La Pipette aux quatre vins

07 février 2018

En février, cap au sud!...

Début février, il faut faire le moteur tourner!... Proverbe vinopostalien!... Un début d'après-midi ensoleillé, pour peu, il nous faudrait les lunettes de soleil. La piste du petit aérodrome est enfin sèche. Il faut y mettre tout son coeur, pour ouvrir cette porte de hangar!... Kruiiik, kruiiik grincent les galets dans le rail qui commençait à rouiller. "La rouille aurait un charme fou si elle ne s'attaquait aux grilles..." Reprendre son souffle et sortir l'avion de son cocon hivernal. Allez pousse!... Hisse!... "Ne luttons pas, comme eux, contre le temps. Contre la rouille, il n'y a rien à faire." Quand je le vois comme ça, presque souriant sous le soleil, j'ai comme des vibrations dans la paume des mains. Tout passer en revue, un peu de carburant coule dans le réservoir vide. Une fenêtre de la petite tour de contrôle s'ouvre. Pour elle aussi, ça faisait plusieurs semaines de fermeture!... C'est le président de l'aéro-club qui me fait un grand signe : "Tu voles?" Pouce en l'air, je termine le ravitaillement. J'ouvre le cockpit, retour sur les instruments, la radio est sur la bonne fréquence. Allez, contact!... Vrooom!... Ça fume un peu!... Vibrations dans le dossier du siège, c'est l'avion qui reprend vie, son sang passe de nouveau dans ses veines... J'ouvre le petit hublot à glissière. Un écouteur sur l'oreille gauche et l'autre sous la joue droite, pour analyser les bruits et vérifier que rien n'est suspect. "Bon, Juliet, on va faire quelques tours de terrain?..." Je communique mon intention de prendre l'air. "OK Juliet-Papa, autorisé décollage, piste 28, vent au 230, 5 noeuds." On pousse le régime pour atteindre la bonne vitesse. Tirer doucement sur le manche. Ah, ça y est, je vole!...

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Il y aura deux phases bien distinctes dans cette première escapade de l'année : la première à Montpellier, à l'occasion de Vinisud, la seconde dans le Var et les Alpes Maritimes, parce que les îles de ces deux départements comptent des domaines viticoles à ne pas manquer. Le salon, dont c'est la 14è édition, annonce pendant trois jours 1500 exposants des pays du pourtour méditerranéen, une zone de production que l'on peut qualifier d'historique à bien des points de vue, qui diffuse de plus en plus ses vins vers l'extérieur du Bassin de la Mare Nostrum.

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Source : www.lesilespaulricard.com

Pour ce qui est des îles, triple objectif : Porquerolles tout d'abord, l'antique Proté et ses 1254 ha, qui ne compte pas moins de trois domaines viticoles, La Courtade, bien connu des professionnels et des amateurs passant sur certains salons, mais aussi le Domaine Perzinsky et le Domaine de l'Île, qui relèvent tous les trois de la dimension patrimoniale de la viticulture provençale. Nous sommes là dans ce qu'il est convenu d'appeler les Îles d'Hyères, avec notamment Port-Cros, coeur du parc national et Île du Levant, dont 90% de la surface n'est autre qu'un terrain militaire et, pour le reste, un camp naturiste. L'ïle de Porquerolles est accessible en hiver, au départ de la Presqu'île de Giens, sur laquelle se situe également un autre domaine viticole de trois hectares, à découvrir au passage.

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Ensuite, l'Île des Embiez qui, avec l'Île de Bandor, en face de Bandol, fait partie de ce que l'on appelle les Îles Paul Ricard, ce dernier ayant acheté le tout en 1958. Ceci dit, les Embiez comptait alors un vignoble de dix hectares, dont l'origine remonte à 1901. Le Domaine des Embiez possède donc bien une dimension historique, qu'il sera intéressant de tenter de capter.

Pour finir, destination Cannes, avec au programme une courte traversée, en laissant l'Île Sainte Marguerite à bâbord, pour atteindre l'Île Saint Honorat, sur laquelle se situe l'Abbaye de Lérins, où vivent et travaillent une vingtaine de moines vignerons de l'ordre cistercien, obéissant, en ces lieux, à la règle de Saint Benoît depuis l'an 405, même si la gestion plus "professionnelle" du vignoble de l'abbaye remonte à 1990. "L'excellence n'est pas un état acquis, mais un but vers lequel on marche". Une phrase essentielle sur le site internet de l'abbaye, dont l'auteur est Frère Marie Pâques, qui finalement en rappelle une autre de Lao Tseu : "Le but n'est pas seulement le but, mais le chemin qui y conduit."

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Quelque chose qui devait bigrement inspirer Antoine de Saint-Exupéry et ses compagnons, lorsqu'il s'agissait de survoler l'immensité parfois hostile du désert, l'océan interminable ou de franchir la Cordillère des Andes!... Contact!...

"La femme du pilote, réveillée par le téléphone, regarda son mari et pensa : je le laisse dormir encore un peu. Elle admirait cette poitrine nue, bien carénée, elle pensait à un beau navire. Il reposait dans ce lit calme, comme dans un port, et, pour que rien n'agitât son sommeil, elle effaçait du doigt ce pli, cette ombre, cette houle, elle apaisait ce lit, comme, d'un doigt divin, la mer. Elle se leva, ouvrit la fenêtre, et reçut le vent dans le visage. Cette chambre dominait Buenos Aires..." (extrait de Vol de nuit, de Saint-Exupéry).

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01 janvier 2018

Bonne Année 2018!...

Offrir ses bons voeux par le biais d'un blog n'est pas forcément la forme la plus actuelle pour le faire, surtout quand l'auteur s'évertue à lui conserver un look très début des années 2000, au bon vieux temps (quasi kitsch!) du rock'n roll de la com' 2.0!... En plus, ne reculant devant aucun sacrifice, je me suis permis de piquer deux photos sur la page Facebook de l'ami Olivier de Pontarlier (ça sonne pas mal ça!), en espérant qu'il ne m'en voudra pas trop... Il faut dire que c'était tentant, toute cette neige précoce, qui a mis les massifs de la moitié Est cul par dessus tête. Enfin, façon de parler, parce qu'ils sont tous bien équipés dans le coin!... Des pneus hiver aux skis de fond, avec tous ces biathlètes chercheur d'or au JO!... Ce qui n'est pas le cas sur la côte atlantique, où cela fait bien trois ans désormais, que l'on n'a pas vu le moindre flocon, si ce n'est quelques volutes nocturnes, du côté de la Suisse vendéenne (si, si, ça existe! Points culminants, le Puy Crapaud, avec ses 269 m et le village de St Michel Mont Mercure, à pas moins de 290 m!... J'en vois qui rigolent dans le ski de fond!...). Par ici, c'est plutôt sea, surf and sun!... Et avant que la discipline soit olympique, y'a quelques millésimes à passer dans les pressoirs!...

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Et puis ces deux pistes sous nos yeux, auxquelles on peut trouver valeur de symbole, parce qu'elles illustrent un peu ce qui fait notre vie. Le choix, sans qu'il n'y en ait de bon ou de mauvais, à priori. Le choix que l'on fait, même sans avoir besoin de lire les indications. A droite, une piste que l'on pourrait qualifier de plus facile, parce qu'elle redescend doucement vers la vallée, où l'on pourra se réchauffer et se réconforter avec une boisson chaude, dans un chalet aux odeurs de sapin et de fromage fondu. A gauche, celle qui monte encore un peu, qui vous entraîne vers le versant nord, avec sa neige gelée et ses virages qu'il faudra maîtriser d'une glisse assurée, au bout de laquelle, on arrivera trop tard pour avaler le vin chaud, que tant de monde aura apprécié, par une si belle journée. Et puis d'ailleurs, la première est-elle vraiment la plus facile? La seconde n'est-elle pas celle qui vous procurera le plus de satisfactions et de plaisir?

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Alors, en 2018, filez sur la trace!... Faites preuve d'imagination, repoussez vos limites, remettez en cause les acquis qui vous emprisonnent (les bouleversements façon non retour ne sont pas forcément indispensables), soyez vous-mêmes, partez au devant de ce qu'il vous reste à découvrir (et ce n'est pas rien, soyez-en certains!), franchissez les fuseaux horaires et les degrés de latitude, partez à la découverte d'autres mondes, rencontrez d'autres peuplades, buvez d'autres vins, tous meilleurs les uns que les autres!... Et revenez nous raconter tout ça!... Même si, d'ici là, ce sera l'été et d'autres ciels bleus nous réjouiront alors!...

Je vous souhaite donc une belle et Bonne Année 2018, avec tout ce qu'il faut dedans : santé, prospérité, réussite à tous les étages... Mais, surtout prenez soin de vous. Quant à vous, vignerons et vigneronnes, prenez soin de vos vignes, afin de nous régaler et de nous surprendre. De notre côté, on croise les doigts pour que le climat cesse de vous turlupiner, de vous agacer, de vous atteindre...

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16 décembre 2017

Château La Haie, à Blaye : le vigneron ne craint pas les obstacles!...

On a besoin parfois de mener sa vie comme une course d'obstacles, celle-ci s'imposant à nous selon les circonstances. Mais, à Pleine-Selve, petit village de Gironde à la limite de la Charente-Maritime, François Décombe, vigneron de son état depuis 1994 sait aborder les haies qui se présentent à lui. Dans sa jeunesse, il était cavalier-soigneur!... Avant qu'il ne soit obligé de se tourner vers la vigne auprès de son oncle, pour faire face aux exigences de la vie. Sur ce territoire qui sépara, au fil des millénaires, les Santons des Bituriges, les duchés de Gascogne et du Poitou, les provinces de Saintonge et de Guyenne, découvrons le Château La Haie et ses 6,5 ha du Blayais, désormais au coeur de la Nouvelle-Aquitaine administrative.

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Nous sommes là dans la partie la plus septentrionale du vignoble bordelais, mais aussi du secteur que l'on appelle désormais Blaye-Côtes de Bordeaux. On peut qualifier cette partie du Blayais lui-même de secteur de St Ciers sur Gironde, séparé de l'estuaire de la Gironde et du secteur de Blaye, par un marais assez étendu, peu propice à la culture de la vigne. Mais, les premières pentes offrent des croupes argilo-graveleuses ou sablo-argileuses assez intéressantes. De prime abord, on peut supposer que la viticulture locale a définitivement un caractère artisanal, de par le fait qu'elle voisine avec une agriculture plus variée. Cependant, il existe quelques propriétés de grandes tailles, obéissant à une logique économique exigeante. Le prix de vente à la bouteille impliquant alors des vendanges mécanisées et des rendements élevés, par exemple. Sur les 6940 hectares de l'AOC Blaye-Côtes de Bordeaux, les rendements autorisés sont de 52 à 65 hl/ha pour les rouges et de 62 à 72 hl/ha pour les blancs (source Wikipedia).

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L'artisanat en matière de vignoble et de production de vin existe cependant. Il est un peu, vis à vis des célèbres châteaux bordelais, ce que l'ébéniste est à Ikéa, si on peut se permettre ce raccourci de langage. L'écart se creuse inévitablement, de par le coût des investissements notamment, chaque année plus lourds. Curieusement, ces extrêmes ont trouvé un point de convergence, surtout depuis ces dernières années, au cours desquelles le climat fait désormais plus qu'inquiéter les actionnaires et les propriétaires des grands domaines : l'approche bio, voire l'adoption de la biodynamie gagnent du terrain à Bordeaux, mais il convient de rester prudents et vigilants. Ceux qui pratiquent depuis longtemps la méthode savent que certains opportunistes et même quelques responsables de syndicats envisagent de surfer sur ce qu'ils qualifient de "mode", un changement de cap essentiel pour ce qui est de la qualité de la production et son authenticité, ainsi que pour la protection et la sauvegarde de l'environnement, la santé de tous les intervenants, de la vigne au chai et même au voisinage immédiat des propriétés. Ne pouvait-on pas entendre récemment, lors d'un week-end portes ouvertes, un vigneron expliquer que son domaine était à la fois "en [lutte] raisonnée et en biodynamie"?!... Sauf à négliger le sens des mots ou à le modifier, on peut penser que ce discours pourrait être tenu par d'autres et devenir un argument essentiel de la communication de certains, ceux-ci partant sans vergogne du principe que leurs visiteurs ignorent tout, pour la plupart, des exigences d'une "approche bio", l'emploi de ce seul mot de trois lettres suffisant à rassurer une population sous l'emprise de certains discours médiatiques, perdant chaque jour qui passe, tout sens critique.

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Voici donc un artisan-vigneron, au sens magistral du terme : François Décombe, à la tête de 6,5 ha de vignes à St Palais et St Ciers sur Gironde, tous cépages compris, à savoir sauvignon et ugni blanc d'une part, cabernet sauvignon et merlot d'autre part. Un artisan et un vigneron donc qui s'étonne, depuis deux ans, de découvrir les constats que ses voisins en conventionnel peuvent faire. Ainsi, certains sont contraints de se précipiter à vendanger pour cause de maturité quasi explosive, les raisins atteignant 15° avant la cueillette, alors que dans ses vignes, le vigneron de Pleine-Selve situe ses prélèvements entre 12,5 et 13° maximum, ceci lui permettant de patienter jusqu'à la bonne maturité, rafle et pépins compris. De la même façon, d'importantes attaques de mildiou, comme celles constatées ces dernières années, semblent être mieux contenues que chez certains vignerons en conventionnel. Il s'agit là d'ailleurs d'un constat fait également dans d'autres régions (Muscadet, Anjou, pour ne citer que celles-là).

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On imagine ce qu'une installation, au milieu des années 90 dans les "Côtes de Bordeaux" peut supposer de difficultés. Surtout quand on a tout à apprendre, ou presque, en matière de viticulture. Depuis 1991, année du gel noir, les millésimes "difficiles" se succèdent et chacun rentre la tête dans les épaules. Il faut donc se faire une place dans le paysage et ces trois ou quatre années peu enthousiasmantes vont permettre à François Décombe de se faire la main, bien assisté par son oncle, qui lui permettra rapidement de louer, voire d'acheter quelques vignes. Jusqu'en 2000, le travail à la vigne est des plus conventionnel, comme tout un chacun dans la région de Blaye, ou presque. Cette année-là, il croise quelqu'un qui l'initie au bio et fait quelques essais. Dès 2002, il en augmente la proportion et débute la conversion de l'ensemble en 2004, y compris en Demeter, suite à une rencontre fin 2003 avec Paul Barre, pionnier de la méthode dans le Bordelais.

24232056_10214775935209950_1396950840161644493_nA cette époque là, il a pris ses marques et commence à envisager certaines décisions déterminantes. Arracher une parcelle d'ugni blanc qui compte de nombreux manquants, planter une très belle parcelle de sauvignon blanc de quarante ares, qui a désormais quinze ans environ, sur un sol sablonneux, avec un peu d'argile, parfois compacte, bordée d'une belle friche (la sauvegarde de la faune sauvage locale est un véritable leitmotiv pour le vigneron) et un peu à l'écart des autres vignes très conventionnelles.

François Décombe n'est en rien belliciste. Il sait qu'il est relativement isolé et ne cherche pas à provoquer ceux qui n'ont jamais abordé le bio. Certaines autorités locales lui ont parfois laissé entendre qu'il devait se soumettre à certaines règles (densité de plantation, tenue des vignes, rognage...), au risque de perdre l'agrément indispensable pour revendiquer l'appellation d'origine protégée. Un aspect auquel le vigneron tient fermement, surtout au moment où il peut presque évoquer une notoriété grandissante, lui permettant d'écouler une bonne partie de son stock (son très joli blanc sauvignon-ugni est très vite indisponible), après les premières années au cours desquelles il a fallu batailler. Mais, nous y reviendrons.

Autre secteur, non loin de là, plutôt en pied de coteau, avec des sols bien filtrants sur des argiles blanches. Au total, 3,5 ha, essentiellement plantés de merlot (65% du total des rouges du domaine) et d'un peu de cabernet sauvignon. Un très bel ensemble avec une friche au coeur des espaces plantés et même un point d'eau, que le vigneron s'est bien gardé de combler, malgré les suggestions de certains de ses voisins, au risque de voir les vignes basses inondées, en cas de fortes pluies. Comme si le tracé des rigoles conduisant à des fossés plus importants, puis au marais proche n'était pas là pour quelque chose et pour la bonne sauvegarde du paysage!...

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Un troisième secteur enfin, classé quant à lui en appellation Bordeaux, 50 ares de cabernet sauvignon plantés voilà trois ans, avec Lilian Bérillon. Une vigne qui donne beaucoup d'espoir au vigneron. On devrait dire "déclassé" tout en bas de la hiérarchie des AOC par le syndicat local, pour cause de proximité avec le marais, mais cette "sanction" concernant également une autre parcelle proche, ne semble pas véritablement appropriée. Il en est ainsi des bizarreries administratives...

24232271_10214775936689987_146121964068305174_nVoilà donc de quoi faire une belle découverte dans le "Bordelais d'en bas"! Celui qui se trouve justement dans les "Hauts de Bordeaux", tout au nord!... Lorsque l'on parle avec François Décombe, il n'est pas rare que l'on évoque aussi ses débuts, notamment pour les aspects commerciaux. Au moment de son passage en bio, puis en biodynamie, la logique était d'augmenter ses prix. D'autant que les vins étaient précédemment proposés en vrac et que la première mise en bouteille impliquait de fait un surcoût. Mais là, les conséquences sont immédiates : toute la clientèle ancienne déserte et tourne le dos au vigneron!... Il prend alors son bâton de pélerin, avec l'aide un agent opérant sur Paris et découvre le "Bordeaux bashing" pratiqué par toute une catégorie de professionnels, dont certains restaurateurs qui ne proposent plus de vins de Bordeaux sur leur carte depuis bien longtemps!... Le genre de constat encourageant, lorsque vous débutez!... Ceci dit, gageons que désormais, les choses ont un peu évolué. Seuls peut-être certains "Grands Crus" ont à se plaindre de la façon dont certains les traitent. Mais, sont-ils vraiment en phase avec ce que l'on attend, verre en main?...

Avec le Château La Haie, il y a donc quelques jolis vins à découvrir. Pour ce qui est du blanc, comme indiqué ci-dessus, il est des plus rares!... Voyez au printemps prochain, et tentez votre chance dès la mise. Du côté des rouges, deux belles surprises, avec tout d'abord, le Bordeaux 2014, 80% merlot et 20% cabernet sauvignon, élevé dix-huit mois en cuve béton, agréable et joliment équilibré, mais aussi le Blaye 2016, 100% merlot, qui n'est resté en cuve que douze mois (au lieu de dix-huit habituellement), pour cause de stock épuisé des millésimes précédents. Après les gels de 2016 et 2017, on comprend aisément qu'il est important de rester présent sur le marché. Quoiqui'l en soit, ce Blaye est une petite merveille de fruit, avec des arômes de cassis exubérants, une densité et un équilibre tout à fait remarquables. La prime aux interventions des plus réduites, au cours d'une vinification qui s'est très bien passée et d'une sélection particulièrement attentive dans les parcelles.

A Pleine-Selve, chez François Décombe, rien de rutilant donc. Tout se passe dans une sorte de minimum vital où pourtant, tout est mis en oeuvre pour produire des vins sincères et droits. Finalement, c'est peut-être bien cette catégorie de vigneron-artisan qui fait honneur à Bordeaux.

07 décembre 2017

Clos Louie, Castillon vaut bien une bataille!...

Ce n'est pas parce que je découvre Clos Louie le 2 décembre, soit deux cent douze ans, jour pour jour, après la bataille d'Austerlitz et que je vis dans une ville créée par Napoléon, qu'il faut voir le moindre relent boutefeu dans ce titre. D'autant que Castillon la Bataille évoque plutôt l'évènement qui mit fin à la guerre de Cent Ans, le 17 juillet 1453, au cours de laquelle les troupes françaises boutèrent les Anglais hors d'Aquitaine et de France!... Palsambleu!... D'ailleurs, la commune prit ce nom définitif en 1953, à l'occasion du 500è anniversaire du célèbre combat, dans le but surtout de la distinguer des autres Castillon. Ici, pas moins de deux cent trente vignerons représentent l'appellation et certains, comme Pascal et Sophie Lucin-Douteau, portent haut l'étendard castillonnais, alors même que seulement un coteau et un chemin de terre les séparent de St Émilion, notamment des châteaux La Fleur Cardinale et Valandraud, ce dernier cher à Jean-Luc Thunevin. Quelques francs-tireurs donc, qui tirent Castillon vers le haut, au point sans doute, que certains voisins sentent bien désormais, qu'il se passe quelque chose dans ces coteaux de St Genès de Castillon...

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Avec ses trois hectares, Clos Louie a tout pour être un de ces micro-domaines dont la production s'arrache sur tous les marchés, à coup d'allocations qu'il ne faut pas lâcher, au risque de les perdre. Sans doute n'était-ce pas le cas lors de sa création en 2004, mais moins de quinze ans plus tard, amateurs et professionnels de toutes origines savent désormais que ce domaine saint-genésien et castillonnais relève de la pépite rare (8 à 9000 bouteilles/an), que l'on met à table pour s'étonner, voire pour démontrer que certains crus méritent qu'on oublie parfois des appellations supposées plus prestigieuses. "Ce qu'on veut, c'est que le vin ait quelque chose dans les tripes et qu'il ait la gueule du lieu!..." Pascal Lucin ne se pose pas en donneur de leçons, d'autant qu'il reste ouvert, millésime après millésime, parce que pour lui et son épouse, on ne fait de progrès qu'en se remettant en question et en évitant de se donner des certitudes. "Il ne faut pas figer les choses, sinon on s'emmerde!..." Une approche très différente de celles d'autres domaines, dont certains assez prestigieux de St Émilion, par exemple, qu'il connaît très bien pour les pratiquer au quotidien.

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Trois hectares donc, sur deux secteurs très différents qui, au final, permettent de proposer deux cuvées bien distinctes. Les premières parcelles (85 ares au total) - le Clos Louie - sont situées sur la commune de St Philippe d'Aiguilhe, sur un plateau très légèrement déclinant, avec peu de sol (roche mère calcaire à un mètre), argilo-calcaire doté de résidus ferrugineux rouges, que l'on peut sans doute assimiler à la crasse de fer de Pomerol. C'est là qu'au début des années 2000, Pascal Lucin hérite d'une parcelle de 45 ares de vieilles vignes plantées par son grand-père, lui-même vigneron, avant de confier sa vendange à la cave coopérative, ce que fera également sa mère pendant quelques années. Ici, certains ceps témoignent de la tradition viticole. Les plus vieux pieds sont préphylloxériques, ce qui est plutôt rare dans la région de Castillon et la vigne est complantée de cabernet franc, cabernet sauvignon, merlot, malbec et carmenère, tous cépages ramassés et vinifiés simultanément, après un tri soigneux. Une sélection massale attentive (sur porte-greffe rupestris du Lot), pratiquée notamment par Lilian Bérillon a permis de remplacer les plants morts, mais aussi de compléter la parcelle voisine, plantée en 1985 par l'aieul, où l'on retrouve environ 50% de merlot et 50% de malbec. Le sol de ces vignes fut naguère travaillé par un boeuf, méthode choisie par le grand-père du vigneron. Ce dernier avait pour sa part opté pour le cheval dans un premier temps, mais a préféré revenir ensuite à un tracteur léger.

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Les deux autres hectares (dédiés à la cuvée Louison et Léopoldine) sont situés à proximité de la maison achetée en 2012 et rénovée au fil du temps. L'ancien propriétaire voulait se séparer de certaines de ses parcelles (au total 35 ha), ce qui a permis au couple de composer un îlot intéressant, bien exposé, sur des argiles blanches et un sous-sol calcaire, jusqu'au plateau voisin. Néanmoins, comme on peut le constater pour toute la production du domaine, rien n'est figé, sans que l'on puisse supposer des remises en question épidermiques. Les décisions sont pesées et tout est fait pour que les éventuels changements interviennent au moment voulu. Ainsi, tout près, une vigne de cabernet sauvignon plantée transversalement sera prochainement arrachée, afin que l'ensemble soit plus harmonieux, mais une haie bocagère sera également implantée, ceci permettant à terme de séparer le "clos" des vignes voisines en conventionnel. Ceci a déclenché dans un même temps une réflexion quant à l'identité des cépages à y introduire. Il est probable que la proportion de malbec augmente et que ce nouvel espace lui soit dédié. A terme, quelques arpents de cépages blancs pourraient venir compléter l'ensemble, mais ceci est une autre histoire...

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Dès la création du domaine, le vigneron de St Genès a opté pour la biodynamie, pour toute la subtilité qu'elle apporte et la nécessité qu'elle impose de se mettre à l'écoute des vignes et de l'environnement. Le vignoble est naturellement enherbé, la herse étant passée un rang sur deux, selon les parcelles. La taille est assez courte (taille bordelaise parfois ou taille Guyot-Poussard, celle qui préserve les flux de sève, ce qui permet de lutter, dit-on, contre des maladies telles que l'esca), avec l'objectif d'obtenir une bonne répartition de la charge de raisins. Comme pour tous les choix que la viticulture et la production de vins de qualité imposent, il semble que le maître mot du domaine soit adaptation. La vérité d'un millésime n'est jamais celle du suivant. De plus en plus, Pascal Lucin aime à donner sa pleine chance au vin : les élevages évoluent, tant par leur durée que par les contenants utilisés.

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La vendange en graines entières mélangées est bichonnée. Tri à la vigne, puis sur table, cuvaison (inox) de trente jours environ, pigeage au pied, puis écoulage en fûts (de 600 à 225 litres) pour Clos Louie en 2016. Aucune pompe n'est utilisée. Encore faut-il ajouter que les interventions sont réduites au strict nécessaire et que le feeling reste la méthode privilégiée. S'il fut un des premiers à utiliser les barriques Stockinger, le vigneron saint-genésien est désormais passé à autre chose, tout d'abord en adoptant la production d'un tonnelier italien, Mastro Bottaio, qui utilise les mêmes bois que le fabriquant autrichien, mais surtout en passant à des contenants de 600 litres, voire en utilisant la cuve, quand les circonstances l'imposent. Cependant, toujours à l'écoute, suite à la découverte, lors de dégustations impromptues chez quelques confrères, d'autres barriques et d'autres types d'élevages, comme celles d'Atelier Centre France, tonnelier ligérien cette fois, Pascal Lucin ne repousse pas l'idée d'élargir son choix de barriques, en privilégiant l'idée que le "boisé" n'est pas une fin en soi. Il n'est pas impossible d'ailleurs, que quelques jarres fassent leur apparition à moyen terme dans le chai, sans pour cela céder à quelque mode que ce soit, mais parce que le jeu en vaut peut-être bien la chandelle, terroir oblige.

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Ce ne sera pas le cas en 2017, puisque l'année est connue pour les difficultés engendrées par le gel printanier dévastateur. Après le sinistre coup de froid, les trois hectares étaient quasiment gelés à 100%, mais grâce aux repousses rapides, un rendement de 10 hl/ha environ s'est avéré possible, lors de vendanges effectuées début octobre. Ce sera donc l'occasion de proposer une sorte de "passetoutgrain" élevé uniquement en cuve. Une filtration assez légère lui permettra sans doute de conserver ce "côté sympa façon Beaujolais", selon les propres mots du vigneron, qui voit là une occasion de positiver dans l'adversité climatique.

24131486_10214754680118586_2592841087732700177_nLors de la dégustation des vins, tant pour Clos Louie que Louison et Léopoldine, on devine très vite qu'il serait absolument passionnant de se lancer dans une verticale et de découvrir l'un après l'autre, les millésimes auxquels le vigneron a donné tout le loisir de s'exprimer. C'est une sensation rare pour tout amateur et sans doute pour les professionnels, que l'on rencontre, par exemple, lorsqu'on déguste une série de vins du Domaine de Trévallon, cher à Eloi Düurbach. De plus ici, on note vite que, de par sa qualité, l'expression aromatique est diverse et complexe. On aborde 2016 et même 2013 (ou 2015 pour Louison et Léoplodine) sur une sensation de fruit mûr, puis viennent des notes de feuillage froissé, relevées de fines impressions de sous-bois et de terre humide, de délicates nuances épicées émergeant ensuite. Il n'est pas rare, selon Pascal Lucin, que des arômes de truffe apparaissent très tôt, ainsi que cette sensation crayeuse, qui active toute la salinité de la fin de bouche, un soupçon de cerises kirchées venant titiller nos papilles, lors de la rétro-olfaction, comme s'il s'agissait d'agrémenter la minéralité du vin. Notez que Louison et Léopoldine 2016 a été élevée uniquement en cuve inox, ce qui sera l'occasion sans doute de découvrir au final, toute la qualité de ce vin pur fruit, issu de 80% de cabernet franc et de 20% de merlot.

Treize ans, c'est finalement assez peu pour acquérir des certitudes. Cela tombe bien, parce que Pascal et Sophie Lucin-Douteau ne se nourrissent pas des notes supposées confortantes de Parker (ou d'autres) et d'éventuels commentaires dithyrambiques, pouvant avoir un effet anesthésiant pour certains, si l'on y prend garde. Un peu par surprise, les premières bouteilles du Clos Louie obtinrent une très belle note de la part d'un journaliste français bien connu, qui exprima dans un hebdomadaire tout le bien de ce qu'il pensait du cru. Cette notation fut vite confirmée par Robert Parker lui-même puis, plus tard, par Jancis Robinson, qui semble bien apprécier le Clos. Mais là aussi, avec quelques années d'expérience, le couple a pris quelques distances avec ces considérations chiffrées qui flattent l'égo, mais finissent sans doute par enfermer dans une gangue ceux qui se laissent bercer par des avis trop emphatiques.

Clos Louie conserve donc une dimension familiale et en tout point artisanale. En découvrant ces vins, on entre presque dans l'intimité d'un domaine où le hasard n'a pas sa place - si ce n'est pour les conditions climatiques propres à chaque millésime - et où tout est mis en oeuvre pour atteindre la quintessence des fruits de la vigne et d'un cru. Une notion de cru qui finalement, pourrait convenir dans bien des cas à Bordeaux, pour peu qu'on retrouve ce besoin de produire des vins qui "ont la gueule du lieu"!... En attendant, un détour par St Geniès de Castillon s'impose.

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18 novembre 2017

Vendée : vignobles avec vue sur mer, ou presque!...

De belles journées d'octobre ou de début novembre (l'été indien s'étire de plus en plus dans nos contrées de la bordure atlantique), qui dit mieux pour aller faire un tour dans le vignoble vendéen?... Largement inspirées par la série d'articles parue dans Le Figaro au cours de l'été dernier (Vignobles avec vue sur mer, du 23 au 29 juillet), ces trois escapades successives permettaient également de faire un petit tour d'horizon, plutôt maritime, de domaines nouveaux ou peu connus, parmi les Fiefs Vendéens. Voilà quelques années, lorsque les Fiefs atteignaient le graal de l'AOC, j'avais évoqué ici-même quelques vignerons ayant opté pour une viticulture bio, sachant qu'il ne fallait pas, cependant, laisser entendre que ce choix était général dans le département. Malgré tout, ne faignant pas cependant d'ignorer les difficultés de certains, j'avais alors estimé que le vignoble vendéen pouvait globalement - à moyen terme - prendre cette orientation, pour peu que quelques volontés sortent du bois et que quelques immobilismes soient collectivement combattus. Mais, de toute évidence, l'agriculture biologique ne se décrète pas, du jour au lendemain, au sein de quelque instance, fut-elle limitée à une petite vingtaine de composantes et autant de domaines, baisse des effectifs en cours, comme le montre la situation à Brem sur Mer, où l'on est passé de onze à six propriétés en à peine autant d'années. Enfin, si la proportion d'hectares de vignes en bio augmente en Vendée, on ne peut croire encore à une généralisation, même si les locomotives (Michon, Mourat, Chabirand...) sont désormais bien installées dans cette option et ont fait la preuve des qualités de ce choix exigent. Ces arbres sont de bonne taille, la forêt est de plus en plus réduite, mais en découvrant ces trois "nouveaux" domaines, il sera aisé de constater que, parfois, certaines obligations, ou que diverses préoccupations, prédominent encore et sans doute, pour de nombreuses années. Il s'agit ici de trois hommes de la même génération, aux parcours très différents, qui savent qu'inverser la méthode n'est pas simple, même s'ils essaient de se projeter sereinement dans leur avenir, pour que l'aventure mérite le détour, en espérant que Dame Nature ne les pénalise pas trop.

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~ Thomas Dormegnies, à Jard sur Mer ~

Jard sur Mer n'est pas une des communes de l'aire d'appellation de 490 hectares des Fiefs Vendéens, malgré la proximité de Talmont-Saint-Hilaire, qui fait partie du secteur côtier, ou fief, de Brem sur Mer. Aimable bourgade balnéaire, voisine également de Saint Vincent sur Jard, où se situait la maison de vacances de Georges Clemenceau, Jard est surtout connue pour ses plages, son petit port de plaisance et, lorsqu'on tourne le dos à la mer, ses terres de grandes cultures.

Le vigneron de Jard, Talmondais d'origine, a un vécu, côté vignes, des plus solides. En effet, il fut pendant quinze ans ingénieur en recherche génétique, travaillant sur les sélections massales, au sein des Pépinières Mercier, à Vix, dans le Sud Vendée. Un parcours qui a bétonné sa connaissance des cépages, parfois même des plus exotiques, avec notamment des interventions régulières en Arménie, auprès de quelques propriétaires du pays, ayant grandement investi pour un renouveau du vignoble des montagnes arméniennes. Même s'il a désormais opté pour une activité principale de conseil, en free lance, auprès de domaines français et étrangers, il reste attaché à ce pays et y intervient toujours, plusieurs fois par an. Gardant quelques clients, il s'est depuis rapproché de Lilian Bérillon, pépiniériste bien connu installé dans le Vaucluse, qui essaiment désormais dans tous les vignobles.

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Au cours de l'année 2015, il apprend qu'un coteau de 4,70 ha, exploité par un pépiniériste nantais, cherche preneur. Depuis plusieurs années, les interventions y étaient très limitées, des équipes descendant de Loire-Atlantique ponctuellement pour la taille ou les différents travaux en vigne, la vendange étant vendue en moût au négoce local. Aucune bouteille n'était produite sur place, on y trouvait donc ni vin, ni matériel. Pourtant, si on en croit le cadastre, on peut penser que ce petit coteau, entre le marais et la plaine céréalière, était naguère partagé en bandes de terrain, sur lesquelles la vigne plantée permettait de produire un vin de consommation courante et familiale à nombre de petits propriétaires.

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Pourtant, cette rupture de pente est caillouteuse à souhait, puisqu'on y trouve des calcaires à silex, cet espace se situant à la croisée du Massif Armoricain et du Bassin Charentais. Une lentille de terre, comme une lèvre, peu courante dans le secteur. Celle-ci est exclusivement plantée de chardonnay d'une vingtaine d'années, dont une bonne proportion est encore vendue, par le négoce, en IGP Val de Loire et les bois récupérés par le pépiniériste. Cette parcelle est d'ores et déjà complétée par une plantation voisine de pinot noir, sur 1,10 ha, plus une autre d'un hectare, actuellement en friche, sur laquelle une sélection de pinot d'Aunis et de petit verdot (cépage bien connu du vigneron) devrait apparaître dans le futur, afin d'apporter un forme d'originalité dans l'offre locale. Cette parcelle, conduite en viticulture conventionnelle pendant de nombreuses années, doit connaître une transition indispensable et elle est désormais enherbée, la pousse de l'herbe étant maîtrisée par des tontes ponctuelles.

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Limité, pour l'instant, à cette seule parcelle de chardonnay en production, Thomas Dormegnies a opté pour l'achat de raisins, afin de produire quelques quantités de vin rouge et de rosé. Pour cela, il s'est tourné vers Éric Sage, nouvellement installé à Brem sur Mer, ce dernier disposant de jolies parcelles (et de quelques volumes), comme nous le verrons ci-après. Au total, les fruits d'environ 1,50 ha de gamay et de pinot noir.

Si l'installation est des plus rudimentaires, le vigneron ne jette pas cependant le manche après la cognée. Même si les vins ne sont pas construits pour être des vins de longue garde, la vendange est manipulée au moyen de bastes et d'un élévateur, pour éviter le plus possible l'action des pompes, dans une tentative de travail par gravité. Les vinifications sont pratiquées avec le froid et sous gaz inerte.

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Jusqu'à maintenant, pour tenter d'asseoir la commercialisation de ses vins, Thomas Dormegnies a opté pour deux aspects importants à ses yeux : des étiquettes très sobres, ne mentionnant que le nom des cépages (Chardonnay, Pinot noir, Gamay-Pinot noir pour le rosé et Chardonnay encore pour le pétillant), à charge pour lui d'évoquer avec ses clients le potentiel de ceux-ci, notamment à travers ce qu'ils sont sensé exprimer et, d'autre part, la recherche d'une vente locale, sur le marché de Talmont-Saint Hilaire, avec également les ostréiculteurs de la Guittière, plus quelques restaurants, du fait de l'activité saisonnière.

Certes, il ne repousserait pas l'idée de dénicher quelques clients dans la restauration nantaise ou rochelaise, mais il doit trouver quelques créneaux afin de démarcher les quelques bonnes tables de ces deux villes, au regard de ses autres activités. La prudence est donc de mise, afin surtout de déterminer ce que pourrait être le volume moyen annuel de bouteilles permettant de satisfaire une demande, en évitant de gonfler les stocks entreposés dans des locaux agricoles basiques. Quelques années donc, pour trouver l'équilibre, avant de proposer une gamme qui pourrait être plus originale à l'avenir et pour les amateurs, de découvrir des cuvées franches et sincères, comme celles de ce millésime 2016. A suivre, avec 2017, au printemps prochain!...

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~ Éric Sage, à Brem sur Mer ~

Encore une arrivée récente dans le vignoble vendéen, puisqu'elle remonte au printemps 2016. Éric Sage est cependant vendéen d'origine, d'un petit village entre pleine et bocage, St Juire Champgillon. Il a même fait ses études à La Roche sur Yon, puis à Briacé, au coeur du vignoble nantais, pour obtenir un BTS Viticulture-Oenologie. Ces dernières années d'études restent, selon lui, une véritable révélation : il sera vigneron!...

Pour renforcer son expérience, Éric Sage met le cap sur le Loir-et-Cher et devient régisseur de domaines, à Oisly, puis du côté de Sancerre. Plus tard, il monte un bar à vins à Blois, expérience qui l'ouvre véritablement et définitivement à la grande diversité des vins. Les années passant, il retrouve l'envie de produire et se met en quête d'un "grand terroir". Presque par surprise, il se tourne vers les Fiefs Vendéens, en apprenant que la famille Roux, à Brem sur Mer, cède ses quinze hectares. De plus, avec son épouse Petra, hollandaise d'origine, la proximité de la mer et l'idée de se colleter à un vignoble maritime contribuent à renforcer leur envie d'ailleurs. Pourquoi pas la Vendée?...

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Quinze hectares, de prime abord, c'est beaucoup pour un seul homme!... D'autant que, certaines parcelles conduites en viticulture conventionnelle, sont quelque peu fatiguées. Mais, quelques-unes sont situées sur des terroirs d'exception, qui plus est divers : schiste, argilo-calcaire, quartz, rhyolite... De plus, le domaine compte plus de trois hectares et demi de très vieilles vignes de chenin et de négrette, mais celles-ci n'étant pas mécanisables, elles méritent désormais une attention particulière, dans le cadre d'une conversion en agriculture biologique intégrale, entamée dès les premiers mois.

En découvrant notamment le secteur dit des Garennes, on imagine aisément que faire appel au cheval pour les travaux d'automne, est sans doute la meilleure solution. Cette option a quelque chose de naturelle pour celui qui fut naguère, si l'on en croit l'article de Claire Giovaninetti, paru dans Ouest-France en septembre dernier, dès son enfance, un cavalier de concours hippique, au point qu'il collectionna dès l'âge de douze ans, de nombreuses bouteilles gagnées lors des épreuves et entreposées dans la cave familiale. Désormais, il possède lui-même un trait mulassier poitevin (race classée en voie de disparition) et fait appel à son ami Baptiste Vivinus, installé à Pouillé, dans le Sud-Vendée, qui partage avec lui une passion pour cette espèce rare, parmi les plus adaptées aux travaux de la vigne.

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Cette période de conversion a de nombreuses exigences, avec notamment la nécessité de trouver, par exemple, un outillage adapté pour désherber sous le rang, mais aussi revenir à une taille moins couleur locale (la taille en tête de saule n'étant pas rare dans la région) permettant d'entretenir la vigne au mieux. De plus, afin de profiter d'un biotope quasi idéal (friches et bois de pins entourant souvent les parcelles), une approche biodynamique est probable dans les prochaines années, méthode qui permet, selon le vigneron, "d'obtenir des vins avec du fond et une âme." En attendant, il faut faire face à une inévitable baisse des rendements, puisque le domaine est passé de 48 hl/ha en moyenne à 21 en 2016 et 28 en 2017. Mais, selon Éric Sage, tout cela devrait s'avérer payant dans deux ou trois ans, les vins gagnant en personnalité et en identité.

En passant des Garennes à la Vigne à Guiguitte ou au Grippou et quelques autres, on devine toute la richesse potentiel du domaine. Dans la plupart des parcelles, peu de manquants, même si les plus vénérables n'affichent guère plus de cinq ou sept hectolitres à l'hectare cette année, malgré de très beaux jus. Mais, quelques signes encourageants ne trompent pas, comme la réapparition massive de nombreux insectes au cours de l'été dernier, où la prolifération locale de certaines plantes que l'on destine à la production de tisanes, associées à certains traitements, comme le pissenlit ou la camomille.

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Notre tour d'horizon passe ensuite par de très belles parcelles, dont certaines nous permettent justement de porter notre regard sur la mer, au-delà du village et du clocher de Brem, contribuant à proposer de beaux jus destinés à la cuvée Grand Large (assemblage AOC, chenin-chardonnay), mais aussi, non loin de là, à Bout au Vent, issue de vieilles vignes de chenin, vendangées en surmaturité, avec une bonne proportion de botrytis. Du côté des blancs donc, environ trois hectares de chenin sur plusieurs parcelles, un hectare de chardonnay, un hectare et demi de grolleau gris et 45 ares de précoce de Malingre (croisement pinot blanc/bicane), naguère assez fréquent dans le secteur de Brem, mais le plus souvent arraché et disparu de nos jours. Une variété que l'on vendange très mûr aux alentours du 25 août, au moment où les vignerons s'accordent parfois quelques vacances avant les vendanges, ceci expliquant peut-être cela... Sans doute de quoi faire une jolie cuvée originale, La Bien Nommée!...

Pour les rouges, en plus de vieilles vignes plus que centenaires de négrette, quelques arpents de cabernet franc, un peu de cabernet sauvignon, du grolleau noir, dont une très vieille vigne plantée dans le caillou, à proximité d'une carrière, qui va nécessiter des soins particuliers pour une bonne remise en état, peut-être au moyen de marcottage, des sauterelles, selon le terme employé parfois dans nos campagnes. Juste sous cette friche, une très beau coteau concave planté de gamay de 35 à 45 ans dans le bas et de pinot noir d'une quinzaine d'années dans le haut. Une terre pauvre, pleine de rhyolite, bien protégée de part et d'autre, mais ventée, face à la mer, qui donne de grands espoirs au vigneron, désireux de produire un beau pinot noir atlantique (cuvée Le Grippou).

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Au cours de ces premières années, Éric Sage, qui avoue ne pas être fan des grosses extractions, va opter pour des cuvées avec une belle buvabilité et un équilibre satisfaisant, même si parfois les jus dépassent naturellement 13°. Il sera temps, plus tard, de se tourner vers quelques vins plus ambitieux, qui ne seront pas, cependant, des bêtes de concours, comme on peut le constater avec ceux en cours d'élevage en barriques (100% pinot noir et chenin). Il pratique d'ores et déjà des vinifications sans sulfites ajoutés, si ce n'est deux légers sulfitages après soutirage et à la mise en bouteilles (5 à 10 mg). Il a d'ailleurs opté pour la chambre de combustion à soufre minéral de Philippe Gourdon (générateur de soufre), le Géo Trouvetou du Puy-Notre-Dame.

Un mot également pour les rosés, couleur qui demeure emblématique en Vendée, notamment pour cause de consommation estivale sur les terrasses ensoleillées des touristes en villégiature et que le vigneron de Brem n'a pas l'intention de négliger. Le premier sur la base d'un assemblage assez classique, pinot noir, grolleau noir et un peu de gamay, le second 100% négrette, qui s'avère être un rosé de semi garde. Dans les deux cas, des vins d'une teinte assez soutenue, qui ne cèdent en rien à la mode provençale des rosés gris. A noter donc, du côté des rouges, l'assemblage à dominante de pinot noir (65%), Grand Large, composé aussi de cabernet et d'un peu de négrette. Enfin, très agréable surprise avec le second rouge, 100% Négrette, doté d'une jolie finesse et d'une expression florale des plus séduisantes, sans pour autant se contenter des arômes de violette, donnés pour être les plus typiques du cépage.

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Comme on peut le voir, le Domaine La Rose St Martin, selon son identité officielle, est doté d'un très beau potentiel. Éric Sage propose déjà quelques cuvées très réussies, dans une gamme équilibrée, avec des vins sincères et droits. Pour tout dire, on est presque impatients de constater les progrès à venir, notamment s'ils s'intègrent dans une démarche de polyculture, que le vigneron ose à peine évoquer à ce jour!... Éric a indiscutablement la... sagesse de celui qui sait que les rêves, finalement, se construisent avec le temps. Après tout, il est rare de se laisser bercer, certains jours, par le bruit de la mer, au coeur de ses vignes. Un privilège que le vigneron de Brem ne manquera pas de goûter comme il se doit.

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~ Laurent Pajot, à Brem sur Mer ~

Le troisième vigneron rencontré a le même âge qu'Éric Sage, son voisin (48 ans). Si l'on peut identifier quelques similitudes dans leurs parcours respectifs (ils ont été tous les deux cavistes pendant plusieurs années), il est somme toute difficile d'affirmer qu'ils sont sur des chemins identiques. Laurent Pajot est le représentant de la quatrième génération présente sur ce domaine de moins de cinq hectares. Il s'y est installé pour reprendre les vignes de son père voilà onze ans, après avoir été huit années caviste à St Gilles Croix de Vie. S'il connaît bien l'aspect commercial du monde du vin (il fut aussi représentant en vins de Bourgogne), toutes les difficultés du métier de vigneron lui sont apparues très vite, d'autant que depuis son installation, près de la moitié des domaines locaux ont disparu et que les premières années de galère ont bien failli avoir raison de son projet.

Forte personnalité, caractère marqué, autant de traits de lui-même que le vigneron de la Croix Pénard ne niera sans doute pas, même s'il n'est pas du genre à les revendiquer. "Je ne dis pas trop ce que je fais..." Pas la culture du secret pour autant, mais l'homme n'est pas disposé à se laisser dicter ce qu'il doit faire. C'est peut-être pour cela qu'il se sent plus proche de certains de ses voisins, des taiseux, qui parfois rechignent à embrasser la nouveauté. "Certains jours, ils me font sourire ceux qui viennent me dire que je ne vends pas assez cher!..."

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Laurent Pajot est bien placé pour le savoir : le vignoble de Brem, mais aussi des Fiefs Vendéens, conserve une grande part d'attractivité locale et saisonnière, ce qui n'empêche pas d'avoir des visées plus larges, à l'image d'un Thierry Michon par exemple. Mais, lorsqu'on est en capacité de produire, bon an mal an, moins de vingt mille bouteilles, on se doit de s'appuyer sur le réseau que l'on a mis en place avec le temps et d'être attentif à une clientèle que l'on croise sur les marchés estivaux et aux quelques visiteurs occasionnels qui passent à la cave, avant de rentrer chez eux.

Le vigneron le dit sans fanfaronnade : il fait tout lui-même!... De la prise de décision à la vente, en passant par tous les travaux des vignes et la vinification. Et au-delà de tous les aspects pratiques et techniques, tout ce qui a trait, depuis son installation, à une transition nécessaire, permettant d'atténuer les effets d'une viticulture très conventionnelle. Même si son positionnement, à quelques égards, risquent de l'isoler quelque peu. Ainsi, il ne se voit guère, même à terme, revendiquer de label bio, pour les contraintes que cela impose (mais aussi parce que certains choix actuels ne lui permettent pas de l'obtenir), sans compter sur le fait qu'il ne revendique pas l'appellation depuis qu'elle est apparue, toutes ses cuvées étant proposées en Vin de France!... Démarche singulière s'il en est, surtout après avoir participé en son temps, comme nombre de vignerons du cru, à l'élaboration du cahier des charges validé par l'INAO. Alors, Laurent Pajot, vilain canard des Fiefs Vendéens?...

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Côté vignes, une douzaine de parcelles sur 4 ha 50 au total et quelques beaux îlots : 80 ares de pinot noir âgé de vingt-cinq ans (dont une partie est dédiée à son Rosé d'Aline, 100% PN), mais aussi à son rouge Prestige, 1 ha 30 de gamay, dont une partie en gamay Beaujolais, 1 ha 20 de cabernet (mais seulement 34 ares en 2018, puisqu'une partie de celui-ci doit changer de mains), 40 ares de chardonnay, 13 ares de grolleau gris et 40 ares de chenin d'une quarantaine d'années.

Pour ce qui est des travaux en vignes, le vigneron souhaite limiter le plus possible le nombre de passages de tracteur, au point, notamment, où il répend à la main, au pied de chaque cep, de l'engrais organique. Mais, l'option la plus innovante à ses yeux, c'est qu'il expérimente depuis deux ans, grâce à un ami par ailleurs ingénieur dans le traitement des eaux, un procédé dont le but est de protéger la plante en la renforçant. Ainsi, il pulvérise, cinq ou six fois par an et à raison de 200 g/ha, de la silice ionisée photonisée. Un produit qui, selon son diffuseur, pourrait obtenir un agrément biologique dans les prochains mois, sous réserve sans doute et avant tout qu'il ne soit pas accompagné d'autres substances au cours des pulvérisations. A priori, cela permet notamment de moins perdre d'efficacité, si des pluies interviennent rapidement après traitement et, si l'on en croit les photos prises par le vigneron lors des vendanges, de garder des raisins sains jusqu'à la maturité voulue. Quelques rares essais ont lieu dans le sud de la France notamment, mais aussi dans d'autres pays (Canada, Maroc, Île Maurice...) sur diverses cultures.

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Laurent Pajot propose donc trois gammes distinctes dans les trois couleurs : Bord de Mer, dans un registre plutôt léger, une série Prestige, avec notamment son Franc Blanc, 100% chenin, reprenant la dénomination ancienne et locale du cépage, mais aussi trois pétillants, dont la demande ne cesse d'augmenter, notamment pendant la période estivale, y compris pour le rouge.

Comme on peut le voir, en Vendée, l'offre reste multiple et la demande également. Si on reste admiratifs des résultats obtenus par l'élite des vignerons locaux, infatigables ambassadeurs (voir ci-dessus) d'un terroir situé quelque part entre Loire et Garonne, d'autres, plus modestes, tentent de démontrer qu'ils ont pris pleinement conscience des qualités d'une terre que les générations précédentes ont parfois négligées, souvent à leur corps défendant, parce qu'ils souffraient qu'on ne les trouva trop ambitieux. De toute évidence, qualifier de "petits vins" bon nombre de cuvées que proposent les Fiefs Vendéens, les Vins de Pays de Vendée et même les Vins de France issus de ces terroirs semble de plus en plus incongru.


25 octobre 2017

Domaine de Kalathas, Jérôme Binda, à Tinos (Grèce)

Tinos n'est pas la plus connue, loin s'en faut, des Cyclades, ces îles de la Mer Égée, berceau du monde moderne dit-on, où toute une mythologie de marbre semble aujourd'hui défier la crise et son "capital controls", qui touchent tout le pays dans ses fondements et son fonctionnement. Mais, au-delà de ces divinités, c'est toute une population qui se dresse fièrement et notamment ici, où la moindre pente est couverte de terrasses, vestiges souvent de ce grenier d'Athènes que l'île était naguère. A un jet de pierre (vous pouvez choisir, il y en a pour tous les goûts, en matière de géologie!) de la pimpante, voire clinquante Mykonos, il y a là matière à (re)découvrir une certaine forme d'authenticité. Avec en plus, un domaine viticole, qui en est lui au début de son histoire, mais qui mérite le détour.

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~ Domaine de Kalathas, Jérôme Binda ~

Au coeur de l'île, sur la route qui mène de Falatados à Agapi, il faut trouver une piste de terre au détour de quelques rochers, puis parcourir (avec un véhicule adapté!) deux à trois kilomètres pour découvrir Kalathas et toute l'énergie qui s'en dégage. De prime abord, on est interloqué par ce tumulte de rochers de granite qui forme ce paysage. Tinos, c'est l'île d'Eole et le vent qui y souffle parfois le rappelle vite à notre mémoire. Mais, quand la séquence estivale de meltem est passée, il règne ici une paix... céleste. Les dieux de la mythologie grecque s'accordent une pause. Peut-être font-ils une sieste, à l'issue de laquelle ils joueront avec les rochers les plus ronds, comme s'il s'agissait de billes et ainsi, chambouler cet étonnant chaos. Même Poséidon se pencha sur le destin de cette île, qui s'appellait alors Ophioussa à cause des serpents qui la peuplaient, en envoyant quelques escadrilles de cigognes, qui en débarrassèrent les habitants. Curieusement, malgré cette bonne oeuvre légendaire, on dit toujours que l'île est envahie de couleuvres et de vipères diverses, alors qu'il n'y en a pas plus qu'ailleurs!... Mais, les vignerons du cru le savent bien : il faut parfois prendre quelques précautions, au coeur de l'été ou pendant les vendanges, lorsqu'il s'agit de ramasser les raisins sur les terrasses pierreuses, d'une vigne qui court à même le sol.

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Jérôme Binda est arrivé à Tinos en 2011, avec armes, familles, meubles et bagages. Parisien de naissance, avec des talents de dessinateur et de peintre, il oeuvre dans le design graphique, puis devient antiquaire. A l'image de Clemenceau peut-être, las de combines politiquement incorrectes, il se tourne vers la Grèce et cette île qu'il connaît déjà, puisqu'il y vient en vacances, chaque été ou presque, depuis 2001. Il lie rapidement quelques contacts, apprend le grec, trouve une maison, que dis-je une ruine quasi historique, à restaurer au coeur du village de Loutra, à proximité du Monastère des Ursulines, ce dernier rappelant à la fois, la présence des soeurs françaises, qui ont appris le français à quelques générations d'écolières locales (il n'est d'ailleurs pas rare de croiser désormais quelques sexagénaires maîtrisant parfaitement notre langue) et le catholicisme, dans une île surnommée parfois le Lourdes de l'orthodoxie grecque, avec son pèlerinage du 15 août et l'avenue Megalocharis, que les pénitentes montent à genoux, entre le vieux port et l'église de la Panagia Evangelistria.

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Il n'est pas certain que Jérôme sache exactement, à ce moment là, de quoi son futur sera fait. Quelque chose peut-être autour des huiles essentielles, tant il existe de fleurs et de plantes, dont certaines endémiques, sur Tinos. Cependant, il est attiré par cette zone granitique, bien en évidence sur les cartes géologiques, au nord-est de l'île, que l'on traverse lorsqu'on prend cette route qui mène à Agapi, celle-là même dont le bitume s'interrompt brutalement, pour laisser place à une bonne piste, là où les subventions européennes ont cessé de financer les travaux. A quelques temps de là, il apprend que quelques hectares de terrasses et de blocs granitiques sont à vendre. On y trouve aussi bergerie, étable et maison de vigneron, le tout, joliment restauré, voire reconstruit, va devenir de superbes lieux de séjours estivaux, pour touristes en mal d'exotisme, mais surtout de tranquillité.

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Tout reste à faire!... Il y a plusieurs décennies que les traces d'un vignoble ont été abandonnées. Dès 2012, l'idée de la création d'un domaine viticole germe et se concrétise par la rencontre de quelques acteurs essentiels : Jason et Thomas Ligas, vignerons franco-grecs installés en Thessalonique, Haridimos Hatzidakis, vigneron à Santorin, disparu tragiquement l'été dernier et quelques autres, comme Jean-Michel Stéphan et Matthieu Barret, deux rhodaniens bien connus. Objectif affiché : produire des vins vivants et naturels dans un endroit exceptionnel, où la dimension humaine de l'aventure aura toute sa place, parce qu'ici, rien ne peut se faire dans la banalité d'un apport strictement technologique et financier.

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Mais, il est indispensable de bousculer le projet, parce qu'il est nécessaire de proposer les premières bouteilles, avant de réaliser les rêves qui s'inscrivent dans un idéal viticole. Il faut donc trouver quelques arpents de vieilles vignes, ce qui est fait désormais du côté de Kakia Skala, connu aussi pour être un site d'escalade, mais également à Myrsini et à Steni, village dans lequel se trouve le chai réaménagé pour accueillir quelques cuves inox et la réception de vendange, bâtiment partagé avec son épouse, Sabrina, ex-styliste photo à Paris et désormais céramiste talentueuse. En tout, une douzaine de sites parfois acquis, parfois loués, ou dont les raisins sont achetés, après un coaching appuyé pendant toute l'année.

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Avec Ewen Forner (qui continue à Tinos sa formation, avant de s'installer en France sans doute et être passé précédemment chez Thierry Michon, en Vendée et Fred Niger dans le Muscadet, avant de regagner la vallée du Rhône dès janvier prochain), on comprend mieux toute la difficulté de la culture de la vigne dans l'île. A l'origine, les terrasses sont gagnées sur la pente par décaissement, pour les rendre à peu près planes. Les cailloux extraits du sol pendant ces travaux sont utilisés pour construire les murs soutenant la terre. Les plants de vigne sont mis en terre au pied même de ces murs. On peut penser qu'ils sont ainsi soutenus naturellement par grand vent et qu'ils peuvent y trouver un tant soit peu de fraîcheur et d'ombre selon l'exposition. Parfois, les racines, en s'installant, plongent dans le sol à la recherche d'eau (qui n'est pas rare à Tinos), puisque des sortes d'aqueducs y ont été construits par les anciens, afin d'alimenter d'indispensables citernes, permettant naguère d'irriguer les cultures.

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Il est donc parfois difficile d'évaluer le rendement, mais aussi l'âge des vignes, voire même l'identité des cépages. En effet, plusieurs variétés peuvent y être plantées, parce que les "papous" (terme affectueux en Grèce pour désigner les papys vignerons) y faisaient naguère leur vin de consommation courante, ou qu'ils destinaient aux tavernes de l'île, dans un marché très couleur locale. Ces mêmes papous la recevaient de leur père, oncle ou grand-père et seule la mémoire alimentait la transmission orale. Ainsi, on y trouve souvent des variétés telles que rozaki, aspro potamissi, koumariano (ou koumari, selon le Galet), mavro potamissi ou gdurra (nom local du mandilaria), qu'il n'est pas rare de ramasser et de presser simultanément. De plus, le mode de culture - on laisse courir les sarments conservés lors de la taille jusqu'à ce qu'ils atteignent la terrasse du dessous - ne facilite pas la vendange. Les sarments, plus ou moins disposés en corbeille, lorsqu'ils commencent à pousser, doivent être démêlés avec leur charge de grappes. Le plus souvent posés au sol, c'est là qu'il faut faire particulièrement attention aux reptiles en tous genres, qui pourraient avoir élu domicile dans ces sortes de buissons pierreux chauffés par le soleil. Lorsqu'on découvre le cep d'origine, il est parfois de belle taille et on peut évaluer son âge à cent cinquante, voire deux cents ans, le tout en franc de pied, puisque le phylloxera n'est pas connu dans l'île.

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Ces "vignes des papous" sont donc un peu la base de la production actuelle du domaine, en attendant que le reste pousse (1500 bouteilles en 2015, 4000 en 2016 et sans doute aux environs de 8000 en 2017). Les jeunes vignes de Kalathas y sont donc plantées depuis 2012 et jusqu'en 2016, sur deux hectares environ d'un sable issu de granite décomposé, que l'on peut assimiler au gore de Cornas. Mais, on trouve également des micaschistes, du marbre et d'autres minéraux. Pour Jérôme, l'essentiel, au cours de cette phase de construction (et de reconstruction des mûrs et bâtiments), est de mesurer l'impact de la proximité maritime et du vent, tout en évaluant ce biotope hors normes. Au-delà des quelques trois cents arbres fruitiers (agrumes divers, pommiers, pêchers, cognassiers...) et oliviers plantés depuis son arrivée, il découvre la multitude d'herbes aromatiques, poussant malgré l'apreté du climat et la sécheresse. On trouve ici cyste, lavande, inule, myrte sauvage, pistachier sauvage, ou lentisque et bien d'autres. Cette aridité ambiante est heureusement combattue grâce à la présence de sources, qu'il est nécessaire de canaliser, pour remplir citernes, voire... piscine naturelle, agritourisme oblige.

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Pour ce qui est des vignes plantées sur le site, on trouve donc assyrtiko, aidani, mavrotragano et mandilaria, dont les bois proviennent des vignes d'Haridimos Hatzidakis, à Santorin, mais aussi de la syrah venant de chez Matthieu Barret et de la serine de Jean-Michel Stéphan. Sur le coteau dominant la maison, ont été plantés en 2015 et 2016, des bois venant de vieilles vignes locales, rozaki, aspro potamissi et koumariano.

22728941_10214452651248053_7283920983193898097_n"Les vignes (les bois) sont plantées en "coudées", à l'ancienne, comme le font les papous. Après un ou deux ans en pépinière, on les déterre. Puis, dans la parcelle, on creuse un trou et on plie le bois en arc (nouveau système racinaire vers le bas) et on le recouvre de terre", explique Ewen Forner. "Ensuite, l'un pose le genou dans l'arcure et l'autre replace la terre à la zapa, une sorte de binette grecque, en plus lourd et plus fine, un peu comme une hache inversée très étroite."

D'autres espaces restent disponibles, mais peut-être seront-ils plantés de fruitiers, sans oublier de dédier d'autres endroits aux ruches des abeilles, les apiculteurs de l'île disposant de sites des plus tranquilles et des plus sains pour les insectes. Par ailleurs, on peut aisément imaginer qu'une telle contrée simplifie la culture de la vigne, pourtant, une certaine vigilance s'impose, comme le démontre cette année 2017, qualifiée de "plus froide" par les vignerons (tout est relatif!), avec un régime éolien quelque peu différent des années précédentes et au cours de laquelle l'oïdium s'est rappelé au mauvais souvenir des vignerons. De plus, il n'était pas rare au mois d'août, par temps calme, de noter la présence de légères brumes matinales et d'une humidité persistante. La faute à ce vent du nord peut-être moins virulent et moins desséchant que parfois, s'ajoutant aux effets du vent du sud, propulsant des sables venus d'Afrique, qui dépose une fine pellicule de matière sur les feuilles, compliquant la photosynthèse.

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Chacun l'aura compris, rien n'est simple et acquis d'avance. Quelque chose que Jérôme Binda a tout à fait intégré, en tentant d'analyser posément toutes ces interrogations qui surgissent au quotidien. Ainsi, il se dit intéressé par la biodynamie, mais dans un genre "empirique locale"!... En clair, pourquoi ne pas appliquer la méthode, mais en l'adaptant à l'environnement de Tinos. Ainsi, il ne se voit pas vraiment utiliser des préparats de bouse de cornes, dont les vaches viennent du Limousin ou du Charolais!... Quel rapport, quelle résonance avec ce pays où ce sont plutôt les chèvres sauvages qui gambadent dans la nature, au point qu'il faut d'ailleurs s'en protéger, par la pose de clôtures efficaces et éviter de les percuter sur les routes de l'île!...

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Si les voisins de T-Oinos Winery, installés non loin de là et forts d'une association d'investisseurs (dont le Groupe Ducasse) et de talents bien connus en France, comme Stéphane Derenoncourt, ont opté pour une démarche globale qu'offrent certaines avancées technologiques, tant à la vigne qu'au chai (même si on peut être surpris de l'arrachage des plus vieilles vignes locales, au profit de nombre de cépages internationaux), c'est l'artisanat le plus absolu qui règne en maître chez Jérôme Binda : des cuves inox à taille humaine, répondant aux divers flux de vendanges jusqu'au pressoir vertical spécial micro-cuvée, en passant par la mise en bouteilles très minimaliste (même si un équipement plus adéquat est recherché), le cirage des bouchons et la mise en carton des échantillons destinés à Raw Wine in New York City, début novembre.

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Si la phase strictement expérimentale (les démonstrations de vinifications en casseroles par Jason Ligas des premiers temps!) est révolue, le vigneron de Kalathas n'a pas encore fermement défini sa production, même si, avec ce millésime 2017, quelques grandes lignes apparaissent. D'abord, il faut noter que cette année, aucun sulfite n'a été ajouté, même si c'était déjà le cas en 2016, pour certaines cuvées. Ensuite, pour la première fois, il va disposer d'un volume de rouge plus important, avec pour parties, une semi-carbonique et une vinification en billes entières. De plus, le travail de fond sur des acidités plus ajustées, recherchées dès les premières heures par Jérôme, ainsi qu'une finale sur des amers et une salinité résolument sapides, plus proches de ses goûts, mettent en évidence des options ambitieuses, mais porteuses d'espoirs. Autant de choix de vinifcations que le vigneron tiniote peut revendiquer.

22195686_10214289726615039_4701300024571935839_nOn peut retenir qu'à terme, quatre à cinq cuvées devraient former la trame de la production, plus deux ou trois autres à caractère expérimental, sous réserve de l'évolution des vignes les plus jeunes. Parmi les jus prélevés sur cuves, à noter un assemblage blanc 2016, composé de 75% d'aspro potamissi et de 25% de rozaki, destiné à composer la cuvée Sainte Obéissance, mais aussi deux jolis rosés 2017 (ou rouges légers), dont le premier associe 50% de koumariano, 35% de mavro potamisi et 15% de gdurra et le second 55% de mavro potamissi, 25% koumariano et 20% de gdurra. Au final, la cuvée To Kokkinaki (rouge léger en français) sera composée d'un tiers de chacun des trois cépages et le reste dédié à un second assemblage de rosés. Aussi, un rouge gourmand (macération carbonique) à dominante de 80% de koumariano, plus 20% de mavro potamissi, le tout issu de vignes âgées de 80 à 150 ans!... Ce sera la nouvelle cuvée To Kokkino. Au chapitre des vins en bouteilles, une jolie syrah 2016, en version rosé coloré, non commercialisée du fait des faibles quantités. A noter qu'une autre cuvée expérimentale est apparue cette année : un duo de syrah et de serine de Kalathas, vinifié en billes entières, qui donne de très beaux espoirs. La cuvée Notias 2016 (Vent d'Afrique), issue d'une macération en grappes entières de trois semaines d'aspro potamisi, est dotée d'une fort belle personnalité. Enfin, en blanc, la cuvée A qui la rose? 2017, 100% rozaki (en fait, un raisin de table, d'origine ottomane, de la même famille que le dattier de Beyrouth, mais l'autorisation de les vinifier dans les Cyclades vient juste de tomber!) devrait donc désormais prendre toute sa place dans la gamme et sans doute, à terme, un autre blanc issu d'assyrtiko, cépage emblématique de Santorin et plus largement, de la Grèce continentale.

22196348_10214289725215004_3192071026551410210_nComme on peut le constater, un vrai avenir se dessine pour le Domaine de Kalathas (nom signifiant celui qui fait les paniers) à Tinos. Jérôme Binda a réussi, en à peine quelques années, à prendre confiance et sans doute aussi à prendre conscience que le défi qu'il s'est lancé à l'aube de la cinquantaine, mérite d'être vécu et partagé. Il a peut-être trouvé là, la terre aride mais vivante de ses racines. La dimension humaine de son projet est louable, avec cette volonté de s'intégrer pleinement à une population confrontée à de nombreuses difficultés, en partageant certaines et en offrant à quelques-uns, avec ses moyens, des portes de sortie ou la possibilité de croire en un avenir meilleur. Il n'est que de constater la bonne humeur de Vengelis, qui travaille à ses côtés, au moment de partager un kariki, une spécialité locale, un fromage frais entreposé dans une coloquinte, qu'on laisse maturer pendant quelques temps, en les déposant parfois sur la terrasse des maisons, en plein soleil. C'est, comment dire? quelque peu décoiffant!... En y goûtant, je me dis instantanément qu'il faut que je vérifie la date de validité de ma carte de sécu européenne!... Mais, avec un peu d'huile d'olive et quelques câpres, le tout arrosé d'un verre de Sainte Obéissance, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes!...

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Je me demande si Tinos n'est pas une de ces destinations dont on a du mal à partir... Surtout après avoir découvert les vins naturels qu'on y produit!... Il faut souhaiter que les cuvées de Jérôme Binda trouvent vite preneur en France et dans d'autres pays, comme c'est déjà le cas en Suisse notamment. Après ces premières années somme toute expérimentales, il va être nécessaire de s'intégrer dans les circuits commerciaux, qu'ils soient traditionnels ou plus confidentiels. De plus, amateur de bonne cuisine authentique, art que le vigneron de Tinos pratique aussi avec quelques talents, Jérôme espère intégrer la carte de jolies références gastronomiques, prêtes à proposer ce que les vins naturels ont de meilleur. A Paris ou ailleurs. Avec tout ce qui fait la richesse du lieu, il serait étonnant que Kalathas ne deviennent pas très vite, une des références de ces vins des Cyclades et de Grèce.

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20 octobre 2017

"Il faut passer par la Grèce pour aller n'importe où!" Georges Clemenceau

Au crépuscule de sa vie, celui qu'on surnommait le Tigre, vendéen et radical-socialiste, aux commandes du gouvernement en 1917 afin d'obtenir la victoire au terme de quatre années de massacres, parlait de la Grèce avec ferveur et enthousiasme : "Je crois que l'humanité a atteint là son sommet, avec une telle joie! une telle aisance!" Et d'ajouter : "Quand j'étais un peu las de toutes ces âneries et de tout ce néant de quoi la politique est faite, je me tournais vers la Grèce. D'autres vont pêcher à la ligne. Chacun sa méthode." Alors que, qu'on le veuille ou non, le soleil tend à descendre sur mon horizon, une impression que les néo-sexagénaires ressentent sans doute, pour certains, je me dis qu'à mon tour, le temps est venu de me tourner vers les Îles grecques!... Et vers la Méditerranée!... Berceau de l'humanité!... Dont acte.

5076441Si les origines de la viticulture se situent, quant à elles, aux confins de l'Asie Mineure, Géorgie et Arménie rivalisant parfois à coups de vestiges surgis de leur terre aride, remontant à 6000, voire 7000 ans, il faut dire que la civilisation antique qui peupla la Grèce actuelle et les îles de la Mer Égée participa fortement à la transmission des savoirs viticoles, entre l'Egypte des pharaons et la Rome des consuls. Polythéisme, faste du quotidien des princes et des élites, les écrits gravés dans le marbre font référence, au fil des millénaires, à Osiris, puis Dionysos et Bacchus, comme autant de divinités cautionnant libations diverses, voire ivresse, pour peu que ce soit avec une relative modération "évinesque", si bien qu'on se demanderait, pour un peu, si ces dieux et leurs disciples ne sont pas présents dans les gènes de la plupart des amateurs de vins et de dégustation.

Certains verront là quelques prétextes à caractère historique me permettant de justifier cette escapade dans les pas de Clemenceau, mais ces contingences aux reflets sépia, à la façon des Caryatides et des bas-reliefs du remarquable Musée de l'Acropole d'Athènes, ne sauraient supplanter cette envie de découvrir la Grèce moderne et un peuple qui se bat au quotidien, face à quelques injonctions verbales et financières lointaines.

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Le périple prévu, devant me conduire dans les îles de Tinos, Samos, Icaria et Patmos, ne s'étant mis en place que partiellement, j'ai pu consacrer quelques heures à Athènes, ses vestiges, ses quartiers populaires grouillants, ses tavernes et bars à vin. La météo est clémente et les couleurs du ciel s'accordent tout à fait à celles du drapeau grec, tout de bleu et de blanc composé. Un étendard que l'on voit souvent dans les rues de la capitale hellénique et que l'on peut acheter pour à peine quelques euros dans les kiosques, comme celui de la rue Athinas, non loin de la place Monastiraki. A peine débarqué à Rafina, j'ai encore dans les yeux le bleu éclatant, entre ciel et mer, de la traversée entre Tinos, Andros et l'un des ports dédiés aux ferries.

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Après cette traversée sur une mer d'huile, retrouver Athènes, cette capitale trépidante, est une sorte de choc. La ville grouille de taxis jaunes et de deux roues de tous calibres se glissant entre les voitures, la plupart du temps, pilotés sans casque, tant pour le conducteur que pour le passager, quelque chose qui, au mépris de toute règle de prévention routière, m'a toujours donné un sentiment de liberté. Sans doute la trace de quatre années passées à mobylette, avant de passer le permis auto, à l'époque, désormais lointaine, où le port du casque n'était pas obligatoire. Je me demande si ce ne serait pas là une de mes motivations pour migrer en Grèce!... Repassez-moi la bande annonce d'Easy Rider!... A l'heure de midi, certaines artères sont encombrées de motos en stationnement le long des trottoirs, ce qui ne facilite guère la conduite des chauffeurs de taxis... et fait tourner le compteur!... Mon hôtel est situé au carrefour des quartiers de Psiri, Monastiraki et Omonia. Comble de malchance, il est complet!... Mais, je ne tarde pas à en trouver un autre dans la très animée rue Evripidou, au coeur des commerces quelque peu exotiques.

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Je ne fais que quelques pas pour atteindre les Halles d'Athènes, que Jérôme Binda, vigneron à Tinos, m'a vivement conseillé de découvrir. Des halles comme il devait en exister naguère dans la plupart des capitales européennes. Nostalgie, nostalgie... J'en profite pour casser une croûte dans une sorte de taverne, au coeur même du marché. Couleur locale, mais pas terrible!... Du coup, vu l'heure, je me tourne vers l'Acropole, qui me fait de l'oeil sur la hauteur, au bout de la rue et je me lance dans une sorte de repérage, alors même que j'ai prévu une visite du célèbre site, pour la matinée du lendemain. On appuie légèrement sur la gauche, passant devant les ruines de la Bibliothèque d'Hadrien et en se faufilant entre les marchands du temple, on atteint une rue de plus en plus pentue. Quelques efforts encore et l'on atteint l'entrée du site.

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Malgré la foule qui se presse, on a le sentiment d'être un peu ailleurs... C'est un endroit où on déguste toutes les beautés suggérées, malgré l'énorme chantier de restauration. Les dimensions des colonnes, les espaces où l'on peut s'imaginer, un instant, en fermant les yeux, déambuler en toge et en sandales, clamant et déclamant, en appelant à la démocratie et peut-être s'asseoir sur un banc de marbre, pour apprécier ce nouveau cru, venu de quelque île de la mer Égée. Bon, il faut admettre qu'on est vite rattrapé par ces groupes de visiteurs, venus des quatre coins de l'horizon, parmi lesquels il faut se faufiler. Et un selfie par ci, un autre par là!... Ceux qui oeuvrent sur place doivent parfois se demander comment il est possible de travailler dans ces conditions et si cela atteint son but ultime : défier l'espace-temps, traverser les millénaires en identifiant l'origine d'un marbre, imaginer les outils antiques... et tant d'autres choses.

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En redescendant de la montagne, à pied, je me dis que la journée de contemplation mérite une soirée dégustation à la hauteur. J'ai une bonne piste à suivre, indiscutablement, avec un bar à vin suggéré là encore par Jérôme Binda, qui vient justement d'y envoyer quelques échantillons. Situé à la limite des quartiers de Plaka et de Syndagma et près de la place Mitropolis, Heteroclito mérite le détour. On peut y déguster une belle sélection de vins grecs (Domaine Ligas, Vassaltis, Sclavos...), mais aussi quelques vins français, dont la cuvée Sierra du Sud, de Gramenon. De plus, les ardoises sont goûteuses et copieuses.

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La crise? Quelle crise?... L'effervescence athénienne relève-t-elle de la forêt qui cache l'arbre?... Petros, mon chauffeur de taxi, me dit, dans un bon anglais, que le pays ne peut s'appuyer à l'avenir que sur le tourisme et que c'est la meilleure réponse au "capital controls" imposé par le diktat de Bruxelles. Une sorte de dynamisme de tous les instants qui en impose, malgré les difficultés dans le quotidien de la population et pour celui qui veut s'installer dans le pays. A son écoute, je ne peux m'empêcher de tenter de me projeter dans l'avenir de notre beau pays et je me demande si parfois, certains de nos dirigeants, n'ont pas cette arrière-pensée, qui peut paraître saugrenue au plus grand nombre, que notre avenir pourrait lui aussi s'articuler autour de ce tourisme, fort de notre position affichée de leader en la matière. Versailles et l'Acropole, même combat?...

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Allez savoir où prend naissance ce sentiment curieux de se sentir proche d'un pays et de sa population... Dites M'sieur Clemenceau, était-ce du même ordre, voilà un siècle?... Ou étiez-vous aussi particulièrement sensible à ce bleu et à cette lumière incomparable de l'automne en Grèce?...

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11 septembre 2017

Escapade dans les Iles grecques : Tinos, Samos, Icaria, Patmos...

Au coeur de l'été, même lorsque la chaleur ambiante incite au farniente plutôt qu'à la lecture des quotidiens et que le quotidien se limite aux bains de mer et au choix des boissons fraîches, à l'heure de l'apéro entre amis, sur les terrasses ombragées de nos lieux de villégiature, il faut parfois garder un oeil sur ce que nous propose la presse. Ainsi, la série intitulée par Le Figaro, Vignobles avec vue sur mer, avait de quoi... vous pousser jusqu'à la plage!...

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La plage, mais aussi les très beaux vignobles dans des coins improbables, ceux qui vous font aimer la Terre!... Des endroits où vivent des hommes passionnés et passionnants, ayant sans doute refusé la facilité (à supposer que le métier de vigneron soit facile quelque part!) et qui sont prêts à relever les défis les plus ardus. Certes, quand le dos devient douloureux, d'aucuns n'ont qu'à poser les yeux sur le paysage qui les entoure et ils retrouvent l'énergie indispensable, pour mettre en valeur ces vignes ancestrales ou restaurer les terrasses construites par les anciens.

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Alors voilà!... Après quelques échanges fructueux (la magie d'Internet!), rendez-vous est pris pour les premiers jours d'octobre. Grâce à Ewen Forner et Jérôme Binda, du Domaine de Kalathas, à Tinos, mais également avec l'aide de Jason Ligas, installé en Thessalonique, largement investi dans les vignobles des Cyclades et sans doute aussi, référent désormais, en matière de vins naturels en Grèce, un itinéraire inter-îles prend forme : Tinos, Samos, Icaria, Patmos...

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Que la lumière incomparable des îles soit!... Au programme donc, à compter du 5 octobre prochain, Tinos, à un jet de pierre de la (trop?) célèbre Mykonos. Le meltem, vent du nord caractéristique des Cyclades, y règne en maître. La mythologie en a fait la demeure d'Eole. Un bon plan pour tous ceux qui veulent se laisser porter par le vent!... De la vigne aussi, celle du Domaine de Kalathas, mais aussi celles des "papous" (à suivre!). Une géologie qui semble propice à l'expression et à la typicité des vins. En effet, on y trouve, dit-on, les micaschistes (du marbre aussi), le granit, mais aussi les amphibolites et la serpentine verte (c'est très Muscadet tout ça!). C'est aussi un important lieu de pèlerinage pour les orthodoxes grecs. Parfois, on y voit des pénitentes monter à genoux, l'avenue qui mène du port à l'église de Magalocharis dominant la ville, dans l'espoir d'expier leurs fautes, accompagnées parfois de leurs maris, qui eux, montent debout!... Les hommes pèchent moins, c'est bien connu!...

20170721_154608Dans les Cyclades, il est relativement aisé de se déplacer d'île en île. On prend le ferry un peu comme le bus, pour peu que l'on prenne bien en compte les lignes et les horaires. Parfois, on peut aussi utiliser les lignes aériennes intérieures, assez pratiques et permettant de gagner du temps, lorsque le séjour est plutôt intense. Ce qui n'empêche pas de goûter pleinement aux journées et aux soirées gourmandes.

Le début de semaine devrait être consacré à Samos, grâce à Jason Ligas, qui est ici un peu chez lui. C'est l'île la plus proche de la Turquie. Ici, se côtoient l'hyper-tourisme et un arrière-pays souvent viticole. L'ouzo de Samos est bien connu, mais surtout le muscat, une production incontournable qu'on ne peut évacuer. Il faut dire que Dionysos en personne, enseigna, semble-t-il, les secrets de la viticulture aux Samiotes. La déesse Héra, soeur et femme de Zeus, y aurait vu le jour. C'est aussi la terre natale d'Esope, bien connu pour ses fables et de Pythagore, célèbre pour son fameux théorème et ses tables de multiplication, mais aussi du philosophe Épicure, que l'on ne saurait blâmer!... Et là, certainement des richesses viti-vinicoles à découvrir.

Autre moment très attendu, avec le passage sur Icaria, située à dix mille nautiques de Samos, comme elle faisant partie des Iles du Nord de la Mer Egée. La légende précise que son nom viendrait au fait qu'Icare serait tombé dans ses eaux, pour s'être trop approché du soleil. Mais, c'est une île attractive à plus d'un titre. D'abord pour la réputation de ses vins, avant que le phylloxera ne survienne, dans les années soixante, mais aussi pour la richesse de sa flore et de sa faune (nombreuses espèces endémiques), l'humanisme de ses habitants, notamment pendant la guerre civile (1945-1949) et bien sur, la longévité des Icariotes, puisque cette île fait partie des cinq "zones bleues", ces endroits du monde où l'on compte une proportion bien plus forte de centenaires qu'ailleurs, avec la Sardaigne, une région du Costa Rica, Okinawa, au Japon et Loma Linda, en Californie. Côté vins, la journée passée sur cette île devrait nous permettre de découvrir le Domaine Afianes, un rendez-vous à ne pas manquer!...

Enfin, si le timing serré le permet, un petit détour par Patmos est également programmé. Cette île fait partie de l'archipel du Dodécanèse. Elle est connue notamment pour son festival international du film et pour être aussi un lieu de villégiature de quelques stars du grand écran. Mais, c'est surtout là que se situe le monastère de St Jean le Théologien puisque, dit-on, c'est dans une grotte de cette île que l'Evangéliste y rédigea L'Apocalypse. Allez savoir!... Il nous sera donc possible d'y découvrir Patoinos, ou le Domaine de l'Apocalypse justement, une démarche globale mise sur pieds par des Gréco-Suisses, qui semble en tous points passionnante.

Les passagers à destination d'Athènes sont priés de se rendre porte...

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29 juillet 2017

6è Paulée de l'Anjou noir, Bonnezeaux

Un évènement que les amateurs de ch'nin de l'Anjou noir ne rateraient pour rien au monde!... Le 17 juillet dernier, c'était la sixième édition de ce rendez-vous qui réunit les vignerons "engagés pour le respect de l'environnement, en adoptant une viticulture biologique ou biodynamique, mais aussi pour un respect du consommateur, en proposant des vins plus naturels et sans artifice". Parmi les participants et les invités, des restaurateurs, des cavistes, des journalistes, des blogueurs, souvent, pour la plupart, des clients fidèles. Après les premières éditions à Saint Aubin de Luigné, Chaudefonds sur Layon, Savennières ou dans le Haut-Layon, entre autres, cette fois-ci, cap sur Thouarcé (ou Bellevigne en Layon désormais!), aux confins de l'Anjou noir et du Massif Armoricain, là même ou l'Anjou blanc, le Bassin Parisien et leur calcaire tentent quelques incursions au coeur des schistes et autres roches de l'ère primaire.

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Même si c'était là l'occasion de refaire un tour d'horizon des productions angevines, de par la présence d'une trentaine de vignerons de la vallée du Layon et jusqu'à Savennières, il était donc aussi possible de se pencher sur Bonnezeaux, une appellation qui pourrait avoir vocation à être élevée au rang de "Grand Cru", comme Quarts-de-Chaume, du fait des sites et terroirs exceptionnels qu'elle compte sur ses cent vingt hectares. Il n'est pas question d'évoquer cet aspect des choses pour raviver de vieilles querelles locales, mais il faudra bien qu'un jour, la légitimité supposée d'une telle classification revienne sur le tapis, même si ce sont les générations futures qui acceptent d'en débattre. Il faut dire que, comme le rappelle Jean-François Vaillant, du Domaine Les Grandes Vignes, hôte de cette 6è Paulée, le sujet fut bien abordé naguère, alors même que René Renou (décédé en 2006) était président du syndicat local, mais que cela provoqua un véritable tollé, voire un vent de folie, qui faillit emporter les ailes du moulin de La Montagne!...

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On peut comprendre, de prime abord, les réticences des uns et des autres, à mettre en place de nouvelles classifications, notamment du simple fait que nombre de vignerons et de domaines pourraient être exclus du sommet de la hiérarchie, mais on en oublie peut-être un peu facilement la promotion globale que toute l'appellation pourrait en tirer. De plus, au final, on peut penser que les surfaces ainsi promues seraient très réduites et limitées à quelques secteurs remarquables des collines de La Montagne, du Mallabé, de Beauregard et peut-être de Fesles ou des Melleresses, à charge pour les géologues, tel Fabrice Redois, qui est dans son jardin en Anjou viticole et les vignerons de recenser même d'éventuels "Premiers Crus". L'établissement de cartes géologiques des sols, plus que des sous-sols, devrait permettre d'avancer sur le sujet de façon quasi incontestable. Après, ce n'est question que de bonne volonté... Je rêve?... A peine!...

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Bonnezeaux, c'est donc 120 hectares en AOC, mais seule une centaine est revendiquée par les quarante cinq vignerons du cru. Un nombre important de producteurs donc et l'on comprend mieux pourquoi la majorité absolue peut être difficile à atteindre, lorsque le syndicat se réunit... Le plus surprenant peut-être, c'est que malgré la dynamique actuelle en faveur d'une viticulture biologique dans la vallée du Layon et en Anjou, l'appellation reste pour le moins hermétique à la méthode. On connaissait naguère le Bonnezeaux bio de Mark Angeli, ceux désormais de Jean-François Vaillant, mais aussi de Benoît Rocher (Closerie de la Picardie), qui est dans sa troisième année de conversion, mais c'est tout!... Le Château de Fesles, qui avait converti tous ses chenins au bio, a fait machine arrière depuis un an. A noter cependant que l'emploi de désherbants chimiques est désormais proscrit dans l'appellation... de manière conventionnelle. Notons enfin que la perspective nouvellement apparue et discutée de proposer à l'avenir des Quarts-de-Chaume et des Chaume secs, pourrait inspirer les vignerons du cru à suggérer à l'INAO la possibilité de produire des Bonnezeaux secs sur le même principe. Mais, nous n'en sommes encore qu'au stade des éventualités. Il faut donc laisser le temps au temps. Le nom de ce cru, Bonnezeaux, est cité en 1055 par les moines du Gué du Berge. C'est un nom d'origine celte, qui fait allusion à une source ferrugineuse aujourd'hui disparue. Cependant, des thermes ont existé à Thouarcé de la période gallo-romaine jusqu'au début du XXè siècle.

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La Paulée de l'Anjou noir réunit donc de plus en plus de participants : 80 en 2012, sous l'impulsion notamment de Jo Pithon, à l'origine de cette initiative, puis 120 et plus les années suivantes, 265 en 2016 et certainement plus de 300 cette année. C'est aussi une association présidée par Charlotte Carsin, du Clos de l'Elu, à St Aubin de Luigné. Programme du jour : 4,3 km de marche à pied dans le vignoble, côté La Montagne, au départ du restaurant Les Terrasses de Bonnezeaux, naguère l'ancienne gare de Thouarcé-Bonnezeaux. Nous sommes là sur le tracé de la ligne reliant Poitiers à Angers, appelée localement "ligne du haut", par rapport à la "ligne du bas" qui relie Chalonnes sur Loire à Poitiers, en longeant le Layon. Ces "lignes" sont devenues des sentiers de randonnée, bien appréciés des amateurs, qu'ils soient cyclistes ou pas, puisque ces voies ont été abandonnées depuis 1944 pour la première, suite aux bombardements des ouvrages par les Alliés et 1953 pour la seconde.

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Bien sur, la balade est agrémentée de pauses à caractère informatif, voire didactique. La première est proposée par Fabrice Redois, qui évoque sans pareil le paysage, ses formes, ses couleurs, mais aussi, bien sûr, le terroir, ses composantes géologiques, ses influences climatologiques. En quelques minutes et en quelques phrases, il met notre cerveau en éveil. Après cela, inévitablement, on ne marche plus le nez en l'air (en tout cas, moins) et on scrute la terre et les cailloux sous nos pas.

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Deuxième étape, après quelques centaines de mètres dans les vignes, pour découvrir les chevaux d'Arnaud et Marie-Astrid Place, des prestataires de la région intervenant de plus en plus dans les parcelles angevines. Marie a fait le choix d'une des dix races de chevaux de trait reconnues et élevées en France : les Poitevins mulassiers. La race la plus menacée de disparition, puisqu'en 2011, on ne comptait que 71 naissances, alors qu'on dénombrait la même année 1142 Percherons et 4177 Comtois, par exemple. Marie nous explique au passage qu'à ses yeux, le travail avec le cheval est bien une activité à part entière, avec toutes les exigences fortes que cela implique. De toute évidence, elle trouve louable que quelques vignerons aient opté pour des travaux en vigne moins mécanisés, tout en étant très tentés par le contact et la relation avec l'animal, mais il lui semble difficile de tout concilier, sachant notamment que le cheval a besoin d'une attention et d'une activité régulière et même annuelle. En tout cas, elle insiste au passage sur la nécessité d'une réflexion approfondie en amont, en faisant fi de quelques idéaux, pas souvent en accord avec la réalité de notre quotidien.

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Nous passons ensuite à la troisième station du périple (rassurez-vous, il n'y en aura pas douze, c'est loin d'être un chemin de croix, même si on en trouve parfois, au détour d'un chemin!), en compagnie de Mark Angeli, du Domaine, que dis-je, de la Ferme de la Sansonnière, qui évoque l'agroforesterie. Une technique agricole qui a tout d'une innovation récente, puisqu'elle revient dans les conversations depuis peu, mais qui en fait existe depuis bien longtemps. Après tout, on a souvent dans nos mémoires des images de moutons en train de paître sous les cerisiers ou les pommiers. Parce qu'en fait, il s'agit bien de cela : utiliser un même espace agricole pour deux modes de culture juxtaposés, qui n'entrent pas en concurrence, plutôt que le dédier seulement à la vigne, par exemple. Précisions au passage qu'il faut donc intégrer l'arbre dans un environnement de production, comme peuvent le faire des maraîchers en intercalant des rangées de fruitiers, par exemple, au milieu des rangs de légumes. Exemple de filière intégrant l'arbre dans leur cahier des charges, le Pata Negra, les cochons élevés (et le jambon cru qui en est issu) au coeur de la Dehesa espagnole, système agroforestier couvrant quatre millions d'hectares en Espagne et au Portugal, où sont associés les chênes verts et les chênes liège, autant pour l'élevage que pour les céréales. En France, les porcs noirs de Bigorre, voire quelques élevages de volailles relèvent du même principe. En tout cas, une très belle parcelle chez Mark Angeli, qui en profite pour évoquer certaines de ses expériences passées, pas toutes couronnées de succès, comme la plantation en foule de vignes franches de pied qu'il a du arracher, ou la nécessité de surgreffer certaines parcelles de cabernet sauvignon, cépage finalement peu adapté à la région, selon lui.

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Le vigneron de la Sansonnière est aussi connu pour être un des plus actifs en matière de soutien aux jeunes désirant s'installer dans la région. Ils sont désormais nombreux à être venus vendanger chez lui un jour et à avoir fait le choix de vie si particulier d'être vigneron angevin. Mais, ce pourrait être n'importe où, ou presque... Cette démarche volontariste et résolument militante, permet aux jeunes nouvellement installés d'intégrer dès la première année, les salons réservés aux professionnels se déroulant fin janvier ou début février (Greniers St Jean, La Dive...) à Angers et Saumur, avec pour but d'écouler le premier stock issu d'un tout premier millésime. Un véritable défi, mais quelque chose qui permet de mettre le pied à l'étrier, tant les aspects commerciaux peuvent rebuter parfois et pour peu que le vigneron débutant "ne rechigne pas à se lever tôt le matin!..." Comme le rappelle au passage Mark Angeli!...

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Un petit tour en calèche pour regagner le Domaine des Grandes Vignes, où chacun pourra, verre en main, apprécier la récente production de la trentaine de vignerons participants, mais aussi aborder les grands principes de la biodynamie, méthode adoptée par quelques-uns de ceux-ci. Dégustation toujours intéressante, malgré la chaleur ambiante de cette journée, où l'on note à quel point il est possible de rafraîchir sa mémoire olfactive et gustative, quant aux "styles" des domaines les plus connus notamment. Les Baudouin, Laroche, Laureau (pour ne citer que ceux-là) ont une identité qui leur est propre, en particulier pour ceux qui ont l'habitude de déguster leurs vins régulièrement. Il en est de même d'autres vignerons du secteur, absents lors de cette journée (Leroy, Delesvaux...). Doit-on appeler cela "la patte du vigneron" ou s'agit-il à proprement parler de "l'identité terroir"?... Beau débat en perspective!... Au passage, à noter la très belle cuvée Ephata 2014, élevée en amphores pendant un an, par le Clos de l'Elu, cher à Thomas et Charlotte Carsin, ainsi que Le Bel Ouvrage 2014, l'un des Savennières de Damien Laureau, même si le prix public de ces deux cuvées contribue à en faire des vins rares et presque inaccessibles au commun des mortels, fut-il cheninivore!...

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Après l'effort, le réconfort!... Les chevaux et les enfants d'abord!... Chacun prit la direction du chai à barriques climatisés du domaine, afin de se restaurer d'un cochon grillé notamment. Un repas qui est toujours l'occasion de dialoguer avec les uns et les autres, en croisant le verre et en évoquant la prochaine édition, qui devrait se dérouler au Château du Breuil, début juillet 2018, cette fois, sans qu'il ne soit nécessaire de se préoccuper de la date de la finale de la Coupe du Monde de football ou du départ du Tour de France cycliste!...

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21 juillet 2017

Le vin à Chypre : Pitsilia

Cette fois, la voiture, habilement conduite par Kyriaki, arpente les routes de montagne de Chypre. Nous approchons des sommets des Troodos Mountains, du moins des villages les plus élevés du pays. Rien ne semble vraiment différencier cette contrée de sa voisine, alors que l'altitude double en quelques kilomètres. Les plus attentifs remarqueront que les résineux sont peut-être plus nombreux. Mais, pour la petite douzaine de villages viticoles accrochés aux pentes, le secret réside plutôt dans le sol et le sous-sol, comme le révèle la carte géologique de l'île. En effet, au coeur de l'île et de cette bande rose (ci-dessous), on distingue une zone quasi circulaire, que l'on pourrait identifier comme le cratère d'un volcan, une bouche ouverte jadis sur les entrailles de la Terre, par laquelle ont jailli quelques roches particulièrement intéressantes, notamment pour la culture de la vigne. On trouve là granite, gabbro, serpentine et bien d'autres nuances de minéraux, qui font la richesse de cette terre. Pitsilia est bénie des dieux selon certains, tant son sol, largement exploité, permet la culture des amandes, des olives, des noix et des pommes. Il n'est donc pas surprenant de découvrir là quelques domaines viticoles référents, forts pour certains, d'une tradition ancienne et d'une modernité assumée.

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~ Kyperounda Winery, à Kyperounda ~

Le village de Kyperounda (ou Kyperounta) est un des plus élevés et un des plus importants de la région. Il compte environ 1500 habitants. La petite cité est notamment connue pour son église orthodoxe, dédiée à Saint Arsénios le Cappadocien, construite sur une hauteur dominant la route, voilà seulement quelques années. Il aura fallu, dit-on, soixante dix ans pour la bâtir dans un style très minéral!... Bel exemple d'abnégation!... Nous trouvons sans difficulté Kyperounda Winery, édifiée dans un style proche de l'église, avec des mûrs associant toutes les pierres de la région. Le bâtiment en soi n'est pas très impressionnant côté parking, mais il faut se pencher par la rambarde à l'arrière, pour comprendre : la cave est verticale, avec trois à quatre niveaux différents. Gravité à tous les étages!... Et un ascenseur pour passer d'un étage à l'autre. En fait, nous le verrons quelques minutes plus tard, le domaine est résolument dans la verticalité!...

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C'est Minas Mina, oenologue en titre du domaine qui nous accueille. Il semble, de prime abord, être un peu surpris qu'un Français fasse un si long chemin pour bloguer à propos de Kyperounda... Je lui laisse entendre que je n'ai guère eu l'occasion, jusqu'à ce jour, de découvrir un vignoble aussi haut en altitude. Il m'indique au passage que nous sommes précisément, sur la terrasse, à 1200 mètres!... Pour lui montrer que j'ai quand même un peu potassé le sujet, je tente de le flatter quelque peu, en lui disant qu'avec les plus hautes vignes du domaine à 1450 mètres, il est, en quelques sortes, recordman d'Europe!... Ne goûtant que peu les flatteries, ou la détention de records, il me répond qu'en fait, ce n'est pas certain, puisque les vignes les plus élevées, à sa connaissance, sont situées aux Canaries. "A supposer que la plaque africaine, sur laquelle émergent ces îles espagnoles, est bien considérée comme européenne!... Après, c'est une question de politique..." C'est curieux, j'ai déjà entendu cela quelque part, depuis mon arrivée...

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Avant de pénétrer dans les locaux, je demande s'il est possible de voir ces vignes situées sur les hauteurs du village. Ni une ni deux, nous montons à bord du gros 4x4, traversons la route principale et grimpons les trois cents mètres de dénivelé par une étroite piste bétonnée, puis par un chemin de terre et de pierre, où les crabots ne sont pas de trop!... Nous arrivons finalement sur un belvédère permettant de contempler un paysage hors du commun. Sous certains angles, cela ressemble au Priorat. On trouve là une station météo, dont la girouette est absolument immobile. Le vigneron semble s'assurer qu'elle fonctionne bien, en la faisant tourner du bout du doigt. La mer est là-bas, vers le sud. Ici, il n'est pas rare qu'il neige en hiver, mais pendant le cycle de la vigne, la pluie est extrêmement rare. Les producteurs tirent le bénéfice de l'altitude surtout pour le différentiel de températures. En été, certaines années, celles-ci ne dépassent 30° que très rarement (1 à 2 fois, au plus chaud), alors que la côte est sous la canicule, avec parfois 45°!... Ceci entraînant également une grosse différence au niveau des maturités et les vendanges sont donc largement plus tardives. On imagine aisément que les cépages blancs (xynisteri, chardonnay, sauvignon...) ne s'en portent que mieux, au moment de restituer de la fraîcheur.

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En fait, Kyperounda Winery est un domaine récent, puisque sa création remonte à 1998. En recherchant quelques informations çà et là, on comprend qu'il s'agit d'une sorte de "coopérative de village", puisque pas moins d'une quarantaine d'investisseurs locaux sont à son origine. L'arrivée d'un premier investisseur principal, Photos Photiades Group, rejoint par les Grecs de Boutaris Wines, a donné une impulsion déterminante, avec la construction de cette cave moderne dès 2003. Au-delà des choix ambitieux de plantation et de production, la puissance commerciale du partenaire grec a permis une plus large diffusion et une pénétration plus importante sur le marché continental. Avec ses 300 000 bouteilles produites chaque année, Kyperounda Winery se place exactement dans la zone médiane, entre les petits producteurs indépendants (comme ceux que nous avons vu la veille et le matin même) et les géants de Limassol.

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Les raisins nécessaires à cette production sont de trois origines, récoltés sur une quinzaine d'hectares, dont un tiers appartenant au domaine, un tiers acheté à des vignerons du secteur, plus ou moins sous contrat et un autre tiers provenant d'autres aires d'appellation comme Paphos ou Kilani, avec en plus ceux destinés à la production de Commandaria, ces derniers devant être ramassés et vinifiés dans l'un des quatorze villages de l'aire officielle, mais les élevages pouvant se faire à l'extérieur de celle-ci. Sur la petite dizaine de cuvées disponibles, je vais pouvoir en découvrir cinq, vu que le temps de mon interlocuteur semble désormais compté... Côté blancs, le xynisteri tout d'abord, un joli sec élégant et droit. Cette cuvée Petritis est un peu le fer de lance du domaine. Deux chardonnay ensuite, dont celui venant de la zone de Paphos, riche et intense, puis Epos 2015, récolté dans le village, mis en bouteilles à l'issu d'un élevage de neuf mois en barriques (il y en ici a pas moins de deux cent cinquante au total, venues de France!), avec une expression et un style qui se veulent bourguignons. Plutôt une belle réussite qu'il faudrait comparer à l'aveugle. Côté rouges, deux syrah, la première dite de Limassol (comprenez plus proche de la côte), très intense et volumineuse, puis le pendant d'Epos, assemblage de 50% de syrah et de 50% de cabernet sauvignon (vignes de Kyperounda), élevée pendant deux ans en barriques neuves de 300 litres la première année et de 600 litres la seconde. Indiscutablement, des vins ambitieux qui mériteraient d'être comparer à l'aveugle avec des cuvées d'origines diverses. Ceci dit, au vu des sols et sous-sols exceptionnels de la région, ajoutés à l'intérêt des vignes plantées en altitude, on peut se demander si l'expression aromatique fidèle au cépage doit être l'ambition première du domaine, même si l'un des objectifs est de se positionner au mieux, parmi les leaders mondiaux. La richesse du terroir de Kyperounda est incomparable et cette winery a toutes les cartes en main pour le démontrer.

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~ Tsiakkas Winery, à Pelendri ~

Quelques kilomètres à peine pour atteindre Pelendri, autre petit village de montagne. En bord de route, un panneau que l'on traduit sans trop de difficultés, à moins que je ne commence à lire la langue?... On pénètre dans le domaine en franchissant une porte minérale, taillée dans le roc, où de hauts cyprès semblent monter la garde, avant de passer le portail. Nous arrivons chez Costas Tsiakkas, une figure de la viticulture chypriote, un personnage, une Tronche, au sens littéral du terme, parce qu'il aurait sans doute pu figurer dans la liste de ceux dont nous avons conté l'histoire, naguère. Débordant d'énergie, tonique, tant physiquement que mentalement, le prototype même d'homme et de vigneron, qui se laisse porter par ses idées nouvelles et ses projets, aussi grands soient-ils.

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Tsiakkas Winery, c'est déjà une longue histoire. L'an prochain, cela fera trente ans que Costas et son épouse Maria auront créé le domaine, mais sur de bonnes bases familiales et en s'appuyant sur l'histoire d'un village, où la vigne et le vin font partie des fondements d'une société pastorale. Ici, on produit du vin depuis des temps immémoriaux. Naguère, son commerce était alors très local et quand il y en avait de grandes quantités, il était servi gratuitement lors des fêtes locales ou familiales. En 1960, Chypre gagne son indépendance. Dans l'île, de grands groupes se mettent à produire en grande quantité, au moment où le continent injecte des vins bas de gamme, destinés à la consommation quotidienne. C'en est trop pour les vignerons des montagnes!... Ne pouvant rivaliser, ils doivent, pour un grand nombre, quitter leur village afin de trouver du travail dans les villes et abandonner leurs vignes, y compris celles plantées sur les terrasses, jusqu'à mille mètres et plus, représentant un authentique patrimoine.

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En 1988, Costas Tsiakkas n'a guère plus de vingt et un ans. Il vient de passer deux ans en Californie, à l'Université d'UCLA, à Los Angeles, pour y obtenir un MBA (Master en Administration des Entreprises), mettant à profit son séjour pour mesurer à quel point les vignerons américains ont progressé et obtenu une reconnaissance mondiale en à peine plus d'un siècle. Il rentre au pays fermement décidé à créer sa propre cave, mais entame une carrière dans la banque, qu'il prolongera jusqu'en 2001, non sans avoir, dans l'intervalle, planté divers cépages sur les cinq hectares qu'il possède sur les terrasses alentour. Les premiers (lourds) investissements lui permettent d'obtenir quelques succès, avec notamment un rosé issu de mavro, dont il vend quelques milliers de bouteilles, en plus d'un mavro rouge et d'un xynisteri.

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En plus de l'achat de raisins jusque du côté de Paphos, il tente aussi quelques expériences, comme la plantation de riesling, mais après un voyage en Alsace, il renonce finalement, estimant qu'il ne pourra proposer à Chypre des vins du niveau de ceux des contreforts des Vosges. En revanche, il obtient un franc succès avec le sauvignon, au point qu'il met sur le marché, dit-on, 70% de la production chypriote de ce cépage. Il dispose également de merlot, de cabernet sauvignon, de chardonnay, mais se tourne de plus en plus vers les cépages locaux. Parmi ses projets actuels, la construction d'une route permettant d'accéder à une partie de la montagne, ou de nouvelles terrasses permettront la plantation de yiannoudhi, de promara ou encore de vamvakada, le nom que l'on donne ici au maratheftiko, sans oublier le xynisteri. Des travaux qui représentent une tâche titanesque, puisque ces zones naguère plantées de vignes, sont abandonnées depuis cinquante ou soixante ans, ce qui a permis à la nature de reprendre ses droits et aux pins noirs de pousser et de se développer allègrement. Quelques beaux spécimens donnent une idée de la fertilité de ce secteur pour les résineux, même si les conditions hivernales sont parfois rudes.

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Une construction au caractère familial et traditionnel, située à mille mètres d'altitude illustre tout l'attachement du vigneron à sa terre. Micro-climat, hivers froids et étés doux, sols pauvres très en phase avec la vigne, travail attentif au niveau du vignoble, tout est mis en oeuvre pour proposer de jolies cuvées, dans la pure tradition de qualité des vins qui ont fait la réputation du secteur. Nous nous installons dans le bureau de Costas Tsiakkas, en compagnie de son oenologue, pour découvrir une série de cuvées très intéressantes. En premier lieu, un blanc sec, Xynisteri 2016, avec du caractère et une jolie expression aromatique, renforcée par la présence d'environ 3% de muscat. Une mise en bouche sur les agrumes et une délicate évolution vers les fruits blancs, un ensemble très agréable. Deux jolies surprises ensuite (parce que je n'attendais pas ce cépage à pareille fête), avec les deux cuvées de Merlot 2015, que le vigneron soumet à ma supposée sagacité. Le premier, vinifié uniquement en cuve, est ouvert et original. D'une belle texture et d'une souplesse louable, il ne s'exprime pas dans un registre classique et parfois ennuyeux. Joli vin! Le second, élevé en barriques, est plus ambitieux, mais dans une phase de type "prise de bois" qui contrarie la dégustation. Potentiel certain cependant, pour une cuvée sur laquelle Costas Tsiakkas mise beaucoup, de toute évidence.

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A suivre, un beau Vamvakada 2015, profond, intense et doté d'une belle dynamique, suivi d'un Yiannoudhi 2014, élevé dans des barriques non neuves, pour lequel le fruit et la puissance mettent en évidence la complexité et l'originalité de ces cépages, lorsqu'ils sont mis en valeur de cette façon. L'expertise du domaine en la matière est indéniable. Elle n'est pas contestable non plus pour les deux produits vedettes de Tsiakkas Winery, qui obtiennent diverses récompenses, tout en suscitant de plus en plus la curiosité des amateurs. Ils sont proposés depuis 2005. En premier lieu, la Commandaria 2011, dont les raisins proviennent de vignobles d'altitude, dans la zone d'appellation, comme l'impose la réglementation. Pour l'essentiel, du xynisteri séché au soleil, élevé pendant quatre ans et un résultat remarquable, du fait de l'équilibre parfait entre le fruit, la douceur et l'acidité. Un modèle du genre, indéniablement!...

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En guise de conclusion, un petit verre de Zivania, spirit of Cyprus, armé pour rivaliser avec nombre de spiritueux mondiaux. "C'est un peu notre Armagnac!..." précise Costas avec malice. Une évolution moderne de la tradition locale de production d'alcool blanc, bénéficiant ici d'un long élevage dans des fûts de Commandaria, le dotant d'une superbe couleur et d'une expression aromatique des plus subtiles.

Très belle journée, pour conclure ce séjour (trop court pour espérer être exhaustif, mais passionnant pour que le Ministère du Commerce de Chypre en soit vivement remercié!), qui permettait de découvrir la force d'un paysage et d'un vignoble, mais aussi la passion de vignerons armés pour pénétrer mieux encore le marché international. Que ce soit la puissance d'un réseau de distribution, comme pour Kyperounda Winery, ou la conviction et la connaissance en matière commerciale pour Costas Tsiakkas, nombre de ces vins pourraient surprendre les amateurs, lors de dégustations à l'aveugle. Seulement voilà, s'ils ne peuvent prétendre inonder le marché (que les Dieux de l'Olympe natifs de Chypre nous en préservent!), d'abord parce qu'un certain nombre d'acteurs locaux privilégient la qualité, on s'attend désormais à ce que de nouvelles initiatives nous permettent de les découvrir et de les voir évoluer. La présence d'une sélection de vignerons chypriotes lors de Vinexpo ou de Prowein pourrait donner un élan, même si l'on a parfois le sentiment que les meilleurs producteurs sont désormais convaincus qu'ils doivent tenter de percer avec la dynamique et le potentiel que représentent les cépages originaires et/ou endémiques de l'île. D'autant que l'évolution climatique, même si elle s'inscrit dans le temps, risque de pénaliser les variétés internationales, supposées "amélioratrices". Indiscutablement, une génération est en train de donner l'impulsion nécessaire. La suivante pourrait en prendre pleinement conscience, pour peu qu'en plus, nous restions, quant à nous, ouverts et disposés à devenir des amateurs aux dimensions de la planète.

Posté par PhilR à 15:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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