter le panel de terroirs, tous situés sur Montbenault : des altérations de schistes, certes, mais aussi des phtanites, des schistes rouges et depuis peu, des rhyolites sur un très beau secteur, de l'autre côté de la route qui mène de Thouarcé à Beaulieu. Si le vigneron propose un seul parcellaire pour le moment (Pierres Bleues), devraient apparaître à l'avenir une autre cuvée sur les rhyolites et même une troisième sur schistes rouges.
La gamme se complète de Petits Cailloux, un "vin de printemps" (chenin, plus grolleau gris sur schistes rouges agé de onze ans), mais aussi d'une bulle destinée à remplacer Kblanc (un blanc de noir, issu de cabernet franc, tranquille) qui n'était pas loin de faire l'unanimité auprès des amateurs!... Cette bulle est aussi composée à 100% de cabernet franc, en blanc de noir et en méthode traditionnelle. On y trouve 30% de jus issus de 2020 et 70% de 2021, avec un apport de 4 à 5% issus d'un fût non ouillé pour la note oxydative qui ravit le vigneron!... Du grand art!... Bien sûr, il convient de ne pas ignorer les autres cuvées, comme Lemon Tree, un chenin avec une touche de résiduel, ou encore Petits Cailloux rouges, pur grolleau et Muriers (cabernet franc et grolleau), voire Grappe de soleil (chenin moëlleux) et l'étonnant Strawberry Fields, un rosé issu de pineau d'Aunis et de gamay de Bouze, qui laisse rarement indifférent!...
Stéphane Rocher le confesse aisément : "Je suis très long à la détente! J'ai besoin d'observer sur le long terme.." Ainsi des élevages, comme ceux en cours de chenin, sur fûts de différentes dimensions et sur jarres, le tout devant être intégré aux autres volumes s'ils donnent satisfaction au vigneron. Il ne cède en rien aux modes, aux tendances qu'une majorité de ses collègues adopte. Ainsi, par exemple, il ne procède à aucun tri de la vendange et préfère la pratique d'un "égrainage" à la vigne, avec des personnes de confiance, juste avant la cueillette. Autant de particularismes qui symbolisent sa progression et celles de ses vins, avec en plus, une observation attentive des vignes au quotidien. "Cette année, au printemps, on a travaillé comme des fous!... Mais, depuis quelques semaines, on note un ralentissement du fait de cette météo estivale fraîche... La vigne a du mal à s'y retrouver!..." Il est temps, maintenant, de prendre quelques jours de vacances en famille, sur la côte vendéenne, histoire de retrouver cette plage et un air iodé vivifiant... Demain et 2023 seront d'autres jours...





