La Pipette aux quatre vins

17 février 2017

Liber Pater : Loïc Pasquet, les pieds sur Terre!...

Attention!... Il ne faut pas confondre Thomas Pesquet, la tête dans les étoiles, en orbite autour de la Terre, dans la station ISS, et Loïc Pasquet, vigneron sur le terroir des Graves de Bordeaux, quelque part du côté de Landiras. Le premier nous régale de quelques clichés de notre chère planète, le second a pour ambition de rendre aux vins de Bordeaux, leur luxe d'antan. Entendons-nous bien, l'objectif, le rêve peut-être, pour le moment, c'est de proposer aux générations futures de (re)découvrir les vins fins disparus, engloutis par le phylloxera, voilà plus de cent ans. Liber Pater est né, il n'y a guère plus de dix ans. Dès cette année, le millésime 2015 devrait nous donner une tendance. Que ceux qui ne sont pas tentés par cette découverte, me jettent la première grave!...

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En mars 2014, la Revue du Vin de France titre à la une : "Ils révolutionnent Bordeaux!" pour présenter un article qui évoque une grosse douzaine de domaines animés par des vignerons novateurs. Parmi ceux-ci, Loïc Pasquet et Liber Pater. Très peu de gens, y compris dans le microcosme bordelais, ont alors pu découvrir ce cru dont on sait peu de choses... si ce n'est son prix de vente, qui déclenche quelques quintes de toux dans les salons feutrés, tendus de tapisseries anciennes millésimées 1855, en attendant que, peut-être, cela ne contribue à mettre le feu aux poudres!...

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Avant de comparer, verre en main, ces vins à ceux de la région, commençons par prendre connaissance du lieu. Un aspect très important pour le vigneron, pour qui "il n'existe pas d'équivalents bordelais à la Romanée Conti"!... Pour lui, la notion de cru et de climat, au-delà des classements, si préservée par les Bourguignons, n'a pas droit de cité sur les rives de la Garonne et c'est ce que semble vivement regretter Loïc Pasquet. On pourra, bien évidemment, évoquer avec lui tout le poids de la culture locale, l'ancienneté de la tradition bordelaise, mais il n'en démord pas, au XXIè siècle, on doit être en mesure de tout mettre en oeuvre pour retrouver le goût des vins fins pré-phylloxériques.

Nous sommes sur des terres achetées en 2004. Au cours des premières années, sa passion et sa formation d'ingénieur le poussent a étudier ce terroir de plus près, parce que l'enjeu est de taille. Géologie des sols et sous-sols, adéquation sol-cépage... tout se doit d'être approfondi avant les premières plantations en franc de pied.

004Nous sommes là sur la ride anticlinale de direction ouest-est qui relie La Teste, Villagrains, Landiras et Miramont de Guyenne. Une formation géologique particulière qui nous ramène cinquante millions d'années en arrière, lors de la période dite "Grande Coupure", entre l'éocène et l'oligocène. Un pli se forme, plusieurs en fait, parallèles ou presque, du nord au sud entre Massif Armoricain et Pyrénées, ces derniers, du moins leurs graves, se déversent dans la région, grâce au fleuve ancien. Selon ses méandres et les variations de son cours, le cumul des sédiments forme des "îles", comme celle sur laquelle se situent les plantations du vigneron. Au niveau du sol et en y prêtant attention, on distingue un léger mouvement de terrain et l'éventualité d'un rivage, au-delà duquel, comme l'attestent les recherches récentes de Loïc Pasquet, le sol est nettement plus argileux, comme s'il avait été érodé et les graves emportées. Sur l'"île" en revanche, plusieurs mètres de ces petits cailloux blancs, mêlés au sable noir caractéristique, se sont accumulés. On appelle d'ailleurs cette parcelle "La vigne du haut".

002Au-delà de cette étude géologique poussée, le vigneron natif de Poitiers se penche d'encore plus près sur les quatorze sous-sols différents qu'il a identifiés sur les trois hectares du "clos". Quatorze, pas un de moins, auxquels il veut associer les cépages adéquats, sachant que, si les variétés communes au Bordelais (cabernet sauvignon, cabernet franc, petit verdot, malbec et carménère) sont ou seront bien présentes au final, un certain nombre de cépages oubliés vont leur être associés. Et là, tout se complique.

Rappelons les principes de base du défi : plantation en franc de pied, à 20000 pieds/hectares. Nécessité d'être en adéquation avec le lieu, mais avec l'obligation d'être extrêmement plus précis (au mètre près parfois!) que pour les plants greffés. De plus, les plants ont besoin de s'installer et de six à huit années sont nécessaires pour une bonne implantation des boutures. L'intérêt est que si le phylloxéra n'apparaît pas au bout de six ans, on peut considérer qu'il n'attaquera pas la plante à l'avenir. Enfin, dès la cinquième année environ, les jus issus de ces jeunes vignes, malgré tout, vont donner une qualité supérieure aux greffées, à âge égal. Néanmoins, après ces années d'observation, quelques déboires sont possibles. Ainsi, la moindre dénivellation de terrain, à peine perceptible à l'oeil nu, va condamner les cabernet sauvignon plantés dans une zone plus humide. Leur mauvaise forme, une fois constatée, va imposer de les arracher, pour les remplacer par le petit verdot, moins sensible au pourridié racinaire de la vigne.

009Ces cépages oubliés, quels sont-ils? En premier lieu, pour les rouges, le castets, originaire de la Gironde, mais dont on ne connaît pas l'origine exacte. Dans le Galet (Dictionnaire encyclopédique des cépages et de leurs synonymes), outil indispensable en la circonstance, il est dit "qu'il aurait été trouvé dans les bois du canton de Saint Macaire, né d'un semi de hasard et propagé par Nicouleau vers 1870". Pour d'autres, il aurait été importé des Pyrénées. Résistant au mildiou et à la coulure, doté d'un débourrement tardif évitant les gels printaniers, il avait tout pour plaire, si ce n'est sa vigueur permettant de gros rendements. Est-ce pour cela qu'il fut abandonné?...

Autre élément important dans l'assemblage futur, le mancin, appelé aussi tarnay coulant. Encore un vieux cépage bordelais, mentionné par Dupré de Saint-Maur, au XVIIIè siècle. On l'appelle aussi le mancin des palus, vu qu'il est alors très présent dans les palus du Médoc et du Libournais. A noter que Alexandre-Pierre Odart, ampélographe de la première moitié du XIXè, le signale cultivé dans de larges proportions au Château d'Issan. "Il est cueilli séparément avant les autres raisins et on en fait un vin d'une si belle couleur qu'on l'appelle le Rubis fondu d'Issan". Si le castets est très coloré, mais qualifié parfois de "bon ordinaire", le mancin est "corsé, très coloré, astringent, au goût très particulier, servant dans les coupages".

008Signalons aussi le Saint Macaire, qui était planté dans les palus du Médoc et de la région de Saint Macaire, comme il se doit. Sensible à l'oïdium, il donne un vin très coloré. Passé de 200 ha en 1958, à 8 ha en 1988, il semble qu'il soit désormais extrêmement rare. A noter qu'il en existe quelques plantations en Australie et en Californie. Selon le vigneron, cette variété se caractérise par des grosses baies et apporte de l'acidité.

A noter également le prunelard, que l'on rencontre du côté de Gaillac et dans le Tarn, parfois confondu avec le malbec, dont il est parent. Le marselan, quant à lui, est à l'essai et un dernier cépage sera planté à l'avenir, la pardotte, plutôt connu comme un "cépage secondaire du Bordelais", d'une extrême rareté.

Du côté des blancs, indispensables dans le paysage et la production des Graves, le sémillon et le sauvignon seront complétés par deux variétés : le lauzet, originaire du vignoble jurançonnais et considéré comme "un cépage très secondaire pour cette région, mais connu pour produire un vin sec assez riche en alcool, mais doté d'arômes fruités et épicés". Enfin, ultime plant prévu, le camaralet de Lasseube, un cépage de cuve originaire du Béarn très sensible à la coulure, devenu rare malgré qu'il fasse partie de l'encépagement en AOC Béarn et Jurançon. Son vin est qualifié "de fin, avec un goût relevé, tirant sur la saveur poivrée ou la cannelle".

Si une certaine forme de tradition a été adoptée à la vigne, il va de soi qu'une haute technologie est aussi incontournable et, dans ce cas, seule la culture in vitro permet d'avancer.

En parcourant ce "clos", on devine aisément la difficulté du travail, du fait notamment de la densité de plantation. Un travail du sol qui n'est possible qu'avec la mule, devenue la partenaire habituelle de Loïc Pasquet à la vigne. Notez que l'ensemble est certifié bio.

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Avec ce travail obstiné et passionnant, Loïc Pasquet espère arriver à ses fins, en restant pragmatique et sans idéologie de quelque ordre que ce soit. Cette année, il va arracher ses dernières vignes greffées, qui lui ont permis de produire quelques centaines de bouteilles depuis ces dernières années, celles-là même que l'on peut rencontrer en Russie, en Chine ou dans le Golfe Persique. Dans sa démarche actuelle, malgré les oppositions, parfois haineuses de certains ("ça fait partie du jeu!"), il a quand même la satisfaction de recevoir la visite de jeunes vignerons de la région, intéressés par ces cépages oubliés et la culture en franc de pied, qu'une carte ancienne (1876?) rendait possible, puisqu'elle situait des secteurs entiers des Graves (et de l'actuelle AOC Pessac-Léognan) à l'abri du "puçeron ravageur". Pour le reste, tout se jouera dans les prétoires dès le mois prochain, avant que peut-être, à l'avenir, les choses ne commencent à bouger dans le vignoble bordelais, grâce à un vent réformateur.

"Protéger le goût, c'est une forme de résistance". Indiscutablement le credo actuel du vigneron de Landiras. Pour lui, il ne s'agit pas de savoir combien peut-on produire à l'hectare, mais plutôt est-ce que, ce qu'on produit et propose aux consommateurs est bon? On peut penser que le jeu en vaut la chandelle, même si nous devons attendre encore un peu pour constater que ces assemblages futuristes (avec un oeil dans le rétroviseur) sont à la hauteur de notre attente... et de celle du vigneron. Rendez-vous dans quelques mois, verre en main!...

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30 janvier 2017

Arménie, une histoire du vin pétillante!...

Amateurs de vin poussés par la passion, du haut de ces montagnes, six mille ans vous contemplent!... Non, ce n'est pas la statue équestre trônant au milieu de la Place Napoléon, à La Roche sur Yon, qui me pousse à remettre au goût du jour, cette citation bonapartesque bien connue. Mais, plutôt cette soif de découverte qui m'étreint désormais, qui me happe, qui me tire par la manche!... Après seize mois passés entre deux façades grisonnantes, à deux pas de la dite place, il est tant de faire un bilan des découvertes et des rencontres faites pendant cette période. Parce que, à force de clamer haut et fort que La Vinopostale pouvait en remontrer aux uns et aux autres, pour ce qui est des vins vivants, on en oublierait presque qu'il reste tant de choses à voir, à faire et à découvrir...

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Malgré l'immense diversité des vins de notre Hexagone national, je n'ai jamais perdu de vue ce que l'Espagne, l'Italie, la Suisse ou l'Allemagne, entre autres, pouvaient nous apporter et quelques belles cuvées venues de ces contrées avaient trouvé leur place dans l'alignement des supports de bouteilles. Non sans étonner quelques clients du cru, pas forcément prêts pour de telles découvertes. Et puis, un jour, quelqu'un franchit la porte de la boutique et, très vite, on devine que l'horizon est repoussé aux dimensions de la planète. Pas pour céder à une quelconque mode, mais parce que l'on détecte que l'aventure est parfois beaucoup plus qu'aventureuse et que, franchir les fuseaux horaires est d'une telle richesse, qu'on en revient forcément plus fort, plus humain, lorsqu'on revendique, un tant soit peu, le statut d'habitant de la Terre. Toutes celles et ceux qui ont franchi ce pas, ont cédé à ces vibrations intimes et à la force insoupçonnée de ce siège éjectable, savent de quoi je parle... Finalement, nous sommes tous un peu les acteurs et les archéologues de nos propres vies. Nos richesses, ce sont parfois celles que l'on enfouit au fond de nous, au lendemain d'un évènement, de quelque rencontre ou de quelque émotion intense. Plus tard, bien plus tard, il suffira aux autres de gratter la terre qui nous aura ensevelis, pour en apprécier la teneur, la substantifique moelle.

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Il était donc écrit que The Wine Snooper était de ceux pouvant contribuer à nous faire voyager, verre en main. Après un sauvignon catalan, -SO2, issu de vignes plantées à 1200 mètres d'altitude et vinifié dans des cuves en granite datant du XIIIè siècle de notre ère, qui plus est sans sulfites ajoutés, puis un rouge turc, Acikara, dont la vigne (repérée par quelque berger estimant la plante mère, un véritable arbre, sans doute âgée de deux cents ans) s'est abreuvée de la marque d'un terroir calcaire et délivre un équilibre hors du commun, que l'on peut destiner à une belle cuisine de gibier ou d'abats, avec des arômes de griotte confite, aptes à bousculer bien des pinots noirs bourguignons, c'est dans le registre des grands blancs vinifiés en "méthode traditionnelle" qu'il fallait aller chercher mon ultime coup de coeur vinopostalien. La cuvée s'appelle Keush Origins et nous vient d'Arménie (cf cette émission situant, à divers points de vue, cette région du monde), pays situé en Transcaucasie, disputant à la Géorgie voisine, l'origine historique de la vigne et du vin. Vous savez bien, bibliquement parlant, Noé et le déluge!...

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cf : http://oiv.edpsciences.org

L'histoire de l'Arménie viti-vinicole nous ramène donc six mille ans en arrière!... En effet, c'est désormais une certitude, puisqu'en 2010, une équipe internationale d'archéologues a découvert dans une caverne de la région de Vayots Dzor, au coeur du vignoble d'Areni, la trace de vinification réalisée par les habitants de l'âge du cuivre, aux environs de -6100 avant notre ère. Rien n'y manquait : pressoir rudimentaire, cuves de fermentation, pépins de raisin d'une variété toujours cultivée dans la région, restes de raisins pressés, sarments atrophiés, sans oublier les poteries imprégnées de vin et même des tasses destinées à boire le nectar de l'époque. De quoi émouvoir tous les Arméniens et sans doute plus encore les membres de la diaspora arménienne présente aux quatre coins du monde, désormais prête, au milieu des années 2000, à revenir travailler et investir au pays, une fois acquise la dynamique post-URSS.

DSC01357_1024x682Les années 2006-2008 signent le retour de quelques-uns de ces "aventuriers", après des décennies au cours desquelles ils avaient démontré leur génie de créateurs et de gestionnaires, dans les différents domaines qu'ils avaient choisis et où ils s'illustrèrent. Certes, ils restaient arméniens, mais disposaient aussi de la nationalité de leur pays d'accueil, tantôt argentins, américains ou encore italiens.

Parmi ceux-ci, Vahe Keushguerian, importateur de vins aux USA, mais aussi en charge de deux domaines en Toscane pendant quelques années. En 2006, il emboîte le pas de ses compatriotes issus de la diaspora arménienne rentrant au pays. Après les années soviétiques, notamment celles de l'époque Gorbatchev, au cours desquelles des milliers d'hectares de vignes furent arrachées dans le but de lutter contre l'alcoolisme, véritable plaie en Russie, il encourage la replantation afin de produire, en premier lieu, des jus destinés à la production de brandy, le "cognac arménien", source de devises non négligeable. D'autre part, l'idée de proposer des vins de qualités germe dans son esprit et la rencontre avec d'autres investisseurs va permettre de se lancer dans une autre aventure.

Parmi ceux-ci, Eduardo Eurnékian, un argentin qui a fait fortune en Amérique du Sud, dans la construction et la gestion d'aéroports sur tout le continent. Où l'on rejoint curieusement l'aventure de l'Aéropostale... Ce dernier va faire l'acquisition, dans son pays d'origine, de plus de deux mille hectares en zone viticole. En quatre ou cinq ans, il va y planter quelques 800 ha de vigne. Ensemble, ils vont produire le premier vin de l'ère moderne en Arménie, Karas, véritable vin de garage les premières années, qui apparaît en 2008. A noter que l'Argentino-arménien est aussi le propriétaire de la Bodega del Fin del Mundo, en Patagonie, ce qui explique aussi les interventions de l'incontournable Michel Rolland, aussi bien au Chili, que dans les premiers temps en Arménie.

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Très vite, Vahe Keushguerian travaille sur l'idée d'une replantation plus attentive dans son pays. Après l'utilisation de souches issues des cépages internationaux les plus connus, il prend conscience que le phylloxera n'étant pas présent sur ses terres, l'inquiétude de certains, née de l'apport exogène de ces variétés étrangères, comporte bien quelques risques pour le futur de la vigne dans le Caucase. D'ailleurs, le puceron dévastateur est soupçonné d'être déjà présent ici ou là. Il estime donc qu'il fait fausse route et décide de privilégier les cépages autochtones, qui sont légion. Mais, ses rêves sont aussi multiples.

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Au début des années 2010, naît le projet Keush. Pour tout dire, un vrai défi : faire les meilleures bulles possibles, avec des variétés locales, qui plus est anciennes et produire un vin profitant des bienfaits supposés d'une culture en altitude, issu d'un sol d'origine volcanique. Dans cette même région de Vayots Dzor, les vignes sont plantées à Khachik, petit village situé à cinq cents mètres de la frontière avec l'Azerbaïdjan, dans une sorte de no man's land créé à l'issue du conflit passé et à 1800 m d'altitude, ce qui en fait le plus haut vignoble en Arménie, pays où 90% des terres se situent malgré tout à plus de mille mètres. Donc, un éco-système unique au monde à une telle altitude, un sol limoneux sur un sous-sol de roche volcanique.

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Et c'est là qu'entre en jeu Jérôme Barret, Champenois de souche et oenologue quadragénaire sillonnant la planète depuis quelques années. Il a notamment travaillé pour l'Institut Oenologique de Champagne, en tant que consultant, dans les pays de l'ex-URSS, la Napa Valley ou l'Afrique du Sud, entre autres. Avec ses qualités et ses compétences, qui font de lui un des cinq français spécialistes de la méthode champenoise à l'échelle de la planète, il comprend vite les enjeux d'une telle initiative. Grand spécialiste des élevages et des assemblages, il parvient aussi à sensibiliser toute la chaîne de production, afin de disposer de raisins sains (vendanges manuelles en petits lots) facilitant l'utilisation d'une technologie moderne au niveau du chai.

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Les cépages utilisés dans cet assemblage sont le voskehat et le khatoun kharji. Le premier est un cépage de cuve blanc, "aux bourgeonnement aranéeux, avec de jeunes feuilles de couleur vert rougeâtre, dont les raisins mûrissent en 4è époque hâtive au début d'octobre", si l'on en croit le Dictionnaire encyclopédique des cépages de Pierre Galet. Il est aussi appelé khardji. Le second est également un cépage de cuve blanc, "dont la maturité intervient plutôt dans la seconde décade de septembre. Ce cépage est dit de vigueur moyenne à débourrement moyen au début avril". Mais, au-delà de ces considérations ampélographiques, il convient de signaler que la qualité optimale de la vendange est aussi obtenue grâce au travail d'un troisième homme, Arman Manoukian, homme de chai et de terroir (ayant aussi oeuvré en France), qui n'a pas son pareil pour dénicher des raisins de qualité, auprès des très petits vignerons de la région.

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Le projet Keush a donc abouti à la production et à l'arrivée sur le marché d'un "pétillant" hors du commun, disponible désormais en France. Pour autant, la cuvée Origins ne met pas un point final à l'aventure. Dans les prochains mois, devrait apparaître sur nos tables la cuvée Millennia 2013, un blanc de blanc issu de voskehat uniquement, ayant passé vingt quatre mois sur lies, avec un élevage partiel en barriques. Devrait également suivre un Rosé Brut, issu d'areni (cépage vedette dans la région éponyme, au coeur de l'oasis d'Arpa) et de voskehat.

Passion sans frontières donc, en ce début du XXIè siècle!... Ces nouveaux vignobles ne sont-ils pas en train de s'installer dans la modernité du nouveau millénaire et, par là même, reléguer nos appellations traditionnelles dans les étagères poussiéreuses de nos bibliothèques à vin et de nos grands principes protectionnistes? Misons-nous encore, au coeur de nos grandes régions viti-vinicoles, françaises, italiennes ou espagnoles, sur une production sincère et humaine? Ces septuagénaires, voire octogénaires arméniens, se souviennent de l'odeur de leur terre. Certes, ils ont des moyens financiers importants, leur permettant sans doute de franchir les étapes en mode 3G/4G, mais ils essaient d'intervenir à tous les étages : des plantations rationnelles, l'arrivée de nouvelles compétences, la formation, la promotion, le tout associé à une dynamique commerciale sans frontières. Indiscutablement, de nos jours, la "pétillance" est arménienne ou géorgienne, comme elle fut naguère argentine ou chilienne. L'histoire serait-elle en train de se répéter?...

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21 janvier 2017

La Vinopostale, fortune de verre!...

Je suis très tenté, en ce début d'année, alors que les solitaires autour du monde regagnent l'un après l'autre le port des Sables d'Olonne, d'évoquer la fin de l'aventure de La Vinopostale. Cela peut paraître présomptueux, voire prétentieux, de glisser sur cette actualité aventureuse, pour effectuer un quelconque parallèle mais, au moins cela me permet de... boucler la boucle!... En 2015, j'avais consacré quelques articles ici-même à la création de cette cave yonnaise dédiée aux vins vivants, il me parait normal, voire sain d'apporter une conclusion en quelques lignes. Histoire, diront certains, de clore la thérapie... avant de passer à autre chose.

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Quelques lignes, quelques mots aussi pour remercier ceux qui sont venus commenter mon post du 6 janvier dernier, sur ma page Facebook. Celui qui évoquait la "déconstruction" de La Vinopostale. Toutes les personnes qui m'ont soutenu au quotidien ne sont, bien sur, pas toutes intervenues ce jour-là et par ce mode réseausocial, mais celles qui l'ont fait ont sans doute donné leur sentiment pour toutes les autres. Et du mieux qu'elles pouvaient le faire, puisque ces commentaires m'ont vraiment touché.

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Ne comptez pas sur moi pour déverser ici un quelconque fiel d'une amertume débordante! A ceux qui pourraient se permettre de parler d'échec, on ne peut qu'évoquer l'expérience accumulée pendant seize mois, comme c'est là une pratique courante dans d'autres lieux, d'autres pays, dont la culture est si différente de la nôtre en la matière. Oh, certes! Tout n'était pas parfait dans mon projet! J'y ai - je devrais dire plutôt nous y avons - passé du temps pourtant, au préalable, mais fort de circonstances supposées favorables, professionnellement parlant, j'y suis sans doute allé un peu la fleur au fusil!... Nous savions qu'il fallait du temps pour imposer une idée, un style, une marque, mais pas autant que cela sans doute.

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Je ne suis pas très fier de fermer ainsi, si vite, cette escale de La Vinopostale, même si le petit aérodrome, dont la piste va de nouveau verdir, n'était pas idéal, dans cette rue des Halles yonnaise si décriée par certains, quasiment maudite pour d'autres!... En ouvrant un 17 septembre (diciassette! Jamais un Italien n'aurait ouvert un diciassette! Pour peu, qu'en plus, un chat noir ne traverse la rue ce jour-là! N'est-ce pas Luca?...), une fin d'année supposée porteuse, ne pouvait qu'être un cache-misère des débuts d'année frileux. En relisant mes publications de cette année 2015, sur ce blog, on ne peut que deviner une forme de doute s'installant subrepticement entre les lignes.

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Malgré les modalités et formalités, sorte de figures imposées par diverses autorités dans notre beau pays, j'ai le sentiment d'avoir eu la liberté de tenter ma chance. Et, il faut bien dire que cette impression est presque la même, pour ce qui est de ma liberté de fermer. Fallait-il persister lorsque le doute s'est installé?... Devais-je continuer à faire bonne figure, alors que la morosité commerciale devenait presque quotidienne?... Vous me direz, si tous les marins et tous les aviateurs n'avaient pas eu plus d'abnégation que moi, on en serait encore à l'âge de pierre de l'aventure!... Mais, pour ma part, je ne voulais que tenter de marcher dans leurs pas, pas les égaler, avec parfois un destin funeste... Carpe diem, d'accord! Mais en restant debout!...

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Alors voilà! Que reste-t-il de tout cela?... Des rencontres, parfois importantes, quelques cartons d'un petit stock au fond d'une cave et... le souffle d'une hélice au moment de monter à bord d'un avion, pour une nouvelle aventure. La poussière pique les yeux, le ciel chargé de nuages se libère des sombres nuées et indique qu'il est temps de remettre le cap sur l'avenir, histoire aussi d'être à la hauteur de l'affection ou de l'amitié de celles et ceux qui vous entourent. "Celui qui n'essaie pas ne se trompe qu'une seule fois" comme le disait mon ami rochelais Philippe, ami d'adolescence qui, n'en doutons pas, sait aussi de quoi il parle, quand il paraphrase Véronique Sanson.

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11 janvier 2017

Santorin aux deux visages

Un cratère effondré. Une caldeira. Et des paquebots qui viennent jeter l'ancre, au coeur du volcan, dont la dernière colère destructrice (l'éruption minoenne) remonte aux environs de 1630 avant J.-C. Non, il ne s'agit pas du remake d'un quelconque Titanic!... Si ce n'était pour admirer le fameux coucher de soleil de Santorin, pour peu, on trouverait cela quelque peu anachronique, de voir tous ces monstres d'acier transportant des milliers de passagers, venir faire escale au coeur de ce paysage, dont on se dit parfois qu'il pourrait un jour, retrouver au galop son naturel d'un lointain passé, chassé des mémoires. Une impression curieuse, qui me revient toujours à l'esprit, quand il m'arrive de poser les pieds, sur les bords d'un volcan endormi... comme naguère sur la lèvre du cratère du Capelinhos, sur l'île açorienne de Faial.

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Lorsqu'on évoque Santorin avec ceux qui ont eu la chance d'y séjourner et que l'on en vient à parler des vins produits sur cette île, on doit souvent faire face à des visages frappés de stupeur. "Du vin à Santorin?..." Comme si, forts d'avoir crapahuté dans les marches du sentier côtier reliant Oia à Fira, les touristes se contentaient de prendre quelque repos sur la terrasse d'un café tourné vers l'ouest, en oubliant de se pencher vers l'autre versant, celui qui descend vers l'est, en pente plus ou moins douce, sur laquelle on découvre sans peine quelques vignes et domaines viticoles. Pour cela, il faut aller vers Finikia, Vourvoulos, Pyrgos, voire Megalochori et quelques autres communes. Là, vous aurez peu de chance de croiser des jeunes mariés venus de tout l'Extrême-Orient, histoire de se faire flasher pour le meilleur et pour le pire dans un décor de rêve (qui remplace de plus en plus la Tour Eiffel sur les wedding photo albums à Tokyo, Pékin ou ailleurs!), mais vous passerez sans doute un bon moment avec quelques personnages, ces vignerons fiers de ce qu'ils proposent, mais suffisamment humbles pour parler de leur vie avec passion.

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Dans le numéro 79 de la revue Le Rouge et Le Blanc, parue à l'hiver 2005, l'histoire quadri-millénaire de l'île et de la région toute entière est forcément évoquée, avant même d'aborder le sujet qui nous intéresse : vins, vignes et vignerons santorini. Passer ainsi du vinsanto légendaire aux cuvées de notre époque moderne, vous invite au voyage et l'envie de découverte vient à grands pas.

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~ Domaine Sigalas ~

Il faut laisser Oia et ses foules de touristes derrière soi, descendre par la petite route qui mène à la côte nord et à ses plages, pour atteindre le Domaine Sigalas, un des référents historiques de l'île, en matière de production viticole. Le domaine fut fondé en 1991, quelques années après le retour sur son île natale de Pâris Sigalas, après des études à Paris (France) de... mathématiques. Il a donc désormais un quart de siècle et compte pas moins de vingt-sept hectares de vignes plantées de cépages locaux, dont principalement l'assyrtiko, très largement dominant sur Santorin (70% environ), connu pour ses capacités à résister au climat sec et aride, notamment à cause du vent omniprésent pendant l'été. Au domaine, il compose près de la moitié des cuvées proposées, avec parfois, un potentiel de garde remarquable, comme le démontre le millésime 1992, apprécié lors de la dégustation. Autres cépages présents : aidini, athiri du côté des blancs. Pour les rouges, les principaux sont le mandilaria et le mavrotragano, dont la version 2014 et pour le moins remarquable.

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Le domaine revendique la production annuelle de 300 000 bouteilles environ et les vins sont distribués désormais dans de nombreux pays : Allemagne, France, Belgique, Autriche, Pays-Bas, Angleterre, Chypre, Suisse, Hong-Kong, Chine, Suède, Singapour, Australie, Brésil, Etats-Unis et Canada, excusez du peu!... Côté vignes, on remarque des sols plutôt homogènes, très pauvres en argile, composés de sables, de scories volcaniques ou pouzzolane, une composition évitant totalement la propagation du phylloxera, d'où la grande proportion de vignes franches de pied. Bien sur, les plus vieilles vignes sont taillées en ambelia, ou corbeille, ou encore gobelet en couronne, système qui protège bourgeons et raisins du sable soulevé par le vent estival.

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Cependant, le Domaine Sigalas est aussi connu pour le choix du vigneron d'opter désormais pour un palissage et la taille Guyot des vignes récentes. Le but affiché est d'atteindre une densité de 6500 pieds/ha et permettre une production plus régulière, ainsi qu'une meilleure concentration. Dans l'article du Rouge et du Blanc, le vigneron soutenait que c'était "une question de survie pour le vignoble de Santorin, convaincu qu'il faut concilier la tradition (l'histoire) et la nouveauté (la connaissance)".

Lors de mon passage au domaine et malgré l'heure (midi), je n'ai pu rencontrer Pâris Sigalas (dommage, vu qu'il s'exprime en français sans difficulté!), mais le personnel en charge des touristes de passage m'a gentiment proposé une jolie dégustation avec, en exergue, les deux vins cités plus haut, soit le Santorini 1992 et le Mavrotragano 2014!... Mais, malgré le fait que l'on soit dans une zone très fréquentée par les touristes, les vins appréciés là possédaient une authenticité, sans céder à une quelconque mode et le potentiel de garde de la plupart n'avait d'égal que leur finesse et leur distinction. Un domaine majeur, à ne pas ignorer!...

Au passage, l'un des membres de l'équipe me conseillait une autre visite, dans un domaine tout récent, situé du côté de Vourvoulos, non loin de Fira et de la côte est de l'île.

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~ Domaine Vassaltis ~

Toujours à peu près les mêmes sols et la même vue sur mer, avec côté ouest les terrasses et quelques hauteurs dominant la plaine. Voilà un domaine flambant neuf, puisque le bâtiment à l'architecture moderne est terminé depuis six mois. Un joli outil, au milieu de quelques hectares d'assyrtiko, puisque Vassaltis Vineyards Winery est pour le moment dédié au cépage vedette de l'île. Un accueil sympathique et une rencontre intéressante avec Ilias Roussakis, un des membres du triumvirat qui est sensé manager l'ensemble. Il est plutôt le "winemaker" et a un avantage non négligeable à mes yeux : il parle parfaitement français!...

Pas de passage à l'étage inférieur, où une certaine technologie est concentrée et déployée (pressoirs pneumatiques, cuves inox...), mais notons que le travail par gravité est recherché. Il semble que guère plus de deux hectares entourant le bâtiment appartiennent au propriétaire, Yannis Valambous, mais que la pratique d'achats de raisins, largement développée ici comme en Crête, permette de disposer de raisins de qualité.

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Le premier millésime est estampillé 2014, mais je ne peux le déguster qu'à titre indicatif, puisqu'il n'est plus disponible. Pourtant, vinifié sans sulfites ajoutés, il semble à mes yeux très intéressant... Cependant, les autres cuvées (2015) relèvent certes d'une approche moderne et technologique, mais les choix, en matière d'élevage notamment, ne semblent pas privilégier le "boisé vanillé à tout prix"! Avec le troisième larron de l'équipe, Yannis Papaeconomou, oenologue lui aussi, on peut aisément penser qu'une certaine authenticité est là aussi recherchée, sans ignorer les aspects "marketing moderne" revendiqués ("la tradition et la nouveauté" comme dirait Pâris Sigalas!), notamment au niveau des visuels et des étiquettes.

Notez que malgré la présence d'un oenologue s'exprimant aisément dans la langue de Molière, les deux autres membres du trio étaient en voyage à Londres lors de mon passage. En effet, Ilias Roussakis m'explique gentiment que la France n'est pas un objectif prioritaire pour les responsables du domaine. Force est de constater que cela donne une impression de déjà vu, en Grèce et ailleurs. Faut-il évoquer notre supposé complexe de supériorité en matière de production vinique, pour qu'à ce point, les valeureux producteurs, ne serait-ce qu'Européens, rechignent à tenter leur chance chez nous?...

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Il ne nous reste donc plus qu'à franchir le Channel, à l'occasion de certains salons internationaux ou à espérer que quelque esprit ouvert sur le Monde ne nous permette de constater tous les progrès, présents et à venir, des vignerons santorini notamment. Au passage, mettons le cap sur Pyrgos, dans le sud de l'île pour découvrir les nectars d'un vigneron-artisan hors du commun.

~ Domaine Hatzidakis ~

L'homme, croisé rapidement lors de ma visite, est humble, mais indiscutablement passionné. Haridimos Hatzidakis, natif de Santorin, s'est lancé en viticulture en 1996, lorsqu'il décide de replanter un demi-hectare d'un petit vignoble abandonné depuis 1956, après le dernier tremblement de terre significatif sur l'île. Il dispose désormais d'une dizaine d'hectares, dont l'essentiel en location, entre 70 et 350 mètres d'altitude, sur les communes proches de Magalochori, Emborio et Akrotiri.

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Ici, la culture biologique est revendiquée. La plus grande attention est portée sur les domaines partenaires, dans lesquels le vigneron achète des raisins. Le Domaine Hatzidakis possède une cave, qui est à elle seule une véritable curiosité. Taillée dans le tuf, elle a été agrandie de façon substantielle, tant en surface qu'en volume. Ainsi, toutes les meilleures conditions sont désormais réunies, pour disposer d'un outil idéal, de la vendange à la dégustation, en passant par les vinifications et les élevages en contenants multiples.

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Mon arrivée tardive ne me permet guère de découvrir les particularités du vignoble alentour, mais je suis en revanche accueilli par un jeune homme, membre de l'équipe, qui transmet sa passion avec ferveur, notamment en me proposant une superbe dégustation. Toutes les cuvées disponibles du domaine sont là, de l'Aidani 2015 au Vinsanto 2003, catégorie nectar.

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Bien sur, l'assyrtiko tient ici aussi la vedette et les vins proposés à la dégustation rappellent, si besoin est, à quel point ce cépage possède les qualités lui permettant de rivaliser avec d'autres variétés plus connues et diffusées aux quatre coins de la planète. Néanmoins, il ne faut pas négliger les rouges, comme le mandilaria de Mylos ou le mavrotragano, décidément une très belle découverte locale.

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Indéniablement, le Domaine Hatzidakis est une véritable ruche, animée par un vigneron qui va de l'avant, jamais à cours d'idées, volontiers novateur, toujours prêt à se lancer dans de nouvelles aventures. Une impression quasi générale, tant en Crête qu'à Santorin. Qui peut se permettre de croire que cette viticulture souffre d'immobilisme, ou qu'elle s'appuie sur les seules traditions séculaires? De plus en plus, elle démontre son attachement aux racines anciennes, tout en mettant en oeuvre ce qu'il faut pour élever la qualité des vins et proposer une production authentique, s'appuyant sur l'expression de terroirs passionnants. Certes, elle est aidée en cela par les conditions quasi idéales du fait d'une météo favorable tout le long du cycle de la vigne, mais encore faut-il vouloir tirer la quintessence de la plante, sans céder aux sirènes de la pharmacopée oenologique. Gageons que nous allons désormais devoir être attentifs à tous ces vins méditerranéens et nous mettre à l'écoute de ces vignerons passionnants.

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En attendant de retourner sur place, afin d'approfondir cette recherche à peine entamée!...

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08 décembre 2016

La Crête viticole est tournée vers l'avenir (2)

Second épisode de notre découverte des vignobles crétois. A partir d'Agios Nikolaos, notre lieu de villégiature, cette fois, il faut mettre le cap vers l'ouest et Héraklion, sorte de capitale qui s'étend de plus en plus, survolée par un ballet d'avions transportant les touristes d'avril à octobre et où le littoral est de plus en plus bétonné, vu le développement des stations balnéaires, à la façon de celles d'Espagne, d'Italie, de France et d'ailleurs. En arrivant au niveau de la route contournante, on éprouve vite le besoin de fuir vers le sud, en direction des collines et des montagnes à l'horizon. Pas de difficulté particulière pour cela, si ce n'est que l'on comprend vite que les vignobles de la Crête centrale - Dafnés, Archanés et Peza - sont situés dans des vallées parallèles. Il nous faudra donc revenir sur nos pas pour les découvrir successivement. Ceci dit, on ne s'éloigne à chaque fois que d'une petite vingtaine de kilomètres de la capitale, qui ne l'est pas d'ailleurs, même s'il s'agit de la plus grande ville de l'île.

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Source : http://www.greekwine.gr

Nous prenons tout d'abord la direction du sud-ouest et donc de la zone d'appellation de Dafnès, plus particulièrement du village éponyme, pour y rencontrer Nikos Douloufakis. En s'éloignant de la côte nord, le plus surprenant est de découvrir un très beau paysage de coteaux, où la vigne le dispute aux oliviers, les deux se côtoyant en alternance le plus souvent, quelles que soient les orientations et l'altitude.

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~ Domaine Douloufakis ~

Nous suivons la rue principale du village, ainsi que les panneaux indiquant les différents domaines, puisque nous sommes là sur la route des vins de Crête. Une vingtaine de kilomètres nous séparent de la côte, mais on sent immédiatement que l'ambiance a changé. Les anciens du village se sont regroupés sur les terrasses de leur choix et regardent passer la petite Peugeot rouge. On a l'impression de pouvoir les retrouver là, immuables, quel que soit le jour de l'année. Pourtant, au creux de l'hiver, parfois, il neige dans ces collines. Le paysage a quelque chose du Beaujolais, les oliviers en plus. Ou alors de certains endroits du Roussillon, où il est plus facile de trouver ces arbres et de l'huile vierge.

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Nous nous faufilons dans un dédale de petites rues pour atteindre le domaine au coeur du village. Une jeune femme nous propose de patienter quelques minutes, le vigneron est sur le point de rentrer, il est presque midi. Je gare la voiture sur un parking proche, un gros pick-up blanc aux couleurs de Douloufakis Winery arrive. C'est bien Nikos, le représentant de la troisième génération de vignerons depuis 1930, l'époque du grand-père pionnier Dimitris. On se parle en anglais, avec nos accents respectifs, mais on se comprend. Il me propose de visiter la cuverie. Surprise : elle est répartie dans différentes pièces de ce qui pourrait être une maison traditionnelle. Trois ou quatre cuves en inox dans chaque espace. Je lui fais remarquer que ce ne doit pas être simple tous les jours, lors des vendanges. Il confirme aisément, mais au passage, il fait part de son attachement à ce lieu, qui porte la trace du passage et du travail de ses parents et grand-parents. "Pour rien au monde, je ne quitterai le coeur du village, malgré les difficultés que cela engendre. Nous y sommes tous très attachés!... Nous devons faire preuve d'imagination et nous adapter."

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La foi qui soulève les montagnes!... Avec Nikos Douloufakis, il est clair que nous sommes en présence d'un vigneron qui va de l'avant. Avant lui, peut-être s'est-on un peu perdu dans les orientations à prendre, c'est du moins ce que l'on entend parfois à propos du vignoble grec. La tradition tout d'abord, avec le retsina, qui ne laissait pas forcément de grands souvenirs aux touristes de passage, puis l'apparition des grands cépages internationaux (syrah, cabernet sauvignon...), au risque d'y laisser son identité et puis, désormais, la mise en valeur des cépages locaux tels que vilana, vidiano (en plein essor, avec ses arômes suggérant le viognier rhodanien), assyrtiko (absent ici) ou muscat of spina en blanc, ou encore liatiko, kotsifali et mandilari du côté des rouges.

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Au fur et à mesure de la discussion, le vigneron m'identifiant comme professionnel, puisque propriétaire d'un "wine shop", la confiance s'installe. Malgré l'heure et l'éventualité qu'il ait à repousser son repas de la mi-journée, il m'invite à prendre place dans sa voiture, pour une découverte du reste de ses installations, à savoir un grand chai d'élevage et de stockage. Au passage, j'admire le paysage, avec une sorte de cirque, dans lequel vigne et oliviers alternent. Le coup d'oeil rappelle aussi les alentours de Barolo ou Barbaresco, voire une bonne partie du Piémont. Un pays que Nikos connaît bien, puisqu'il y séjourna pour passer son diplôme d'oenologie, à Alba. Pour l'instant, il puise quelques centilitres dans différentes cuves contenant les jus des dernières vendanges et me tend le verre à cadence élevée. Les équilibres sont assez remarquables. Les vins en cours d'élevage en barriques ne montrent aucune extravagance aromatique. Si vous cherchez des vins maquillés, vous n'êtes pas à la bonne adresse!...

14729283_10210758038565045_2014343522808239882_nPuis soudain, me vient une interrogation. Lorsqu'on parle et que l'on déguste des vins grecs, pour peu qu'on ait, un tant soit peu, pratiqué la plongée sous-marine, qui plus est sur des épaves anciennes, on se rappelle les amphores, servant au transport du vin dans l'Antiquité. Alors que ce mode d'élevage se répand en Europe et notamment en France, en est-il de même en Grèce et en Crête? Nikos me regarde en souriant, amusé par la question. En guise de réponse, il me dit :"Vous avez un peu de temps devant vous?..." Quelques instants plus tard, nous sommes de nouveau à bord de son pick-up. Conduite façon Rallye de l'Acropole! Les rétroviseurs frôlent les façades. Nous filons jusqu'au village voisin. Le vigneron n'a pas trouvé mieux qu'une sorte de garage, à proximité de la maison de ses beaux-parents, pour entreposer presque secrètement ses dites amphores. Après quelques recherches, il en a défini la forme. Il a même choisi le potier et la terre qu'il fallait, à ses yeux, utiliser. Toute la dimension artistique de la production viticole, aux yeux de Nikos Douloufakis!...

Une sélection de jus blanc et rouge du millésime 2016 se trouvent là. Si je comprends bien, je suis le premier à les découvrir. Suprême honneur!... Il n'est pas encore certain de ce qu'il va en faire. A la dégustation, c'est un peu brut de... décoffrage! Mais, nous sommes seulement à la mi-octobre. Et déjà sur une autre planète. Quand la passion vous transporte vers d'autres rivages...

14729323_10210758039605071_4057430115798603357_nFinalement, je laisse le vigneron prendre son repas et vaquer à diverses occupations (il est en train de préparer une parcelle - voir au-dessus - destinée à une future plantation). Bien sur, il n'a pas manqué de me montrer ses vignes, pour évoquer aussi le terroir. Nous avons parlé du mode de culture. En fait, une partie de la conversation s'articule autour de l'approche biologique en Crête. On peut considérer que quatre ou cinq domaines, parmi la trentaine identifiés en "cave particulière" sur l'île revendiquent officiellement un label bio. Nikos Douloufakis explique qu'une culture bio est un choix presque naturel ici, avec des conditions météorologiques favorables. On peut même considérer que l'emploi de substances chimiques de synthèse est quasiment une aberration. A ses yeux, semble-t-il, la revendication du bio intègre toutes les pratiques, de la vigne à la cave, ce que certains ne sont pas prêts à assumer dans l'immédiat. Si je comprends bien entre les mots (la langue anglaise pratiquée en Crête est encore plus subtile!), c'est précisément son cas, même s'il tend à intervenir de moins en moins sur les vins en cours d'élevage et qu'il est de plus en plus sensible à l'utilisation modérée des sulfites. Ici, la gamme comprend pas moins d'une petite douzaine de cuvées, qui sont toutes à l'honneur de ce vigneron sincère et généreux, y compris avec les touristes de passage, qui n'ont même pas prévenu de leur visite!... Belle découverte du côté de Dafnès!...

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~ Domaine Stilianou ~

Nous voici partis à la découverte de l'appellation Archanés, du moins de l'un de ses représentants, en la personne de Ioannis Stilianou, vigneron à Kounavi. Heraklion n'est qu'à une quinzaine de kilomètres et la célèbre cité antique de Knossos à guère plus de dix ou douze minutes. Toujours la route des vins de Crête et les petits panneaux de couleur Bordeaux, qu'il est nécessaire de remarquer et d'identifier. Winery Stilianou, il faut quitter la rue principale du village en tournant à gauche. Une place, des maisons en travaux, les rues sont de plus en plus étroites, mais les indications sont toujours là. A droite, à gauche, cette fois, il faut quitter la route plus ou moins carrossable. Un chemin bordé de parcelles de vignes et d'oliviers. Quelques centaines de mètres plus loin, une maison traditionnelle, dont une partie sert de cuvier, une autre de chai d'élevage, sans oublier la salle de réception des visiteurs de passage, meublée de façon traditionnelle.

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Il faut dire que malgré le relatif isolement de ce domaine, le vigneron et ses parents sont bien occupés (et nous ne sommes qu'à la mi-octobre!) au cours de l'après-midi, puisque les voitures de location se succèdent presque sans interruption, souvent aux mains de touristes russes. Par chance, j'arrive dans un moment calme et Ioannis Stilianou accepte de me montrer ses vignes les plus proches. Il n'y a là que des variétés de cépages crétois. En rouge, kotsifali (notamment utilisé pour la production d'un rouge doux, issu de grappes exposées au soleil) et mantilari. Pour les blancs, vilana, vidiano et thrapsathiri.

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Un rosé est également proposé, issu des mêmes cépages rouges. La surprise vient surtout du fait que la production est très traditionnelle, s'appuyant sur une approche biologique revendiquée (malgré ce qu'on peut voir sur le site du domaine, mais l'achat de raisins est très pratiqué ici...). En plus du rouge doux, incontournable en Crête, il n'y a ici qu'un seul blanc (Theon Dora, le don des dieux), un rosé (Theon Dora également) et un rouge (Theon Gi, le don de la terre). Les deux premiers sont récents, frais, mais avec une belle texture, alors que le rouge proposé à la dégustation est un 2007!... Maturation en barriques de chêne françaises et nécessité d'un élevage prolongé sans doute. Pour terminer, Ioannis me confie un verre et m'invite à le suivre dans le cuvier. Là, il me permet de découvrir un jus très coloré, qui se révèle puissant et quelque peu austère. Il faut dire que la cuve contient le millésime 2008. Et juste à côté, il s'agit de 2009! Des vins que le vigneron laisse s'homogénéiser avant de les mettre sur le marché. Une démarche étonnante, sachant qu'il vient de récolter 2016!...

Pour finir, découverte d'une remarquable huile d'olive biologique, de celles que l'on déguste aisément à la petite cuillère!... A Kounavi donc, une découverte qui nous ramène au coeur d'une viticulture plus traditionnelle, plus familiale, même si cette notion est partout revendiquée en Crête, ou presque. En tout cas, une approche s'appuyant exclusivement sur les cépages locaux et une production obéissant à des critères très couleur locale. Néanmoins, des vins de qualité, qui ne cèdent pas à une quelconque course au modernisme, ni à une survivance de pratiques obsolètes.

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~ Domaine Paterianakis ~

Nous voici dans la zone de l'AOP Peza, à Méléssès. Le Domaine Paterianakis est qualifié de pionnier, en matière de culture et de production agrobiologique dans la région. Une vingtaine de kilomètres sépare ce grand bâtiment de construction récente de la ville d'Héraklion. Malheureusement, je n'ai pas prévenu de mon passage et je dois me contenter du survol des sept ou huit cuvées du domaine, confortablement installé au bar de la salle de réception. Remarquez, un client potentiel tout seul, avec sa tenue de touriste, dans une petite voiture rouge, se pointant à dix sept heures, qui plus est Français et venu, entre autres, pratiquer la navigation à voile, c'est plutôt rare dans le coin!... Pour un peu, ça ferait tâche!

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De plus, selon les infos qu'on glane ici ou là sur Internet, le bâtiment en question a été construit avec des matériaux locaux, issus de la terre même du domaine, de façon à utiliser la gravité. J'en conclue donc que tous les locaux techniques sont à l'étage inférieur. Pour ce qui est de la réception de la clientèle, il semble que tout soit prévu pour accueillir des groupes conséquents (de Russes notamment?). Une salle que l'on destine aisément à un mariage, ou un conseil d'administration de multinationale, voire à un congrès d'armateurs locaux et juste à côté, une immense terrasse, façon pergola, sur laquelle on pourrait aussi garer le car pullman aux vitres tintées, qui convient aux tamalous en goguette!...

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Pas de chance non plus, puisque je ne pourrais rencontrer les deux jeunes femmes qui managent l'ensemble, que par le biais d'une photo sur un magazine. "The ladies of Cretan wines"!... Elles sont les représentantes de la troisième génération présente au domaine. Côté vins, un survol donc de très jolies cuvées, le tout proposé par l'adorable maman des jeunes femmes, un peu surprise d'avoir des visiteurs simultanés (deux Suissesses sont aussi en train de déguster sur la terrasse), mais qui s'en sort très bien et non sans humour, avec renfort de gourmandises diverses, dont des morceaux de feta arrosés de l'huile d'olive bio du cru. Un régal!...

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Ici, on trouve donc une gamme dite "Melissinos", avec un rouge 100% syrah, un rosé (kotsifali et syrah) et un blanc où sont associés thrapsathiri et sauvignon blanc. Il y a aussi deux autres rouges composés de kotsifali et de mandilari, l'un en IGP Crête (la gamme "Melissokipos"), l'autre en AOP Peza. Puis enfin, trois autres blancs : le premier 100% vidiano (toujours le cépage vedette du moment destiné aux belles cuisines de poissons et de crustacés), un second 100% assyrtiko, dont l'échantillon de 2015 s'est montré très plaisant et un troisième 100% muscat de Spina, plutôt dédié aux apéritifs, avec des notes florales tout en finesse.

Encore une belle découverte donc, qui mériterait une visite plus complète, afin de s'imprégner du militantisme, de la passion et de l'énergie qui semblent prévaloir ici. Les vins sont globalement issus d'une approche assez technologique, mais sont dotés d'une franche personnalité. Là encore, comme précédemment en cette journée, il n'est pas question de céder à la facilité et c'est bien ce qui ressort de ce séjour en Crête. Une tendance forte qui pourrait bien porter le pays vers une notoriété certaine méritée. Après tout, il y a plus de quatre mille ans que la production de vin fait partie intégrante de l'ADN des Crétois!...

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21 novembre 2016

La Crête viticole est tournée vers l'avenir (1)

En Crête, on dénombre pas moins d'une trentaine de domaines viticoles structurés, comme autant d'ambassadeurs d'un certain art de vivre, mêlant contenu antique et modernité parfois galopante. Pas besoin de régime particulier pour se lancer à la découverte des vins de cette île, bon nombre, dont ceux revendiquant une approche biologique, ont les armes pour nous séduire et nous étonner. Avec pas moins de 260 km d'ouest en est et son Mont Ida au centre, qui culmine à plus de 2450 mètres, on pourrait presque imaginer que la viticulture locale est soumise à quelques nuances climatiques, sachant qu'elle se répartie en deux, voire trois régions différentes. Mais, avant de tirer des conclusions à ce sujet, il faut d'abord partir à la découverte de sites viticoles parfois étonnants.

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~ Monastère de Toplou ~

La route moderne, sorte de voie rapide, qui doit traverser l'île de La Canée à Sitia est en chantier. On a parfois l'impression qu'on n'est pas près d'en voir la fin. Cela a-t-il un rapport avec la "crise grecque"?... Pas si grave finalement, parce qu'un touriste louant une petite voiture quelque peu bridée (aucune allusion à son origine, notez-le bien!) peut sans doute goûter encore mieux aux paysages. On approche de Palekastro, lorsqu'il faut bifurquer vers le Cap Sideros, pour atteindre le Monastère de Toplou.

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La voiture file, à vitesse réduite somme toute, sur le toboggan d'un paysage quasi désertique. Nous ne perdons pas de vue la mer d'un bleu intense. Des sables, un sol léger, des oliviers penchés sous l'influence d'un vent dominant, un peu comme les pins ou les chênes verts de notre côte atlantique. Pas ou très peu de constructions. On se dit vite que l'on arrive dans un lieu hors du commun. Est-ce que c'est aussi ce que pensaient les envahisseurs divers, au fil des siècles, qui sont passés par là? Un monastère perdu à l'extrémité d'une île, ils devaient imaginer aisément que leur forfait serait longtemps caché et leurs chevaux bien chargés après leur expédition punitive. Avec notre petite voiture rouge, nos intentions sont tout à fait pacifiques et nous ne remplirons pas notre coffre, vu les conditions de transport dont nous disposons. Pourtant, quelques flacons eurent été les bienvenus!...

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Un peu d'histoire avant tout chose. Le Monastère de Toplou a été bâti au XIVè siècle. C'est alors ce qu'il convient d'appeler l'époque byzantine et la renommée du lieu est grande jusqu'au début du XVIIè, notamment après la conquête de Constantinople par les Turcs. Mais, en 1612 survient un terrible tremblement de terre détruisant une bonne partie des constructions de l'est de la Crête. Dans l'intervalle, le monastère eut à souffrir des attaques successives et régulières des pirates, voire même de celle des Chevaliers de Malte en 1530. Au XVIIè, le bâtiment prit sa forme actuelle, car les Turcs le sachant largement exposé, voulurent le fortifier, afin qu'il puisse résister aux diverses attaques. Au passage, il lui donne son identité actuelle, en lieu et place de Notre-Dame d'Akrotiriani (c'est à dire du cap, du fait de la proximité du Cap Sideros). Selon le rite orthodoxe, le monastère est dédié à la Vierge et à St Jean le Théologien. Un symbole aussi pour les Crétois, puisqu'il contribua fortement à la révolution grecque contre les Turcs en 1821. De même, lors de la Seconde Guerre mondiale, il servit parfois de refuge à la résistance locale en lutte contre l'occupation allemande et ce, jusqu'en mai 1945. C'est dans ses mûrs également que fut installé un émetteur radio très utile aux Anglais installés au Caire, pendant cette même période.

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Si le monastère a produit de tout temps, ou presque, quelque vin destiné aux besoins de l'église et aux évènements locaux, la restauration relativement récente du bâtiment a aussi inspiré l'Abbé Philotheos Spanoudakis, suggérant de réorganiser le vignoble ancien dans les années quatre vingt dix. La Toplou Winery en elle-même, alliant construction traditionnelle et modernité datant de 2006. Inutile de préciser que l'on ne parle guère le français dans ces contrées lointaines, même si nous aurons quelques surprises à ce propos à Santorin notamment. La conversation s'engage donc en langue anglaise, que je ne maîtrise pas aussi bien que mon interlocutrice, il faut bien l'avouer, mais on se débrouille. Après quelques recherches çà et là, notons que Toplou Estate compte pas moins de 35 ha de vignes en culture biologique. A bien y regarder le paysage et malgré la proximité de la mer, on comprend aisément que la conduite en bio ne doit guère poser de problèmes. D'autant que la pluviométrie locale annuelle est du genre à faire palir un Finistérien!... Il arrive fréquemment que le cycle annuel de la vigne ne voit pas la moindre goutte de pluie!...

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Une cuverie tout à fait moderne. Peu ou pas d'élevage en barriques. Une volonté de proposer des vins modernes, mais respectueux d'une part de tradition, puisque les cépages internationaux (chardonnay, syrah et merlot) côtoient les variétés locales connues des amateurs passionnés ou moins diffusées. Deux blancs secs sont proposés : un joli assemblage de thrapsathiri et de vilana tout d'abord, puis un chardonnay assez classique, mais sans expression variétale exacerbée. A noter au passage un fort joli rosé qui, semble-t-il, connaît un certain succès sur les terrasses ensoleillées des lieux de vilégiature locaux, puisqu'il n'est plus disponible. Une gamme plus large de rouges dans le même esprit : un assemblage liatiko-mandilari, puis un duo merlot-syrah moins intéressant (par manque d'objectivité?) et enfin une cuvée pure syrah plus ambitieuse, qui est élevée en barriques de un ou deux vins. Enfin, le "red sweet wine" habituel, à base de grappes de liatiko séchées au soleil, dont l'équilibre est fort plaisant. Bien sur, on ne peut passer sous silence la traditionnelle tsikoudia, eau de vie issue d'une distillation très attentive et la dégustation se termine avec trois jolies cuvées de cette substance à apprécier avec modération, la route étant longue et ensoleillée. Autre très belle découverte, l'huile d'olive biologique, issue de koroneiki, la variété principale cultivée dans la région de Sitia.

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Après cette belle visite d'un vignoble hors du commun, nous pouvions prolonger notre balade jusqu'à la palmeraie de Vaï, avec pas moins de cinq mille palmiers entourant une superbe plage... envahie de touristes, avec parking payant et alignement de parasols!... Mais, heureusement, grâce au Routard de Captain Ouzo, il nous fut donné de découvrir une petite plage de sable fin, au pied du site minoen d'Itanos. Température de l'air : 25°, de l'eau : 23°... Que croyez-vous qu'il arriva?... A suivre, la découverte du vignoble de Peza, dans le centre de l'île, non loin d'Heraklion et de Knossos.

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01 novembre 2016

Adrien De Mello parcourt le Monde, mais revient en Anjou!

Son grand-père quitta son Portugal natal et débarqua en Bretagne dans les années vingt pour trouver du travail, cela ne pouvait qu'inciter Adrien De Mello à parcourir le Monde!... Les hasards de la vie le conduisent au Québec où il arrive en avril 2003, pour une première expérience de vinification à l'été suivant. Il y restera jusqu'en 2006, avec un poste d'adjoint au vinificateur d'un domaine très conventionnel. Parallèlement, il complète son apprentissage avec de saines lectures, comme le livre de Jules Chauvet qui ne manque pas de l'interpeller. Un stagiaire beaunois passe quelques temps au Canada et l'incite à faire une formation (BPEA) à Beaune, afin d'acquérir quelques bases solides et conforter ce qu'il a pu apprendre sur le terrain.

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Il effectue un stage en Afrique du Sud ("pour apprendre ce qu'il ne faut pas faire!"), mais finalement échoue au diplôme. Il trouve néanmoins du travail aux États-Unis, où il est confronté au climat chaud et très humide du vignoble de Virgine. Quelque peu formateur!... Dès 2007, il est de retour au Québec, mais sans perspectives enthousiasmantes, il opte pour un retour en France en 2010. Il rejoint alors la Vallée du Rhône, en intégrant l'équipe du Domaine Duseigneur, où il va vinifier quatre millésimes et pratiquer la biodynamie.

Est-ce cette expérience accumulée ou le compteur des années qui tourne? Adrien éprouve le besoin de se rapprocher de sa Bretagne natale et l'Anjou, lorsqu'on vient de la vallée du Rhône, c'est presque la dernière étape, les Marches de Bretagne. Il habite à Beaucouzé, au nord d'Angers, mais lorsque survient l'été 2016, il obtient la possibilité d'occuper la cuverie du château de la Genaiserie, à St Aubin de Luigné. Un sacré coup de bol, pour bien des habitants du coin! De plus, il va pouvoir installer son bureau et sans doute, une salle de dégustation, à l'étage, inoccupé depuis près de vingt ans et en cours de restauration. Une tomette ancienne et des fenêtres à restaurer et, lorsqu'on regarde le paysage, on a un peu l'impression d'être dans le château arrière, la dunette, d'un vaisseau ancien du XVIIIè. Tonnerre de Brest! L'aventure commence!...

028Du côté des vignes, la surface actuelle totale est de l'ordre de 3,5 ha, avec 2,8 ha d'un seul tenant, dans un secteur gélif, au bord du Layon (Les Gâts), face au coteau de Chaume. C'est Thomas Carsin qui lui a proposé ce lot cultivé en bio. Un secteur qui va le confronter, dès son installation, aux affres de la météo et de son influence sur l'activité viticole. Dès son arrivée, en décembre 2015, il subit une forte averse de grêle, ce qui ne manque pas de l'interpeller, puisque, comme on dit parfois dans le vignoble, les orages porteurs de grêlons impriment leur marque selon des couloirs, des axes restant souvent les mêmes au cours d'un même cycle annuel.

Néanmoins, c'est le gel qui va se révéler dévastateur lors de son offensive printannière de 2016, dont on dit qu'il est finalement assez proche, du fait de ses conséquences, de celui de 1991, le gel noir. De quoi recouvrir d'un voile noir de deuil l'initiative courageuse du vigneron dès son premier millésime... Heureusement, la solidarité va jouer au moment des vendanges, puisque Philippe Delesvaux, dont Adrien s'est déjà rapproché pour une pratique optimisée de la biodynamie, va lui vendre quelques raisins et lui permettre d'être proche des quantités produites et exigées pour le bon équilibre financier de son domaine. Mais il s'en est fallu de peu, avec pas moins de 80% de raisins manquants!...

030Pratique attentive de la biodynamie, emploi très limité de sulfites à la mise et travail dans la vigne avec le cheval. En plus de la volonté affichée de proposer des vins authentiques non dénués d'originalité, le jeune vigneron de la Genaiserie s'appuie aussi sur un vécu solide - il dit volontiers préférer vinifier des rouges que des blancs - tout en admettant qu'il a beaucoup de choses à découvrir avec les vins de la région. En premier lieu, il ne désespère pas de percer les mystères du chenin, cépage dont il avoue tout ignorer ou presque et, pour cela, son premier millésime angevin va lui permettre de capter quelques tendances importantes : botrytis ou pas pour produire des secs? Sans oublier la découverte de la palette aromatique sous l'influence d'une plus ou moins grande maturité. Il sera intéressant d'entendre son analyse, parce qu'elle sera le fruit d'un regard nouveau sur ce que peuvent être les grands blancs secs de la région. En tant que membre de la plus récente génération installée (celle en place depuis à peine plus de trois ans semble donner l'impression déjà d'être composée de vieux briscards!), avec Liv Vincendeau et Thomas Batardière notamment, Adrien De Mello va certainement avoir son mot à dire, pour peu que les papilles des amateurs soient ouvertes et prêtes pour de nouvelles aventures!...

032Et voici donc Toscane (à droite sur la photo), une Comtoise de sept ans. Le vigneron de St Aubin veut en faire sa partenaire privilégiée pour travailler les sols de ses vignes. Pour l'heure, elle est restée quelques mois sans activité appropriée, il va donc reprendre l'entraînement avec elle dans les prochaines semaines.

Lors de notre passage au domaine, au printemps dernier, il était possible de découvrir les premiers jus. Pour la plupart, il s'agissait de mises récentes, sauf pour le sauvignon, qui était encore en barrique, comptant à ce moment-là 8,5 gr de sucres résiduels. Cabernet franc et cabernet sauvignon, associés pour composer la cuvée Globule rouge, venaient de partir en malo.

Le sauvignon blanc (Globule blanc) est issu du bas de la parcelle située sur un léger coteau. Des sols très profonds, un degré naturel assez bas - 11,5° malgré tout - et une vinification en cuve. Le chenin, quant à lui, occupe le haut de la butte sur des schistes. Il est destiné à la cuvée Les Gâts. Sous la petite route parallèle à la rivière, dans la partie gélive, des gamay et gamay fréaux destinés à une cuvée de soif (Gamins). A noter aussi, Do Little, du sauvignon surmûri, pressé au Musée de la Vigne de St Lambert du Lattay, contenu de deux bonbonnes de verre. 19° potentiel, SR indéterminés et une mise qui pourrait se faire de façon très originale, puisque prévue dans des bouteilles de bière de 33 cl, genre Chimay!... Le tout composant la gamme actuelle du Domaine de la Petite Soeur.

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Pour le moment, Adrien De Mello compose avec les éléments et avec cette période indispensable, où il faut découvrir les vignes, capter l'influence de certains choix sur les vinifications, mais aussi les réactions du marché et de la clientèle. Le domaine n'en est qu'à ses balbutiements, même si certaines options se profilent déjà. Du haut de ses trente-cinq ans, le vigneron a déjà engrangé de l'expérience et cumule quelques rencontres influentes. Il va indiscutablement porter ses efforts sur les vinifications des blancs. Le but : "garder de la tension et donner de l'épaule!" S'il a quelque peu navigué à vue pour ce tout premier millésime, certaines avancées importantes sont à prévoir dès le prochain. Il ne faudra donc pas forcément tirer de conclusions trop hâtives avec les premiers flacons ouverts. Mais, les amateurs passionnés ne l'ignorent pas.

De toute façon, que ce soit en Anjou ou ailleurs, il est intéressant de partir à la découverte des nouvelles entités viticoles, non pas pour être en quête perpétuelle de la nouveauté, mais pour se rendre mieux compte de la respiration qui anime une appellation ou une région. Parfois, quelques domaines référents montrent des difficultés, voire des réticences, à faire bouger ce qui marche. On se surprend presque à parler d'une forme d'immobilisme. Certains de ces grands noms acceptent l'idée de se faire bousculer par les réflexions et les analyses des plus jeunes. C'est finalement ce qui permet d'évoquer la bonne santé de certains secteurs de notre carte des vignobles. Dans le Val de Loire, il est clair qu'on peut se réjouir de voir arriver de tels talents. Parce que, avec quelques autres, ils sont prêts à se confronter à la diversité des goûts et des couleurs. Et c'est tant mieux pour tous ceux qui ont soif de ces découvertes.

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01 juin 2016

Liv Vincendeau, la Loire pétillante

Les maisons s'égrainent le long de la petite route des Lombardières, en bord de Loire. C'est là, dans ce village largement exposé aux crues du fleuve que se situe le Domäne Vincendeau. Du moins, la maison de vie et les installations où sont vinifiés et élevés les vins d'une entité viticole créée en 2014. Avec son mari angevin et pour leurs deux enfants, Liv rêvait de trouver une maison en bord de Loire. Du même coup, voilà deux ans, ils ont eu la possibilité d'acheter cette vénérable et typique construction datant de 1911, ayant résisté aux débordements historiques de la Loire, comme le signale l'échelle des crues sur la façade. Le bâtiment adjacent, datant quant à lui de 1904, était plutôt à vocation agricole et pas viticole, mais il se révèle apte à recevoir cuvier et petit chai à barriques en sous-sol, même si le tout n'est pas hors d'eau bien sûr.

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L'utilisation du terme "Domäne" se veut un clin d'oeil à la langue d'origine de Liv, car elle est allemande. D'une noble région viticole, le Rheingau, même si ses parents n'étaient pas vignerons. Elle fait ses études en Angleterre, puis à Strasbourg et c'est en Alsace que "l'Histoire du Vin en France l'a happée"!... A partir de 1999, elle suit des formations successives (production, commerce...), y compris une session conduite du cheval, au célèbre Haras du Pin. Du fait de ses origines allemandes, l'option vers la biodynamie est presque une évidence, tant elle a connaissance de la méthode Steiner depuis son enfance.

Un bonheur ne venant jamais seul, elle a la chance de trouver au même moment, un lot de parcelles à vendre. Ce sont les Vignobles Grosset qui se séparent de quelques hectares d'un seul tenant, au lieu-dit Le Raguenet, sur les hauteurs de la commune de Rochefort sur Loire, en AOC Coteaux-du-Layon-Rochefort, non loin du Château de l'Eperonnière, en haut d'une sorte d'amphithéâtre donnant sur la Loire. Sous nos yeux, le fleuve, la cathédrale d'Angers, le clocher d'Epiré, la Roche-aux-Moines, la Coulée de Serrant, dans un paysage à 360°, ou presque!... A l'origine, elle ne souhaitait que trois hectares, mais en achète finalement sept, y compris les friches et les prairies.

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C'est peu dire que Liv a tout à découvrir de ce paysage et de ce vignoble ligériens. Lors de notre passage, le décavaillonnage était en cours, grâce pour l'instant à un intervenant, en attendant qu'elle conduise elle-même un cheval de son choix. Dans une parcelle de chenin âgé de onze ans, prêt à débourrer, elle décrit avec passion les composantes du sol : schiste gris-vert, phtanite bleu nuit, avec des veines de quartz, comme pour le terroir de Bonnezeaux et quelques schistes pourpre. Quatre hectares d'un vrai terroir à liquoreux, même si elle dispose aussi de cinquante ares de grolleau noir, plutôt rare dans le secteur, une plantation assez récente qu'elle destine au rosé et aux bulles.

Mais la vigneronne, malgré des débuts récents, ne se laisse pas emporter par sa passion. Son pragmatisme est exemplaire. Elle est surtout attentive à réussir une bonne conversion en bio de ses vignes, étape par étape ("il y a un vrai enjeu au niveau matériel!") mais ne manque pas d'inspirer une bonne confiance à ses voisins. Ainsi, les a-t-elle déjà convaincus d'opter pour la confusion sexuelle, même si leurs pratiques, pour le reste, demeurent plutôt conventionnelles. De plus, même si elle avoue un meilleur feeling avec les vinifications en blanc sec et rosé, elle se défend au passage de pratiquer une course aux bas rendements. Sa préoccupation du moment serait plutôt de développer son réseau commercial, avec quelques visées légitimes vers l'export.

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"Rassurez-vous, vous pouvez déguster! Je n'en suis pas encore au stade où je peux dire : je n'ai plus rien à vendre!" Où Liv nous démontre, avec humour, qu'elle connaît déjà bien le milieu!... Il est donc temps de découvrir les cuvées disponibles :

-(Loire) Gold, ou Gold plutôt, pour respecter la réglementation des AOP, qui interdit d'utiliser certains termes en Vin de France. Il s'agit d'un 100% chenin et d'une méthode ancestrale, vendangée à 12°, arrêtée avec 24 gr de sucre, pour ensuite aller vers la prise de mousse avec les sucres des raisins. Dosée extra-brut. Un pétillant élégant et fin.

On en profite pour aborder le sujet des sulfites ajoutés. Pour la vigneronne de Rochefort, le choix est clair : le moins possible de sulfites, mais pas zéro. En 2014, millésime de ce pétillant, il s'agissait pour Liv d'une reprise de tous les aspects et les approches de l'oenologie. Par prudence, elle a donc sulfité un petit peu au pressoir, puis un peu au dégorgement, pour atteindre 50 mg/L de SO2 total. Ses motivations tiennent au fait qu'elle apprécie les vins fins et élégants, y compris au niveau de l'expression aromatique. "Le jour où quelqu'un m'apprend à faire des vins de ce style là sans soufre, je signe, mais ça me semble un peu compliqué!..." Avec la récolte 2016 à venir, elle va essayer de travailler avec des gaz inertes au pressoir, plutôt qu'avec du soufre. "On commence seulement à comprendre que, quand on ne met pas de soufre, certains micro-organismes, dont les bactéries, se développent et ce sont les amines biogènes, dont l'histamine, qui déclenchent des allergies." Indiscutablement, un sujet qui fait encore débat, notamment sur la toile!...

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- Le Raguenet, Anjou blanc sec 2014 : un chenin élevé sur lies pendant six mois, fermentation malolactique partielle constatée, sans action particulière pour l'empêcher ou pas. Un blanc dynamique et frais, avec une jolie intensité. Si Liv le juge nécessaire et judicieux, l'élevage de cette cuvée sera prolongé jusqu'à douze, voire dix-huit mois, lorsque le bâtiment sera isolé.

- L'Arpent du Saule, Rosé de Loire 2015 : en cuve juste avant la mise. Issu d'une vigne en fermage à proximité du centre équestre de Rochefort. Du gamay, du cabernet franc, du grolleau noir et du grolleau gris vendangés ensemble. Autant de cépages (parmi d'autres!) autorisés pour cette appellation. Une jolie fraîcheur, mais de la tenue, pour un vin que l'on destine à nos repas sur les terrasses ensoleillées de l'été à venir.

Avec Liv Vincendeau, voilà un exemple de jeune femme et de jeune vigneronne qui a tout ce qu'il faut pour faire pétiller la Loire!... Quelqu'un dont les valeurs, joliment précisées sur la page dédiée du site internet du domaine, sont fortes et montrent à quel point sa détermination la guide au quotidien. Quelqu'un aussi qui sait rester à l'écoute. Elle n'a pas débarqué sur la planète Anjou avec un catalogue de certitudes, comme si elle venait d'atterrir sur Mars, avec une check-list labellisée NASA!... De toute évidence, elle fait partie intégrante de son environnement, comme de son village. Elle l'a déjà adopté et ne demande qu'à être appréciée notamment pour son travail. N'en doutons pas, les premières cuvées disponibles font déjà d'elle une référente en puissance de la dernière génération installée. Décidément, l'Anjou noir, entre Layon et Loire, est plein de ressources!...

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15 mai 2016

Thomas Batardière, du nouveau à Rablay sur Layon

Lors des journées de dégustation aux Greniers St Jean, à Angers, fin janvier dernier, le catalogue proposait quelques nouveaux noms représentant l'Anjou et le Layon. Non qu'il s'agissait là d'inconnus pour les plus attentifs parmi les amateurs et professionnels, mais plutôt de ceux qu'on peut regrouper sous la bannière des futurs talents d'une région qui voit se succéder des vagues de vigneronnes et de vignerons prêts à en découdre avec le chenin, le schiste, le grolleau et le cabernet, sans oublier spilite et rhyolite. De nouvelles vagues donc qui, pour un peu, classeraient au rang de vieux briscards les Kenji Hodgson, Stéphane Rocher et autre Nicolas Bertin. Que dire alors des Richard Leroy, Joël Ménard ou Mark Angeli?... Des dinosaures?... Sans doute pas, parce que pour tous ces jeunes (et autre moins jeune en proie à une sorte de démon de midi de la vigne et du vin, tel Dominique Dufour, autre rablayen à suivre, cultivant ses 70 ares des Aussigouins comme un jardin!), les exemples dont il faut s'inspirer, sont bien ceux-là. Même si parfois, certaines cuvées s'élèvent indiscutablement au niveau des meilleurs, toute hiérarchie bue. Avant Liv Vincendeau, à Rochefort sur Loire et Adrien de Mello, à St Aubin de Luigné, première escale dans la Grande Rue de Rablay sur Layon, à quelques pas de chez le roy Richard!...

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Thomas Batardière est né à l'aube des années 80 à Angers, avant de passer l'essentiel de son enfance dans la Sarthe. Presque vingt ans plus tard, il passe par l'Ecole du Louvre, puis prépare une licence d'anthropologie, notamment à Aix en Provence, mais se consacre principalement à une activité de vidéaste entre 2005 et 2008. C'est à ce moment qu'il opte pour un diplôme de sommellerie. Parcours pour le moins original!... Dans la foulée, il intègre comme salarié le Château Yvonne, dans le Saumurois, pour trois millésimes. Dès 2011, il se met cependant en quête de vignes, mais le prix à l'hectare du côté de Saumur est parfois très élevé, voire disuasif pour un jeune tentant de convaincre une banque! Il continue ses démarches en Anjou, à St Lambert du Lattay d'abord, puis à Rablay sur Layon, où il va découvrir quelques parcelles intéressantes.

001Direction le coteau de la Madeleine, qui offre une vue imprenable sur Rablay. A l'extrémité des terrasses "bulldozérisées" naguère par un domaine local, un petit parking, dans la montée qui mène au plateau de Montbenault et aux Aussigouins. A proximité, la parcelle dite Le Clos compte deux hectares et deux propriétaires, le Château du Fresne, à Faye d'Anjou et Thomas Batardière (60 ares). Du chenin planté en 1958 ou 1959. Une vigne que le jeune vigneron rablayen a récupérée tardivement en 2012, si bien que le premier millésime proposé est 2013. Avant, la culture était très conventionnelle et on pouvait constater 40% de souches manquantes, mais sans trace d'esca. Depuis trois ans, pas moins de 1600 plants ont permis de complanter la parcelle. Le vigneron a opté pour une taille en cordon de Royat et sait qu'il doit être très attentif toute l'année. Quelques mouillères, peu de sol (30 à 40 cm d'argile maximum), puis la roche mère en dessous et donc le besoin d'être rigoureux, les argiles primaires, le schiste décomposé imposent de ne pas laisser l'herbe pousser, la vigne risquant de s'asphyxier si l'été est chaud, du fait de l'exposition sud-sud-ouest, même si le secteur a la réputation d'être aéré. La proportion de jeunes vignes va-t-elle suggérer au vigneron la création d'une cuvée particulière? Pas sur. D'autant qu'il a aussi planté trente ares l'an dernier, sur les terroirs de Montbenault, où on trouve plus de cailloux rouges (spilite, ryolithe) et l'ensemble des jus issus du secteur pourraient être assemblés à terme.

La seconde cuvée du domaine, L'Esprit Libre, est composée de chenins typiques de Rablay, issus de vignes de quatre vingt dix ans quelque peu à bout de souffle malgré tout, mais aussi de quinze ans. Pour ces parcelles, le terroir est plutôt homogène avec des graves et des sables rouges le plus souvent présents sur le plateau des Sablonnettes, de l'autre côté du village. Soit au total, 2 ha 80 de chenin que Thomas bichonne, n'ignorant rien des difficultés à mener le cépage où il le souhaite.

Au global, environ 3 ha 50 de vignes, avec lesquels le vigneron pense trouver l'équilibre, même s'il a racheté et replanté du grolleau (+/- 50 ares) et qu'il envisage de planter 25 ares de ce même cépage dans son grand jardin, près de la maison qu'il retape dans le bourg de Rablay. En production actuellement, moins d'un hectare de grolleau justement et treize ares de cabernet en plein bourg. Le grolleau est notamment situé dans la parcelle dite de Caseneuve, exposée nord-nord-est, face au coteau de Faye d'Anjou. Une vigne non palissée, mais peu exposée au vent, en revanche assez gélive. Ce cépage, c'était un peu une découverte à son arrivée dans la région. Selon Thomas, il se révèle assez facile à travailler en bio : peu ou pas sensible à l'oïdium (pas de soufre), juste un peu de cuivre pour combattre le mildiou. De plus, après la gelée, la vigne "relame". Ainsi en 2013, après un gel à 100%, il produit quand même 18 hl/ha cette année-là! En 2014, il va compter 42 hl/ha sur des grolleau de plus de quarante cinq ans. Il note cependant un peu de mortalité due à l'esca dans la partie voisine des gamay fréaux, sur une surface de 37 ares.

003Côté vinifications, des choix fermes et précis, afin de travailler sans sulfites ajoutés avant la mise. Pour les blancs, les raisins sont pressés sans débourbage, les jus passant directement du pressoir aux cuves inox pour les deux fermentations. Le premier soutirage n'intervenant que quelques semaines avant la mise en bouteilles, la veille de la filtration, en principe début août suivant les vendanges. La mise, quant à elle, n'est pratiquée qu'en septembre, afin de conserver un rythme annuel, tant à la vigne qu'à la cave.

Pour les rouges, grolleau et cabernet, il s'agit de macérations en grappes entières. Encuvage des raisins dans des volumes ne dépassant pas dix hectolitres, ce qui permet de remplir les cuves et de laisser infuser pendant un mois environ. Cela commence comme une macération carbonique pendant quatre à cinq jours, le marc se tasse, le niveau du jus monte et la fermentation s'enclenche à faible température du fait des petits volumes et de la faible inertie des petites cuves, par opposition aux grandes cuves en béton qu'il faut refroidir, d'où des vins rouges plus opulents et plus charnus dans ce cas là. Thomas y perçoit une perte dans la palette aromatique, pour ces jus vinifiés en grands volumes, aspect qu'il essaie d'éviter avec ses cuves de dix hectolitres. D'une façon générale, la taille des contenants et le choix des volumes sont déterminants pour le jeune vigneron de Rablay. Ainsi, il utilise des barriques de cinq cent litres pour les élevages.

Première cuvée en blanc, L'Esprit Libre 2015, est le produit de ce que le vigneron appelle un millésime facile. "Quelque chose qui n'était pas trop punchy au début, mais heureusement, les jus se retendent en ce moment. Ceci dit, on est seulement à mi-chemin de l'élevage!" Le Clos des Cocus 2015 va être doté d'un beau volume. De l'ampleur, mais devrait retrouver sa finale habituelle souligner par une belle acidité.

Du côté des rouges, Thomas Batardière revendique un Grolleau 2015, Amor Fati, quelque peu décalé. Pas un canon au sens exact du terme, mais des tannins, de la rafle et un côté sèveux... "Le grolleau, c'est un peu le parent pas très noble, le garçon pas très bien élevé de la famille des pinots noirs." De la personnalité donc et une réservation absolument nécessaire pour disposer de quelques flacons, surtout avec un rendement de 30 hl/ha, ce qui lui a valu quelques sarcasmes de la part d'un vigneron référent du village. "Comment fais-tu pour faire moins de quarante avec du grolleau?...". Autre rareté, le Cabernet 2015, Clos des Noëls, issu d'une vigne plantée en 1931 : une jolie présence et une belle originalité d'expression. A noter que ces rouges sont ni soufrés au soutirage, ni filtrés.

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Rablay sur Layon, un petit village au bord d'une paisible rivière. Quelques fortes personnalités vigneronnes pour ce cru où quelques jeunes passionnés sont désormais installés, dotés eux aussi d'un franc caractère, mais porteurs de convictions toutes aussi fortes. Thomas Batardière fait partie de ceux-là et ses débuts sont plutôt probants. Ne tardez pas à découvrir leurs vins, avant qu'ils ne deviennent très rares!... Production artisanale, presque artistique oblige!...

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05 mai 2016

Coups de gel dans le vignoble!...

Le gel printanier tardif, comme en cette dernière semaine d'avril, est rarement sans conséquence, il ne faut pas être grand clerc pour le comprendre!... Effets sur la vigne elle-même, qui ne sera pas fructifère pour la récolte 2016 et qui ne produira pas de bois afin de pratiquer une taille adéquate pour le millésime suivant, mais effets induits également sur la santé économique des domaines, souvent tus par les vignerons, mais qui peuvent pousser certains producteurs dans le gouffre. Faut-il le rappeler, la micro-publication La Pipette, devenue votre blog préféré, La Pipette aux quatre vins, est née un jour de printemps 1991, au lendemain même du gel noir dont avaient été victimes bon nombre de vignobles français. En effet, au cours d'une visite à St Emilion et Pomerol, particulièrement touchés cette année-là, j'avais pu mesurer le désarroi de Maryse Barre notamment, alors en charge du Château Pavie Macquin, mais aussi l'ampleur des dégâts d'une seule matinée, d'un seul lever du jour... Quelques heures, quelques jours après cet évènement climatique du printemps 2016, d'une ampleur certaine, vu le nombre de régions viticoles touchées (sans parler de celles qui venaient de subir la grêle quelques jours plus tôt!), il paraissait normal de donner la parole aux vignerons. Un grand merci à tous ceux qui ont répondu à mon message, malgré l'amertume, la colère parfois, contre les éléments nous rappelant avant tout la fragilité de l'Homme et de certaines de ses activités face à la Nature.

13124998_10208038230827135_1954199455070211488_nLe premier à répondre, le 28 avril, fut Aymeric Amiel, du Domaine des Amiel, dans le Languedoc. Il fait partie des épargnés de cette semaine de gel, mais néanmoins, il sait à quel point la météo peut être cruelle : "Ici, en Languedoc, nous n'avons pas eu de problèmes. Depuis le mois de janvier, nous sommes inquiets au sujet de potentiels gels tardifs. Il a fait doux, très doux même tout l'hiver, donc on craignait un retour de bâton une fois la végétation sortie. Pour le moment, nous sommes épargnés et espérons que ça durera. Au contraire, il fait beau, chaud, venteux, donc ça pousse vite et c'est sain. Il y a du raisin, pour le moment, tout est au beau fixe. On savoure pleinement, conscients qu'il pourrait en être tout autrement..."

Le même jour néanmoins, Gilles Ballorin, de Morey Saint Denis, en Bourgogne, nous donne d'autres échos de manière assez laconique, ce qui traduit assez bien l'état d'esprit dans lequel se trouvent les vignerons touchés : "Pour le domaine, 80% des vignes touchées, tous cépages confondus sur Marsannay et 30% sur les Fixin, Morey et Nuits St Georges, sur les appellations villages. Profite bien des 2014!"

Toujours en ce 28 avril, c'est Julien Védel, vigneron à Vouvray, mais aussi salarié de Philippe Foreau qui, dans un long message, va nous donner une tendance assez vertigineuse! En effet, il a pu obtenir quelques informations dans tout le vignoble ligérien et on prend donc là conscience de l'ampleur des dégâts : "Comme vous le savez certainement, le vignoble ligérien (mais pas que, Champagne et Bourgogne aussi) a subi deux épisodes de gel ces derniers jours. Le premier lundi de la semaine dernière, qui était assez soft, avec juste quelques bourgeons atteints chez Philippe Foreau dans une plante et les complants qui sont dans une cuvette. Le deuxième épisode d'hier matin (le 27) a été beaucoup plus préjudiciable. La Loire a morflé! Du Muscadet à Sancerre, avec des secteurs à 100% et ce malgré les bougies ou les traitements préventifs. Gel le plus important depuis 1991! Il est encore difficile à estimer à ce stade le pourcentage de perte finale, les contre bourgeons peuvent sortir, mais ils ne sont que rarement fructifères"

"Les quelques infos chez les copains font froid dans le dos : tous les Noëls de Montbenault de Richard Leroy, les Poyeux d'Antoine Sanzay (et j'imagine du Clos Rougeard), les Menetou de Pellé à 90%... Ceci restant à confirmer de vive voix par les vignerons après quelques jours. Sur Montlouis, Ludo Chanson annonce 40% et Xavier Weisskopf, qui avait déjà pris le lundi précédent, serait à 95% et, de colère, dépit et résignation, aurait menacer (un temps!) d'arrêter son activité (espérons que non!). Il faut dire qu'après le gel de 2012, le gel encore puis la grêle en 2013, l'addition comme à être lourde!"

"Venons en à Vouvray : de grandes variabilités selon les secteurs, avec Reugny et Vallée de Cousse comme souvent très touchés. Malgré les bougies, Pinon serait touché à 85%, Brunet à 50%, Michel Autran un petit 10%. Huet n'annonce pas de chiffre, mais j'ai bien peur que cela dépasse les 30%. Chez Philippe Foreau, selon les secteurs et l'âge des vignes, de 95% à quasi rien de perte, à priori 15 à 20% sur le domaine globalement. Il faut dire que nos sols étaient propres, c'est à dire sans herbe qui retient l'humidité et amplifie le gel. Ce sont là encore des jeunes vignes assez proches du sol, les complants et deux parcelles gélives qui sont touchées."

"Et moi dans tout ça? J'attendais que les dégâts soient bien visibles pour me rendre compte. Mes vieilles cocottes de 90 piges ne sont quasi pas touchées! Ouf!... Par contre, plus de la moitié de mes complants sont partiellement ou totalement grillés... Et ça, c'est les boules, vu le temps que j'ai passé à les chouchouter, ils auraient du rentrer en production cette année! En fait, le secteur de la Rue Neuve à Vernou et Noizay a été beaucoup moins touché que le reste de l'appellation. Mais bon, je ne vais pas me plaindre par rapport aux copains!"

En guise de conclusion, Julien apporte quelques autres échos : "Pas grand chose à ajouter si ce n'est que sur Bourgueil, Chinon et St Nicolas de Bourgueil, gros dégâts! Les jeunes comme Herlin ou les filles du Domaine d'Ansodelles vont avoir beaucoup de mal... Sept hectares sur seize d'ores et déjà vendangés chez les Breton et les Caslot, qui ont beaucoup de vignes dans graviers, auraient mangé très durement aussi..."

13076706_10208038231307147_5321355073310646871_nDes nouvelles du Muscadet ensuite, suite au message de Rémi Branger, du Domaine de la Pépière, à Maisdon sur Sèvre : "Quelques infos suite au gel : pour l'instant, nous estimons à 25% la perte due au gel. 7 ha, dont les bourgeons n'ont plus l'apparence que l'on souhaiterait, ont été touchés sur le domaine suite au froid du 25 avril. Le reste ne semble pas avoir été atteint. Suite aux différentes conversations, il semblerait que nous faisons partie des "chanceux"! Voici d'autres informations : les communes proches de La Chapelle Heulin sont au minimum touchées à 50% par le gel du mercredi 27. Proche de Vallet, 50% également. Clisson et Gorges, entre 80 et 90% suite au gel de lundi et mercredi. Pour notre part, nous allons nous attacher à conserver le maximum de grappes que la vigne va nous donner dans les vignes non gelées et obtenir des rameaux corrects pour la taille de l'année prochaine dans celles qui ont gelé. Voilà ce que je peux dire actuellement."

Le Centre Loire (Loir et Cher, Orléannais, Sancerrois) paye assez régulièrement un lourd tribut lors des matinées froides du printemps. Bien sur, les vignerons du secteur ne sont pas épargnés. C'est Thierry Puzelat qui dresse un premier bilan : "Effectivement, les nouvelles sont plutôt moroses. Nous avons gelé une première fois le 18 avril, les dégâts à ce stade paraissaient supportables (20 à 30% de perte), mais le gel d'hier matin (le 27), plus violent, n'a laissé que peu de bourgeons valides. Nous devons attendre encore quelques jours pour faire un état des lieux précis, mais on suppose une perte de 50 à 75% sur l'ensemble de nos vignes. Localement, chez mes collègues, le bilan est à peu de chose près le même, sauf chez les quelques-uns équipés de tours antigel et de quelques endroits privilégiés et peu gélifs. On va essayer de ne pas verser dans le catastrophisme, mais cela annonce quelques années de galère pour beaucoup d'entre nous et, en particulier, pour les plus jeunes vignerons, plus endettés."

Le vendredi 29, Xavier Caillard, désormais entre Saumurois et Anjou, nous donne aussi quelques nouvelles : "Mes contraintes personnelles font que j'en suis encore à la taille... Les bourgeons encore dans leurs bourres étaient protégés! Mais, les premières vignes taillées (premières feuilles étalées) sont très peu atteintes (pas d'impact sur la récolte). Le vignoble, pourtant exposé au levant et avec de l'herbe, a très peu souffert. Nous sommes situés à Coutures, à l'extrème ouest du Saumurois, entre Loire et Aubance et il semble que la gelée a été moins forte à cet endroit."

13087597_10208038231947163_3088290192945169661_nNouvelles du Beaujolais ensuite, avec Isabelle Perraud, à qui nous devons aussi les photos qui illustrent cet article : "Pour ce qui est de notre situation ici, à Vauxrenard, c'est mitigé. Toutes les parcelles ont été touchées plus ou moins. Difficile pour le moment de dresser un bilan, parce que la vigne n'est pas beaucoup poussée. Bruno pense que sur les parcelles les plus touchées, on est à 50% de dégât... C'est encore un coup dur. On va se servir des plantes pour redonner une impulsion à la vigne. Consoude et fleurs de pissenlits en tisane."

Le samedi 30, c'est au tour d'Alexandre Bain de nous donner son sentiment : "Le soleil a en effet brillé comme bien souvent cette semaine. Malheureusement, la fin de nuit avait été bien trop fraîche pour nos jeunes bourgeons de l'année. Les bois, baguettes étaient recouverts de givre. La seule chose que l'on ait pu sauver, ce sont les pommes de terre du jardin... en les buttant! J'estime que la perte est de l'ordre de 60% minimum à 100%. Le gel a frappé toutes nos parcelles. L'année va nous paraître bien longue, les lendemains bien difficiles."

Le même jour, nous arrive des infos opposées de la part de Sébastien Dervieux, alias Babass, à Beaulieu sur Layon, qui fait partie des épargnés : "Pour ma part, je n'ai pas été touché par le gel. La situation "haute" de mes parcelles et la ventilation ont joué en ma faveur... ce qui n'est malheureusement pas le cas de tout le monde sur les coteaux classiquement gélifs. Voilà les nouvelles de mes vignes, tu comprendras que je ne t'envoie pas de photos de bourgeons indemnes!..."

Dans un secteur proche, à St Aubin de Luigné, Catherine et Philippe Delesvaux s'en sortent au mieux également et nous informent le 2 mai : "A priori, pas trop de dégâts chez nous : les haies (plus touffues qu'en 1991!) ont protégé du vent et les mûrs de schiste ont joué les bouillottes sans doute. Tristes pour les amis qui n'ont pas eu cette chance..."

Ce n'est pas le cas de Laura Semeria, au Domaine de Montcy, en Cour Cheverny, qui nous adresse le 3 mai, un message laconique qui traduit quelque peu sa détresse : "Oui, nous avons gelé aussi, comme tout le Val de Loire..."

Pas certain que Laura trouve un quelconque réconfort, si ce n'est celui de partager un extrême désarroi, auprès d'Athénais de Béru qui, à Chablis, essaye de garder un tant soit peu le sourire, mais le 4 mai, le constat est très rude : "Le Chablisien a été très touché et plus particulièrement la colline de Béru et de Viviers à 100%! C'était l'épicentre "comme ils disent" et bien, je te confirme qu'il ne reste rien... rien de rien! Tout a grillé : combinaison d'une nuit entière à -4° plus une petite neige légère qui s'est gentiment déposée sur les vignes, plus un grand soleil le lendemain... Justement, tout le monde parle de 91! Et bien, on va pouvoir parler de 2016! Voilà pour les nouvelles du front ;-)"

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1991? La photo ci-dessous, prise au lendemain du gel noir cette année-là, à St Emilion, illustre bien l'ampleur d'une telle catastrophe. Un quart de siècle plus tard, une gelée mémorable touche de nouveau la plupart des vignobles. Bien sur, tous les vignerons et tous les domaines ne sont pas atteints de la même façon. De prime abord, la moitié sud de la France semblait épargnée, mais dans les tout derniers jours, quelques échos nous sont venus du Var et même du Bordelais (sauvé dans un premier temps, du fait de la couverture nuageuse), où de nombreux hectares ont également été touchés. Pas d'échos récents des appellations de l'Est de la France, mais il semble également que les vignobles allemand et suisse aient eu à souffrir de ces matinées réfrigérantes.

Ne nous y trompons pas, le malheur des uns ne fait pas cependant le bonheur des autres!... Il ne nous reste plus qu'à tenter d'exercer une forme de solidarité, en nous tournant dès maintenant, vers les millésimes 2014 et 2015, souvent d'ores et déjà connus pour leurs qualités. Et attendre, avec les vignerons, des jours et des années meilleurs!...

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