La Pipette aux quatre vins

09 juin 2019

Irouléguy, Paul Carricaburu, Espila, à Ascarat (64)

Comme pour Battitt Ybargaray, c'est Bixintxo Aphaule qui nous conseilla de rencontrer Paul Carricaburu, à Ascarat. Ces dernières années, la presse, locale et même nationale, a évoqué la nouvelle vague de vigneron(ne)s trentenaires qui bouscule quelque peu le landerneau d'Irouléguy. Les domaines à suivre s'appellent Bordaxuria, Ilaria, Gutizia, Ameztia, Bordatto et Xubialdea, entre autres. Les jeunes vignerons reprennent parfois le vignoble familial, notamment pour sortir de la coopérative, ou mieux encore, en créent un nouveau de toutes pièces. Mais, à Ascarat, Paul Carricaburu qui, avec 2018, propose son premier millésime, aurait pu être leur professeur, au lycée agricole de Saint Palais. Une activité qu'il met petit à petit de côté, pour consacrer plus de temps à la vigne et au vin.

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Avec Paul Carricaburu, nous ne sommes pas, à proprement parler, dans une logique de succession familiale, quoique... Ses petites parcelles qui, pour la plupart, ne dépassent pas trente ares, sont comme les timbres-poste collés sur des cartes postales illustrant le vignoble basque. Les rangs de vigne dégringolent les pentes, comme les longs cheveux de Marianne. Entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Saint-Étienne-de-Baïgorry, Irouléguy et ses hameaux sont implantés dans un paysage qui mérite le détour. "Une vue... nom d'une pipe de nom d'un bois!..." réagit ma passagère!... En Euskadi (ou Euskal Herria), il y a les légendes, mais aussi l'histoire. Celle des vallées, celle des villages... Le vigneron d'Ascarat n'en connaît pas forcément tout, se contentant de ce qu'on se transmet dans les familles, la transmission orale ayant parfois ses imperfections, mais pas de doute, lorsqu'un Basque l'évoque avec vous, il entrouvre la porte de sa maison. Avant de parler ou de voir les vignes de Paul, il faut faire connaissance avec Espila, cette noble maison millésimée 1763, comme on le découvre dans la pierre qui domine la porte... et comme on le verra plus tard sur l'étiquette (dessinée par Philippe Sahucq, un ami sociologue ariègeois) de son premier vin, Espilako Xuria 2018. Lorsqu'on fait quelque recherche sur Internet, on apprend que Paul Carricaburu cultive aussi des céréales, des légumineuses et des graines oléagineuses. A ses heures, il est aussi éleveur de pottocks, les petits chevaux du Pays basque. A y regarder de plus près, ne serait-il pas aussi celui qui génère et qui souffle sur les nuages blancs qui volent au-dessus de Sorhueta ou d'Itharaco, tant il semble imprégné de son pays?...

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Vignoble d'Irouléguy

Mais, lorsque l'on sait d'où l'on vient et ce qu'on doit aux générations précédentes qui ont animé la vie de son village, on ne souffre jamais d'un manque d'humilité. Si Paul Carricaburu consent à parler de lui, c'est pour revendiquer son statut de citoyen du monde, que personne n'oserait lui contester, après nombre de séjours sur la planète, notamment pour une ONG installée au Pays basque espagnol, Mundukide, affiliée à MCC (Mondragon Corporacion Cooperativa). Un engagement quasi permanent, presque un idéal.

Au Pays basque, on s'étonne parfois de la couleur des volets de ces grandes maisons typiques. Certains villages ont visiblement choisi une grande uniformité, un rouge foncé dit parfois coeur de boeuf ou évoquant la couleur du piment d'Espelette séché, suspendu dans nos cuisines. D'autres, plus rares, ont opté pour un vert anglais très classe. Mais, la vraie couleur des maisons ne se décode pas de prime abord ou au premier coup d'oeil. Pour cela, il faut pénétrer la chronique locale. Espila, la maison de Paul, celle de sa mère, est rouge, malgré son blanc immaculé. Les blanches (les xuris) qui l'entourent sont celles habitées par des familles proches de l'Eglise, des curés, par opposition aux rouges (les gorris), qui sont des laïcs depuis des lustres, plus proches de l'Est, à certaines époques. C'est Don Camillo à la mode basque!... Inutile de dire que cette première cuvée apparaissant sur le marché, Espilako Xuria, a valeur de clin d'oeil malicieux à Ascarat!... "Espila, xuri ala gorri?... mahainean goxagarri, ahosabaian dantzari mundukideen kantari..." Espila, blanc ou rouge?... agréable à table, il danse dans votre palais au chant des citoyens du monde...

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Si la maison fait référence à la femme dans la culture basque, la vigne, c'est davantage l'affaire du père, même lorsque la mère participe à la plantation. La première parcelle que nous découvrons, c'est Mahastittipia (petite vigne en basque). "C'est la terre de mon grand-père, la seule parcelle qui m'appartient!" confie Paul Carricaburu. Trente ares et 1200 pieds de petit manseng, plantés à 5000 pieds/hectare en 2008 (la plus ancienne!) par des amis, en son absence!... En effet, à ce moment-là, le vigneron d'Ascarat est en Guinée Équatoriale. Son séjour en Afrique est entrecoupé de petites séquences au pays. En mars 2008 donc, il rentre pour planter cette vigne, mais impossible, tant il pleut pendant une semaine. Finalement, ce sont quelques amis qui s'y collent, lorsqu'il est obligé de repartir. Quel symbole, là aussi!... Ici, nous sommes sur des grès ou faciès lapitza.

Seconde parcelle visitée, Sorhueta, lieu-dit du village d'Irouléguy. Plantée en 2009, elle couvre environ soixante ares où sont plantés 1300 pieds de petit manseng et 1300 de petit courbu, à environ 5500 pieds/hectare. Nous sommes là sur des argilo-calcaires et un sous-sol composé de dolomies ou dos d'éléphant (l'Afrique n'est jamais très loin!...).

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Photos : Paul Carricaburu

A suivre, Uhaldia, nom d'un lieu-dit également. Trente ares plantés en 2013 de 1600 pieds de gros manseng, à 6500 pieds/hectare. Ici, nous sommes sur une roche volcanique, l'ophite de Keuper, selon le terme exact. Enfin la quatrième, la plus pentue (parfois 80% au Pays basque!) s'appelle Itharaco. Trente ares encore, plantés en 2010 de 1500 pieds de gros manseng. Nous sommes là encore sur des grès dits faciès lapitza. Particularité : elle est visible de la maison, montrant la pente extrême, histoire d'en capter toute la difficulté. Selon le vigneron, il est probable que celle-ci figure stylisée sur l'étiquette du vin dessinée par son ami.

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Depuis quatre à cinq ans, le domaine est passé en bio, 2019 étant l'ultime année de conversion et l'année du premier millésime labellisé AB. Depuis 2010 et jusqu'en 2017, Paul a vinifié et élevé l'équivalent d'une barrique, témoin de chaque millésime, avec des fortunes diverses. Le reste des raisins étant vendus au Domaine Brana, qui composait alors une cuvée particulière, la vinifiant à part, dans le cadre de son activité de négoce, Albedo. Avec 2018, il entre dans la cour des grands!... Il a fallu s'équiper, de cuves inox notamment, faire des choix, décider de l'assemblage, même si l'avis de quelques autres vignerons (curieux!) et amis a permis de choisir le chemin. Cette première cuvée est composée de 70% de petit manseng (50% sur grès, 50% sur argilo-calcaire), 20% de petit courbu sur argilo-calcaire et 10% de gros manseng sur ophite de Keuper. On peut dire que le cocktail a quelque chose d'explosif, puisque certains des confrères n'hésitent pas à le mettre très haut dans la hiérarchie des blancs d'Irouléguy de l'année!... Au point d'ailleurs que la cuvée est citée dans la RVF de ce mois de juin 2019, le seul blanc avec l'un de ceux du Domaine Arretxéa!...

N'ayez crainte! Tout porte à croire que Paul Carricaburu n'est pas homme à perdre la tête à cause d'un premier coup de maître!... Lui, comme d'autres vignerons sur place, sait bien que les difficultés peuvent surgir, surtout lorsqu'on fait le constat des conditions climatiques du moment : des tombereaux de pluie sont tombés depuis notre passage, avec un fort vent du sud plutôt inhabituel... Si la fleur devait se passer dans de telles conditions, le millésime à venir serait bien compromis. Nul doute que les personnages de légende de la mythologie locale vont prendre sous leur aile la douzaine de vignerons (et les quarante-cinq regroupés dans le cadre de la cave coopérative) qui, sur le territoire de la quinzaine de communes de l'appellation apparue en 1970, portent haut l'étandard de la vigne et du vin basques. Pour le reste, conservant juste ce qu'il faut de sérénité et d'humilité face aux évènements climatologiques, le vigneron d'Ascarat se replongera volontiers dans la lecture de la bande dessinée d'Étienne Davodeau, Les Ignorants, dont il est un fan absolu!... Gageons peut-être, qu'il aurait même bien aimé jouer le rôle de Richard Leroy dans cette aventure!... Au nom de l'humanisme dont il sait faire preuve, sa modestie dut-elle en souffrir.

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05 juin 2019

Irouléguy, Domaine Xubialdea, Battitt Ybargaray, à Lasse (64)

Pour trouver Battitt Ybargaray, il faut partir vers le sud, laisser le petit village de Lasse sur la droite, suivre le cours de la Petite Nive et mettre le cap sur Roncevaux et l'Espagne. A guère plus de quatre cents mètres de la frontière, une petite route vous mène à Erratchuenea. Une ferme proche d'un petit torrent, vous y êtes!... Nous sommes là en Basse-Navarre, pas très loin de la forêt d'Iraty, séparant cette partie là du Pays Basque de la Soule, le pays de Mauléon. On dit que les grands seigneurs de Navarre et de Castille fichaient une paix royale aux vicomtes de Soule, protégés qu'ils étaient par leurs montagnes... et par leur sale caractère!... Une légende, indiscutablement!... En découvrant ce paysage sous mes yeux, j'ai une pensée pour le Rallye des Cimes, institution soulétine, créée au début des années cinquante. Il s'agissait bien d'une course automobile, qui réunissait alors les bergers du crus, lancés dans une compétition les regroupant au volant de leurs jeeps, sorties tout droit de la Seconde Guerre Mondiale et du Débarquement!... C'est Sauveur Bouchet, maire de Licq, qui est alors à cette initiative, l'un des buts étant de montrer le besoin de désenclaver la région!... Des chemins improbables, que seuls les moutons et les brebis parcourent, des pétarades dans la boue des orages, des paysages à couper le souffle et un groupe de bergers intrépides, refusant alors de mettre le casque, parce qu'il les empêchait de garder leur béret!... Et tout finissait par des chansons lors d'un grand bal public, le dernier jour!... Vous avez dit nostalgie?...

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Au coeur de l'appellation Irouléguy, qui compte environ 240 ha classés en AOP, se trouvent quelques micro-domaines comme le Domaine Xubialdea. De l'artisanat absolu, qui se construit à la force du poignet et avec de bonnes jambes!... Il y a une dizaine d'années, lorsque son oncle décède accidentellement, Battitt se propose pour reprendre la ferme, même si son métier premier est bien la vigne. Mais, il s'agit alors de prairies (bio) et d'un troupeau de brebis laitières, qu'il gardera jusqu'en 2015, malgré le surplus de travail et les difficultés pour conjuguer le tout. Il créé néanmoins le domaine dès 2008, arrache quelques vignes familiales et plante en trois ans le seul hectare dont il dispose (plus 24 ares non loin de là, destiné à la production d'un moelleux, quand c'est possible), sur un superbe coteau exposé sud-sud-est, avec 50% de petit manseng et 50% de gros manseng (à eux deux, 17% de l'appellation, en 2016, avec un peu de petit courbu). Le sous-sol est principalement composé d'ampélites très riches (schiste noir), voire même de quelques filons affleurants de celle-ci, eux-mêmes riches en aluminium, posant parfois des problèmes pour le gros manseng.

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Particularité de cette vigne, une plantation à 10 000 pieds/hectare. Cette décision fut prise sous le seau du pragmatisme et d'une logique liée à la bonne connaissance du lieu. D'abord la richesse du sol, qui nécessite de bien canaliser la plante et qu'une telle densité peut permettre, même si l'enherbement total y contribue également. Ensuite, une certaine prévoyance, au vu et au su des éventuelles difficultés climatiques. En cas de catastrophe soudaine, Battitt espère sauver une part non négligeable de raisins. Ainsi, en 2018, la pluie du printemps, sévère et durable, a déclenché une coulure très importante, si bien que 40% des pieds étaient vides!... Ce qui ne l'a pas empêché de produire à hauteur de 27 hl/ha. Les travaux à la vigne sont pratiqués au moyen d'un chenillard ou d'un treuil (câble et canadienne), parfois à la main, pour ce qui est de la tonte et du passage du rotofil (dont le vigneron est désormais expert!) au moins six fois à l'année, "ce qui est excellent pour renforcer le haut du corps"!...

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Depuis quatre ans, le vigneron de Lasse pratique une complantation par sélection massale, dans le but de remplacer les pieds qui meurent, notamment avec du petit courbu (difficile à garder sain jusqu'au bout), mais aussi pour "mélanger" les cépages dans la parcelle, appliquant au passage les préceptes de Deiss en Alsace, croyant à la notion de "photo du lieu à un instant T". D'une manière générale, les vendanges, au cours desquelles tout est ramassé en même temps, sont plutôt tardives (vers le 20 octobre), alors que plus bas, d'autres, tel Paul Carricaburu, récoltent un mois plus tôt. Nous sommes ici dans un climat de montagne, avec des hivers froids et une exposition à dominante est, provoquant des nuits fraîches même en été, ceci étant renforcé par la présence des torrents dévalant de la montagne. A noter qu'en 2017, la parcelle fut vendangée dans des conditions rares et optimales, ce qui permet presque d'oublier leur exigence physique due à la forte pente. Pendant une semaine, le froid du matin était remplacé, dès la mi-journée, par un vent de sud rentrant pour la durée de l'après-midi (effet de foehn?). Au final, forcément un grand millésime!...

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Le temps passé ici, au coeur d'une journée ensoleillée de printemps, permet de mesurer à quel point cet espace est protégé, naturel. Dans la vigne, chaque année, sept ou huit couples de chardonnerets nichent entre les fils. Le reste des terres de la ferme est désormais loué, sous forme de bail de carrière. On trouve là un maraîcher bio et un éleveur de poules et de porcs bio également, comme il se doit. Depuis quelques temps, une maison proche de la seconde parcelle a été vendue à un boulanger proposant du pain au levain bio. Une production pas si éloignée de la vigne, puisque Battitt envisage de remplacer deux rangs de petit courbu, s'il ne donne pas satisfaction, par des raisins de Corinthe qui, une fois séchés, permettront au boulanger de proposer de succulents pains aux raisins!... Déjà que son pain aux figues bio...

Après avoir travaillé quatre ans dans le Bordelais et deux années au Domaine Arretxea, chez Michel et Thérèse Riouspeyrous (sur le point, d'ailleurs, de passer la main à leurs enfants!), indiscutables fers de lance de l'appellation et phares de tous les jeunes vignerons passionnés du cru, Battitt Ybargaray ne manque pas de projets. Parmi ceux-ci, défricher et aménager le haut de la parcelle, afin d'y planter du savagnin sur échalas!... Inspiré par Luc de Conti, au Château Tour des Gendres, qui en aurait planté un hectare, il devrait prochainement mettre en terre les porte-greffes, avant de greffer les bois du cépage jurassien par excellence, d'ici quelques années. "Ce sera mon plan d'épargne : deux barriques de savagnin ouillé, que je commercialiserais une fois à la retraite!..." Et peut-être un vin de voile qu'il associera alors à l'ossau iraty que produit sa belle-mère!... Un fromage de brebis longuement affiné, qu'elle ne présente plus dans les concours, tant elle collectionne les médailles d'or!... J'en vois qui salivent, à la lecture de l'écran de leur ordinateur!...

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La production ne dépassant pas cinq mille bouteilles, cuvier et chai se résument à la plus simple expression. De quoi faire du sur mesure, selon le millésime. La fermentation se déroule en cuves inox, au terme de laquelle il ajoute une très petite dose de sulfites, puis plus rien jusqu'à la mise. Bâtonnage sur lies totales, y compris pour la barrique de 400 litres, utilisée uniquement dans le cas d'années mûres et rondes. Pour les millésimes qui se caractérisent par une bonne tension et de la finesse, seul l'inox est utilisé. L'élevage dure onze mois, la mise en bouteilles intervenant à l'automne. S'interressant à la biodynamie (le label Demeter étant envisagé à l'avenir, sous réserve d'une baisse significative des doses de cuivre), toutes les interventions sur le vin se font en jours fruit, les vendanges en jours racine, si possible. Actuellement, le vigneron utilise à la vigne des stimulateurs de défense naturelle, tout en pratiquant nombre d'essais.

Séquence dégustation avec Ardan Harri 2017 (pierre à vigne en basque), composée d'izkiriota tipia (petit manseng) et d'izkiriota handia (gros manseng) comme il se doit. Pureté et délicatesse au programme. Remarquable démonstration qu'Irouléguy compte aussi de superbes blancs secs. Le parti pris de garder ce vin un peu plus longtemps (seuls Arretxea et Xubialdea proposent ce millésime à la vente) est un pari gagnant. Foncez!... Le moelleux issu d'un franc passerillage (500 bouteilles), Goiz Ala Berant 2017 (Tôt ou tard en basque) est doté d'une belle dynamique. Ses 90 g de sucres résiduels étant servis par une belle trame acide et une finale à l'avenant, ou du même tonneau, si l'on préfère!... Pour ce qui est du 2018, il ne sera commercialisé qu'au printemps 2020. Et encore, faudra-t-il peut-être vous rendre sur place!... En effet, la plupart des bouteilles proposées ne franchit pas la Garonne!... Quelques-unes à Bordeaux, à peine six cent à Toulouse et cent vingt sur quelques bonnes tables parisiennes!... A l'export, aucune, la moitié étant dédiée à quelques professionnels locaux, l'autre partie aux particuliers qui viennent sur place, donc souvent de la région. Il ne faut y voir aucune forme d'idéologie, mais l'emprunte carbone de cette production est très limitée. Parce qu'ici, tout s'appuie sur le pays, ses couleurs, ses habitants, ses montagnes... Ces dernières, Battitt y court dès que possible, de novembre à mars, lorsque la vigne se repose, parce qu'il sait que dès le printemps revenu, il faudra mettre les bouchées doubles, pendant le reste de l'année. Un monde qui vous rend fier, fort mais aussi authentiquement humble. Autant de traits de caractère qui permettent alors de tirer la quintessence de la vigne, comme on peut le constater ici, dès la première visite, qui en appelle forcément d'autres.

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03 juin 2019

Irouléguy, Domaine Bordatto, à Jaxu (64)

Lorsqu'on quitte Saint Jean Pied de Port (et ses randonneurs sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle), en allant vers le sud, l'est, l'ouest ou le nord, on a parfois le sentiment de pénétrer un monde nouveau. Et lorsque le bleu du ciel des montagnes se mêle aux couleurs du drapeau basque qui fassaye dans la brise des pentes, vous ignorez alors si vous allez avoir le privilège de percer les secrets du pays mais, en prenant un peu votre temps, en goûtant aux vins, aux cidres et aux produits locaux, vous devinez que votre séjour est sur la route des légendes, celle des cimes vertes et des vallées mystérieuses. Ici, aucune rencontre n'est anodine. Écoutez la langue basque chanter le nom des montagnes : Oylarandoy, Jarra, Munhoa, Itchachéguy... Asseyez-vous et reprenez un peu de ce vin de pomme, accompagné de truite de Banca... Pas de doute, vous êtes... ailleurs!...

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Premier rendez-vous, lors de ce séjour, avec Pascale et Bixintxo Aphaule, au Domaine Bordatto, à Jaxu (Jatsu en basque). Pas à proprement parlé des inconnus pour les amateurs et lecteurs de Tronches de vin, puisqu'ils figurent en bonne place dans le tome 2 du célèbre guide paru en 2015, un des co-auteurs, Olivier Grosjean, ne manquant pas une occasion de traverser la France, pour faire quelque séjour ici, de temps en temps.

Pascale et Bixintxo, tous deux natifs de Saint Jean le Vieux, un peu plus bas que Jaxu, où ils vivent aujourd'hui, ont une formation d'oenologue, les prédestinant à la production de vin. Mais, en 2001, au moment de s'installer, les vignes sont rares dans cette région d'élevage. Moins d'un hectare de tannat, en appellation Irouléguy cependant, est disponible. Pourquoi ne pas se tourner vers la pomme, "histoire de faire quelque chose à boire"?... "Le vin, c'est pour la récré!" ajoute Bixintxo, non sans humour. Un bon moyen de positiver face aux difficultés. A ce propos, je ne peux que vous recommander la lecture de leur "Petite et véritable histoire de la pomme et du cidre", sur leur site internet!... Où l'on apprend que la recette du cidre, forcément basque, fut échangée naguère en Normandie et en Bretagne, contre un peu de beurre et trois crêpes!...

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Les pommiers ont donc pris immédiatement, une part importante dans le projet. Il était alors assez facile de trouver des pommes à ramasser dans le pays, même s'il s'agissait souvent de pommes à couteau. A force d'une observation patiente, ils dégottent des vieux vergers, parfois des arbres isolés dans les haies ou dans le paysage, qui sont riches de variétés locales : Anisa, Eztika, Eri Sagarra, Mamula et tant d'autres, aujourd'hui pas moins d'une trentaine, classées dans une dizaine de familles selon les périodes de maturité (entre fin septembre et mi-novembre), la forme de l'arbre, la souplesse des bois... Encore, faut-il préciser que toute cette classification est à relativiser, du fait des sols changeants et des vallonnements. On est ici sur ce qu'on peut appeler le "vieux socle pyrénéen", avec ses schistes noirs, la pierre carrée, les vaines de dolomies, les ophites ou les grès rouges... Bien sur, les greffages, surgreffages et nouvelles plantations s'en suivent. Désormais, ils disposent de quatre hectares de vergers et de deux hectares et demi de vigne, y compris un et demi hors AOC, planté de marselan (croisement de grenache et cabernet sauvignon) en 2015 et 2016, inspiré quelque peu par l'Uruguay ou Fronton.

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Mais, ce qui caractérise peut-être le plus le Domaine Bordatto, c'est une tenace volonté de partage, avec les amis, les visiteurs... Le sous-sol de la maison est aménagé en une grande salle de réception, ouvrant sur un verger et la montagne alentour. Là, au Bistrot Paysan, vous pourrez découvrir une gamme passionnante de cidres, de vins de pommes et de vin d'Irouléguy. En même temps, Bixintxo ne manquera pas d'évoquer les personnages issus de la mythologie locale, qui font partie, bien plus qu'on ne le pense, du quotidien des habitants : le souffle d'une brise devant l'entrée d'une grotte, un outil qui casse, la fraîcheur d'une boisson appréciée au pied d'un arbre vénérable... Il se trouve que, par le plus grand des hasards, je viens de retrouver dans un placard, Contes et Légendes du Pays Basque, mon Prix d'Entrée en 6è, millésimé 1967 (lorsque j'étais un bon élève!), oeuvre de René Thomasset, qui y présente Michel le Basque, Chiquito de Cambo et d'autres personnages incontournables du pays. A l'époque, ce fût la récompense la plus opportune qui soit, puisque les vacances à venir allaient se passer entre Cambo et Hasparren!... Là même où deux frères de mon âge, dans une ferme d'Urcuray, m'initièrent à la pelote basque à main nue et ne manquèrent pas de me convier à une activité prisée des petits Parisiens de passage : la chasse au dahu!... Peut-être un peu comme celle que Pascale et Bixintxo proposaient voilà peu aux touristes, à l'occasion des Balades nocturnes, lanterne en main, histoire de déambuler dans les chemins à la nuit noire et peut-être croiser Laminak, Basajaun ou Basandere...

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Dégustation dans la bonne humeur comme il se doit et entrée en matière singulière avec Txalaparta, un vin de pommes (deux variétés), élevé en partie en barriques (de Jurançon à partir de 2004) et en partie en amphore (à compter de 2017). Après un lent pressurage, débourbage, puis fermentation alcoolique en barrique pendant cinq mois, levures indigènes. Bâtonnage des lies fines. Pas de prise de mousse, ce qui le différencie d'un cidre. Un léger perlant peut apparaître, mais pas de reprise de fermentation. Les millésimes les plus riches sont plus vineux et tranquilles. Peut-être bien le porte-étendard du domaine, mais pas de doute, une très belle réussite que l'on peut mettre sur la table tout au long du repas.

Ensuite, les deux cidres : Basa Jaun, un brut sec, composé d'une vingtaine de variétés, selon les années. Le nom de la cuvée, c'est celui de l'homme sauvage de la montagne, dans la mythologie locale. Celui qui élève la voix parfois, mais qui fait les travaux du verger. Le second, c'est Basandere, la dame sauvage. C'est toujours une jolie fille qui vit à l'entrée de monde souterrain (les gouffres sont nombreux dans la montagne!). Au Pays Basque, la maison est sacrée dans la culture locale. Elle est tenue par les femmes, "qui s'entendent parfois avec les charpentiers, pour composer les mariages!" (sic). C'est fruité, très agréable. "Avec Basandere, on se fait toujours avoir!..."

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Mokofin est un vin de pommes moelleux, avec 7° d'alcool et 75 gr de SR. C'est le nom qu'on donne ici, aux fines gueules qui se lèchent les doigts et trient leur assiette. Il est issu de pommes tardives surmûries, ramassées par terre, voire flétries par les premiers froids de l'hiver, qui ouvrent la palette aromatique des fruits. Premier millésime en 2014, mais pas en 2018, année précoce, mais au cours de laquelle, la froidure automnale fut absente. Ici, la fermentation s'arrête d'elle-même. Pas besoin de soufre sur la pomme, même si on peut en mettre un gramme ou deux à la mise en bouteilles. Un vin qu'il faut goûter avec les truites de Banca, relevant encore ses arômes de coing et de caramel au beurre salé!... Quelques mots à propos de Bihotz (jeu de mots pour le coeur ou double froid) ramassé fin décembre, avec passage au froid, pour une forme de cryo-extraction, grâce au gel du jus après le pressoir. Il s'agit d'une fermentation oxydative, en barriques non pleines et ouvertes, mais sans voile jurassien!... On cherche ici moins l'acicité que les tannins. Étonnant!...

Côté vin (la récré!), un rappel rapide précise quelles sont les difficultés inhérentes à la région. Le week-end précédent notre passage, pas moins de 175 mm de pluie sont tombés en deux ou trois jours. On note 1500 mm en moyenne chaque année et plus de 2000 en 2018!... L'Irlande française!... Les pluies sont plutôt concentrées au printemps, avec des orages estivaux apportant aussi de grandes quantités d'eau, entre des périodes qui peuvent être très chaudes. "On vit un peu avec le mildiou ici!..." L'an dernier, nombre de petites vignes, dans les jardins, ont été arrachées, tant elles étaient atteintes, aux yeux de leur propriétaires!... Même les tomates sous serres eurent à subir l'ambiance quasi tropicale!...

Après avoir cherché des petites parcelles dans les environs, souvent plantées d'hybrides, Pascale et Bixintxo ont donc opté pour la plantation de marselan, sensé mieux résister aux maladies. C'est désormais la cuvée Auzo Ona (le bon voisin, en basque) sorte d'intermédaire au cours du repas, façon "vin de picole" entre le cidre et l'Irouléguy, composé lui de tannat. Peu disponible en ce moment, du fait d'une coulure dévastatrice en 2018. Le pur tannat lui, c'est Lurumea (le petit de la terre), un joli vin soyeux et structuré malgré tout, comme il se doit avec ce cépage. La dernière gourmandise, c'est Joko!... Issue de la même parcelle, cette sélection est destinée à la réalisation d'un rouge moelleux particulier. En effet, la vendange est éraflée, la maturité phénolique doit être optimale. Jus muté sur marc avec une eau de vie de cidre, selon une "recette" particulièrement attentive, inspirée sans doute par une divinité locale quelque peu... joueuse!... Imaginez les accords avec fromages à pâte persillée et chocolat!... Une superbe série donc, dans un domaine à ne pas manquer, si le Pays Basque est inscrit sur votre carnet de voyages, ou s'il est une option très envisageable pour vos prochaines vacances!... D'autant qu'Irouléguy cache encore quelques pépites, telles les cuvées blanches de Battitt Ybargaray et de Paul Carricaburu, domaines vivement conseillés par Bixintxo Aphaule, que vous pourrez découvrir ici prochainement!... A suivre!

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24 mai 2019

Henri Duporge, Château le Geai, à Bayas et Guîtres (33)

Comme les lecteurs de La Pipette aux quatre vins (ou de Tronches de vin) ne peuvent l'ignorer, Bordeaux cache quelques vignerons artisans qui méritent le détour. Quel meilleur moment que la semaine de Vinexpo pour sortir des sentiers battus et découvrir ce qui fait honneur à la diversité bordelaise?...D'autant que la météo fraîche et humide du moment contribue à mettre en évidence la beauté des paysages, mais aussi à freiner le développement de la vigne et des maladies telles que le mildiou, très présent en 2018, dès que les températures se sont élevées. Henri Duporge, installé au Château le Geai en 2000, domaine familial plus connu naguère sous le nom de Château Touzet, a appris à faire le dos rond, après des gels printaniers destructeurs comme ceux de 2016 et 2017, dans une moindre mesure en 2018 et 2019 mais, comme d'autres, il aspire sans doute à une production normale, qui ne serait pas soumise aux caprices d'une météo parfois extrême.

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En découvrant les vignes du domaine situé sur la commune de Bayas et ses coteaux dominant l'Isle, jolie rivière serpentant mollement dans la campagne, avant de mêler ses eaux à celles de la Dordogne sous le tertre de Fronsac et au coeur de Libourne, on qualifierait volontiers cette grosse quinzaine d'hectares de "pépite" du Bordelais. Le vignoble se décline en trois parties assez distinctes. La première autour de la maison appartenant à la grand-tante du vigneron, demeure construite au début du XXè siècle, dont une parcelle est plantée de cabernet franc, mais aussi, au-dessus de la maison, d'un joli coteau exposé sud, dominant la rivière, où l'on retrouve notamment la carménère plantée en 2000, que Henri bichonne particulièrement, cépage si difficile à travailler et à sélectionner, la meilleure variété de celui-ci ne devant pas produire de gros volumes à des degrés élevés, contrairement à ce qui est dit parfois. Le sol se compose pour l'essentiel d'argiles bleues (marnes, issues d'un fer en réduction), une composante plutôt difficile à travailler également, mais dont il est très intéressant de tenter de restituer les caractères, par des élevages attentifs.

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A peine quelques kilomètres à parcourir, pour rejoindre un deuxième secteur, de l'autre côté de la rivière et du village de Guîtres, commune de 1585 habitants (en 2016), où le grand-père d'Henri créa à la fin des années 30, la cave coopérative locale, qui n'a disparu que depuis quelques années. Cette partie lui vient de sa famille maternelle, un très beau coteau là encore de 4,80 ha, exposé est et totalement isolé, dont la pente boisée est entretenue par un petit troupeau de chèvres. Dans la partie supérieure de cet ensemble se trouve le cabernet sauvignon, dans la partie inférieure, le merlot, le tout planté dès 2000 et 2001, dans ces prairies jadis couvertes de vigne, dont le sol est aussi composé des fameuses crasses ferriques (fer en oxydation), chères à certains crus de Pomerol notamment. Un troisième secteur se situe sur le plateau dominant la vallée côté Bayas, très largement planté de merlot, dont le volume est vinifié et vendu en vrac.

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Actuellement, le domaine propose pas moins de sept ou huit cuvées de rouge exclusivement, puisque le sauvignon n'est pas en odeur de sainteté ici, non plus que le rosé!... Mais d'autres vins pourraient apparaître à l'avenir, pur cabernet sauvignon et pur cabernet franc, mais aussi, dès les prochaines vendanges, un blanc de noir issu de merlot!... Notez qu'aux cépages déjà cités, il convient d'ajouter une petite proportion de malbec, variété très présente naguère dans les assemblages de cette partie du vignoble, mais quelque peu oublié depuis.

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Au fil de cette vingtaine d'années, en ce début de XXIè siècle, le vigneron de Bayas et de Guîtres a tenté d'exprimer la liberté à laquelle il aspirait depuis la reprise du domaine familial et la création du Château le Geai, dont le premier millésime est 2003, par forcément un cadeau pour débuter, surtout lorsqu'on s'oriente vers le bio (la biodynamie) et la production de vins naturels, dans le sens d'une utilisation la plus réduite possible de sulfites. Le "sans soufre", pour lequel il opta résolument jusqu'en 2009, lui valut quelques déboires, au point qu'il s'est résolu alors à plus de protection, avant de revenir à ses premières amours dès 2012. Cette liberté revendiquée l'a aussi incité à choisir des contenants d'élevage différents, comme ces amphores italiennes, lui permettant notamment de pratiquer la technique du marc immergé, sans le moindre remontage, grâce aussi à la mise au point du "glougloutage", dispositif évitant quelques vinifications perturbées, mais surtout autorisant le minimum d'interventions.

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Il faut donc découvrir ces cuvées originales et expressives, telles que Les Argiles de Pauline, assemblage de merlot et de malbec élevé en amphores pendant douze mois (4000 bouteilles), ou encore Ultra Bleue, la dernière née, 100% malbec, qui vient de passer deux ans en barriques, mise dans 1100 bouteilles sans soufre!... On ne saurait oublier la Carménère ou encore Fusion, quelque peu atypique et dédiée à Robert Parker, vinification intégrale en barriques neuves, mise en magnums uniquement, sans soufre, ni filtré, ni collé, avec un petit volume passé en amphore. Pour l'anecdote, tous ces flacons sont cirés et tamponés à la main, histoire de souligner le sacerdoce absolu et la passion non moins absolue du métier de vigneron!...

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Pour vous permettre de faire un tour d'horizon plus complet de la production du Château le Geai, il vous reste l'option de participer au salon de l'ami Antonin Iommi-Amunategui, avec Rue89 Bordeaux et Nouriturfu, Sous les pavés la vigne, qui se déroule donc à Bordeaux, les samedi 25 et dimanche 26 mai 2019, pour la troisième année consécutive. A ne pas manquer!... Et n'oubliez pas d'aller voter!...

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13 mai 2019

Baléares : Bodegas Vi Rei, paradoxe majorquin

Lors de mon récent séjour à Majorque et après la découverte de quelques domaines passionnants, aux mains de vignerons artisans, je m'offrais le luxe d'une après-midi touristique, afin de découvrir les calanques de la côte est, signalées dans le Routard et notamment Cala Pi. Dans ce paysage où se succèdent cultures et espaces naturels, quelle de fut pas ma surprise de voir surgir, au-dessus de la végétation, une bouteille façon Bordeaux d'au moins six mètres de haut!... Démarche publicitaire?... Non point! Plutôt une borne gigantesque, posée sur la limite d'un domaine viticole hors normes!... Bienvenue à Bodegas Vi Rei!...

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Le lieu s'appelle Sa Bassa Plana. En fait, le bâtiment flambant neuf, construit en 2014, est l'oeuvre de Rafael Munar, architecte majorquin bien connu. Ces installations viticoles sont elles-mêmes situées à quelques centaines de mètres d'une ferme du XVIIIè siècle restaurée pour en faire un lieu de villégiature hors normes, classé "chic" dans le même guide du Routard. Il y est précisé que la propriété s'étend sur 250 hectares et qu'elle est principalement plantée de citronniers et d'amandiers (et sans doute de quelques oliviers!), où même, dans un très vaste enclos, s'ébattent des cerfs. C'est sans compter le vignoble qui s'étend à perte de vue. Selon les sources, il est de quatre vingt cinq hectares, voire même de cent et le tout, d'un seul tenant. En se tournant vers le sud, on distingue le bleu de la Méditerranée, mais là, il s'agit d'un océan de vignes!...

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Dans un article paru en juillet 2014, Andreu Manresa, journaliste pour El Pais, évoque le boom viti-vinicole constaté à ce moment-là aux Baléares. Les exemples sont alors nombreux de nouveaux domaines, aux proportions parfois étonnantes, qui voient le jour grâce à des capitaux étrangers, notamment allemands. Ici, il s'agit plutôt d'une initiative majorquine, puisque ce sont les frères Miguel et Toni Pascual, de Binissalem, propriétaires notamment d'une chaîne hôtelière et "que hicieron su fortuna sirviendo copas a alemanes" (sic), qui ont investi dans cet espace remarquable, en défrichant le paysage et concassant quelques cailloux, pour en faire un vignoble tiré au cordeau, propre... absolument propre... malgré la proximité de la mer (deux kilomètres à peine), l'environnement protégé, les faibles pluies et parfois l'amplitude thermique constatée entre jour et nuit.

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En franchissant le portail, largement dimensionné pour admettre des cars chargés de touristes, je ne suis pas certain d'être le visiteur-type pour ce domaine... En plus, pour tout dire, personne ne parle français ici. On peut toujours se vanter et croire qu'on est les meilleurs!... Ceci dit, l'accueil y est tout à fait courtois, très professionnel, même si la charmante personne à laquelle je m'adresse en déclinant ma blog-identité, doit quelque peu faire preuve de persuasion auprès de la responsable de l'accueil, afin de me consacrer aimablement le temps voulu pour un petit tour d'horizon, que les visiteurs solitaires doivent rarement faire. Il faut dire que la dimension commerciale de cet accueil est optimisée, il suffit de consulter le website pour en avoir une idée... Il n'y a que quelques voitures sur le parking en cette après-midi de la fin mars, notamment celles du personnel, sans oublier le petit train véhiculant les visiteurs, passant de leur car pullman à ce succédané de wagon pullman, sans même avoir à changer de quai. On imagine le nombre de selfies présents sur les réseaux sociaux, pris à bord de cet Orient-Express d'un nouveau genre... Mais, après tout, connaissons-nous de nombreux exemples comme celui-ci en France?... Pas sûr!... D'autant que certains de nos grands crus ferment leur porte à tout visiteur lambda, au point qu'on se demande parfois s'ils ont quelque chose à cacher et que certains passeports y sont désormais les bienvenus, en rapport avec la population supposée des pays concernés. Suivez mon regard!...

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Finalement, peu importe de savoir si nous avons là, sous les yeux, quatre-vingt cinq ou cent hectares. Une bonne partie de ces vignes a été plantée en 2012, soit deux ou trois ans avant la construction du bâtiment, ce qui témoigne d'un pragmatisme économique et financier certain. A l'instar des domaines artisans visités pendant la semaine, on me signale la présence de chardonnay, sauvignon blanc, merlot, syrah, cabernet sauvignon et malvoisie, mais l'accent est mis sur les variétés autochtones, à savoir, prensal blanc, giro ros, mantonegro et callet. Certes, Miguel Pascual, le fondateur du domaine, est majorquin, mais là aussi, il semble que la mise en valeur des cépages locaux, soit un axe important, voire primordial pour l'avenir. Ce qui me laisse à penser (suis-je trop indulgent?) que derrière un projet, fut-il gigantesque comme Vi Rei et malgré les contingences économiques d'un business plan que l'on imagine volontiers survitaminé, la passion est bien présente ici aussi. Notons néanmoins, que c'est Ignacio de Miguel, célèbre oenologue espagnol, "disciple" de Michel Rolland, qui a présidé à la création de la gamme et que la winemaker du domaine est Silvia Lazaro, bien connue du côté de Valladolid et en Espagne. Notons au passage que cette dernière, dans un interview radiophonique, n'écartait pas l'idée, en juin 2017, d'une évolution vers une viticulture biologique... Ceci restant à démontrer dans le temps.

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Si la salle de réception est du genre surdimensionnée, les installations ne manquent pas de l'être, avec des halls façon Airbus Industrie. On s'étonne de la dimension de certaines cuves, mais curieusement, du fait sans doute de la présence de palettes de bouteilles destinées aux prochaines mises, certains espaces semblent déjà trop petits!... Finalement, tous les domaines viticoles, chacun à leur échelle, connaissent ces périodes difficiles, au cours desquelles les manutentions sont compliquées. Sans doute maladroitement (du fait de mon niveau d'anglais), je me risque à quelque plaisanterie, associant dans mon cerveau machiavélique (mais ne suis-je pas devenu un représentant de la Perfide Albion, à force de tenter de parler la langue anglaise?...), la dimension des contenants en inox et la possibilité d'y entreposer les cailloux calcaire du décor, afin d'obtenir une "minéralisation" de certaines cuvées!... Mon guide sourit encore (it's serious or not? bacon or pig?) et finit par me convier à une petite dégustation dans l'immense salle dédiée à l'accueil, les speed tasting... et la vente de souvenirs divers.

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Pas moins d'une petite quinzaine de cuvées sont disponibles, mais seule une petite partie est proposée à la dégustation, rien de plus normal, me direz-vous!... En revanche, le petit en-cas est fort sympathique, avec ses saveurs et ses arômes. Est-il nécessaire de rappeler que toutes les vignes du domaine sont extrêmement jeunes? Tirer des conclusions définitives et formuler un jugement relèverait de la malhonnêteté intellectuelle... et gustative. On peut penser que tout est mis en oeuvre pour produire des vins de qualité "en introduisant les dernières technologies dans les processus de vinifications." C'est simple, donnons quelques années à cette propriété, afin de découvrir dans le futur, ce qui peut donner une âme aux vins de ce cru. Miguel Pascual a placé la barre très haute : "Le but est la restauration et la revitalisation du secteur viticole de la région de Llucmajor." La première région de l'île où, dit-on, les Romains plantèrent leurs premières vignes... Du coup, j'en ai même oublié d'aller voir Capocorb Vell, tout près de là, un site archéologique talayotique, qui fût habité mille ans avant J-C!...

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Ceci dit, Cala Pi valait le détour!... Au loin sur l'horizon, se profile l'Île de Cabrera, la plus grande île de Méditerranée qui soit inhabitée. Elle fut néanmoins de tout temps, une escale pour les navigateurs de toutes origines, phéniciens, carthaginois, romains, byzantins... Dès le XIVè siècle, une forteresse tenait lieu de poste avancé défiant les pirates. Épisode moins connu : après sa défaite en Andalousie en 1808, l'armée napoléonienne fut livrée aux mains des Espagnols et de leurs alliés britanniques. Neuf mille hommes furent envoyés à l'isolement, sur cette île désertique. Seuls trois mille six cents survécurent et revinrent, après signature de la paix en 1814.

Pour conclure à propos du sujet qui nous intéresse, cette découverte met en évidence une sorte de paradoxe entre la production artisanale de quelques vignerons, défendant l'idée de cépages autochtones, de micro cuvées, voire de parcellaires et ces géants apparus depuis à peine quelques années, remplaçant par des options qui se veulent qualitatives, les coopératives d'antan, avec leur bouteille uniforme (je ne veux voir qu'un seul goulot!) et leurs visuels minimalistes. Il s'agit là de marques, comme d'autres créées par certains de ces investisseurs, avec des niveaux de gammes (et de prix!) pour toutes les formes de distribution, que l'on retrouve aisément dans le paysage touristique des Baléares, des supermarchés au coeur des villages aux terrasses ensoleillées des ports de plaisance. Gageons que ces deux mondes sont partis pour tracer leur avenir sur des routes parallèles, même s'ils affichent leur origine commune, en l'occurence, Pla i Llevant ou Vi de la Terra Mallorca. Pas de doute, aux Baléares, il y en a pour tous les goûts et pour toutes les humeurs!...

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09 mai 2019

Escapade en Centre-Val de Loire

A l'invitation de Maryline Smith, vigneronne à Quincy et de l'Association Vigneronne des Cépages Rares du Berry et de la Sologne, je me rendais fin avril dans un petit bourg de la Champagne Berrichonne, Sainte-Lizaigne, aimable village de 1190 Liciniens (selon le recensement de 2016), qui connaît depuis une dizaine d'années, une baisse de sa population, malgré les efforts de son maire, Pascal Pauvrehomme, conteur berrichon à ses heures. Située entre Issoudun et le vignoble de Reuilly, la commune parie désormais sur ce qui contribua jadis à sa réputation : la vigne et le vin. D'ailleurs, au moment de la Révolution Française, ne s'appelait-elle pas Vin-Bon?... Et figurez-vous qu'on y trouvait le cépage genouillet sur près de neuf cents hectares!... La petite commune vient d'acheter seize hectares de bonne terre et mille pieds de cette variété ont été plantés pour former la vigne du Clos aux Prêtres, labourée en cette journée par Pauline Fortin et sa jument Caramel. A terme, le premier édile de Sainte-Lizaigne souhaite que six hectares soient plantés dans les meilleurs délais. Il faut dire qu'une véritable dynamique est née depuis quelques années dans la région et la création de cette association de passionnés en 2016, s'appuyant sur ces cépages rares qui ne l'étaient pas naguère. En plus du genouillet, la région proposait romorantin, pineau d'Aunis (également conviés à cette première Rencontre des Cépages Rares), mais aussi gascon, gouget noir, meslier saint françois et orbois, voire tressailler (ou sacy) non loin de là, dans l'Allier, de quoi booster le futur viticole du Centre-Val de Loire.

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Dans son discours de bienvenue, le Maire de Sainte-Lizaigne insiste sur le fait qu'il ne faut surtout pas voir dans sa démarche, une quelconque initiative à caractère passéiste. C'est peut-être le risque, en effet, pour cette petite commune de l'Indre, à moins de dix kilomètres d'Issoudun, sous-préfecture d'origine médiévale, qui elle aussi connaît quelques difficultés du point de vue démographique (et de l'animation commerciale). Mais, cette façon d'illustrer une forme de retour vers le futur permet d'appuyer sur la dimension patrimoniale des trois cépages rares mis à l'honneur à cette occasion. Et qui dit patrimoine ne dit pas forcément chef d'oeuvre en péril!... Même si certains qualifient volontiers ce genre d'initiative de rétrograde et parfois, de contre-productive, il semble, au vu de ce qui se passe dans nombre de pays, que la réhabilitation de toutes ces variétés anciennes soit bien plus qu'une tendance ou qu'une mode éphémère. Il n'est qu'à prendre le temps de découvrir les options prisent par les vignerons de Chypre, des Îles grecques ou des Baléares, par exemple!... Au point que l'on arrive à se demander si notre système d'appellations (que le monde nous envie, diront certains!) n'a pas atteint une rigidité (que d'autres, plus radicaux, qualifieront de cadavérique!) pouvant la mettre en péril, ou freiner l'objectivité de ses responsables et décisionnaires. Ceci dit, rares sont ceux, parmi ces passionnés, à vouloir renverser la table!... Ils préfèrent de loin y poser quelques verres, en vue de passionnantes dégustations!...

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Avant de passer à ce stade pour ce qui est des cépages genouillet, romorantin et pineau d'Aunis, quelques spécialistes et référents en la matière étaient invités à prendre la parole. Le maire avait fait valoir la nécessaire biodiversité, mais aussi le besoin de remettre toute une partie de la population au contact de productions agricoles multiples. Là où les dernières générations ne font le constat que d'une monoculture autour des céréales, le blé principalement, dans un paysage de coteaux parfois, comme c'est le cas autour d'Issoudun, où la vigne était largement présente jadis (pas moins de 3000 hectares), beaucoup réclament la possibilité d'avoir des regards multiples dans leur paysage quotidien. Si truffières et trufficulture ont refait leur apparition dans la région depuis une dizaine d'années, la vigne a donc quelques espoirs de réapparaître, plus qu'au titre de la rubrique de l'anecdote locale dans la Nouvelle République!...

58444953_10218889925097126_6143287243265015808_nLe premier intervenant n'est autre que Benoît Roumet, directeur du BIVC (Bureau Interprofessionnel des Vins du Centre) qui, de façon didactique, rappelle la place des cépages dans le monde du vin, ce qui a conduit certains de ceux-ci à une prépondérance évidente dans moult contrées et ce qui préside à la réintroduction de variétés anciennes. Même si parfois les mots laissent entendre qu'une biodiversité révolutionnaire n'est pas pour demain, on peut supposer que les instances régionales ne sont pas insensibles à ces récentes initiatives. Il faut dire que le Centre-Val de Loire est plutôt bien loti avec quelques cépages déjà présents dans le paysage (romorantin, pineau d'Aunis), ceux-ci ayant démontré toutes leurs qualités depuis quelques années, voire décennies.

Ensuite, c'est à Bertrand Daulny de revenir plus en détail sur l'origine des trois cépages. Ce dernier, ancien directeur du Sicavac (Service Interprofessionnel de Conseil Agronomique, de Vinification et d'Analyse du Centre) à Sancerre, connaît bien le milieu régional de la viticulture, ayant eu à répondre à nombre de domaines viticoles, ainsi qu'aux diverses structures locales (syndicat, appellation...), la mission de ce service allant de la recherche au conseil, passant par l'expérimentation, la promotion, la communication et la formation. Néanmoins, l'objectif principal reste la bonne conduite de la vigne, d'amener le raisin à maturité mais, désormais, dans le respect de l'environnement.

Pour l'occasion, il est assisté de Henri Galinié, un archéologue spécialiste de la transition entre l'Antiquité et le Moyen Âge, faisant également autorité en matière d'archéologie urbaine mais qui, depuis sa retraite, se consacre à l'étude historique des cépages du Val de Loire. S'appuyant sur la lecture, voire le déchiffrage, de textes anciens, il n'a pas son pareil pour traduire ceux-ci et ainsi conforter (ou pas!), non sans humour, ce que chacun pense savoir de l'origine et de la lignée des cépages. Dans le milieu, certains le surnomment affectueusement le "briseur de légende"!... Je ne peux que vous conseiller la lecture de son blog Cépages de Loire, complément historique indispensable au Dictionnaire encyclopédique des cépages de Pierre Galet, voire aux recherches sur l'ADN des cépages de José Vouillamoz, détective ès-cépages.

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Photos : La Rabouilleuse d'Issoudun

Pour ce qui est du Pineau d'Aunis, les plus anciennes mentions du cépage remontent à la seconde moitié du XVIIIè siècle. On parle alors d'auny (présent à La Turballe et Guérande en 1755!?), d'aunis ou d'onis (dans le Lochois, en Touraine en 1808) ou encore d'ony. Mais point de nom composé!... En 1845, Alexandre-Pierre Odart, polytechnicien et ampélographe bien connu, "crée à tort, une "tribu" des pinots de Loire suceptible d'être opposée aux pinots bourguignons. Ses confrères de l'époque le contestent quelque peu mais, les noms de chenin noir et de pineau d'Aunis sont restés dans les esprits. La réalité historique impose de plutôt nommer ce cépage aunis." Selon certains, il descendrait du gouais (comme beaucoup d'autres) et partagerait des liens avec le pé de perdrix du Béarn. Originaire du Sud-Ouest, il a peut-être transité par l'Aunis (le port de La Rochelle?), dont il aurait gardé le nom. Simple hypothèse à ce jour. Dans le cas de ce cépage, il n'est pas rare également de lire ou d'entendre qu'il est originaire d'un prieuré d'Aunis, dans le Saumurois (qui n'a jamais existé!) et que son apparition serait liée à Henri III Plantagenêt (qui du coup, serait aussi à l'origine du terme clairet) au XIIIè siècle, expédiant, soi-disant, ces vins en Angleterre, alors que le vin n'existait pas sous cette forme, en tout cas pas sous ce nom, aucune preuve ne l'attestant!... Les légendes ont la vie dure!...

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Et que dire de celle qui concerne le Romorantin?... Présent sur onze communes et soixante hectares environ de l'appellation Cour-Cheverny (qui intégrera cette année le tout nouveau vignoble du domaine du Château de Chambord, sur 7,5 ha), on dit volontiers qu'il serait présent dans la région, à l'initiative de François Ier. En effet, selon un acte de mars 1518, ce dernier "fit venir 60 000 (80 000?) pieds de vigne de Bourgogne (des plants de Beaune, qui sont indiscutablement du pinot noir) pour les faire prospérer non loin du château de sa mère, Louise de Savoie, à Romorantin, d'où son nom." Évidemment, en cette année 2019 au cours de laquelle on célèbre la mort de Léonard de Vinci et le début de la construction de Chambord, il était opportun de fêter également les 500 ans de la Renaissance en Centre-Val de Loire. Il semble que les "synonymes" de framboise dans l'Orléanais et dannery dans le cours supérieur de la Loire (Allier) furent usités dès le XVIIIè siècle et peut-être même dès le XVIIè. Le terme de romorantin n'apparaissant que bien plus tard (première moitié du XIXè siècle), en même temps que sa légende, dont nous aurons inévitablement quelques échos cette année!...

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Photos : Domaine de Villalin

Quant au Genouillet, cher à Maryline et Jean-Jacques Smith, à Quincy, sa renaissance va bon train, autant que la nature le permette. Il serait issu d'un croisement du gouais blanc et du tressot noir. Selon Henri Galinié, "c'est un cépage modeste dont l'origine n'est pas entourée de fables!... Il apparaît dans le Berry au milieu du XVIIIè siècle. Il existe depuis une date antérieure inconnue." Très largement présent dans la région d'Issoudun au moment du phylloxera, il semble qu'il ait disparu suite à cette crise, du fait des difficultés de reprise sur certains portes-greffes utilisés à l'époque et notamment le rupestris. C'est pour cette raison que des cépages hybrides lui furent préférés, ce qui s'avera une décision stratégique locale absolument calamiteuse, du fait de leur interdiction future. La région se tourna donc vers les grandes cultures céréalières. Ce cépage, qui n'en fut pas moins primé lors de l'Exposition Universelle de 1900 à Paris, notamment pour ses qualités supposées de garde, avait donc disparu jusqu'à sa réapparition au cours des années 90, lorsque trois pieds en furent identifiés dans une ferme au lieu-dit Les Bordes, près d'Issoudun. D'abord multiplié et replanté dans le cadre de la vigne conservatoire de Tranzault, dans laquelle pas moins de cent six variétés sont réunies, Maryline et Jean-Jacques Smith se voient autorisés par l'INRA à replanter le genouillet dès 2005. Depuis, cinq hectares sont confirmés, tant à Quincy, que Reuilly ou Chateaumeillant et cette surface devrait être doublée dans les prochaines années. En toute connaissance des difficultés dues au type de porte-greffe, le Domaine de Villalin a donc effectué divers essais sur les portes-greffes SO4 et 3309. Finalement, c'est avec ce dernier que les plantations sont désormais effectives. Au passage, nous suivrons avec intérêt le projet de domaine en cours de création d'Amy O'Reilly, jeune vigneronne qui dispose actuellement de 1,2 hectares à Quincy et Reuilly, également intéressée par le genouillet.

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Au terme de la matinée, une dégustation façon "speed tasting" était proposée aux participants, permettant de découvrir plusieurs millésimes de genouillet et quelques cuvées composées de romorantin (dont celui du Domaine de Montcy, cher à Laura Semeria, la plus Ligurienne des vignerons de Cheverny!) et de pineau d'Aunis. Le soir, un joli repas proposé par l'Auberge de la Cognette de Jean-Jacques Daumy, à Issoudun, était servi pour une centaine de personnes, ce qui témoigne d'un savoir-faire certain à ce niveau de qualité. Après une délectable mise en bouche, se succédaient trois recettes tout-à-fait goûteuses : tartine végétale de lisette au raifort, fraîcheur d'herbes, puis un confit de boeuf et sa mousseline curcuma au pineau d'Aunis, précédant une Dacquoise amande au praliné, sauce Bourbon. Fermez le ban!... Demain, quelques kilomètres de footing vont s'imposer!...

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Pour agrémenter cette longue route en direction de l'Indre, une étape du côté de Cheverny s'imposait. Il faut dire qu'en quittant l'autoroute, on est parfois surpris par la proportion de vignes tourangelles désherbées chimiquement. En plus, à cette époque de l'année, impossible de masquer les choix d'une viticulture conventionnelle. Pour une région qui fait valoir son progrès vers le bio (sans doute incontestable!), on peut dire que cela fait tâche dans le paysage. Pour avoir évoqué cela avec un ou deux vignerons participant à cette journée de Sainte-Lizaigne, adeptes de ces pratiques peu environnementales (c'est peu de le dire et de le rappeler!), on devine que les options commerciales sont déterminantes. Ainsi, ce vigneron proposant un Cour-Cheverny, donc issu du rare romorantin, à moins de dix euros!... Un prix plafond pour ce domaine écoulant une très grande proportion de ses vins en vrac ou à destination du négoce local, se faisant fort de diffuser de médiocres vins sous appellation Touraine!... On peut penser qu'une assistance en matière de commercialisation et de marketing serait utile à certains, la pratique de prix très bas n'étant sans doute pas la meilleure façon de promouvoir son travail et de mettre en valeur la rareté de certains produits.

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Première étape chez Laura Semeria, pour découvrir le Domaine de Montcy, où l'on peut remarquer, de prime abord, une très jolie parcelle de pinot noir se portant à merveille. Pas moins d'une trentaine d'hectares pour cette propriété, qui est en fait l'ancien vignoble du Château de Troussay. Les trois couleurs, blanc (sauvignon et chardonnay), rouge et rosé (pinot noir, gamay et malbec ou plus souvent côt dans la région), sont proposées en AOC Cheverny , le romorantin étant réservé, comme il se doit, à l'AOC Cour-Cheverny. Deux cuvées (blanc et rosé) sont également produites en Crémant de Loire. Quelques vins de cépages de différentes (parfois lointaines) origines apparaissent également dans l'offre. Installée depuis douze ans, Laura a su diversifier les activités du domaine, puisqu'on y fait également des confitures. Les visiteurs peuvent aussi y trouver un hébergement au coeur des vignes et le bâtiment moderne et original permet d'accueillir des réceptions et même des mariages, sans oublier l'oenotourisme, sous forme de balades dans le proche vignoble. Originaire d'Imperia, non loin de San Remo, en Ligurie, Laura Semeria a su donner ses lettres de noblesse (dans ce petit village aux vingt-huit châteaux!) a un domaine passé en agriculture biologique dès son arrivée. Son développement a parfois été motivé par les aléas climatiques, qui ne manquent pas de toucher la région certaines années. Mais, la vigneronne de Cheverny ne manque ni de caractère, ni de détermination et les progrès constatés par les amateurs comme par les professionnels, en à peine plus d'une décennie, plaident en la faveur du Domaine de Montcy, devenu un indiscutable référent de l'appellation et du secteur. Autant que je m'en souvienne, les vins ont toujours proposé une pureté d'expression et une grande élégance.

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Non loin de là, à moins d'un kilomètre, on trouve sans la moindre diffciulté le Domaine Philippe Tessier. Une viticulture paysanne revendiquée sur pas moins de vingt-quatre hectares. Le domaine repris en 1981 par Philippe, fut créé en 1961 par son père Roger. Il semble désormais acquis que le fils de Philippe, Simon, rejoigne l'équipe d'ici les toutes prochaines années. Les vignes apparaissent sur trois communes (Cheverny, Cormeray et Cellettes) et sur quatre types de sol principaux : silico-argileux (sables de Sologne), silico-argileux-calcaire, graviers sur faluns (ancienne sédimentation marine) et argilo-marneux, ce qui motive le plus souvent l'assemblage des vins. Quelques jeunes vignes de moins de vingt ans, mais aussi d'autres pas loin d'être centenaires. Les premières sont enherbées, les secondes labourées et cultivées. Depuis 1998, le vignoble est certifié Ecocert.

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Là aussi, les Cheverny sont proposés dans les trois couleurs : le blanc est majoritairement composé de sauvignon, mais aussi de chardonnay et parfois d'orbois. Le rouge se compose surtout de gamay et de pinot noir, parfois de côt. Le rosé est une association des deux premiers. Comme les précédents, le Cour-Cheverny (100% romorantin) se décline en deux ou trois cuvées, y compris deux parcellaires bénéficiant d'un élevage prolongé en demi-muids et/ou foudre tronconique et cela, selon l'âge des vignes. Certaines années, lorsque les conditions climatiques le permettent, les vieilles vignes offrent la possibilité de produire quelques flacons d'exception : le moelleux Roger Tessier 2015 en est la plus évidente expression, tout comme Les Sables 2008, fort de son acidité assez remarquable ou même le 2005, le plus jurassien des Cour-Cheverny!... En rouge et donc en Cheverny, apparaissent aussi parfois des cuvées 100% pinot noir (Point Nommé), ou gamay (Nota Bene) et même sauvignon en blanc (DéDé).

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Lors de cette période, lorsque le printemps propose quelques belles journées stimulantes pour la vigne, on ne manque pas d'évoquer les risques de gel, parce que parfois, les matinées sont glaciales. En 2017, le père de Philippe Tessier, âgé de 92 ans, disait : "On ne gèlera pas, deux années de suite, cela ne s'est jamais vu!..." Et pourtant... Entre le 19 et le 27 avril se succèdent gel noir (-6°) et forte gelée blanche (-3° à -4°), avec gros givre et grand soleil au lever du jour!... Les tours antigel ont limité les dégâts sur environ cinq hectares, pour le reste 80 à 90% sont détruits. Il ne reste alors aux vignerons qu'à se tourner vers l'avenir, même si l'on sait que l'année va être difficile à tous points de vue... On compte alors sur le millésime 2018, mais d'autres difficultés surviennent : le gel du début mai n'occasionne pas (ou peu) de dégâts, mais cette fois, les fortes pluies de juin provoquent un mildiou sur grappe destructeur!... Ce millésime sera qualifié d'exceptionnel, tant en qualité qu'en quantité, mais le moindre retard dans les traitements aura eu des conséquences très forte. Les vendanges seront précoces (début le 6 septembre, elles le sont de plus en plus!) et permettront de rentrer de beaux raisins, même si certains blancs n'auront pas forcément leur "caractère ligérien" cette année. Ce qui ne nous empêchera pas, de rechercher ces cuvées d'exception, ces trésors que le Centre-Val de Loire cache encore. Précipitez-vous avant que ces vins ne deviennent excessivement rares, au vu de la demande internationale désormais!...

25 avril 2019

Baléares : Carlos Rodriguez, à Selva, vignes, vins, histoire et rock'n'roll!...

Il faut partir vers le nord pour rencontrer Carlos Rodriguez Furthmann et s'approcher de la montagne, la Serra de Tramuntana, rempart naturel pour tout le vignoble plus au sud. Selva est un joli village à flanc de colline, peut-être même à flanc de montagne... Petites places et rues pavées, maisons blanches sous le soleil, très appréciées des cyclotouristes qui peuvent aborder ainsi la "moyenne montagne"!... Et faire une pause très agréable à la mi-journée sur une terrasse ensoleillée. Mais, là aussi, il est possible de débusquer des "vins de garage" tout à fait passionnants. Garez-vous sur la Placeta Valella, descendez Carrer de Sant Josep, une autre petite place triangulaire apparaît, avec un calvaire en son centre, que vous laissez sur votre gauche pour prendre Carrer de sa Creu. Sur la droite, au numéro 30, un portail en bois et un panneau du même métal, Selva Vins, vous êtes arrivés.

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Lorsque vous franchissez la porte, deux choses peuvent vous surprendre : pas moins d'une douzaine de bouteilles posées sur une table, comme autant de cuvées, au visuel identique ou presque et un fond musical en provenance d'une radio diffusant les plus grands standards du rock'n'roll!... Les premières traduisent la liberté du vigneron, qui se lance volontiers dans diverses expérimentations,  comme ce pétillant rosé en méthode ancestrale, ce clarete façon Cigales (non loin de Valladolid) ou ce blanc élevé en barriques de chataigniers, entre autres, les seconds s'expliquant par sa passion pour cette musique des années quatre-vingt (n'a-t-il pas lui même joué de la batterie dans sa jeunesse?...). Quand la musique est bonne... "Suis-je un amateur de rock? Oui! Non seulement j’adore le rock and roll, mais la musique, la soul, le blues, le reggae, le jazz, Mozart ou Beethoven… mais j’ai vraiment la passion du rock et je l’ai toujours eue." Et de citer un groupe dont il était fan à quinze ans : AC/DC!... Mais, ce serait oublier une autre passion, comme le montrent ses parutions sur sa page Facebook, pour l'Histoire de Majorque à travers les siècles. Avec peut-être la rédaction d'un livre sur le sujet dans quelques années... En d'autres temps, nous l'aurions volontiers classé au rang des Tronches de vin, notamment du fait de cette production de nectars, catégorie vins naturels!...

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Depuis l'âge de vingt-deux ans, soit voilà à peu près deux décennies, Carlos Rodriguez s'est occupé des vignes des autres et notamment, dans un premier temps, de celles de son père, plantées dans le triangle Binissalem-Biniali-Biniagual. C'est là que se trouve la maison familiale et où il vit désormais avec son épouse. C'est aussi à cet endroit que se trouve le coeur de son projet personnel : la création d'un domaine qui ne soit pas uniquement viticole, mais plus une finca, selon le terme local qui convient. Il y aura un vignoble bien sûr - il est en train de greffer trois mille pieds de gorgolassa - mais aussi des oliviers, des arbres fruitiers, des animaux, un verger, des fleurs, des abeilles, "a total biodynamic concept!..." En attendant, le vigneron de Selva expérimente beaucoup grâce aux raisins achetés çà et là, dans plusieurs secteurs de Majorque : Manacor, Felanitx, Pollença, mais aussi Estellencs, près de la côte nord et à 160 mètres d'altitude, où il dispose d'une vigne qu'il entretient depuis quelques années, appartenant à des amis de son partenaire Riginald Ward, néo-zélandais distribuant des vins espagnols au Royaume-Uni depuis vingt ans, devenu un ami fidèle, au cours d'une longue soirée passée naguère dans un bar à vins de l'île!... De plus, à Selva même, il loue des vignes, qui peut-être deviendront un jour sa propriété. Tous les achats de raisins se font un peu au feeling, fonction des conditions du millésime et de la qualité de la vendange. Pour le prensal par exemple, il s'agit d'une collaboration en pleine confiance, une famille de vigneron (père et fils) entretenant leurs vignes remarquablement, pour un partenariat durable.

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Ce projet est donc né en 2015, au moment où il trouve ce "garage" au coeur du village, lui permettant de s'équiper et de s'installer pour donner libre cours à ses envies. 2018 est donc le troisième millésime produit là et les quelques amateurs et professionnels qui ont eu le loisir de découvrir cette douzaine de cuvées n'ignorent pas que Selva Vins est bien né!... Qui plus est, avec cette tendance à l'innovation qui ne manque pas d'interpeller!... Mais, les grands axes de cette production sont frappés du sceau de l'exigence : intervention minimale, avec priorité aux variétés locales, fermentation spontanée avec levures indigènes, aucun additifs oenologiques, doses de sulfites réduites au minimum. Résultat : des vins que d'aucuns qualifient ici "d'audacieux", avec dès le début, les premiers essais, pour certaines cuvées, d'élevage en jarre d'argile majorquine!... A noter que certains vins ne sont guère disponibles, puisque produits dans des quantités très limitées, soit moins de cinq cents bouteilles. L'essentiel de la production est vendu à Majorque ou à Barcelone. Néanmoins, Carlos Rodriguez est ouvert à l'idée d'exporter vers la France. Qu'on se le dise!...

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Lorsque débute une séance de dégustation avec Carlos, on ne sait pas trop où cela va nous mener!... Parce qu'il y a ce qui est en bouteilles et ce qui est en cours d'élevage. Non qu'il faille se lancer dans une comparaison systématique, puisque les éventuels assemblages peuvent varier d'une année à l'autre, parce qu'ici, c'est le raisin qui commande. Ainsi, L'Orange 2017 est un duo de prensal (70%) et de maccabeu (30%), dont la macération et la fermentation ont duré un mois. Des arômes délicats et du volume. Mais L'Orange 2018 est composé de prensal et de giro ros. Actuellement en cuve, il propose une expression très agréable et généreuse. La gamme des blancs est très complète, multiple et variée. Blanco 2017 ouvre joliment la série, avec sa dominante de prensal et de maccabeu, plus un peu de malvoisie, illustrant les différentes origines géographiques des raisins. Premsal 2017 et Premsal Castano 2017 offrent de belles alternatives, gardant chacun leur expression particulière. Giro Ros 2017, élevé sur lies pendant quelques mois, est doté d'une belle personnalité.

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Très joli Clarete 2017, un rosé composé de prensal et de mantonegro , suivi de Clarete 2018, assemblage de prensal et de gorgolassa cette fois. Un vin qui se veut produit dans la plus pure tradition des clarete (clarets) de Cigales. Les deux malvoisies de Sitges en provenance des terrasses d'Estallencs ont également de très beaux arguments : Malvasia 2016 (11,5° et un pH de 6,5) et Malvasia 2017 (13° et un pH de 5,5) sont de véritables gourmandises, avec un équilibre très flatteur. Elles sont élevées pendant neuf mois sur lies. Le pétillant Ancestral rosé, associant callet et mantonegro, est une excellente transition vers les rouges. Le Callet 2016 n'est pas exempt de caractère, avec une agréable rondeur et un joli fruit, tandis que Gargo 2016 (100% gargolassa) élevé en partie en barrique de 500 litres et en cuve inox exprime une belle complexité. Enfin, Rosado 2016, un merlot moelleux titrant pas moins de 15°, nous emmène sur d'autres rives, lorsque l'heure des instants de méditation est venue...

Pas de doute, les débuts de cette nouvelle aventure laissent supposer une prolongation des plus remarquables. Plus que se forger une solide expérience pendant vingt ans, Carlos Rodriguez a renforcé toute sa sensibilité et défriché un chemin de traverse qui vaut bien mieux, sans doute, que certaines routes toutes tracées. Après tout, n'a-t-on pas coutume de dire que, plus que le but à atteindre, c'est le chemin parcouru qui compte le plus... Et même peut-être, les détours pour y arriver!...

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23 avril 2019

Baléares : Binissalem, patrimoine et innovation

L'essentiel du patrimoine historique viticole de Majorque se situe à Binissalem. Non que cela tienne au simple fait que ce secteur du vignoble majorquin fut le premier à obtenir la Denominacion de Origen en 1991, mais parce que le coeur du village possède quelques vestiges de sa grande prospérité passée. Le nom de Binissalem viendrait de l'arabe Bin Selim (le fils de Selim) et fut d'usage à partir du XVIè siècle. Du XIIIè siècle (conquête espagnole) au XVIè, la ville était plutôt connue sous le nom de Robines, qui désigne aujourd'hui le centre ville de Binissalem et son église Notre-Dame de Robines. Celle-ci est située sur l'antique route qui reliait les deux colonies romaines de Palma et de Pollença, ainsi qu'Alcudia, au nord-est. Entre le XVIIè et le début du XIXè siècle, la ville a connu une certaine prospérité du fait de sa production vinicole. On y voit aujourd'hui nombre de grands hôtels particuliers, que les riches propriétaires terriens faisaient alors construire, comme s'ils allaient défier la capitale Palma, à vingt-cinq kilomètres. Ils étaient bâtis de cette pierre blanche calcaire typique de la région. La DO Binissalem couvre aussi les communes voisines de Santa Maria del Cami, Sencelles, Consell et Santa Eugenia, soit environ 400 hectares.

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~ Bodega Ribas, à Consell ~

A moins de trois kilomètres de Binissalem, la petite ville de Consell cache un référent historique du vignoble majorquin. C'est là, en 1711, dans cette maison même, que Pedro Ribas de Cabrera créa la cave et le vignoble. De nos jours, c'est la treizième génération qui anime l'ensemble, faisant désormais de cette bodega, la plus ancienne d'Espagne, catégorie domaine familial, puisque les deux autres supposées encore plus anciennes, en Espagne continentale, appartiennent désormais à de grands groupes internationaux. Deux quadragénaires, Araceli et Xavier Servera Ribas, sont aux commandes, forts de leur formation d'oenologue suivie à Tarragone, dans le Priorat et de quelques voyages en Californie ou en Nouvelle-Zélande.

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On peut penser qu'une des grandes forces de cette famille opiniâtre et volontaire à travers les siècles, c'est sa capacité à faire face aux évènements. En effet, lorsque survient la crise du phylloxera en Europe, le vignoble majorquin est d'abord protégé pendant près d'une trentaine d'années. Mais, vers 1890, la mouche destructrice fait son oeuvre et dévaste les vignes locales. Même si, à cette époque, on connaît le remède, la plupart des domaines existants opte pour un arrachage des vignes (on imagine les bûchers dans les campagnes...) et la plantation d'amandiers, de caroubiers ou d'abricotiers (plutôt du côté de Porreres et Felanitx pour ces derniers). Cependant, les vignerons de Can Ribas décident aussitôt de replanter de la vigne, afin de continuer l'histoire séculaire de Binissalem et de Consell.

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Ici, comme au sein d'autres domaines majorquins, on sent une dynamique clairement soutenue et confortée par les études et la curiosité de la nouvelle génération, qui ne souhaite pas, à l'évidence, rester dans un carcan institutionnel. Pour preuve, le choix que font certains de proposer la plupart de leurs cuvées sous le label Vi de Terra Mallorca, plutôt que sous les appellations Binissalem ou Pla i Llevant. Quelque chose qui rejoint sans doute, ceux qui optent, dans le Roussillon, pour l'identité Côtes Catalanes, plutôt que Côtes-du-Roussillon. Autre aspect non négligeable se confirmant ici, la valorisation évidente des variétés locales, dont on maîtrise parfaitement désormais les caractéristiques, souvent décriées par le passé.

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Est-il nécessaire de rappeler que, voilà à peine une vingtaine d'années, les vins de l'île n'étaient pas plébiscités par les Majorquins, au point que ceux-ci consommaient plutôt des crus de la Rioja ou de Ribera del Duero, les cartes des restaurants n'en proposant alors aucun? Il en était d'ailleurs de même pour la gastronomie locale, mais nombre de restaurateurs ont désormais compris que l'association de la cuisine familiale et traditionnelle avec les meilleurs crus issus de mantonegro, de callet ou de prensal, correspondait bien à une tendance très forte de notre époque. D'ailleurs, dans le cas de la Bodega Ribas, 65% de la production est consommé sur place, pour 35% à l'export (Suisse, Allemagne, Suède, Danemark, Belgique, Hollande, un peu aux USA et au Japon, mais pas en France ni en Italie!...), alors que c'était exactement l'inverse voilà seulement six ans!...

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N'ayant pas pris le soin de prendre rendez-vous (je suis incorrigible!), mon passage en matinée me permet d'être cependant reçu dès quatorze heures par Sylvia Ottmann, guide d'origine franco-allemande et donc parlant parfaitement français, me permettant au passage de capter l'atmosphère du lieu. Elle dispose de quelques dizaines de minutes avant l'arrivée d'autres visiteurs, mais me confie un plan du secteur m'offrant la possibilité de découvrir le vignoble. Il s'agit de quarante hectares d'un seul tenant, labellisés bio depuis cinq ans, réunis là depuis plus de deux décennies, suite à la construction de l'autoroute doublant l'ancienne nationale, qui nécessita une forme de remembrement. Avant, quelques parcelles étaient proches de la finca. Une bonne partie du vignoble est âgée de 55 à 65 ans, si ce n'est les cépages étrangers plus jeunes. Le tout est planté sur une plaine composée de pierres poreuses et de gravier, avec une texture limono-sablonneuse et donc, une bonne capacité de drainage. Pour information, nous sommes là à une altitude de 155 mètres environ, les précipitations annuelles moyennes étant de 450 mm (surtout en automne).

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Lors de ce passage au coeur du vignoble, mon imaginaire prend la poudre d'escampette... J'imagine aisément la chaleur qu'il peut faire ici, en plein été. Sans doute peut-on y apercevoir quelques mirages, lorsqu'on se tourne dans certaines directions, quand le soleil est au zénith. Pour un peu... ma vue se trouble... n'est-ce pas là-bas, sur l'horizon, les silhouettes de Don Quichotte et Sancho Pança en villégiature, chevauchant dans la plaine brûlante, leurs montures soulevant une poussière qui retombe immédiatement, incapable de profiter de la moindre brise?... Je devine qu'ils vont m'inviter à poursuivre la visite et à me délecter de quelques nectars... dont je ne crains pas les effets secondaires, pas plus que ceux du soleil et du vent!...

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Ici aussi, à ce stade, on évoque volontiers le passé, le présent et le futur. L'image du passé tient dans ses bâtiments anciens, aux mûrs épais, sensés protéger de la chaleur et du froid. La superbe cuisine typique, au coeur de la maison construite en 1776, habitée naguère par les arrière-grands-parents de la génération actuelle, est utilisée désormais pour certaines dégustations. Bon nombre des 15 000 visiteurs annuels (sur rendez-vous, non compris les spontanés!) recensés par l'équipe chargée de l'accueil, peuvent avoir une idée et une vision de ce patrimoine irremplaçable. Mais, la Bodega Ribas se conjugue aussi au futur, puisqu'un nouveau bâtiment va permettre de lire plus aisément dans l'avenir. Si, depuis une quinzaine d'années, des aménagements techniques ont pu faire progresser les vins (contrôle des températures, anciennes cuves en béton vieilles de soixante ans revêtues intérieurement d'epoxy...), il fallait tendre vers une autre dimension. C'est chose faite, puisqu'un nouveau chai est sorti de terre, avec 400 m² en surface et 400 m² en sous-sol, le tout bénéficiant de toute la technologie de pointe actuelle. C'est l'oeuvre d'un éminent architecte espagnol, Rafael Moneo. Le degré d'avancement des travaux ne manque pas d'inquiéter ces temps-ci les acteurs du domaine, puisque tout doit être opérationnel pour les prochaines vendanges manuelles, qui débutent à la mi-août et dès le mois de mai pour installer le matériel.

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Si l'antique chai actuel compte à ce jour pas moins de 259 barriques, contenant tous les rouges du millésime 2018 (85% en chênes français et 15% en chênes américains), dont quelques grands volumes (500 litres) destinés aux cépages autochtones, le futur bâtiment permettra d'utiliser aussi quelques foudres venant, à terme, compléter et diversifier les élevages, peut-être même des amphores de diverses origines.

La conversation se termine verre en main, comme il se doit. Le temps de découvrir quelques cuvées, comme ce Ribas rosé 2018 (mantonegro à 92%, plus callet et gorgolassa), symbole de l'évolution de la production locale. En effet, alors que les rosés de Majorque étaient peu appréciés naguère, ceux issus de pressurage direct et donc peu colorés, sont de plus en plus réclamés par les consommateurs de l'été. Depuis ces dernières années, la proportion de rosés produite au domaine double à chaque millésime!... A suivre, Soma 2018, 100% viognier. 20% élevé en fûts pendant cinq à six mois, le reste en inox. Un jolie personnalité et de la fraîcheur.

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Un second blanc à suivre, Sio 2018 (60% prensal, cépage appelé moll dans le village voisin et 40% viognier passé en fûts), avec une belle dynamique et une franche pureté, pour lequel l'expression aromatique n'a rien d'exubérant ni de déséquilibré. Le premier rouge, Ribas Negre 2017, se veut principalement l'expression du mantonegro (50%), fierté locale, issu de jeunes vignes (25-30 ans), soutenu par un peu de cabernet sauvignon, merlot et syrah, le tout élevé en barriques de deux à trois ans, dont certaines en chêne américain. Pour finir Sio 2017, avec 60% de mantonegro cette fois et une proportion variable des trois autres cépages ci-dessus. Les vignes ont cette fois entre 55 et 65 ans. L'élevage d'une douzaine de mois est pratiqué dans des barriques neuves et d'un an. Un plus de complexité et de structure, souligné par des arômes joliment épicés et un fruit assez opulent.

Parmi les éléments de langage et de communication entendus ici - on compte 160 000 pieds de vigne et 160 000 bouteilles produites chaque année - on devine qu'une très grande attention est portée à la qualité et chaque phase de la production ne peut souffrir d'aucune approximation. Mais, cette rigueur a sans doute conforté la réputation ancienne et le succès des vins de domaine. Il semble même que désormais, la production annuelle soit écoulée au cours de l'année suivante!... Au regard de bien d'autres domaines de Binissalem, la Bodega Ribas est une sorte de vaisseau amiral de la flotte locale mais, avec sa dimension familiale, elle reste un témoin des progrès accomplis et des étapes franchies vers une qualité optimale.

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~ Can Verdura, à Binissalem ~

Après la découverte du patrimoine historique de la viticulture locale, retour à Binissalem pour essayer de montrer à quel point une dynamique forte s'est enclenchée dans le paysage de Majorque. On peut considérer que cette dynamique prend parfois une dimension militante, avec certains vignerons pas loin de reprocher aux générations précédentes d'avoir céder aux sirènes des cépages internationaux dits "améliorateurs". Ils l'affirment, leur identité tient dans cette terre chargée de galets roulés descendus de la montagne au fil des millénaires et surtout dans ce mantonegro, qui s'exprime ici à son meilleur. Parmi ceux-ci, Tomeu Llabrès, jeune héritier de six générations de vignerons ayant toujours oeuvré sur cette terre de Binissalem.

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Avant de parcourir les vignes alentour, le vigneron exprime le souhait de prendre un café au bar voisin, habitude somme toute très couleur locale. Rentré de Madrid à trois ou quatre heures du matin et levé à sept, la journée s'annonce longue... Avec en plus ce Français qui veut tout savoir!... Le jeune homme s'appuie sur une histoire familiale, semble savoir ce qu'il veut, mais n'a pas encore beaucoup de recul, plutôt des rêves et des envies en perspective, lui qui est officiellement installé depuis 2012. C'est à cette date que fut aussi aménagé un ancien garage, au coeur de Binissalem, désormais la cave de Can Verdura propose des "vins de garage", sans que ce soit péjoratif!... Deux ans plus tôt, à peine sept cents bouteilles furent produites, issues d'une vieille vigne de mantonegro appartenant au grand-père...

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Ce besoin de prendre l'air en cette matinée, revendiqué par Tomeu, va en fait me permettre d'appréhender mieux la diversité du vignoble. Avec la seule approche visuelle et quelque peu lointaine que l'on peut avoir, lorsqu'on connaît mal la région, il est quasiment impossible de mesurer tout ce qui différencie telle ou telle parcelle de sa voisine : les pentes (légères!), l'orientation, le mode de culture, la granulométrie des pierres, la couleur de l'argile. Nous retrouvons là le call vermell, dont les nuances dues à la présence d'oxyde de fer, parlent autant aux vignerons du cru, qu'un pantone aux peintres en bâtiment. Au passage, je devine que le vigneron de Can Verdura est très attaché au parcellaire, au point qu'il recherche, avec certaines de ses cuvées, toute la variété d'expression du mantonegro, cépage vedette de l'appellation.

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Au total, le domaine compte huit à neuf hectares environ. Une partie issue du patrimoine familial, le reste patiemment réuni par Tomeu Llabrès, après avoir procédé, pour certaines parcelles, à l'achat des raisins au moment des vendanges. Ces vignes éparses, de 70 ares à 1,2 ha le plus souvent, laissent rarement le vigneron indifférent, surtout lorsqu'on y voit de très beaux et très vénérables gobelets. Les vignes palissées, taillées en cordon de Royat, n'ont guère son assentiment. Le domaine est désormais en agriculture biologique. Pour l'achat de raisins, le vigneron admet qu'il est difficile d'obtenir un label, mais certaines vignes sont de véritables joyaux, où les produits chimiques n'ont pas droit de cité depuis des lustres.

La gamme se répartit en deux axes principaux : Supernova, en blanc, un 100% moll (ou prensal), avec un élevage sur lies fines de cinq mois. Rouge et rosé (pressurage direct) sont issus à 100% de mantonegro. Élevages en foudres et en cuves, passage d'une partie des volumes de blanc et de rouge en barriques de 500 litres. Ces trois vins proviennent de plusieurs petites parcelles dans l'ensemble de l'appellation Binissalem. C'est aussi le cas pour Can Verdura rouge, dont le millésime 2017 est composé de 60% de montenegro, 25% de monastrell et 15% de callet. La moitié du volume élevée en cuve, l'autre moitié en barriques de chêne français de 225 et 500 litres pendant huit mois, plus une petite partie passant en fûts de chêne américain. Viennent ensuite les deux parcellaires : Can Xicatlà, un blanc de noir issu de mantonegro cabellis, une variété très ancienne de mantonegro, qui fût le plus souvent abandonnée, du fait de son irrégularité de maturité. En effet, il n'était pas rare de ramasser des grappes blanches, rosées et rouges sur un même pied!... Les vignes n'ont pas moins de soixante ans et sont plantées sur une seule et même parcelle de 1,01 hectare située Cami Vell de Muro, un espace sous l'influence parfois d'une légère brise de mer, qui donne un caractère très original à cette très belle cuvée. Enfin, Son Agullo, 70 ares de mantonegro plantés à Plà de Buc, sur la commune de Santa Maria del Cami, également âgés de soixante ans, bénéficiant aussi de ces bouffées de vent maritime appelées ici "embat". Des élevages très attentifs en grands volumes pour ces deux cuvées, peu d'intervention, tant à la vigne qu'au chai, sulfitage réduit au minimum et peu ou pas de filtration. Les volumes sont assemblés après élevages, séjournant en cuves, puis en bouteilles, avant leur commercialisation. Comme on le voit, tout est mis en oeuvre ici, pour proposer des vins authentiques et respectueux d'un idéal que Tomeu Llabrès veut désormais porter. Nul doute qu'il faut voir là de belles perspectives d'avenir, pour un vigneron et des vins qui ont quelque chose à dire. A suivre absolument!...

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~ Binigrau, à Biniali, Sencelles ~

Juste quelques mots pour évoquer rapidement un autre domaine de Binissalem que je n'ai pu visiter... En effet, Binigrau est souvent cité parmi les très bons domaines de l'appellation, à la pointe des avancées technologiques, mises au service d'une certaine idée de la tradition locale. Il s'agit d'une propriété d'une trentaine d'hectares créée en 2002 par Miguel et Mathias Batle Pastor. Il semble même qu'un troisième frère participe à l'affaire, leurs compétences allant de la banque à l'informatique, en passant par l'oenologie. Viticulture biologique, pratiques biodynamiques pour mantonegro, callet et prensal, mais aussi merlot, syrah, cabernet sauvignon et chardonnay.

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Le bâtiment étonne par son esthétique et ses matériaux, mélange de modernité et d'architecture traditionnelle. Malheureusement, je ne pourrais qu'en découvrir la face visible et seulement apercevoir la face cachée en pleine effervescence. En effet, la petite équipe du domaine est mobilisée ce matin pour le début des mises en bouteilles devant durer pas moins d'une semaine!... Et Miguel est à Palma pour quelques démarches commerciales... Pas de chance!... Le haut de la gamme se compose de deux cuvées : Obac (mantonegro, callet, merlot, cabernet sauvignon et syrah) et Nounat (assemblage de prensal et de chardonnay). Un ensemble qui donc reste à découvrir, à une prochaine occasion. Confirmation du dynamisme de la région et indiscutable prise de conscience de la nouvelle génération, dont les acteurs portent haut l'étendard de ce cru.

17 avril 2019

Baléares : Pla i Llevant, de Manacor à Algaida

On peut considérer que le coeur agricole de Majorque est bien là, dans cette plaine qui s'étend de Manacor à l'est à Algaida à l'ouest, en y intégrant les communes de Porreres et de Llucmajor notamment, soit sur une étendue de trente kilomètres sur vingt-cinq environ, composée donc du Pla et limitée par la Serra de Llevant, une série de petite collines la séparant du rivage. Du point de vue strictement viticole qui nous intéresse, la Denominacion de Origen Pla y Llevant est apparue en 1999, voilà vingt ans donc. Elle regroupe dix-neuf communes et on y recense treize bodegas et soixante dix viticulteurs, sur un total de 444 hectares. Une région calme, aux paysages apaisants, avec ses routes étroites qui mènent à différentes exploitations agricoles ou à un habitat plutôt éparpillé. Et qui donne aussi la possibilité de découvrir des vigneron(ne)s passionné(e)s, qui y effectuent un remarquable travail depuis des décennies.

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~ Francesc Grimalt, 4 kilos Vinicola ~

Cap sur Felanitx tout d'abord, petite ville à une quinzaine de kilomètres de la mer et des jolies calanques de la côte est, que vous pourrez atteindre en vous faufilant entre les collines de la Serra de Llevant et découvrir ainsi Portocolom, Cala d'Or et autre Cala sa Nau. De Portocolom, le port de Felanitx, des quantités considérables de vin et d'alcools issus de la distillation furent exportées au XIXè siècle, notamment vers la France, faisant de ce secteur de Majorque un des centres les plus importants de l'activité viticole. Mais, le phylloxera ruina la région en à peine quelques années.

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Francesc Grimalt n'a pas encore cinquante ans, mais avec un peu plus de vingt-cinq ans d'expérience dans le monde du vin, notamment majorquin, il peut être considéré comme un référent en la matière. C'est d'ailleurs ce que pense de lui nombre de ses confrères. Il a sans doute consolidé cette expérience par une réflexion approfondie sur beaucoup de sujets évoquant la culture de la vigne, la production de vins et les limites d'un art, la viniculture, dont il puise tous les ferments dans le sol natal de son pays et de son village. Sans doute pense-t-il qu'il n'y a pas forcément de limites en la matière d'ailleurs, pour peu qu'on prenne les choses par le bon bout. En 1994, il crée Anima Negra avec deux autres "fous du vin", comme on les qualifie alors. L'objectif clairement affiché est de rendre leur lustre d'entan aux cépages indigènes, notamment le callet, à cette époque, un aimable faire-valoir du cabernet sauvignon, par exemple. Un quart de siècle plus tard, Francesc est considéré comme à la base de sa réhabilitation dans l'île de Majorque et sans doute, son plus éminent spécialiste, quitte à bousculer les à priori.

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Le début des années 2000 va installer en lui, la volonté de passer à autre chose, de donner à sa passion une autre dimension. Les évènements se déroulant dans le vignoble espagnol continental ne manquent pas de l'interpeller. C'est l'époque où, jusqu'en 2006 principalement, se multiplient les projets parfois pharaoniques de construction de nouveaux chais, dont l'étude est alors confiée à d'éminents architectes, en Ribera del Duero, Rioja ou Priorat notamment. Francesc ne manque pas alors de s'interroger : "Est-ce la solution pour produire de grands vins?..." Sa perplexité est grande, mais pour lui, "le plus important, c'est le vignoble et le vigneron!"

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En août 2006, se forme un duo de choc, sur la base d'une franche amitié et d'une solide confiance. Francesc Grimalt et Sergio Caballero créent 4 kilos Vinicola. Le second est un musicien barcelonais et fondateur du festival Sonar, de musique avancée et d'arts mutilmédias. Il prend en charge la gestion de l'image de la nouvelle société et la création des visuels. Pour le reste, la production de vins, Francesc a les mains libres. "C'est sans doute mieux quand les deux partenaires ne sont pas dans le même secteur d'activité..." En guise de mise de départ, les deux amis mettent au pot deux "kilos" chacun. Un kilo, dans le langage commun populaire, c'est un million de pesetas, dans l'ancienne monnaie de l'Espagne. Soit quatre millions de pesetas pour lancer le projet, environ 24 000 euros, ce qui est très peu, au regard des sommes faramineuses englouties dans certaines wineries à cette époque.

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Pour les vendanges 2006, 4 kilos produit son premier vin en s'installant dans le garage d'un autre vigneron, avec peu de ressources mais d'excellents raisins. Fermentation et vinification se déroulent en partie dans un tank à lait et des barriques ouvertes de 225 litres. Après un élevage de quatorze mois, le vin est lancé sur le marché. Dès 2007, ils procèdent à diverses plantations et convertissent une vieille ferme ovine en petite cave. A partir de ce moment, Francesc donne libre cours à sa réflexion et à toute sa sensibilité. Le cépage n'est pas une fin en soi, mais le concept repose plutôt sur la combinaison variété-sol-climat-vigneron. Dans une des parcelles à proximité de la cave, une sélection de soixante pieds issus d'une sélection massale en provenance de différentes parties de l'île a été multipliée. On trouve là entre 60 cm et 2 mètres de sol, ce qui permet de mesurer les effets de l'un et de l'autre sur la plante. De la même façon, si des cépages tels que callet, mantonegro et gorgolassa étaient complantés naguère, cette plantation permet d'associer cépage primeur et sol tardif, ou inversement, afin de tenter d'uniformiser les maturités. De plus, une grande attention est portée sur le type de sol. Les variétés locales étant plantées de préférence sur ce qu'on appelle ici cal vermell, des argiles rouges colorées par l'oxyde de fer ce qui, à priori, leur procure un plus de concentration. Les sols plus argileux sont réservés au cabernet ou à la syrah.

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Mais, les grands axes de travail de Francesc Grimalt prennent plusieurs directions. Tout d'abord, l'agroforesterie, "un mouvement important en ce moment!" Dans certaines parcelles, on trouve désormais différentes variétés d'arbres (amandiers, abricotiers...) mais aussi des légumineuses et même de la lavande. Il s'agit d'alimenter et de préserver la biodiversité des sols vinicoles. Depuis une douzaine d'années, le vigneron de Felanitx s'est donné aussi quelques libertés, sur la base d'une idée essentielle : c'est la qualité des raisins qui commande, dans toute leur variété et les composantes propres à chaque millésime. Ainsi, les élevages peuvent varier, tant pour ce qui est du type et de la dimension du contenant que de la durée. Aucune règle n'est fixée, c'est le vin qui donne le la!... Pour donner toute cette liberté aux vins, le vigneron dispose désormais d'une cuve de fermentation en béton naturel produit avec le sol de Majorque et tous ses constituants, parfois même des restes de végétaux issus de la terre, que l'on distingue en s'approchant. De la même façon, les amphores en céramique utilisées sont produites sur l'île.

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Dehors, la tramuntana souffle fort, au point qu'il est difficile de rester hors les murs. On déguste deux ou trois vins, forts de leur personnalité. Francesc Grimalt évoque ses débuts, mais aussi quelques rencontres déterminantes (Gérard Gauby, Cos, Occhipinti...). En collaborant et en achetant des raisins à plusieurs vignerons (dans un rayon de 10 ou 12 kilomètres autour de la cave, mais aussi à Binissalem), il mesure toute la difficulté pour les producteurs de passer le temps voulu dans les vignes, au regard de ce que leur impose la démarche en bio qu'ils ont choisie. "Cette quantité de travail de bureau est un problème!..."

Surpris, depuis mon arrivée, de ne trouver aucune vigne plantée sur les quelques coteaux environnants, le vigneron me confirme que c'est cette plaine argilo-calcaire qui a toujours été privilégiée et ce, depuis des siècles et même des millénaires!... La montagne est trop dure à travailler, très calcaire et réservée aux oliviers. De plus, on peut considérer que la brise, soufflant ici assez souvent, a un effet proche de ceux constatés sur une vigne plantée à 300 mètres et plus. Ce n'est donc pas une option pour le futur. Si Francesc Grimalt a contribué, au cours de ces dernières années, a une évolution importante de la qualité des vins produits sur Majorque, on perçoit chez lui quelque inquiétude, quant à l'arrivée récente de nombre d'investisseurs. Les prix d'achat de raisins pratiqués par ces derniers pourraient laisser apparaître quelques difficultés. Le défi relevé à l'aube du nouveau millénaire, de remonter la qualité des vins, en engendre peut-être un autre. Il faut souhaiter à ces vignerons d'y faire face avec conviction et sincérité. Et à nous, de croiser la route de ces cuvées!...

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~ Can Majoral, à Algaida ~

Un très joli domaine là encore, où deux générations s'activent sur les deux parties du vignoble, l'une au nord, Son Reus, sur la route de Pina, l'autre, Son Roig, au sud du village, vers Llucmajor, au pied du Puig de Galdent, qui culmine à 420 mètres. Apparu en 1979, Can Majoral est né de la passion du père de Mireia Oliver, sans que l'on sache vraiment s'il y avait à la base une quelconque stratégie, qui ferait du domaine un des excellents référents de la région. S'agissait-il d'une expérimentation, d'un divertissement?... Quelques années plus tard, le projet est devenu grand, notamment parce qu'il s'est aussitôt inscrit dans une démarche respectueuse de l'environnement.

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Le domaine s'étend aujourd'hui sur dix-sept hectares, le plus souvent composés de ce sol d'argile chargé d'oxyde de fer, le cal vermell, notamment pour la partie dite Son Reus. Pour Son Roig, il s'agit plutôt de sols argilo-calcaire, où les vignes, sur un sol légèrement ondulé, sont souvent entourées d'amandiers, de figuiers et de rares caroubiers. Pas moins de quatorze cépages y sont plantés à ce jour. L'ensemble est contrôlé par le CBPAE (Conseil Baléar de la Production Agricole Écologique), organisme de contrôle public, chargé de veiller au respect de la réglementation européenne 2092/91, concernant les produits biologiques. Can Majoral fut le premier domaine viticole certifié dans ce cadre aux Baléares et le second en Espagne. Les bâtiments, construits grâce aux efforts de toute la famille, sont disposés de façon harmonieuse et pratique. A noter, un chai à barriques enterré et climatisé, que l'on atteint par un étroit escalier en colimaçon, afin de mener au mieux les élevages, installation plutôt rare à Majorque.

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Après m'être laissé guider dans une partie du vignoble par Andreu, le cousin de Mireia (Andreu est aussi le prénom du père de Mireia, fondateur du domaine), un large tour d'horizon me permet de découvrir une bonne partie de la production. Dans la gamme "Can Majoral", les huit cuvées disponibles sont proposées en appellation Pla i Llevant. Au passage, le terme de "Majoral" n'a rien à voir avec le patronyme familial. En fait, il s'agit d'une sorte de surnom attribué à la famille depuis des décennies, voire des siècles, évoquant souvent l'activité reconnue d'un ancêtre. C'est une façon de désigner tous les membres de cette famille, à travers le lieu où ils vivent. C'est aussi une tradition plutôt répandue aux Baléares.

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On commence par la gamme dite Butibalausi. C'est le nom que donnaient les Maures à Son Reus, avant le XIIIè siècle et la conquête chrétienne. Le blanc 2018, en DO Pla i Llevant également, se compose de chardonnay additionné de prensal et parellada. Un vin très réussi, avec une expression droite et homogène, malgré la jeunesse des vignes. A suivre, dans la gamme Can Majoral, le Giro blanco prélevé sur cuve, avec une jolie personnalité. Fermentation en cuve inox pour celui-ci. Il passe ensuite six mois sur lies fines, puis est mis en bouteilles au printemps. Galdent 2017 illustre le soin apporté aux élevages. Il s'agit là d'un viognier. Pressurage après une macération pelliculaire de huit heures, puis fermentation en barriques neuves avec contrôle des températures à 16°. Sur lies pendant six mois, avec batonnage. Reste pendant un an en cave après la mise. Est-ce le point déterminant? Le vin est en place et l'expression ne montre aucune exubérance, ni variétale ni boisée. A noter que seules les levures indigènes sont utilisées.

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On passe ensuite à Gorgolassa 2017. Vinification en cuve inox avec de légers remontages, puis chapeau immergé pendant deux semaines à 25°. Après la fermentation malolactique, élevage de neuf mois en barriques de 500 litres de chêne français pour 70% du volume, le reste passant en céramique. Là encore, une belle expression et une sensation de pureté. Pour le Callet 2016, même process de vinification que le précédent, si ce n'est que seulement 20% du volume est passé en céramique et toujours le sentiment d'un vin pur et droit. Enfin, avec Turgent 2014, on passe à la gamme sensiblement plus puissante, notamment du fait de ses 15°!... Vinification voisine des deux premiers, si ce n'est que la macération avec chapeau immergé a duré trois semaines et que l'élevage est de douze mois en barriques neuves et d'un vin de chêne français. Indiscutablement, un bel ensemble, avec certainement une approche très fine et nuancée du potentiel de ces vins et, au final, une gamme très cohérente. Pour conclure, citons Idris al-Yamân, un des rares poètes musulmans évoquant la terre de Majorque : "Les verres étaient lourds quand ils sont arrivés à nous, mais en se remplissant de vin pur, ils se sont allégés et étaient sur le point de voler avec leur contenu, tout comme les corps sont allégés avec les esprits."

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~ Toni Gelabert, à Manacor ~

Une maison posée sur la plaine, au milieu des vignes. Je ne pouvais passer à côté de ce domaine figurant sur ma short list, d'autant qu'il était situé à trois cents mètres, à vol d'oiseau, de mon hébergement pendant cette semaine!... Petits inconvénients : la forte tramontane de cette matinée et le fait que je ne parle pas espagnol, alors que Toni Gelabert ne parle pas anglais!... Les langues, les langues, que diable!... Je pousse la porte du petit cuvier et me retrouve face au vigneron en compagnie de deux ou trois de ses employés, en train de prendre une petite collation et une boisson chaude, vu le ressenti à l'extérieur. Il me demande de patienter quelques minutes et me rejoint ensuite devant la porte principale.

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Il s'agit donc là d'un petit domaine qui ne dépasse pas six hectares actuellement. Il a été créé en 1979. Comme pour le cas de Can Majoral, tout a commencé par une sorte d'expérimentation basée sur la passion du vin et sur l'idée qu'il était possible de produire ici de jolies cuvées. Petit à petit, avec le soutien de sa famille et de ses amis, Toni Gelabert a donné une plus grande dimension à l'ensemble. En 1999, alors qu'est créée la DO Pla i Llevant, le vigneron de Manacor fait construire cette nouvelle cave dite des Trois Ermites, sur ces terres de Son Fangos. Dans cette plaine calme, le vigneron trouve la lumière, le vent, l'eau et l'énergie propres à ce secteur de Majorque.

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De très nombreuses variétés (quinze si je n'en ai pas omises!) vont être plantées au fil des ans, tant locales qu'étrangères. Les vignes sont palissées, mais toutes sont taillées selon la méthode du cordon de Royat. Toni Gelabert a très vite opté pour une viticulture écologique, s'appuyant notamment sur les phases de la Lune, puis en adoptant les préceptes de la biodynamie (non certifiée). En quelques mots, on sent le vigneron en phase avec l'énergie du lieu, qui semble encore plus concrète, un jour de forte tramontane. Nous avons du mal à converser vraiment, mais j'apprends quand même qu'il dispose d'une "petite vigne très spéciale" du côté de Colonia de Sant Pere, petit village donnant dans la Baie d'Alcudia, dans le nord de l'île. Une sorte de jardin secret, sans doute...

Les vins de Toni Gelabert (quatorze cuvées actuellement) se sont taillés une excellente réputation depuis quelques années, mais au hasard de diverses conversations, l'homme semble avoir aussi l'image d'un excellent vigneron, prenant particulièrement soin de ses vignes, au point que certains n'ignorent pas que l'on peut faire chez lui de très belles sélections massales, notamment avec les variétés indigènes, toutes présentes ou presque. Indiscutablement, un personnage au fort caractère, mais que quarante années de viticulture majorquine ont renforcé dans ses convictions et les moyens à mettre en oeuvre, pour atteindre une belle qualité de produits authentiques et sincères. Prenons désormais la direction du nord et de Binissalem pour en découvrir d'autres aspects.

10 avril 2019

Baléares : Majorque, biodynamie à Porreres

Avant de partir pour Majorque et y découvrir ses vins, il est indispensable de faire quelques recherches afin de savoir, un tant soit peu, où on va poser ses pataugas, ou ses baskets. Il faut dire que le paysage viti-vinicole de l'île a bien évolué au cours des dernières décennies, puisque, si on y recensait entre quinze et vingt domaines familiaux et traditionnels au début des années quatre-vingt, on approche désormais de la centaine!... D'aucuns ont gardé un certain sens de la tradition, mais d'autres sont apparus en défrichant le terrain avec des moyens considérables, du fait de la présence notamment d'investisseurs allemands, suisses ou suédois par exemple, certains subodorant le fort potentiel économique et spéculatif des Baléares viticoles. Mais, quelques grandes familles locales se sont également inscrites sur ce chemin. Il faut dire qu'il y a encore peu de temps, le tourisme n'avait de sens, pour les visiteurs, que par sa façade maritime, béton compris. On venait ici prendre le soleil, nager dans des eaux claires et relativement poissonneuses et donc pratiquer le snorkeling (ou PMT dans notre langage commun, soit palmes-masque-tuba). Mais, parfois, les quelques occupants privilégiés de yachts à voile ou à moteur fréquentant ces eaux en juillet-août ont, depuis quelques temps, laissé entendre que, pour eux, ces îles n'étaient pas de simples cailloux incultes et qu'ils apprécieraient de découvrir les autres activités locales. Parmi celles-ci, bien sûr, la vigne et le vin. Sans être encore devenue une destination strictement oenotouristique (comme Barolo ou St Émilion par exemple), elle a un potentiel alliant découverte de jolis vins et de beaux domaines (dont certains s'inscrivent ostensiblement dans une démarche de "viticulture écologique", revendiquée par les instances locales), d'une cuisine savoureuse, mais aussi de valeurs que les Majorquins ne sont pas prêts à mettre au rancart, ou à oublier au fond d'un vieux foudre délabré dans un vieux cellier, au coeur du village, fut-il pittoresque. Et figurez-vous, oh surprise! que les deux domaines officiellement en biodynamie Demeter, à Majorque, sont situés dans le même village, Porreres, à un kilomètre l'un de l'autre!...

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 ~ Mesquida Mora ~

Porreres est une petite ville au coeur de la plaine de Majorque et de l'appellation Pla i Llevant. De très bonnes terres que les Romains furent les premiers à exploiter, plantant vigne et oliviers dès le Premier siècle de notre ère. Ici, on comprend aisément que nous sommes là dans un système qui se veut équilibré. L'agriculture locale est rarement une monoculture, même si désormais, certains cherchent à produire du vin, rien que du vin. Mais, Barbara Mesquida Mora accueille ses visiteurs en précisant, de prime abord, que nous sommes là dans une ferme d'une vingtaine d'hectares. On y trouve des animaux, des artichauts, des abricots, ces derniers étant les plus réputés de l'île, surtout consommés secs. Si, au cours de tels périples, il arrive que l'on passe à côté de certains domaines méritant le détour, je ne risquais pas d'oublier Mesquida-Mora, présenté par tous mes contacts comme un des fers de lance de Majorque.

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Cette réputation, le domaine le doit sans doute en grande partie à Barbara. Elle évoque très vite son enfance, au milieu des barriques, des bouteilles, des tracteurs... "Je suis née dans un petit coin de paradis, je suis une chanceuse!" Elle est un peu la fille de la mer et du soleil, de la vigne et du raisin. Le destin sur lequel on s'appuie, trouve parfois ses origines dans une sorte de mythologie... Mais, elle exprime vite son karma : "Le vin, c'est ma vie, je sais le sens que je veux lui donner!" C'est un peu ce qu'elle affirmait sans doute, dès 2012, lorsque, au terme de ses études de littérature, elle bascule dans le vin. Elle devine alors que cette production vinicole doit se situer dans un équilibre global. Il est hors de question de faire la guerre à la nature. Cette finca, cette ferme qu'elle prend alors en main, doit symboliser cet équilibre. Quelque part, un mur écroulé ouvre le regard vers l'avenir...

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Depuis le milieu des années 2000, on évoque aux Baléares les préceptes de la biodynamie. Mais, entre 2007 et 2012, il n'est pas simple de prendre résolument une telle option. Pas de conseiller sur place, quelques rares conversations pour alimenter les doutes et un peu de littérature. Pourtant, Barbara va adopter la méthode dès son retour, sans étape intermédiaire par une agriculture biologique. Elle le reconnaît désormais, ce n'est pas forcément la bonne méthode, du moins, elle n'est pas certaine de le recommander aujourd'hui à quiconque. Mais, elle devine que le jeu en vaut la chandelle, si elle veut proposer des vins dans un style méditerranéen, mais non dénué de fraîcheur.

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Pour aller plus loin dans l'évocation de la démarche adoptée au domaine, la vigneronne de Porreres propose à ses visiteurs, une petite découverte de quelques unes des huit parcelles composant l'ensemble, dont certaines sur le village voisin de Felanitx. Plus que d'entrer dans le détail de la composition des sols par forcément très différents (nous sommes là, pour résumer, sur des argilo-calcaire plus ou moins rougeâtres), Barbara présente ces vignes comme étant celles du passé (Pou de sa Carrera), du présent (Son Porquer) et du futur (Cami de Felanitx). La première est composée de vieilles vignes de callet (67 ans) cultivées en gobelet. Selon la vigneronne, le gobelet (qui permet de protéger les raisins en cas de forte chaleur estivale) fait partie du paysage de Porreres, tout comme la présence des abricotiers dans les parcelles anciennes. L'agroforesterie est une réalité conservée ici, puisque dans d'autres secteurs, ce sont les amandiers qui sont présents.

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Dans un large espace, le futur est représenté par ces parcelles plantées en partie de porte-greffes, ces derniers devant recevoir différents cépages d'origine locale et même certains dits "interdits", au bout de deux ou trois années. On peut y voir une sorte de symbolique, puisque Barbara précise au passage que, parfois, certaines de ces nouvelles plantations se situent sur les parcelles même du domaine, où furent plantées par ses parents, il y a quarante ans, les variétés françaises : cabernet sauvignon, merlot, syrah, pinot noir, chardonnay... Or, désormais, on y privilégie prensal blanc (ou moll dans certains villages, ou pensal blanco selon le Galet!), parellada, giro pour les blancs, ou callet et mantonegro notamment pour les rouges. Pour le moment, il n'est pas question d'arracher les vieilles vignes bien implantées de merlot et autres, la dimension patrimoniale étant malgré tout bien présente dans l'esprit de la génération qui a repris les rênes, même si on atteint maintenant 60% de cépages locaux au domaine. Mais, l'idée est bien de ne planter à l'avenir que des cépages majorquins, voire quelques variétés très rares, faisant partie du patrimoine.

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On peut penser que désormais, le domaine a pris son rythme de croisière, avec les créations de gammes différentes et cohérentes. Bien sûr, tout n'est pas figé et nombre de cuvées pourraient apparaître à l'avenir. On peut présupposer sans crainte que l'imaginaire fertile de Barbara et l'évolution des choses vont nous valoir quelques belles surprises à l'avenir. Actuellement, ce qu'on peut qualifier d'entrée de gamme, c'est Sincronia, dans les trois couleurs, issus des jeunes vignes. "Sincronia, c'est la magie de la vie. Ces choses que nous vivons comme quelque chose de négatif, alors qu'elles sont une chance. Ces choses qui ont lieu en même temps que d'autres choses. C'est en synchronie que naissent les vins les plus jeunes de Mesquida Mora, en même temps que leurs frères Acrollam, Trispol et Sotil."

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L'étiquette de Sincronia blanc (chardonnay, premsal, parellada et giro) est illustrée par un bateau, symbole de l'envie de sillonner de nouvelles mers. Le rouge (merlot, cabernet, callet et syrah), c'est un phare, pour ne pas oublier le port d'attache et le rosé (assemblage identique au rouge), une étoile de mer, fascinante par ses couleurs et sa capacité à se régénérer. Ensuite, Acrollam (anagramme de Mallorca) en blanc (cépages locaux) et rosé (vieilles vignes de cabernet sauvignon et merlot) seulement. Là encore, une étonnante symbolique explique le choix des étiquettes et du nom lui-même. Enfin, pour les rouges, Trispol (cabernet, syrah, callet et mantonegro), c'est le ciment indispensable à tout projet de vie, la référence à la Terre. L'étiquette est la représentation exacte du carrelage ancien de la maison de ses grands-parents maternels, sur lequel elle marchait pieds nus dans sa prime jeunesse!... Pour finir, Sotil (la surface qui sépare deux étages d'une maison ou l'espace sur lequel sont posées les tuiles). Le ciel en quelques sortes. Sur l'étiquette, on trouve le bleu du ciel de la Méditerranée et parfois quelques petits nuages, afin de combattre l'idée même de l'uniformité. Il s'agit là d'une sélection des meilleurs raisins de callet vielles vignes le plus souvent.

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Si vous disposez d'un peu de temps, vous découvrirez quelques spécialités locales, voire d'autres cuvées quasi expérimentales, comme ce Premsals 2018 mis en bouteilles avec les lies, absolument superbe, illustrant la dynamique remarquable que les vins de Mesquida Mora atteignent désormais, ainsi qu'une excellente maîtrise technique. Ils sont indéniablement au niveau des tous meilleurs. Comme j'ai pu le dire précédemment, il est regrettable que de tels nectars ne soient pas disponibles en France. Et c'est le cas pour nombre de ceux que j'ai pu découvrir pendant ce séjour. Bien sûr, les producteurs locaux ne courent pas après le marché français, du fait notamment que 70% de la production est consommée sur place. Avec ce niveau de qualité, ce n'est pas étonnant, après tant d'années où les touristes de passage n'avaient aucune considération pour les vins de Majorque, à l'image des rosés quasiment absents de l'offre pendant très longtemps. La proportion des vins du domaine qui sont exportés le sont, le plus souvent, vers la Catalogne continentale, parfois vers deux ou trois autres destinations. Même si ce n'est pas encore la priorité absolue, comme indiqué plus haut, une certaine forme d'oenotourisme permettra de découvrir de tels domaines, capables de s'organiser pour recevoir des clients de passage. De toute façon, à Porreres, vous pourrez faire coup double, puisqu'en passant derrière les installations de Mesquida-Mora, vous n'aurez qu'à prendre une route étroite qui vous mènera, en droite ligne, jusqu'à un autre domaine, en biodynamie lui aussi, avec peut-être une approche un peu différente, mais qui ne mérite pas d'être négligé.

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~ Can Feliu ~

L'expérience montre que, parfois, on peut prendre le risque de sonner aux portes de certains domaines, même quand on n'a pas pris le soin de prendre rendez-vous et même s'il figurait dans ma short list. Il faut dire que la chance était de mon côté en cette après-midi, en la personne notamment de Kate, la jeune stagiaire américaine de la Bodega Can Feliu, pas mécontente de me faire découvrir l'ensemble, plutôt que de se confronter seule à quelque tâche administrative dans le cadre, notamment, de sa formation en oenotourisme. En plus, elle s'exprime dans un excellent français, ce qui me permet de laisser au vestiaire mon anglais à peine suffisant!... Avant toute chose, j'apprends au passage que Kate, venue du Colorado, avait précédemment travaillé dans un domaine de cet état - Balistreri Vineyards - dont l'approche semble être très intéressante, du moins à la lecture de leur site. "Mais, vous savez, il y a de la vigne et du vin dans tous les états, aux USA!" Eh bien voilà, mon insuffisance culturelle en la matière est mise en évidence dès les premiers échanges!... Et l'envie de franchir l'Atlantique du même coup réactivée!... Mais, ceci est une autre histoire...

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Can Feliu est une propriété qui s'est inscrite, voilà quelques années, dans une sorte de renaissance pour le moins ambitieuse. A la fin du XIXè siècle, il y avait là un vignoble, à deux ou trois kilomètres du centre du village de Porreres, dont l'origine remonte à 1793. Mais, vers 1891, le phylloxera atteint Majorque, une trentaine d'années après la France. L'île fournit alors de grandes quantités de vin à notre pays puisque, en 1890, on y compte 27 000 ha de vignes (80% des surfaces agricoles) et 500 000 hectolitres produits, pic de la production et de l'exportation. Mais, le puceron ravageur détruit le vignoble majorquin en quelques années. On sait alors comment le reconstituer, mais jusqu'en 1895, la vague d'émigration est telle que nombre de bodegas baissent les bras et optent pour d'autres productions : amandiers, abricotiers, oliviers ou ferme laitière. Pour information, on recensait 6 000 ha de vignes en 1900, 8 000 en 1930 et... 2000 seulement en 1958, à cause des effets de la guerre civile et d'une dictature...

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A l'aube naissante du troisième millénaire, la famille Feliu regarde d'un autre oeil sa Finca Son Dagueta. Pourquoi ne pas recomposer ce vignoble historique?... Néanmoins, les races majorquines de vaches et de cochons n'en seront pas chassées. La ferme restera dans le paysage avec toute sa diversité. En 1998, les premières plantations interviennent et pendant vingt ans, les vingt-cinq hectares vont voir se développer syrah, merlot, cabernet sauvignon, cabernet franc, chardonnay, sauvignon blanc, viognier, mais aussi callet, giro ros et prensal blanc. Le label "agriculture écologique" est aussitôt adopté. Le domaine obtiendra ensuite le label Demeter dès 2011. En 2004, le nouveau bâtiment apparait sur la base des anciennes constructions agricoles, puis il est amélioré et complété, afin de passer d'une production de 9 000 litres de vin à 80 000 désormais.

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Le joyau de la propriété tient dans le très beau caveau (que je n'ai pas vu, photo ci-dessus Can Feliu) remontant au XVIIIè siècle, au coeur du village, permettant encore de prolonger certains élevages dans de bonnes conditions, malgré la modernité du chai actuel. Il faut dire de Can Feliu s'inscrit pleinement dans une offre oenotouristique (dix chambres sont disponibles sur place) et l'image de la tradition séculaire ne peut être que mise en valeur avec ce bâti ancien. Néanmoins, le domaine a pris quelques options permettant une production de qualité, avec un minimum d'authenticité (utilisation de levures indigènes seulement) sans faire appel à tout artifice techno-oenologique. Notez cependant que blancs et rosés sont stabilisés à froid, après la fermentation alcoolique. Les vins rouges sont tous élevés en fûts de chêne français pendant dix mois environ, dès la fin des fermentations alcooliques et malolactiques.

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Avec somme toute quelques moyens investis, Can Feliu est composée d'une équipe qui se veut attentive à la mise en valeur des sols et des microclimats, qu'illustre la douzaine de parcelles composant l'ensemble. La gamme est attractive, proposant souvent des assemblages réunissant variétés locales et internationales, à l'exception de trois des rouges, issus à 100% de cabernet, de merlot ou de syrah. On devine qu'un business plan bien étudié est suivi à la lettre, même si les aléas du climat, relativement rares ici et vécus avec moins d'intensité qu'en France, rappellent la dimension artisanale de toute production viticole. Aux Baléares, si le gel printanier est peu fréquent, c'est désormais davantage la sécheresse que l'on craint, surtout quand elle semble s'installer très tôt dans l'année, comme c'est le cas en 2019.

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Cette première journée me permettait de découvrir deux beaux domaines, s'appuyant sur le respect de la biodiversité et la dimension écologique du vignoble majorquin. Nous allons pouvoir constater que, dans d'autres secteurs et appellations, cette préoccupation est loin d'être absente, avec en plus, la passion de certains vignerons pour une démarche "nature", inspirée en partie par certains acteurs de la Catalogne continentale. Nous ne sommes donc pas au bout de nos bonnes surprises!...

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