Amateurs de vin poussés par la passion, du haut de ces montagnes, six mille ans vous contemplent!... Non, ce n'est pas la statue équestre trônant au milieu de la Place Napoléon, à La Roche sur Yon, qui me pousse à remettre au goût du jour, cette citation bonapartesque bien connue. Mais, plutôt cette soif de découverte qui m'étreint désormais, qui me happe, qui me tire par la manche!... Après seize mois passés entre deux façades grisonnantes, à deux pas de la dite place, il est tant de faire un bilan des découvertes et des rencontres faites pendant cette période. Parce que, à force de clamer haut et fort que La Vinopostale pouvait en remontrer aux uns et aux autres, pour ce qui est des vins vivants, on en oublierait presque qu'il reste tant de choses à voir, à faire et à découvrir...

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Malgré l'immense diversité des vins de notre Hexagone national, je n'ai jamais perdu de vue ce que l'Espagne, l'Italie, la Suisse ou l'Allemagne, entre autres, pouvaient nous apporter et quelques belles cuvées venues de ces contrées avaient trouvé leur place dans l'alignement des supports de bouteilles. Non sans étonner quelques clients du cru, pas forcément prêts pour de telles découvertes. Et puis, un jour, quelqu'un franchit la porte de la boutique et, très vite, on devine que l'horizon est repoussé aux dimensions de la planète. Pas pour céder à une quelconque mode, mais parce que l'on détecte que l'aventure est parfois beaucoup plus qu'aventureuse et que, franchir les fuseaux horaires est d'une telle richesse, qu'on en revient forcément plus fort, plus humain, lorsqu'on revendique, un tant soit peu, le statut d'habitant de la Terre. Toutes celles et ceux qui ont franchi ce pas, ont cédé à ces vibrations intimes et à la force insoupçonnée de ce siège éjectable, savent de quoi je parle... Finalement, nous sommes tous un peu les acteurs et les archéologues de nos propres vies. Nos richesses, ce sont parfois celles que l'on enfouit au fond de nous, au lendemain d'un évènement, de quelque rencontre ou de quelque émotion intense. Plus tard, bien plus tard, il suffira aux autres de gratter la terre qui nous aura ensevelis, pour en apprécier la teneur, la substantifique moelle.

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Il était donc écrit que The Wine Snooper était de ceux pouvant contribuer à nous faire voyager, verre en main. Après un sauvignon catalan, -SO2, issu de vignes plantées à 1200 mètres d'altitude et vinifié dans des cuves en granite datant du XIIIè siècle de notre ère, qui plus est sans sulfites ajoutés, puis un rouge turc, Acikara, dont la vigne (repérée par quelque berger estimant la plante mère, un véritable arbre, sans doute âgée de deux cents ans) s'est abreuvée de la marque d'un terroir calcaire et délivre un équilibre hors du commun, que l'on peut destiner à une belle cuisine de gibier ou d'abats, avec des arômes de griotte confite, aptes à bousculer bien des pinots noirs bourguignons, c'est dans le registre des grands blancs vinifiés en "méthode traditionnelle" qu'il fallait aller chercher mon ultime coup de coeur vinopostalien. La cuvée s'appelle Keush Origins et nous vient d'Arménie (cf cette émission situant, à divers points de vue, cette région du monde), pays situé en Transcaucasie, disputant à la Géorgie voisine, l'origine historique de la vigne et du vin. Vous savez bien, bibliquement parlant, Noé et le déluge!...

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cf : http://oiv.edpsciences.org

L'histoire de l'Arménie viti-vinicole nous ramène donc six mille ans en arrière!... En effet, c'est désormais une certitude, puisqu'en 2010, une équipe internationale d'archéologues a découvert dans une caverne de la région de Vayots Dzor, au coeur du vignoble d'Areni, la trace de vinification réalisée par les habitants de l'âge du cuivre, aux environs de -6100 avant notre ère. Rien n'y manquait : pressoir rudimentaire, cuves de fermentation, pépins de raisin d'une variété toujours cultivée dans la région, restes de raisins pressés, sarments atrophiés, sans oublier les poteries imprégnées de vin et même des tasses destinées à boire le nectar de l'époque. De quoi émouvoir tous les Arméniens et sans doute plus encore les membres de la diaspora arménienne présente aux quatre coins du monde, désormais prête, au milieu des années 2000, à revenir travailler et investir au pays, une fois acquise la dynamique post-URSS.

DSC01357_1024x682Les années 2006-2008 signent le retour de quelques-uns de ces "aventuriers", après des décennies au cours desquelles ils avaient démontré leur génie de créateurs et de gestionnaires, dans les différents domaines qu'ils avaient choisis et où ils s'illustrèrent. Certes, ils restaient arméniens, mais disposaient aussi de la nationalité de leur pays d'accueil, tantôt argentins, américains ou encore italiens.

Parmi ceux-ci, Vahe Keushguerian, importateur de vins aux USA, mais aussi en charge de deux domaines en Toscane pendant quelques années. En 2006, il emboîte le pas de ses compatriotes issus de la diaspora arménienne rentrant au pays. Après les années soviétiques, notamment celles de l'époque Gorbatchev, au cours desquelles des milliers d'hectares de vignes furent arrachées dans le but de lutter contre l'alcoolisme, véritable plaie en Russie, il encourage la replantation afin de produire, en premier lieu, des jus destinés à la production de brandy, le "cognac arménien", source de devises non négligeable. D'autre part, l'idée de proposer des vins de qualités germe dans son esprit et la rencontre avec d'autres investisseurs va permettre de se lancer dans une autre aventure.

Parmi ceux-ci, Eduardo Eurnékian, un argentin qui a fait fortune en Amérique du Sud, dans la construction et la gestion d'aéroports sur tout le continent. Où l'on rejoint curieusement l'aventure de l'Aéropostale... Ce dernier va faire l'acquisition, dans son pays d'origine, de plus de deux mille hectares en zone viticole. En quatre ou cinq ans, il va y planter quelques 800 ha de vigne. Ensemble, ils vont produire le premier vin de l'ère moderne en Arménie, Karas, véritable vin de garage les premières années, qui apparaît en 2008. A noter que l'Argentino-arménien est aussi le propriétaire de la Bodega del Fin del Mundo, en Patagonie, ce qui explique aussi les interventions de l'incontournable Michel Rolland, aussi bien au Chili, que dans les premiers temps en Arménie.

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Très vite, Vahe Keushguerian travaille sur l'idée d'une replantation plus attentive dans son pays. Après l'utilisation de souches issues des cépages internationaux les plus connus, il prend conscience que le phylloxera n'étant pas présent sur ses terres, l'inquiétude de certains, née de l'apport exogène de ces variétés étrangères, comporte bien quelques risques pour le futur de la vigne dans le Caucase. D'ailleurs, le puceron dévastateur est soupçonné d'être déjà présent ici ou là. Il estime donc qu'il fait fausse route et décide de privilégier les cépages autochtones, qui sont légion. Mais, ses rêves sont aussi multiples.

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Au début des années 2010, naît le projet Keush. Pour tout dire, un vrai défi : faire les meilleures bulles possibles, avec des variétés locales, qui plus est anciennes et produire un vin profitant des bienfaits supposés d'une culture en altitude, issu d'un sol d'origine volcanique. Dans cette même région de Vayots Dzor, les vignes sont plantées à Khachik, petit village situé à cinq cents mètres de la frontière avec l'Azerbaïdjan, dans une sorte de no man's land créé à l'issue du conflit passé et à 1800 m d'altitude, ce qui en fait le plus haut vignoble en Arménie, pays où 90% des terres se situent malgré tout à plus de mille mètres. Donc, un éco-système unique au monde à une telle altitude, un sol limoneux sur un sous-sol de roche volcanique.

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Et c'est là qu'entre en jeu Jérôme Barret, Champenois de souche et oenologue quadragénaire sillonnant la planète depuis quelques années. Il a notamment travaillé pour l'Institut Oenologique de Champagne, en tant que consultant, dans les pays de l'ex-URSS, la Napa Valley ou l'Afrique du Sud, entre autres. Avec ses qualités et ses compétences, qui font de lui un des cinq français spécialistes de la méthode champenoise à l'échelle de la planète, il comprend vite les enjeux d'une telle initiative. Grand spécialiste des élevages et des assemblages, il parvient aussi à sensibiliser toute la chaîne de production, afin de disposer de raisins sains (vendanges manuelles en petits lots) facilitant l'utilisation d'une technologie moderne au niveau du chai.

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Les cépages utilisés dans cet assemblage sont le voskehat et le khatoun kharji. Le premier est un cépage de cuve blanc, "aux bourgeonnement aranéeux, avec de jeunes feuilles de couleur vert rougeâtre, dont les raisins mûrissent en 4è époque hâtive au début d'octobre", si l'on en croit le Dictionnaire encyclopédique des cépages de Pierre Galet. Il est aussi appelé khardji. Le second est également un cépage de cuve blanc, "dont la maturité intervient plutôt dans la seconde décade de septembre. Ce cépage est dit de vigueur moyenne à débourrement moyen au début avril". Mais, au-delà de ces considérations ampélographiques, il convient de signaler que la qualité optimale de la vendange est aussi obtenue grâce au travail d'un troisième homme, Arman Manoukian, homme de chai et de terroir (ayant aussi oeuvré en France), qui n'a pas son pareil pour dénicher des raisins de qualité, auprès des très petits vignerons de la région.

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Le projet Keush a donc abouti à la production et à l'arrivée sur le marché d'un "pétillant" hors du commun, disponible désormais en France. Pour autant, la cuvée Origins ne met pas un point final à l'aventure. Dans les prochains mois, devrait apparaître sur nos tables la cuvée Millennia 2013, un blanc de blanc issu de voskehat uniquement, ayant passé vingt quatre mois sur lies, avec un élevage partiel en barriques. Devrait également suivre un Rosé Brut, issu d'areni (cépage vedette dans la région éponyme, au coeur de l'oasis d'Arpa) et de voskehat.

Passion sans frontières donc, en ce début du XXIè siècle!... Ces nouveaux vignobles ne sont-ils pas en train de s'installer dans la modernité du nouveau millénaire et, par là même, reléguer nos appellations traditionnelles dans les étagères poussiéreuses de nos bibliothèques à vin et de nos grands principes protectionnistes? Misons-nous encore, au coeur de nos grandes régions viti-vinicoles, françaises, italiennes ou espagnoles, sur une production sincère et humaine? Ces septuagénaires, voire octogénaires arméniens, se souviennent de l'odeur de leur terre. Certes, ils ont des moyens financiers importants, leur permettant sans doute de franchir les étapes en mode 3G/4G, mais ils essaient d'intervenir à tous les étages : des plantations rationnelles, l'arrivée de nouvelles compétences, la formation, la promotion, le tout associé à une dynamique commerciale sans frontières. Indiscutablement, de nos jours, la "pétillance" est arménienne ou géorgienne, comme elle fut naguère argentine ou chilienne. L'histoire serait-elle en train de se répéter?...