La Pipette aux quatre vins

27 juillet 2014

Luc-Marie Michel, Domaine Zélige-Caravent, à Corconne (30)

Ça y est!... Nous savons enfin ce que signifie le nom de ce domaine!... Zélige-Caravent. Peut-être Luc-Marie Michel avait-il déjà eu l'opportunité de nous l'expliquer, mais notre mémoire s'était sans doute fixée sur les arômes et la texture des cuvées du domaine, plutôt que sur l'étymologie nominale?... Rien à voir avec des patronymes familiaux donc, mais un nom qui trouve ses racines sur d'autres rives de la Méditerranée. Le zellige (avec deux l et signifiant faïence en arabe) est un carreau décoré, façon mosaïque, que l'on retrouve dans l'architecture berbère. On imagine aisément le rapprochement avec la mosaïque de parcelles de vignes, mais c'est plutôt la gravette, ce cailloutis calcaire, typique du cru, qui a inspiré le vigneron, sommé un jour par sa compagne de trouver un nom pour le moins... créatif. La créativité, l'un des moteurs essentiels de Marie Michel!... Caravent ressemble pour le moins à une contraction, pour tous ceux qui composent la caravane portée par le vent, à moins que notre imaginaire ne doive se transporter dans un caravansérail, où les pèlerins, sur une longue piste d'un quelconque désert, viennent trouver refuge, lorsque le vent souffle en tempête. A Corconne, ils font donc étape, tout en sachant que leur soif sera étanchée!... Vous n'êtes pas obligés, cependant, de vous présenter à la porte de la maison de Luc et Marie habillés en hommes bleus du désert, pour découvrir les oasis réunies sous ce nom de domaine. Les habitants du lieu ne tarderont pas, quelle que soit votre tenue, à vous mettre sur la bonne piste.

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Zélige-Caravent, c'est un domaine de Pic-Saint-Loup de 13 ha et vingt-deux parcelles réparties sur une dizaine d'îlots et autant d'expressions. "Un peu comme la peinture et toutes ses couleurs..." nous suggère Marie. Luc, lors d'une découverte partielle des vignes, nous donne quelques explications, à propos de la géologie particulière de la zone. En fait, nous sommes là sur la faille des Matelles. Celle-ci suit tout le causse dominant la vallée et traverse les villages de St Mathieu de Tréviers, Valflaunès, Lauret, Claret et Corconne. Au final, une zone de 200 ha environ, recouverte de la fameuse gravette, descendue par les trois derniers talwegs du causse, sorte d'éventails dans la pente. En dessous des argiles rouges composant un sol très homogène et très profond (de trois à six mètres) sert de support à cette gravette. Conséquence de la présence de cette dernière : même en cas de fortes pluies, l'eau est évacuée immédiatement, comme à travers une matière filtrante, alors que le sous-sol conserve un peu d'eau. Notez au passage que nous avons là, de ce fait, des sols très faciles à travailler... lorsqu'ils sont frais. Donc, un terroir, somme toute, supposé facile pour la chronologie du travail annuel, réclamant cependant une observation attentive, ce qui permet au vigneron d'opter pour des choix moins conventionnels.

025Ainsi, lors de son installation, quelques conseils amicaux lui suggéraient de tailler des zones les moins gélives vers les plus gélives, choix on ne peut plus logique, du moins sur le papier. Après réflexion et observation, Luc Michel estime désormais qu'il vaut mieux tailler le plus tôt ce qui mûrit le plus tard, donc, dans l'ordre, le mourvèdre, puis le grenache et le carignan. Enfin, en dernier, le cinsault et la syrah, dans le but avoué de retarder le cycle de maturité, ce qui doit permettre d'étaler les vendanges entre le 1er et le 15 septembre, puis, dans une seconde phase, le reste vers la fin septembre ou le début octobre. Bien sur, tout cela, c'est sur le papier!... Le millésime 2012 le démontre, puisque ce fut un véritable chamboule-tout et le grenache fut rentré le premier!...

La passion de Luc-Marie Michel lui vient sans doute d'un grand-père, fils de maraîcher, qui avait gardé deux ou trois hectares de vigne pour faire du vin, après la retraite. La maison au coeur du village est celle de sa grand-mère, où il a passé les étés de sa jeunesse. Souvenirs de vendanges... Mais, si quelques gènes le poussent dans cette direction, il ne peut faire part, à cette époque-là, de son voeu d'être vigneron, à une famille qui voit en lui un ténor du barreau montpelliérain, un brillant architecte ou un chirurgien émérite. Il fait donc une première carrière dans une agence de communication, travaillant notamment pour Cachou-Lajaunie, dont personne n'a oublié le célèbre spot, les Laboratoires Pierre Fabre, voire la Région et le Département. Mais, le troisième millénaire se profile et il estime qu'il faut tourner la page. Il commence par racheter quelques vignes à un vigneron du cru, puis d'autres qu'il avait déjà en fermage pour ce dernier, lorsqu'il cesse complètement son activité.

019Nous sommes alors en 2000 et jusqu'en 2005, il va livrer ses raisins à la cave coopérative locale, bien connue pour ses rosés de cinsault, mais dans la perspective de vinifier lui-même en cave particulière et de créer un domaine. Au-delà de sa formation de base, il découvre la viticulture et s'interroge, jusqu'au jour où il assiste à une conférence de Nicolas Joly, parlant de la biodynamie et évoquant les non-sens de l'agriculture productiviste.

Presque une dizaine d'années à forger son expérience, à exercer son métier avec toute sa sensibilité. Il s'appuie sur la diversité des cépages et des millésimes de façon très pragmatique. Les premières vinifications sont très artisanales, mais un égrappage soigné est la règle de même que les cuvaisons par variété de raisins, lorsque ceux-ci sont à bonne maturité, avec aucun passage sous bois (même si un grand foudre tout neuf est attendu fin juillet au domaine!). Les assemblages sont composés en fonction des qualités du millésime. Parfois, le cinsault, très apprécié, est largement majoritaire. De nouvelles cuvées apparaissent de temps en temps, d'autres sont éphémères, au grand dam de certains importateurs qui, en plus, voient aussi apparaître de nouvelles étiquettes (artistiques et superbes d'ailleurs!).

Un tournant s'est présenté en 2012 et il a, semble-t-il, été bien maîtrisé. Il s'agit de la cuvée Ikebana 2012, le premier vin co-fermenté. Les circonstances et les maturités de l'année ont permis un assemblage dès la cuve et les quatre cépages, cinsault, grenache, carignan et syrah dans des proportions voisines ont donc subi les fermentations, puis l'élevage ensemble. Au final, le résultat très encourageant influe indiscutablement sur l'orientation à venir. Le vigneron se défend d'en faire une recette définitive, mais il se trouve que 2013 a rendu l'expérience à plus grande échelle possible, si bien que même si les assemblages ne sont pas arrêtés à ce jour, aucune cuve n'est actuellement monocépage, pour les élevages en cours. Il y a là, dans les cuviers, des duos carignan-syrah, syrah-cinsault, carignan-cinsault, etc... Notez aussi qu'une grande proportion de la vendange n'est plus égrappée. Zélige-Caravent a de quoi nous surprendre, à l'avenir!...

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Au-delà de cette évolution, le champ d'action de Luc Michel s'élargit avec le vaste horizon des cépages du sud. Ainsi, alors qu'une parcelle plantée d'aramon et de cinsault était vendangée tout en même temps, le premier va sans doute être mis en évidence à l'avenir. Pas impossible que de la counoise apparaisse également, mais aussi d'autres cépages rares. Le domaine compte aussi du mourvèdre, de l'alicante bouchet (notamment pour un joli rosé 2012, quatre hectolitres issus de ce seul cépage et d'une saignée de moins de deux heures), une jeune vigne de roussanne, dont les oiseaux sont friands, du chasan (mariage du chardonnay et du listan) qui a donné la cuvée Un poco agitato, une centaine de pieds disséminés au milieu des rouges d'un cépage blanc à baies roses et, sans doute avant très longtemps, de la clairette et/ou du carignan blanc.

Parmi les parcelles découvertes lors de notre visite, une syrah plantée en 1992. Au passage, le vigneron précise qu'il a pratiquement abandonné partout le cordon de Royat et qu'il a adopté le gobelet pour tous les cépages, y compris la syrah. Le grand chantier à venir est de tout passer sur échalas, processus qui est juste commencé.

032Les dernières années rassurent les vignerons de la région, avec 2013, joli millésime généreux et 2014 qui, lors de notre passage fin juin, permettait toujours de limiter les traitements, avec une utilisation de soufre et de cuivre au plus bas. De plus, si on notait une bonne avance au débourrement (15 jours à trois semaines), les températures plutôt basses qui ont suivi ont freiné l'ardeur de la vigne. Un peu de temps sec, puis quelques ondées régulières ont fait que la plante a atteint un bon rythme de croisière, limitant au passage la pression des maladies. Mais, Luc Michel le rappelle : "Tant qu'on n'est pas en septembre, il n'y a pas de vérité!"

Après le très joli velours d'Ikebana 2012, nous pouvons apprécier Velvet 2011, composé presque exclusivement de syrah, dont 10% de vendange entière, alors que la version 2010 avait gardé toute ses rafles, offrant un vin très droit, qui fut diversement apprécié, malgré ses indéniables qualités organoleptiques.

A suivre, le très beau Nuit d'Encre 2006, de l'alicante bouchet, à peine additionné d'un soupçon de grenache et Fleuve Amour 2012, dans un style sudiste des plus séducteurs (carignan-grenache).

Un domaine qui a donc proposé depuis une dizaine d'années des vins réguliers, intenses, qui atteignent parfois une autre dimension, un supplément d'âme avec le temps. Des vins qui ont trouvé leur place, comme le vigneron l'a fait dans cette région du Pic Saint Loup. Une appellation qui ne manque pas d'interpeller le couple Michel désormais, du fait notamment de cette décision du syndicat local, d'augmenter la proportion de syrah, sorte de dérive motivée sans doute par ceux qui espèrent suivre les traces de quelques gros domaines de la zone, forts de quelques succès d'estime sous d'autres cieux. Autant de destinations que Luc et Marie Michel connaissent désormais, car leurs fans sont aussi américains, japonais, canadiens, suisses, danois, italiens ou belges, pour ne citer que ceux-là.

Pour les rencontrer, hormis la possibilité de vous rendre chez eux, à Corconne, il ne reste que quelques rares salons : les Greniers Saint Jean, en février, à Angers (sauf en 2014!), Millésime Bio, à Montpellier, en tant que régionaux de l'étape, Fornovo di Taro, près de Parme, à la Toussaint, pour Vini di Vignaioli qu'ils apprécient en famille, ainsi que, tous les trois ou quatre ans, un off de Vinitaly, avec Renaissance des Appellations. Mais, il vous reste cependant une petite semaine, jusqu'au 31 juillet, pour vous rendre au Domaine Zélige-Caravent, afin d'apprécier une balade artistique land'art, entre les vignes et les oliviers, intitulée Des pieds et des mains. Une dimension artistique de cette activité de vigneron, à laquelle certains domaines du Grand Sud-Est sont désormais sensibles et c'est peut-être ce qui pouvait arriver de mieux, à tous ceux qui aiment croiser le verre.

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20 juillet 2014

Axel Prüfer, Le Temps des Cerises, au Mas Blanc

Cela fait dix ans que Axel Prüfer s'est installé au Mas Blanc, à La Tour sur Orb. Lorsqu'on est dans la région, il faut l'inscrire sur ses tablettes. Incontournable. Pour certains amateurs, il en va de même du Chai Christine Cannac, à Bédarieux. "Ce serait quasiment une faute professionnelle de ne pas y passer!..." m'a-t-on soufflé peu avant notre départ. En sortant de chez François Aubry, à Brenas, nous n'avons que quelques kilomètres à parcourir pour aller y apprécier quelques verres et un succulent jarret aux lentilles. A proximité, sur la terrasse, quelques personnes partagent un verre autour d'une barrique, en goûtant la douceur de la soirée. Tiens! Mais, c'est Axel Prüfer!... Inutile d'user du portable, rendez-vous est pris pour le lendemain!...

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Dans ces derniers jours de juin, la chaleur est là. C'est aussi la période des fêtes de fin d'année dans toutes les écoles. Axel a promis à ses enfants qu'il serait présent pour le spectacle auquel ils participent. Pas question de rater ça, cette fois!... Mais, il reste un peu de temps pour déguster et évoquer son parcours. Un personnage un brin lunaire, Axel! Avec sans doute des traits de caractère qui lui donnent une sorte de résonance romantique. mais, c'est peut-être la pointe d'accent allemand qu'il a gardée, qui y contribue. Quelqu'un qui ne manque pas de caractère, tout bonnement néanmoins et que l'on devine fidèle à ses idées et à ses engagements, au-delà de supposés idéaux.

Il est au coeur du Languedoc depuis dix ans, mais en France depuis 1998. Ces quelques années intermédiaires, semées de découvertes et de rencontres diverses, ont peut-être aussi participé de cette sorte de légende qui flotte autour de lui. Sans doute, parce qu'il ne parlait que la langue de Goethe à son arrivée et que quelques traductions approximatives (nous ne sommes pas si nombreux que cela, à bien pratiquer l'allemand en France!) de ses explications en ont fait une sorte de héros moderne, qu'il ne cherchait pas à être.

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C'est neuf ans après la chute du Mur de Berlin qu'il gagne la France, alors que la réunification allemande actée depuis déjà longtemps, n'empêche pas la Bundeswehr de réunir ses jeunes gens sous les drapeaux, afin qu'ils effectuent leur service militaire. Une idée qu'Axel Prüfer ne supporte guère et il met cap au sud et à l'ouest avec sa compagne qu'il connaît depuis longtemps, puisqu'ils étaient dans la même classe depuis l'âge de sept ans!... De plus, celle-ci a déjà eu l'occasion de découvrir la région et l'escapade estivale devient définitive. Néanmoins, il évoque volontiers ses souvenirs d'une enfance heureuse en RDA, sur la base des fondamentaux de la solidarité, grâce au communisme ou au socialisme de l'époque. Je vous parle là d'un temps... Le temps des cerises, en fait!...

En 2002-2003, il vinifie sa première cuvée avec l'aide de Jean-François Nicq, qui est encore à Estézargues, après avoir trouvé quelques arpents de vignes. L'option du "tout nature" est pour lui comme une évidence, ainsi qu'une vinification en macération carbonique, méthode adoptée et confirmée désormais.

014"Vous ne pouvez pas vous tromper, le nom du domaine est marqué en gros sur le portail!..." L'humour est quasiment une constante chez Axel Prüfer. Il nous propose très vite de déguster quelques échantillons et notamment le blanc, La Peur du rouge 2010, qui a tout ce qu'il faut pour jeter le trouble sur les papilles des amateurs!... En fait, depuis son installation, le vigneron n'a fait que des rouges (trois dès ses débuts), à l'exception d'une tentative "foirée" sur une base de chardonnay et d'une cuvée de viognier en 2007, qu'il destinait en premier lieu à la cuisine!... Mais, le choix de la carbo en fait un vin pour le moins tannique et il reste caché, jusqu'à ce qu'une redécouverte tardive ne le remette sur le marché.

Mais, en 2010, il trouve une petite annonce dans un journal local : "Vigne à vendre sur le causse." Le prix demandé est pour le moins prohibitif, voire dissuasif, puisqu'il atteint deux fois le prix d'un hectare de l'AOC Faugères, alors que nous sommes là en Vin de table! Mais, le couple habite à proximité et Axel se disait depuis quelques temps, qu'un jour peut-être... Il fait donc le forcing auprès des propriétaires et enlève l'affaire, alors même que d'autres candidats, désireux sans doute d'arracher la vigne et faire construire, en lieu et place du vieux mazet en ruines, font de la surenchère.

018Il faut dire que le jeu en vaut la chandelle, tant le lieu est magique ("nous avons toujours cherché des vignes avec une jolie vue..." humour!) et nous n'avons pas besoin de trop insister, pour qu'Axel nous amène sur place, malgré le risque d'être en retard, car cela lui permet, au passage, de vérifier la présence d'éventuelles traces d'oïdium. Il y a là deux hectares de chardonnay, à 450 m d'altitude. Le sol? Du calcaire, rien que du calcaire, sur un sous-sol argileux, sur le causse de Bédarieux, dont les pierres sèches ont été régulièrement extraites, au point d'entourer le clos de murs de deux mètres de hauteur et d'épaisseur. Au début, le vigneron pense que cette vigne, plantée à 2,50m, pourra être surgreffée, avec du terret ou du picpoul, mais le manque de temps et de moyens a remis cela à plus tard. Ici, le vent dominant vient du nord. Anciennement, la parcelle du bas était réservée aux bêtes, dans le cadre d'une polyculture classique dans la région. Elle fut ensuite plantée de blé et on identifie aisément, d'ailleurs, une aire de battage devant le mazet.

Pour ce 2010, les vendanges ont débuté vers le 18 ou le 20 août, puis se sont prolongées chaque week-end. Les deux premières cueillettes traitées en presse directe et les dernières en macération carbonique de cinq à six semaines, sauf l'ultime ramassage, qui avait atteint le stade de la vendange tardive. "Le chardonnay n'a rien a faire dans le sud! Même à cette altitude, il perd son acidité. Analytiquement, pour ce vin, il n'y a pas d'acidité, ce sont les tannins qui délivrent une sorte d'acidité tactile. Ça ne vaut pas la Loire (humour toujours!), mais je suis très content lorsque les gens n'identifient pas le chardonnay!..." On y trouve des notes exotiques (litchi), après que la trame aromatique fut plus florale au début, selon le vigneron. En 2012, avec la surmaturité, c'était plus sur la mangue et l'ananas. En revanche, en 2011, les jus issus de la fin de la cueillette ont permis la production d'un pet' nat'.

022Le domaine compte actuellement sept hectares et quatre personnes y interviennent. Jusqu'à maintenant, toutes les interventions étaient manuelles, mais il se trouve que l'avant-veille de notre passage, Axel Prüfer a apposé sa signature en bas d'un bon de commande pour son premier tracteur, avec l'espoir notamment d'optimiser les traitements et de soulager son dos, lui qui est désormais libéré des affres et des souffrances d'une hernie discale.

Les premières vignes se situaient à Colombières. Un fermage dont le vigneron dispose toujours. Essentiellement, du carignan, plus une bande de grenache sur les granite-quartz de l'ancien lit de l'Orb, avec non loin de là, la montagne du Caroux qui, avec ses mille mètres d'altitude, bloque les entrées maritimes, ce qui fait qu'on ne craint guère la sécheresse dans le secteur. Les deux cépages, vinifiés ensemble, composaient depuis l'origine la cuvée Avanti Popolo, bien connue des amateurs. Tout prêt de cette parcelle, une autre sur des terrasses de schiste, plantée à égalité de carignan, de grenache et de cinsault vinifiés ensemble, malgré les différences de maturité et destinés à la cuvée Fou du Roi. Ce choix de vinification est sans doute né d'une conversation avec Olivier Cousin, celui-ci évoquant les méthodes ligériennes anciennes, pour lesquelles les tris à la vigne n'étaient pas alors le mode privilégié de vendanges. "C'est sans doute ce qui fait le charme de ce vin!"

009A noter aussi une autre cuvée, Les Lendemains qui chantent, issu d'un grenache planté sur le causse et sur granite-quartz, à 450 m d'altitude également et exposé nord, avec pour conséquence évidente, des vendanges très tardives, puisqu'elles se déroulent souvent début octobre, ce qui est très tard pour la région. Entre temps, était apparue la cuvée Un pas de côté, mais Axel s'est séparé de ces vignes plutôt difficile... Plantée sur des sables granitiques, mais dans un endroit plus chaud, vers le pont de Tarassac, en suivant la vallée qui mène à Olargues, elle laisse au vigneron des souvenirs douloureux de fracture de côtes et de traitements laborieux avec la brouette à sulfater. La version 2007 était issue de grenache, puis ensuite ce fut une association de grenache et de merlot. Seule réelle satisfaction, avoir pu céder cette parcelle à un domaine en bio et qui propose des vins nature.

A propos de ce type de vins, les amateurs et certains professionnels ont souvent dit que Axel Prüfer proposait parfois des cuvées quelque peu... rock'n'roll!... Une augure qu'il accepte volontiers, même si les soucis rencontrés parfois ne sont en rien volontaires. Il précise avoir fait quelques essais de sulfitage "raisonnable" (20, maxi 30 mg, plutôt que les 80 inacceptables, voire plus!) jusqu'en 2008, essais qu'il a vite estimés peu efficaces. En revanche, il s'est toujours interdit d'utiliser des enzymes, mais il lui est arrivé, naguère, de doper les levures, lorsque les vinifications patinaient quelque peu, non sans l'avoir signalé au passage.

019Quelqu'un frappe au portail. C'est François Aubry qui vient se mêler à la dégustation en cours. Il tombe bien, puisqu'en tant que vigneron nature labellisé de la région, il va pouvoir apprécier avec nous quelques OVNI, comprenez bien objets viniques non identifiés!... En premier lieu, Fatal Brutal 2013. Quelque chose de spécial, sur une base de raisins de table (ceux qui se trouvent au sommet du clos, sur le causse et qui seront peut-être un jour surgreffés avec du cinsault... ou de l'oeillade - private joke), mais il ne restait pas assez de volume pour faire un pressoir. Il a fallu ajouter un peu de carignan égrappé à la main et le tout est passé sur les marcs des carbos de grenache. Une recette non approuvée par les canons de l'oenologie moderne!... Un jus de raisin qui atteint les 7,5°, catégorie plaisir immédiat!... Ça se glougloute grave!... Pour le millésime précédent, il s'agissait de Brutal Fatal, en provenance du secteur de Colombières, qui va encore très bien.

Deux exemples de cuvées qui illustrent en même temps le travail et la personnalité d'Axel Prüfer, un vigneron volontiers rieur, façon pince sans rire parfois, mais qui, dans la minute suivante, peut vous faire part avec force, de toutes ses convictions en matière de pratiques viticoles et vinicoles. De par son engagement déjà ancien, il reste attaché au devenir de l'AVN (Association des Vins Naturels) et attentif au développement, parfois exponentiel, de certains salons et regroupement de vignerons, comme La Remise, même s'il ne peut que se réjouir de l'apparition de domaines, travaillant respectueux de l'environnement et de la santé des producteurs et des consommateurs. En à peine une dizaine d'années, le voilà devenu une sorte de référent, dans le style des vins proposés, avec quelques autres dans le Roussillon, le Rhône et l'Ardèche, par exemple. Pour notre plus grand plaisir.

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16 juillet 2014

Ludovic Engelvin, l'espontaneo gardois

C'est l'histoire d'un jeune vigneron, berger à ses heures. Nîmois d'origine et donc aussi amateur de tauromachie. Un caractère sanguin, appréciant parfois le frisson que la vie peut procurer et sans lequel toute production, à ses yeux semble-t-il, ne peut être vraiment achevée. S'il peint, c'est avec ses tripes. S'il jouait de la musique, il en serait de même. Pour ses vins, il revendique une sorte de filiation avec Dagueneau et Jayer, c'est dire!... Pas question de copier qui que ce soit, mais le temps passé auprès du premier et les souvenirs de dégustations de vins du second ont tissé une sorte de trame qui le guide. Vins de soif, arrache-coeur, au sens vianesque du terme, où la fantaisie et l'émotion se coltinent et parfois vin d'exception destiné aux plus grandes tables, que voilà une production singulière!...

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Ludovic Engelvin ne saurait dissocier ses vignes de ses brebis et inversement. En arrivant dans le petit village de Vic le Fesq, nous comprenons vite, ce matin-là, que le vigneron-berger a d'autres préoccupations que d'éventuelles conséquences d'un orage sur sa vigne. La veille, pendant la nuit, des "loups à deux pattes" ont pénétré dans l'enclos réservé au troupeau et ont tenté de voler une brebis. Ils n'y sont pas parvenus, mais les bêtes sont choquées et l'une d'elles est blessée. A l'heure qu'il est, en ce samedi matin, il ne sait pas s'il pourra la sauver... Il a du rapatrier provisoirement le troupeau dans le village, mais est en passe de trouver une solution, grâce à un éleveur de chèvres voisin. Bientôt, il disposera d'un patou, chien de montagne des Pyrénées, qui pourra s'occuper des prédateurs de toutes sortes.

Cette passion débute un peu par hasard, un soir qu'il découvre une brebis au bord de la route. Il la soigne et la sauve. Quelques temps plus tard, il trouve des rayolles, race endémique de la région nîmoise et jusqu'au Mont Aigoual. Il fait désormais partie d'une association d'une vingtaine d'éleveurs, qui en possèdent au total environ 2000. Dès l'an prochain, il rejoindra par les drailles, ce grand troupeau en estive, au coeur du Parc National des Cévennes. La rayolle, une race à viande, très rustique et vivant au grand air toute l'année. L'objectif est de créer sa propre lignée pour contribuer à développer la race et commercialiser de la viande, dont la qualité est déjà vivement recherchée.

026Pour le moment, elles sont destinées à entretenir les vignes et à les fumer naturellement. Notez qu'elles sont déplacées selon une méthode donnée : elles mangent à certains endroits et en fonction de ce qu'elles ingèrent, digèrent et rejettent, elles favorisent certaines plantes plutôt que d'autres, contribuant à préserver un bon équilibre dans l'écosystème local.

Le berger de Vic le Fesq y voit certainement des compagnes, tant ses débuts de vigneron furent ardus. Une activité de sommelier (à l'Oustau de Baumanière notamment) après une formation classique (BEP, Bac Pro et BTS), un projet "quelque peu utopique" pour tenter de changer les cartes de la restauration rapide, puis pendant quatre ans, caviste à proximité de sa ville natale. En parallèle, il prend trente ares en fermage en 2010 et vinifie la première année de façon très... artisanale. En 2013, il finit par vendre sa boutique et s'installe dans le village. "Mes débuts ici furent quelque peu rock'n'roll!..." Il prend possession de locaux très rustiques qu'il loue (néanmoins superbes et ouvrant la perspective d'une belle restauration) et vit pour le moins à la dure. Il passe trois mois d'hiver dans la cave, un an et demi dans ce qui fait office de bureau, sans eau, sans commodités et... sans avoir de quoi manger!... Il n'a alors pas de vin à vendre et se nourrit des oeufs de ses poules, qui font désormais partie du projet global, avec d'autres volailles sélectionnées. Grâce à un jeune berger, il apprend même à tuer les moutons, afin de disposer d'un peu de viande, sans barbarie et pour tout récupérer : épaules et gigots pour lui, le sang pour les poules, les abats pour son border collie d'à peine plus d'un an, Blast et même les os concassés pour les vignes.

034Aujourd'hui, le vigneron dispose de six hectares sur trois communes gardoises, dont Souvignargues et Aujargues, dans le secteur de Sommières. Là, deux hectares de vieilles vignes de grenache de 50 à 60 ans, travaillés au cheval uniquement et quatre hectares achetés à Vic, des jeunes vignes de grenache, mais aussi un hectare de mourvèdre au milieu de la parcelle, dite Clos de l'Hallucination, que l'on pourrait considéré là presque accidentellement, si ce n'était que les rangs de ce cépage sont plantés sur une superbe veine d'argile bleue.

Objectif du moment : tout passer au cheval (après une formation programmée). Quant au Clos, déjà entouré de grillage surtout destiné à empêcher les intrusions d'animaux sauvages, une partie de friches est dédiée aux ovins et un espace va accueillir diverses volailles rustiques. Densité typique de la région : 5555 pieds/hectare. La biodynamie est une base du mode de culture choisi, mais sans carcan, incluant de nombreux essais de diverses tisanes. Pour ce qui est du travail du sol, il laisse désormais le "ticket de métro", selon l'expression parfois utilisée chez les vignerons qui entretiennent un ruban d'herbe dans le rang. Parmi les essais en cours, sur l'une des parcelles : dernier traitement le 14 juillet 2013, travail au cheval, passage des brebis, taille très tardive, au point que la fleur est en cours lors de notre passage (28 juin dernier). Vendanges probables fin octobre. Le but avoué est de "tenter d'influencer sur le végétal, volontairement, lui rendre la vie un poil plus difficile et augmenter le caractère sauvage du vin!"

Toutes les vignes du domaine sont en AOC Coteaux-du-Languedoc, mais comme il n'y a pas de syrah, les cuvées étaient présentées jusqu'à maintenant en Vin de Pays du Gard. Désormais, elles sont toutes en Vin de France et la labellisation bio est en cours.

035Si, parmi les stages qu'il a pu effectuer lors de sa formation, celui qui l'a conduit en Rioja a failli le convaincre de chercher une autre voie que celle du vin, une rencontre et une émotion gustative ont largement contribué à développer sa passion. Tout d'abord, lors d'un repas, un Vosne-Romanée Cros Parantoux 1988 de Henri Jayer le fait quasiment pénétrer dans un monde inconnu!... Comme une sorte de vin référent, dont l'équilibre se grave dans la mémoire, mais son voeu de rencontrer le vigneron bourguignon ne sera pas exaucé, celui-ci décédant brutalement lors des vendanges 2006. Autrement, c'est un maître de stage qui a sans doute contribué à renforcer sa confiance et à asseoir ses convictions. Plus encore qu'un stage, ce sont plusieurs séjours chez Didier Dagueneau, dont il estime qu'il est un pur produit, qui l'ont forgé. "J'ai pas fait l'armée, mais j'ai fait Dagueneau!... Il m'a tout montré, le bon et le mauvais. Il ne m'a pas épargné, mais je pense que cela m'a servi..." Il évoque à demi-mots certaines soirées festives, mais plutôt les difficultés du millésime 2006, pour lequel, le grand maître ès-sauvignon poussa son stagiaire dans ses derniers retranchements.

Les locaux, aussi rustiques soient-ils, permettent à Ludovic Engelvin d'organiser au mieux les vinifications et élevages. Depuis 2012, l'ensemble des interventions, y compris les mises en bouteilles, se font en utilisant la gravité. C'était une des priorités du vigneron d'abolir l'emploi de toute pompe. Dans le cuvier des vinifications, se prolonge l'élevage des jus issus de jeunes vignes, soit notamment ceux destinés aux cuvées Même Si (qui a failli s'appeler Best of the coulure en 2013!) et Cru~Elles en rouge, The Radiant en rosé et Espontaneo en blanc. De l'autre côté de la coursive, où se déroulent les mises, les vieux grenaches sont élevés en barriques non neuves. Ils vont composer deux cuvées, dont nous dégustons quelques lots. Pour certains, il semble que la fermentation malolactique sont encore en cours. Lors des phases successives, le vigneron pratique sans la moindre analyse, que ce soit pour les maturités, au cours des vinifications ou pendant l'élevage. Pour éviter, à ses yeux, toute forme d'influence sur ses propres choix, les seules analyses sont pratiquées lorsque les malos sont terminées. Une grosse sélection s'impose donc au final, avant la mise et ce qui est écarté part à la vinaigrerie.

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Ludovic Engelvin n'est guère partisan des macérations carboniques. De plus, il ne procède à aucun sulfitage avant la mise. D'une façon générale, il n'aime guère les vins trop massifs. Pour les rouges du Languedoc, il préfère la fraîcheur. Les lots dégustés sont dotés pour la plupart d'une belle acidité, une tension, répondant parfaitement à la prise de bois, somme toute assez relative. Les deux cuvées issues de vieilles vignes sont produites, bon an mal an, à +/-1000 bouteilles. La première alimente la thématique actuelle, Vilaine, alors que la seconde est destinée à un vin d'exception, Les Vieux Ronsard, que les Britanniques ont adopté dès son apparition en 2011, millésime pour lequel la France n'a disposé que de 36 bouteilles!... Il faut dire que les trois quarts de la production du domaine sont destinés aux marchés étrangers : États-Unis, Belgique, Autriche, Norvège, Japon, Angleterre bien sur et peut-être bientôt Danemark. Heureusement, quelques cavistes et grandes tables de notre beau pays font preuve d'une certaine perspicacité!...

042Pour ce qui est des Vieux Ronsard, il s'agit donc d'une sélection dont le millésime 2013 sera mis en bouteilles au printemps 2015, malgré 80% de raisins en moins, du fait d'une coulure record. Issue de vieilles vignes plantées après le gel de 1956 sur des argiles sableuses et exposées plein nord, la cuvée se compose de raisins éraflés ou pas, selon le millésime. Cette année, quatre barriques et une amphore historique prêtée par un collectionneur de la région, lui sont en principe destinées. Si tout va bien, jusqu'au bout!... Cette année, à noter aussi cette fameuse cuvée Même Si, assemblage à 50/50 de jus élevés en cuve et en barrique, en provenance de jeunes vignes du Clos de l'Hallucination, qui devrait sortir à l'automne prochain. Des grenaches bien sur, mais qui atteignent (et dépassent?) les 16°!... Et à la dégustation, un équilibre irréprochable, une sorte de densité, qui semble concentrer l'acidité et le fruit gourmand du vin. Superbe!...

Découverte ensuite des vins disponibles en bouteilles : The Radiant, un rosé composé de 80% de mourvèdre et de 20% de grenache, élevé en cuve, avec une belle dynamique et une jolie structure. Puis ensuite, Cru~Elles, 60% grenache et 40% mourvèdre, des jeunes vignes du Clos pour l'essentiel et des jus élevés en cuves, pour trouver une expression sur le fruit. Enfin, une des cuvées vedettes du domaine, Espontaneo, dont la version 2010 a permis au vigneron de se faire connaître, puisque ce fut la seule cuvée proposée dans ce millésime. Un peu arrivée par accident, avec l'absolue nécessité d'avoir quelque chose à vendre au plus vite et du fait des caractéristiques de la vendange. Ludovic eut l'idée de faire ce grenache noir de pressurage, qui fut ensuite élevé quelques mois en cuve. Le succès fut au rendez-vous et les cavistes et bars à vins (comme le Saint Bonheur, à St Bauzille de Putois, qui nous mit sur la piste du vigneron) réclament ce blanc hors normes, issu d'un sol argilo-calcaire contribuant sans doute à la tonicité et à l'originalité de la cuvée.

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Le choix du nom de cette dernière cuvée, Espontaneo, n'est bien sur pas un hasard. C'est le nom que donnent les aficionados, amateurs de corridas, à un apprenti torero qui surgit dans l'arène, face à un taureau destiné à un torero vedette et ainsi, combattre à sa place. On dit que le grand El Cordobés lui-même, se fit connaître ainsi à Madrid, en 1957, même s'il ne put revêtir son habit de lumières que deux ans plus tard. Ludovic Engelvin est lui aussi entré dans l'arène!... Mais lui a sauté dans le ruedo réunissant les vignerons passionnés de ces vins naturels, qui tendent à sublimer les goûts et à stimuler les papilles des amateurs. Sa muleta est quelque peu rapiécée et son épée de bois, lui préférant sans doute le tire-bouchon et ainsi, croiser le verre avec quelques amis comme Matthieu Barret, J-C Abbatucci, Athénaïs de Béru, Fanny Sabre ou Luc-Marie Michel, autant de vigneron(ne)s qu'il croise lors de quelques rares salons. Il est seul au domaine, même si un agent s'occupe de la commercialisation, une secrétaire le seconde pour tous les papiers, un prestataire intervient, jusqu'à maintenant, pour la traction animale et qu'un ami plasticien travaille avec lui sur un aspect qui le touche beaucoup : l'Art et le Vin. Et qu'il exprime notamment par le biais des étiquettes. Pas de doute, voilà un débutant spontané qui va en étonner plus d'un!...

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10 juillet 2014

Patrick Maurel, Terres du Pic, au Mas de Londres

Les vignes de Terres du Pic sont dans une sorte de canyon surplombé par la falaise calcaire du Pic Saint Loup et l'éperon rocheux de l'Hortus. Mais ici, les diligences passent sans encombre sur la piste qui serpente dans la végétation languedocienne. Depuis déjà longtemps, Patrick Maurel a déposé ses plumes de chef local et effacé ses peintures de guerre sur son visage. Au coeur de l'AOC Pic Saint Loup, il s'amuse de voir ses congénères évoquer le terroir, se soumettre aux bifurcations réglementaires du syndicat local exigeant la plantation toujours plus importante de syrah, s'orienter vers encore plus de méthodes de conduite des vignes et de vinification calquées sur quelque vignoble supposé prestigieux ou lointain. Il est le descendant de quatre générations de vignerons respectueux de leur nature environnante et se fait fort de mener son domaine de manière équilibrée. Ici, la complétude agricole est recherchée et, pour l'essentiel, atteinte. Les moutons, les vaches et le potager sont aussi importants que le carignan ou l'oeillade, ancêtre du cinsault et les vins ont le caractère du cru.

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Le vigneron de Terres du Pic est volontairement en marge de ses congénères du cru. Pas nécessairement pour vivre en ermite dans la maison familiale, dont les plus anciennes parties remontent au XIIè siècle, mais parce qu'il a adopté un mode de vie qui s'éloigne de la logique économique de notre époque. Plusieurs générations ont vécu là d'une polyculture permettant de rester en contact et d'accompagner la nature environnante. Ici, toutes sortes de fruits sont cultivés. Moutons, vaches et volailles diverses font parties du décor. Et il n'est pas rare de voir le paysan du Mas de Londres user du troc dans ses relations de proximité.

Patrick Maurel et son épouse ont repris le domaine dans les années 90. Guère plus de 5 ha 50 au total. Une petite parcelle de carignan à proximité de la maison, mais l'essentiel, à sept ou huit kilomètres, sur les contreforts du Pic Saint Loup, sur des éboulis calcaires, au milieu de la garrigue, entre 200 et 300 mètres d'altitude. Parfois des vignes centenaires et une bonne proportion d'oeillade, ancêtre du cinsault dit-on, représentant les trois quarts de l'ensemble. Un raisin à la peau fine, avec peu de pépins, que l'on consomme parfois à table.

016Quatre vins sont proposés chaque année, de manière quelque peu immuable pour satisfaire une clientèle de fidèles, qui ne manquent pas de passer au domaine régulièrement. Tous les volumes sont vendus en un semestre et pas un flacon ne franchit les frontières. Les revendeurs sont rares, pour les 20000 bouteilles issues des 22000 pieds de vigne, selon les estimations du vigneron, qui parfois, pourrait adopter comme devise le célèbre proverbe : pour vivre heureux, vivons cachés.

L'oeillade, travaillée sur la fraîcheur et le fruit, compose le rosé de pressurage - Cuvée des Brumes - et le premier rouge - L'Or du Puits. La troisième - Cuvée Les Courrèges - est construite sur le seul carignan, dans un mode vin de garde, comme la quatrième - Lune montante - où les deux cépages sont associés. En fait, quelques cépages méconnus et éparses entrent aussi dans la composition.

A la vigne, le vigneron du Pic s'est vite rapproché de la biodynamie, mais l'agriculture biologique est la règle depuis bien longtemps. Tisanes, décoctions et macérations diverses, ainsi que les algues et l'argile ont fait oublier tous les produits issus de l'oenologie moderne. Patrick Maurel revendique la production de vins 100% naturels, sans levures exogènes, ni soufre. Na-tu-rels!... Ce qui vaut d'ailleurs à toutes ces cuvées d'être proposées en Vin de France, même si elles sont toutes produites sur l'aire d'appellation Pic Saint Loup.

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"C'est l'oenologue qui fait le vin que le consommateur veut!... L'AOC est dévalorisée aujourd'hui, à coups d'engrais, de systémiques, de désherbants et de levures. Et tous mes voisins ne parlent que de terroir, de vins minéraux! C'est la mode... Comment peut-on d'ailleurs définir cette minéralité?..."

A la place, Patrick Maurel évoque volontiers ce qui lui permet de produire des vins frais et toniques. Entre Pic Saint Loup et Hortus, les nuits sont fraîches et les maturités phénoliques se situent le plus souvent entre 12 et 13°. De plus, certains années, le vigneron n'utilise pas de cuivre et donc de fongicide, protégeant à priori les populations de levures indigènes.

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En 2013, les vendanges se sont prolongées sur tout le mois de septembre. Du fait de cet étalement, la cueillette a pu se dérouler en famille, en plusieurs passages et en toute sérénité. Pour ce millésime, les vins ont plus de couleur que les 2012 et peut-être un supplément d'âme, tant ils paraissent équilibrés et homogènes. Comme pour ponctuer une série d'années qui permettent de mettre en valeur les vins de cette région.

Patrick Maurel, du haut de son double mètre, sait prendre de la hauteur lorsqu'on parle des vins du Languedoc, modernes et désormais, souvent élevés au rang de rivaux de ceux d'autres régions. Ici, pas de place pour la démesure et l'architecture quasi délirante. Depuis quelques mois, le couple Maurel restaure le vieux mas et y vit. Il propose aussi un gîte et réserve certaines pièces à quelques amis.

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Marcher sur les dalles polies par les siècles et découvrir les voûtes en arc participe au charme de l'ensemble. L'été, on apprécie volontiers l'ombre et la fraîcheur de cette maison. En plus, vous pourrez aussi goûter une jolie série de vins. Terres du Pic, une étape à ne pas oublier lors d'un prochain séjour.

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20 juin 2014

Xavier Courant, Domaine de l'Oubliée, à Bourgueil

Virée en Touraine. Un rendez-vous annulé?... Qu'à cela ne tienne, un autre pour le remplacer! Il faut dire que les options à Bourgueil ne sont pas rares, même si le coeur tourangeau - Chinon, Bourgueil, St Nicolas de Bourgueil - n'a pas vraiment entamé, d'un même élan, sa "révolution culturelle", culturale plutôt, à l'image d'autres appellations ligériennes, où la poussée du bio, voire du "nature" a fait quelques émules, même si cela se traduit davantage par le dynamisme de certains vignerons, acteurs également, à leurs heures, des réseaux sociaux. Dans ce petit village de St Patrice, entamons notre Bourgueillothérapie!...

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Xavier Courant fut naguère caviste (Vignes et Saveurs) en Région Parisienne, à Fontainebleau. Il est aussi cinéphile et les noms de ses cuvées, reprenant les titres de films de Bertrand Blier, en témoignent. Mais, il ne s'est pas fait de cinéma, le jour où il a décidé de passer de l'autre côté de la caméra. Le script n'était pas écrit d'avance, néanmoins, il fallait déjà trouver un titre. Ce fut le Domaine de l'Oubliée.

Cette petite commune, sise entre Tours et Langeais, est connue dans la région pour quelques évènements survenus au cours de l'Eté 42 été 44, lorsque quelques membres de l'Armée des Ombres prirent le chemin de l'Allemagne, peu de temps après Le Jour le plus long. Les acteurs de La Bataille du Rail ne pouvaient plus rien pour eux, même si quelques avions alliés, bombardant Le Train dans la gare du village, permirent à de très rares Francs-Tireurs de jouer la fille de l'air et le rôle envié, à ce moment-là, d'Un condamné à mort s'est échappé.

Le vigneron de St Patrice peaufine son radioguidage par téléphone, afin que nous le trouvions sans peine, sur les hauteurs du petit bourg. Une clairière entre le cimetière et les bois, mais pas de Rencontre du 3è type à craindre. Nous pénétrons sur une parcelle de 70 ares faisant partie d'un ensemble sur le premier coteau de l'appellation Bourgueil (Touraine en blanc). Ce secteur a inspiré Xavier dans sa recherche d'un nom de domaine, puisqu'il était quelque peu délaissé depuis plus de cinquante ans, lorsque nombre de vignerons du secteur ont préféré planter sur les sables et graviers, dans la plaine, à l'heure d'une franche mécanisation. D'ailleurs, si l'on en croit le cadastre local, pas moins de huit propriétaires se sont partagés naguère cette parcelle, ce qui laisse supposer à quel point la vigne n'était qu'une culture d'appoint aux céréales diverses et cultures maraîchères, ne comptant souvent, au final, que pour une consommation familiale.

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Au total, le domaine compte environ six hectares, avec une diversité de sols et terroirs de bon aloi, pour celui qui veut proposer la "gamme tourangelle", nom que l'on peut donner aux vins nuancés, selon qu'ils viennent des coteaux ou des terres alluvionnaires. Ici même, sur le coteau de St Patrice, un peu plus de deux hectares sur des argiles à silex, avec une couche sableuse plus ou moins importante et une roche mère calcaire très en profondeur et peu influente. A noter, deux autres "spots", dont un d'1 ha 80 sur des sables d'alluvions, appelés ici "graves moites", puis 1 ha 20 sur argilo-calcaire, au bord de la route de Bourgueil. Enfin, sur la route de St Michel sur Loire, une parcelle rectangulaire de 75 ares, gagnée naguère sur la forêt et plantée en 2004 de chenin. Celle-ci est, de plus, clôturée afin d'éviter le passage des chevreuils gourmands de jeunes pousses printanières et de raisins sucrés au moment des vendanges. Dans les parcelles boisées bordant les vignes, souvent composées de bouleaux, on trouve aisément de vieux pieux en ardoise et même des fils, témoignant de la présence de breton, le cabernet franc tel qu'on le nommait jadis sur les bords de la Loire ou de grolleau, selon les endroits. En y regardant de plus près, on remarque même des lianes s'enroulant autour de certains troncs, ce qui ne manque pas de rappeler à quel point la vigne est une liane vivace et pour le moins résistante.

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Le vigneron de St Patrice s'est installé en 2009 et a pu sélectionner ses parcelles dans un ensemble qui comptait environ dix-huit hectares, le GAEC Chasle-Ménard, dont les deux associés s'étaient séparés en 2008. Avec sa volonté de travailler en bio, il reprend ces vignes en conventionnel "pas trop lourd", où seul le cavaillon était désherbé. A noter que Hervé Ménard a conservé deux hectares à Bourgueil et il est aussi prestataire dans la région, travaillant les sols avec son cheval.

Lors de sa formation, Xavier, qui a failli un temps s'installer en Aubance, à St Jean des Mauvrets, est passé par la Vendée et le Domaine Saint Nicolas, cher à Thierry Michon, à Brem sur Mer, mais aussi chez Romain Guiberteau, dans le Saumurois. Dans la préparation très pragmatique de son installation, le choix des vignes fut complété par la récupération du chai du domaine, vite agrémenté d'un bâtiment de stockage et d'élevage des plus rationnels. De quoi produire sereinement et faire face aux premières échéances. Heureusement, l'aventure débute par des millésimes comme 2009 et 2010, voire 2011 qui ne se sont pas révélés comme les plus compliqués de l'histoire. "On avait du vin! L'espace d'un instant, je me suis mis à croire que c'était un métier facile!..." s'amuse le vigneron. Bien sur, depuis, les choses se sont un peu gâtées, pour qui veut maintenir une production et un rendement permettant de faire face aux échéances inévitables, inhérentes à la création d'un nouveau domaine. "Je visais 35 hl/ha de moyenne, mais déjà en 2011, on tombe à 23. Pour 2012 et 2013, on descend à 17 hl/ha!... Et le dernier est très léger... Désormais, j'en suis à espérer pour 2014 un retour au niveau de 2011..."

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La gamme du Domaine de l'Oubliée a, de toute évidence, été composée avec soins, un peu comme si les goûts et papilles du caviste avaient mis le vigneron sur les rails. Le chenin, Existe en blanc 2012, mis en bouteille en décembre dernier, est droit et sincère. Deux passages dans la parcelle, pressurage, débourbage rapide, puis passage en barriques, deux venant de Montlouis et la troisième de Bourgogne. Le premier rouge, Merci la vie 2013 est voluptueux et pleine de fraîcheur fruitée. Une sorte d'hymne à la vie et aux plaisirs simples de la table qu'on partage avec des amis de passage. Des vignes quadragénaires, une partie des raisins vinifiés en macération carbonique et une moitié égrappée, un joli cabernet!... Deux autres rouges ensuite, plus complexes et plus ambitieux : Tenue de soirée 2011 et Notre histoire 2010, traduisant davantage l'impact des terroirs nuancés de l'appellation (bas de coteau limono-argileux pour le premier et coteau argilo-siliceux avec placage de sables éoliens pour le second), et qui démontre bien tout le potentiel du cépage, dans les millésimes proposant un équilibre satisfaisant et permettant de plus, de mener des élevages (macération de quatre semaines et élevages de moins d'un an en barriques non neuves) optimisant la qualité recherchée dès la vendange.

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Xavier Courant n'est sans doute pas homme à faire du bruit, à s'agiter et à parler pour ne rien dire. Indiscutablement, il a opté pour laisser la parole à ses vins. Même si les derniers millésimes étaient autant de chausse-trappes, il a pu mesurer le potentiel de ces vins de cabernet franc et de Bourgueil. S'il ne sera pas le premier à en démontrer la grandeur dans les grandes années, il a quelques belles cartes à jouer et déjà quelques professionnels l'ont bien compris, puisque certaines cuvées figurent en bonne place sur de belles cartes des vins. De plus, il s'est aussi orienté vers l'export (USA, Allemagne, Belgique, Suisse...) et, sans beaucoup de bruit, trouve sa place dans le paysage des amateurs de cabernet ligérien. Il ne pouvait en être autrement, avec ces vins sincères, francs, juste accompagnés par un vigneron désireux d'y intégrer son ressenti, sa sensibilité, plutôt que tout le savoir d'un apprentissage encore récent et une histoire qui reste à écrire pour l'essentiel, comme un scénario guidé par quelques images, plutôt que par un dialogue se voulant achevé avant même les premiers tours de manivelle. Alors, moteur!...

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07 juin 2014

Gérard Marula, au coeur du pays de Rabelais

Une grande silhouette au pays de Rabelais, pas gargantuesque pour deux sous, ni pantagruélique non plus d'ailleurs!... Gérard, si ce n'était sa casquette vissée sur son crâne, on le verrait volontiers coiffé d'un grand chapeau, en Don Quichotte du Véron. Il ne faut pas le prendre cependant pour une sorte d'idéaliste rêveur (même s'il rêve parfois d'un idéal meilleur!), qui s'attaquerait aux moulins à vent de la région, il garde les pieds sur terre, même si, à Thizay, il est au coeur du pays de Rabelais et que les plus proches communes sont Lerné et Seuilly (où se situe La Devinière, maison natale de l'écrivain). Cela ne parle qu'aux lettrés et/ou lecteurs du célèbre auteur tourangeau, puisque c'est de la première que partit l'armée de fouaciers du roi Picrochole, pour attaquer les bergers de la seconde, où se trouvait les troupes de Grandgousier. La seule avant-garde, dit-on, "comptait seize mille quatorze arquebusiers et trente mille et onze aventuriers"!...

007Il ne reste que quelques vestiges des châteaux moyenâgeux de la région, mais c'est au Pissot, rive gauche de la Vienne que Gérard Marula est installé depuis 2005 (il se qualifie volontiers de "jeune vigneron"!), dans un petit village de maisons et caves troglodytes surplombant la route de Saumur. Naguère, on dénombrait là cinq foyers et quatre puits et les habitants vivaient en quasi autarcie, pratiquant une polyculture on ne peut plus classique pour la région.

Une compagne, Nadine, artiste plasticienne et angevine, contribue à ce que ses débuts, en tant que vigneron, se fassent chez Jo Pithon, au coeur du Layon. Au cours de ses investigations pour trouver vignes et cave, il rencontre Etienne de Bonnanventure, du Château de Coulaine, qui lui propose de travailler avec lui, à Beaumont en Véron. Cependant, dans son contrat, une clause lui permet d'avoir quelques arpents de son côté. Il commence sur cinquante ares et aujourd'hui, il dispose de trois hectares, surface un peu juste à ses yeux. Il espère trouver bientôt cinquante ares de plus, afin d'arriver à un seuil satisfaisant. Il avoue que les deux derniers millésimes, 2012 et 2013, ont démontré la fragilité économique de son modèle et, pour tout dire, si 2014 devait montrer le même profil, il serait tout bonnement contraint d'arrêter. Certes, sa petite entreprise est dotée d'une bonne souplesse, mais l'hermétisme des banques à son encontre (il n'est pas si "jeune vigneron" que ça, à leurs yeux!) ne lui donne guère d'options possibles. La liberté d'action s'accorde-t-elle avec la loi du marché?... (vous avez quatre heures). Notons que 95% des vins produits par le domaine sont destinés à la restauration (il figure même de façon exclusive, pour ce qui est des Ligériens, sur la carte de quelque étoilé parisien!) et aux bars à vins.

001Le jour de notre passage, Gérard Marula attend la visite de cavistes flamands, mais il ne sait trop où ils en sont de leur voyage, si bien que nous ne pouvons nous rendre dans les vignes. Celles-ci sont situées, pour partie, à Beaumont en Véron, en AOC Chinon, sur des sables éoliens en coteaux, avec très peu d'argile et sur plateau, avec la roche mère affleurante. Le tout, à guère plus de trois kilomètres à vol d'oiseau, mais il faut franchir la rivière et un pont pour gagner l'autre rive, ce qui complique les choses et augmente les distances. Le reste est implanté sur la commune de Lerné, à deux kilomètres environ, en AOC Touraine, sur des argiles et des sols plus vieux, aux confins de l'Indre-et-Loire, de la Vienne et du Maine-et-Loire. Dans ce dernier secteur, avant le phylloxera, plus de 50% des terres étaient en vigne, mais depuis, ce sont les céréales qui dominent, grâce à la généreuse PAC européenne!... Une partie de l'appellation qui s'en trouve délaissée, sorte d'enclave à peine reconnue, alors qu'elle dispose du même cépage dominant que Chinon, Bourgueil, St Nicolas de Bourgueil et Saumur-Champigny, à savoir le cabernet franc, ainsi que du chenin. En blanc, la dernière évolution et les dernières décisions encouragent la plantation de sauvignon, au détriment de ce dernier, avec lequel il n'est plus possible de proposer des vins tranquilles, puisque ce cépage est désormais réservé aux vins de base pour la bulle régionale. De plus, les monocépages en rouge et rosé ne sont plus autorisés. L'AOC Touraine-Coteaux-de-Seuilly, espérée pendant plusieurs années, a finalement été retoquée et les responsables du syndicat tourangeau ont conseillé aux vignerons concernés de se rapprocher de l'appellation Chinon. Ceci est désormais acté et devrait être officialisé en 2016 ou 2017, peut-être avant, au grand dam cependant des vignerons qui ont planté du sauvignon...

marula02La dégustation débute par le fruit d'une nouvelle parcelle, dont 2013 est le premier millésime : Que votre joie demeure, sorte d'hommage à Jean Giono plutôt qu'à Bach. Du cabernet repris en fermage sur Beaumont en Véron et une terre ayant subi les traitements chimiques depuis longtemps. Ceci combiné aux conditions du millésime fait qu'au final, la matière est légère (11°), tout comme la robe du vin, qui évoque davantage, selon le vigneron, "un Tavel d'Eric Pfifferling plutôt qu'un cabernet chinonais!" Quelques précautions ont été prises pour la protection de l'ensemble, mais nous en avons là, néanmoins, un cabernet frais et... joyeux

Fer de lance du domaine actuellement, le Clos de Baconnelle, dans sa version 2012 en AOC Chinon, est doté d'un bel équilibre et d'une expression nette et gourmande, malgré une mise récente. Un clos qui a souvent subi les foudres des participants aux dégustations d'agréments du cru : refusé en 2008, non produit en 2009, suite à la perte d'une cuve, refusé encore pour acescence en 2010 et 2011, malgré des analyses démontrant que le vin est nettement en dessous de la norme, en matière de volatile!... Fermez le ban!...

Le blanc, la cuvée Ange 2011, est d'une extrême rareté puisque jusqu'en 2013, elle n'était issue que d'une vigne de dix ares. A l'avenir, ce sont vingt-deux ares de sols pauvres sur Lerné qui permettront de satisfaire les amateurs, au-delà peut-être des trois barriques produites, en moyenne, annuellement. Souvent, de grosses tensions et en 2011, presque 15° potentiel!... Un vin qui ne pourra qu'honorer bientôt son entrée en appellation Chinon.

008En attendant de pouvoir découvrir, dans d'autres circonstances, ce vin mis en bouteilles en février dernier, le Clos de Baconnelle 2011 montre tout son potentiel de garde, avec une expression sur la puissance, mais gardant une franche originalité. Guère plus de 2 à 3000 bouteilles de cette cuvée sont proposées chaque année, il ne faut guère tergiverser, si vous souhaitez conserver quelques flacons pour l'avenir!... Faut-il rappeler que les cabernets de Touraine ont un potentiel de garde non négligeable, d'autant que le vigneron de Thizay, recherche plutôt la matière, au travers de vendanges assez tardives (fin octobre parfois!), mais en privilégiant une photosynthèse optimale.

En rouge, la gamme se complétait jusqu'à maintenant de deux autres cuvées provenant aussi des argiles de Lerné : Les Gruches et le Haut Midi. Désormais, la seconde disparaît en l'état et 2011 en était le dernier millésime. En effet, Gérard Marula a parfois évoqué, avec ses confrères et ses amis surtout, les relations difficiles avec son propriétaire, qui n'a jamais compris que son fermier refuse l'utilisation d'herbicides en tous genres!... Si bien qu'il a décidé d'abandonner ce fermage sur 1,5 ha, ce qui va impliquer une forme de "restructuration" du domaine, vu la proportion de vignes que représente cette parcelle. Cette cuvée laissera cependant quelques beaux souvenirs aux amateurs, de par sa composition même, puisque issue d'une complantation de cabernet franc, cabernet sauvignon, grolleau et même parfois (accidentellement!) de trois rangs de chenins (10 ares), le tout ramassé en même temps.

005Les Gruches 2010, en AOC Touraine également, est une expression de cabernet franc plutôt singulière, associant complexité aromatique et une certaine forme d'austérité, selon certains. Un flacon que l'on aura plaisir à conserver cependant, histoire de mesurer les conséquences de vendanges particulières : le raisin fut ramassé le 22 octobre, alors qu'un gel survint dans la nuit du 21 au 22, avec pour conséquence immédiate, les difficultés que l'on imagine pour la cueillette matinale (raisins à 3 ou 4°), mais surtout la perte significative de matière colorante.

Singularité. C'est peut-être le premier qualificatif que l'on peut employer pour l'homme et ses vins de Chinon et Touraine. Malgré que, depuis déjà quelques temps, les amateurs, voire même peut-on dire, les fans du domaine soient pluriels. Vigneron singulier aussi, parce que sur Chinon, il est pratiquement le seul à suivre le chemin d'un autre cabernet franc, où le poivron n'est pas la règle. D'autres vignerons du cru, à l'image de quelques-uns de Bourgueil ou St Nicolas, vont-ils suivre ses pas?... Il faut dire que les Chinonais (et certains amateurs parfois) vivent encore avec le souvenir de quelques grands millésimes, comme 1989 et 1990 (je vous parle d'un temps...), dont certaines cuvées de vieilles vignes démontrèrent la grandeur quelque peu épisodique du couple cépage-terroir tourangeau. Oui, parfois, l'ensemble peut être grand. Mais, s'ils sont devenus fans, ceux qui ouvrent parfois les flacons proposés par Gérard Marula, c'est qu'ils ont découvert que le temps ouvre souvent vers d'autres perspectives. Donnez six, huit ou dix ans (parfois plus!) à quelque Haut-Midi ou Clos de Baconnelle et vous intégrez un autre espace-temps, ne pouvant que vous ouvrir les yeux sur ce qu'étaient sans doute, jadis, les cabernets de Touraine et du Pays de Véron. Ne cherchons pas plus loin les raisons qui ont sans doute illuminé Rabelais, lorsqu'il créa les personnages légendaires de Gargantua et Pantagruel!... Et apprécions aujourd'hui comme il se doit les bouteilles de ce "facteur de vins", en relisant, joyeux, quelque récit de bataille des guerres picrocholines.

La troisième photo de l'article est issue du blog www.ideemiam.com

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30 mai 2014

Carnet d'adresses en Catalogne française

Le Roussillon prend volontiers cette appellation de Catalogne française!... Le coeur de la région et les plus catalans de ses habitants rêvent sans doute du jour où la Catalogne espagnole jouira d'une plus grande autonomie, qui pourrait éventuellement permettre aux Pyrénées-Orientales de faire sécession, sans avoir à prendre les armes, bien sûr, que celles de la parole, du dialogue et de la foi en une identité particulière franco-espagnole, mais catalane d'abord. Notez qu'au-delà des Catalans eux-mêmes, il est possible de croiser parfois des vignerons anglo-saxons, ou d'autres venus de l'hémisphère sud, qui ne manquent pas de vous faire remarquer qu'une IGP Côtes Catalanes est souvent davantage porteuse, dans l'esprit de certains acheteurs, qu'une AOP Côtes-du-Roussillon-Villages, n'en déplaise aux tenants d'appellations fourre-tout qui, faut-il le rappeler, ne nous préserve guère de l'emploi de produits de toutes sortes, voire (et c'est bien de cela dont il faudra parler un jour!) impose le désherbage chimique, comme c'est le cas de certains villages, par le biais de décisions de syndicats locaux.

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La région, parlons des P-O cette fois, offre un large panel de vignobles, de vignerons et de vins à découvrir. Pour nombre de visiteurs estivaux, l'offre attendue se limite au rosé acheté en vrac, pour accompagner les grillades, ou au muscat que l'on propose à l'apéro, mais juste lorsqu'on est sur la terrasse du mobil-home, dans un camping front de mer d'Argelès-Plage et que la partie de pétanque sous les acacias se termine. Sachant que le département, comme la plupart, est né en 1789, sur la base d'un territoire et d'une dimension permettant de se rendre en moins d'une journée de cheval au chef-lieu, les visiteurs souhaitant découvrir toutes les facettes du vignoble peuvent s'inspirer de cela, pour faire le choix d'un hébergement plus ou moins identifiées. Rappelons qu'il n'est pas simple aujourd'hui, de contourner Perpignan au galop, par les chemins de traverse!...

Suggestion de gîte donc, pour un séjour agréable : le Mas Bazan, situé à Alenya, pile-poil entre la capitale départementale et la mer, entre Saleilles, St Nazaire et St Cyprien, plutôt situé dans la zone maraîchère. Un mas viticole restauré, datant du XIXè siècle, qui propose aussi une table d'hôtes agréable, si vous n'optez pas pour les quelques possibilités que l'on trouve dans le coin (bar à vins, restaurants...), qui méritent aussi le détour. Et lorsque vous quittez les lieux, au bout du chemin, vue imprenable sur le Canigou, comme une présence dans le paysage...

029Le planning de rendez-vous, préparé à l'avance, souffre parfois de quelques décalages ou contretemps inévitables. Cependant, les réseaux sociaux, pour peu que vous restiez en ligne, vous permettent parfois de combler agréablement un début d'après-midi. Frédérique Barriol-Montès, du Domaine La Casenove, à Trouillas, nous a repérés sur son radar facebookien et nous propose gentiment de passer au Mas Gaubert. Là encore, une grande maison catalane typique, mais aussi une grosse quarantaine d'hectares sur les argiles et les premières terrasses des Aspres. Un domaine viticole très ancien et une propriété dans la famille d'Étienne Montès depuis 1569, que ce dernier a rejoints à la fin des années 80, après une carrière de photo-reporter de l'Agence Gamma, couvrant les plus grands évènements sur la planète, en Amérique du Sud et Centrale notamment. La Casenove, peut-on l'expliquer comme cela, semble souffrir d'une sorte de déficit d'image depuis quelques années... Cela tient-il à sa production récente, à quelques commentaires parus dans la presse spécialisée ou à une sortie du listing des domaines à la mode?... Au final, malgré trois apparitions dans le célèbre Carnet de vigne, de Sylvie Augereau, on en oublie de l'inscrire sur notre carnet de route et c'est dommage!...

Frédérique nous accueille donc pendant qu'Étienne se remet d'une journée à la vigne et se change. Une belle série d'une dizaine de cuvées nous attend. Deux blancs tout d'abord, dont Les Clares Petites 2013, assemblage de grenache blanc et de roussanne doté d'une belle fraîcheur et d'un bon allant. Même duo de cépages dans des proportions voisines, mais issu de plus vieilles vignes, pour Les Clares 2007, dont le volume et le gras sont sans doute dus à la fermentation et l'élevage d'un an en barriques faites de bois baltes, notamment des chênes lituaniens. Un vin qui mérite toute notre attention, tant il s'ouvre sur une expression originale.

028Le premier rouge, La Colomina 2011, se compose de 50% de carignan planté en 1955, de grenache, de syrah en proportions voisines et de 10% de mourvèdre. Élevage en cuve uniquement et joli caractère sudiste avec de subtiles notes fruitées, mais néanmoins une bonne structure, peut-être sous l'influence des sols argileux du domaine. Un plus de puissance pour La Garrigue 2010 (40% carignan, 40% syrah et 20% grenache), apportée sans doute par quatre semaines de macération et des notes de fruits mûrs et d'épices apportant une belle cohérence aromatique. Grosse impression ensuite avec Torrespeyres 2004, assemblage de 50% de syrah élevée longuement en barriques et 50% de carignan de cuve. Le vin, qu'il a fallu attendre, avec quelques années de patient élevage, s'ouvre sur un très beau bouquet d'arômes tertiaires et une structure trouvant son équilibre entre puissance et intensité acidulée. Une très belle confirmation, quelques jours plus tard, avec un carré d'agneau pascal!... Une fois encore, le vin démontre tout l'intérêt de la patience qu'il faut avoir parfois. Ultime rouge de la soirée, la Cuvée Commandant François Jaubert 2010, 100% syrah trentenaire issue d'argiles sur terrasses. Intensité et droiture qui confinent à une sorte d'austérité. Un vin droit dans ses bottes d'officier de cavalerie, que quelques campagnes vont certainement dérider!... Noir, des bottes au plafond, mais la poussière du temps va sans doute patiner cette cuvée haut de gamme. Enfin, impossible d'écarter les VDN du domaine. En premier lieu, le Rivesaltes rouge 2007, 100% grenache noir égrappé. Muté ensuite à 1035 de densité avec 5 à 6% d'alcool, la macération, au total, s'étend sur un mois et demi. Ensuite, élevage en milieu réducteur pendant deux années. Beaucoup d'ampleur et une invitation aux desserts chocolatés, notamment. Pour finir, le Rivesaltes ambré 15/10 2002, élevé lui en milieu oxydatif pendant plus ou moins dix ans, selon les millésimes. Un très beau volume et une complexité aromatique toute catalane, pour ce vin délectable, qui peut vous porter à table, pour peu qu'on cherche et trouve les accords adéquats. Nous quittons cette demeure que l'on imagine aisément chargée d'histoire(s), séduits par une gamme qui n'avait, ce jour-là, rien à cacher, tant elle se livrait sur un profil séducteur et gourmand. Et charmés par l'accueil de Frédérique et Étienne Montès, dont nous aurons plaisir à retrouver les vins sur notre table avant longtemps.

013Au rayon des bonnes tables, trois adresses à signaler dont une confirmation, mais d'autres, indiscutablement, pourraient intégrer la rubrique. En premier lieu, jolie découverte à St André, chez Laurent et Martine Brozetti, venus depuis peu dans la région, en provenance du Haut-Doubs : La Table de Cuisine, au coeur du village. De très jolies associations de saveurs et de goûts, une petite pointe jurassienne, sur la carte des vins surtout, mais parfois aussi dans les plats proposés. A ne pas manquer, si vous passer dans la région, mais pensez à réserver, guère plus de vingt couverts servis simultanément. Cuisine du marché, sélection attentive de bons produits, j'en connais qui pourraient en faire leur cantine!...

Passage à Calce et pause de midi au Presbytère, sur la place du village, au pied du clocher, juste à côté de la cave de Jean-Philippe Padié, tout prêt de celle de Thomas Teibert et quelques autres représentants de "l'école de Calce"!... Prenez votre temps, vous êtes dans l'oeil du cyclone!... Un peu le quartier général des vignerons du cru, qui viennent le jour de notre passage, boire un verre et saluer le nouveau maire tout juste élu. En fait, le bistrot de la Place de la République est devenu un "restaurant multiservices" : dépôt de pain, bureau de poste... On y trouve aussi le journal, du gaz et l'épicerie courante. Mais, il reste un restaurant, façon brasserie où l'on se régale et où chacun trouve plat du jour à son appétit, comme cette superbe côte de cochon noir appréciée ce jour-là.

060A Perpignan, au coeur de la ville, à une ou deux rues de la gare, l'endroit dont toute la région parle!... Le Garriane, pour Garry, aux fourneaux, australien doté d'une belle expérience dans de multiples étoilés de la planète et Ariane qui nous laisse faire les découvertes, avant de nous guider sur le chemin des trouvailles de son compagnon en cuisine. Le midi, un joli menu variant avec les saisons est proposé et le soir, c'est un menu-dégustation, avec neuf fruits (et légumes) de l'imagination débordante du chef.

On se régale, ça va sans dire!... Même les seconds de certaines grandes tables locales viennent dîner lorsqu'ils sont libres! Prenez garde cependant, c'est tout petit et cela tient dans la salle d'un ancien petit bar de quartier, donc, il est indispensable de réserver, ou vous avez de la chance!... Notez que la carte des vins (natures ou assimilés) est bien fournie, tant en blancs qu'en rouges. En cette soirée, au cours de laquelle Benoît Danjou nous accompagne, nous avons opté pour un blanc de Foradori, Fontanasanta 2011, un Manzoni bianco venu en droite ligne des Dolomites.

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Pour finir, ou presque, n'oublions pas d'évoquer pleinement notre passage à Calce. Alors même que nous dégustons en compagnie de Thomas Teibert, dans la cave qui a vu quelques talents locaux faire leurs premières armes, voilà que Jean-Philippe Padié nous rejoint, pour nous préciser qu'il est pris dans une sorte de tourbillon de la vie. En fait, il rentre chez lui peu avant midi, pour faire son sac, sauter dans sa voiture qui va l'emmener à Toulouse, puis un avion pour Paris et un long courrier pour Montréal, où il ne va pas pour exercer ses talents de flyng winemaker, mais à l'invitation de son importateur québécois. Quel enfer, cette vie de vigneron!... Il nous laisse, de ce fait, entre les mains de sa jeune collaboratrice, chargée de nous faire apprécier les cuvées du millésime 2013.

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Où l'on apprend que pour Calice 2013, ce sont cette fois des vignes d'une vingtaine d'années qui composent la cuvée, au lieu de vignes de quarante ans habituellement, mais on retrouve la fraîcheur et le fruit. Le Tourbillon de la Vie, dont 2013 est le second millésime, est une jolie cuvée de négoce, composé à 100% de maccabeu sur granites, avec une belle tonicité et un caractère franc et agréable. En appréciant les autres cuvées en cours d'élevage - Fleur de Cailloux, Petit Taureau... - nous apprenons qu'il n'y aura pas de Ciel Liquide cette année, pour cause de sangliers dévastateurs et un peu trop gourmands de raisins gorgés de sucre!... Mais, décidément, les vins du domaine restent toujours une belle piste à suivre, un ballon à saisir, parce que JPP sait mouiller le maillot!...

012Ultime information, plus en terme de perspective que de note destinée à votre agenda ou carnet d'adresses, un message récent de Benoît Danjou, qui nous signale la première manifestation autour du rancio sec, une journée importante pour lui, qui est le Président des Rancios secs du Roussillon : Be Ranci!... Voici le texte écrit par Jean Lhéritier pour l'occasion  : "Les rancios secs reviennent de loin" :

"Le pays catalan a ses traditions. Le petit tonneau de vieux rancio de qualité, hérité du grand-père, en fait partie. C'est la « bota del reco ». Le rancio sec appartient à une famille de vins que l'on retrouve sur l'arc méditerranéen, de Montpellier à Alicante : des vins non ouillés, à oxydation maîtrisée, à très long élevage, à fort potentiel de vieillissement. Mais, élément le plus ancien de notre patrimoine, ce vin ciselé par le temps était pourtant menacé d'extinction à l'orée des années 1980, faute d'existence légale. A le commercialiser, il ne restait que 4 ou 5 producteurs sur la Côte Vermeille et 2 en Roussillon. Réduit au statut peu valorisant de vin de table, il ne pouvait même pas dire son nom. Devant cette situation, Slow Food a engagé un programme pour en faire une sentinelle, c'est à dire un produit à sauvegarder et à promouvoir au nom de la biodiversité et du patrimoine. A partir de 2004, le rancio sec s'est organisé en association (celle qui propose aujourd'hui Be Ranci !). Les producteurs ont pu entamer une démarche d'IGP, auprès de l'INAO, qui a abouti en 2012 ! Nos vins sont donc aujourd'hui IGP Vins de pays des Côtes catalanes, mention rancio sec, ou bien  IGP Vins de pays de la Côte Vermeille, toujours mention rancio sec. Parallèlement, de nombreuses dégustations ont été assurées depuis 10 ans dans des salons (Aux Origines du Goût à Montpellier, Eurogusto à Tours, Salone del gusto à Turin...). La dernière en date de ces présentations a été l'invitation de 19 producteurs au Mas Marroch, superbe lieu où les frères Roca, du Celler de Can Roca, accueillent leurs manifestations prestigieuses. Enfin, le lundi 2 juin, plus de 20 vignerons investissent, à Perpignan, la belle galerie d'art contemporain Acentmètresducentredumonde."

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"Ainsi, tout comme le vin jaune est la perle des vins du Jura, le rancio sec peut devenir le fleuron de la viticulture catalane. Il peut en quelques années forger sa notoriété, enrichir et rendre plus attractif le patrimoine de notre pays catalan. En revendiquant son identité, le rancio sec catalan peut se projeter des oubliettes de l'histoire à la plus excitante modernité." En attendant peut-être, de se retrouver à Banyuls, à l'Ascension 2015?... Affaire à suivre!...

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29 mai 2014

Vendredis du vin # 66 : une recette goûteuse!...

Ce mois-ci, c'est Iris Rutz-Rudel, de Lisson Estate, qui nous convie à une rafale de tramontane!... La Présidente à vie des Vendredis du Vin prend la route 66, au guidon de sa Harley, à l'occasion des VdV #66!... Vrooomm!... C'est un peu pour être tous, en quelques sortes, les Hell's Angela Mwine, si j'ose dire!...

vdv-logo[1]Le Roussillon, c'est l'occasion de piocher dans une offre des plus larges : blancs secs sudistes, mais exprimant la "minéralité" des multiples terroirs de la région, rouges souvent capiteux, mais dont la "typicité" s'élargit vers des notes de fruits frais, quand la surmaturité n'est pas recherchée et bien sur, tous les vins doux naturels (pour un peu, on aurait oublié que le N de VDN signifiait naturel, n'en déplaise à certains!) en mode réducteur ou oxydatif.

Bref, une belle occasion aussi de se lancer dans la recherche d'un accord met-vin original, mais goûteux. Pour cela, il faut d'abord se rendre au marché, avec une petite idée derrière la tête et notamment le choix, avant toute chose, du flacon destiné au dîner, en l'occurence, un Banyuls blanc Les Escoumes, du Domaine de la Casa Blanca, dont les locaux sont situés sur les hauteurs de Banyuls. C'est simple, c'est une maison blanche adossée à la colline...

Quelque chose me titille ce matin-là : lapin, poire, gorgonzola... Surprise, le web ne manque pas de recettes alliant ces trois ingrédients!... Un beau lapin, donc, bio de préférence, coupé en morceaux (non, je ne prends pas la tête, Madame PhR va pousser des cris!), des poires même si ce n'est plus trop la saison, des conférences pour l'occasion et du Gorgonzola de chez Sacha, à l'Opéra des Fromages. La marchande de fruits et légumes me permet de trouver de la sauge fraîche - parfait! - et finalement, le soir même, je trouve au Chai Carlina (que j'évoque à dessein en ce week-end de l'Ascension...) les dix centilitres de Porto blanc qu'il me fallait également!...

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Histoire de pimenter la recette, si l'on peut dire, puisqu'elle est plutôt composer d'une association de douceurs, le plat est accompagné d'asperges des bois (ornithogalum pirenaicum, ou aspergette, à ne pas confondre avec l'asperge sauvage, asparagus acutifolius, comme vous le préciseront tous les spécialistes!) de saison, ce qui en fait une recette printanière, alors qu'on pourrait penser, de prime abord, qu'elle est plutôt automnale.

Madame PhR, rentrant en ce dimanche d'une escapade en randonnée dans les Bardenas Reales (non, ses absences ne m'inspirent pas, ce sont ses retours, mauvaises langues que vous êtes!...), apprécie cet accord met-vin comme il se doit et s'étonne au passage que le Banyuls s'évapore à ce point dans les verres!... Grandeur des arômes et saveurs et décadence gourmande!...

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17 mai 2014

Loïc Roure, bienvenue au Jajakistan!...

Direction le Haut-Fenouillèdes!... Ou presque. En tout cas, la haute vallée de l'Agly. En clair, le Jajakistan!... Lansac, Rasiguères (où nous avons rendez-vous), Planèzes, au nord de la retenue d'eau du barrage sur l'Agly, Cassagnes, à l'est du lac, le tout entre Latour de France et les Corbières. Cette contrée a reçu son surnom de la bouche de Cyril Fahl, semble-t-il, lorsqu'il a vu débarqué un soir de 2003, chez Jean-Louis Tribouley, ce grand escogriffe coiffé d'un couvre-chef pachtoune, façon Massoud, originaire de St Étienne (42), passé par un café-restaurant de la Drôme ou encore les bureaux d'Amnesty International, à Lyon et travaillant alors chez Gérald Oustric, en Ardèche. Il a gardé le souvenir de quelques vacances estivales et familiales, naguère, à Espira de l'Agly et revient dans la région pour voir s'il n'y aurait pas quelques vignes disponibles dans le secteur...

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Un copain caviste parisien lui suggère de se rendre à Lesquerde, où il y a peut-être quelque chose à faire... Lors d'un repas chez Jean-François Nicq, à Montesquieu des Albères, il croise Bruno Duchêne, juste arrivé, lui aussi, à Banyuls. D'ailleurs, pour ces derniers, 2002 était le premier millésime en P-O. Seul Jacques de Chancel est installé depuis 2001 à Latour de France et encore, n'est-t-il pas inscrit dans leur sens du bio pour son Domaine de l'Ausseil. Loïc Roure apprend à cette occasion que Chapoutier vend des vignes en bio depuis quatre ans dans ce village. Bruno lui conseille de passer voir son ami Jean-Louis Tribouley, qui pourra sans doute lui en dire plus. Pour ce dernier, comme pour Cyril Fahl, 2002 est aussi le premier millésime. Le futur vigneron revient plutôt sceptique de sa découverte des vignes de Chapoutier... Il dîne alors avec les deux vignerons de Latour, qui le mettent alors sur la piste de quelques parcelles, qui leur avaient été proposés au moment de leurs installations respectives. Au bout de la nuit, il repart avec quelques extraits de cadastre et lève le poing, certains que son futur est né sous ce ciel noir et étoilé du Roussillon : OUAIS!... Bienvenue au Jajakistan!...

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Un territoire aux contours parfois sévères, lorsqu'on le contemple à cette époque de l'année, au sortir de l'hiver et au moment où les vignes taillées court (plus ou moins!) laissent apparaître les sols secs et souvent désherbés, malheureusement, comme ceux qui sont dans le giron de la Cave de Caramany qui impose, dit-on, à ses vignerons, des traitements chimiques pour bénéficier de l'appellation village. Une route, une piste plutôt, en lacets, nous conduit sur les hauts de Rasiguères, histoire d'embrasser le paysage. Sur les flancs des coteaux, de la vigne avec des expositions opposées. Et sur cette sorte de plateau, à 340 m d'altitude environ, du grenache planté en 1966 sur un sol de schiste et de grès. On aperçoit, de l'autre côté de la vallée, un ensemble de parcelles de carignan, grenache, syrah ou maccabeu, partagé avec d'autres vignerons, exposé nord, sur des gneiss et sur la commune de Cassagne. Une zone que Loïc Roure apprécie particulièrement pour ses rendements réguliers, ses vins frais, l'absence de stress hydrique et le fait que le secteur ne soit pas exposé à la grêle, phénomène pour le moins récurent par ici. Le seul problème que lui connaisse le vigneron, c'est la quasi permanence de la présence du vent, compliquant les traitements printaniers notamment.

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Ici, à Rasiguères, en 2012, deux hectares distincts de vigne ont subi la grêle à trois reprises, en avril, mai et juin!... Au final, guère plus de trois hectolitres produits. Cette année-là, ce n'est pas moins de 4 ha 20 qui ont été grêlés à 100%!... Si on ajoute les conséquences d'une forte coulure en 2013, les deux derniers millésimes ne sont donc pas sans conséquence, puisque ce sont les deux plus mauvais depuis cinquante ans, pour le département des Pyrénées-Orientales, devenu le moins productif de France, rapport surface/production, selon une annonce officielle récente!... Heureusement, 2011 avait été une très belle année (la plus belle en volumes depuis cinquante ans d'ailleurs!), mais la météo locale est pour le moins génératrice de stress, quand on sait que certains évènements climatiques extrêmes peuvent survenir, comme cette grêle estivale qui ravagea une bonne partie du vignoble de Lesquerde en 2010.

084Le Domaine du Possible compte donc actuellement une dizaine d'hectares répartis dans la région, sur des terroirs allant de l'argilo-calcaire, au schiste et aux arènes granitiques de Lensac et Lesquerde. Pas toujours très simple de composer avec des parcelles se situant aussi bien à Caudiès de Fenouillèdes (4 ha) qu'à Tautavel (fermage qu'il abandonne cette année), situées à près de vingt kilomètres de part et d'autre de la cave de Lansac. Lors de son installation en 2003, Loïc avoue qu'il avait parfois opté pour des "rougnes", ces vieilles vignes au bout du rouleau qu'il vaut mieux ignorer. Il a donc arraché depuis 2 ha 20, tant à Latour de France qu'à Montner.

Nous découvrons ensuite, cependant, un secteur où se trouvent des vignes largement centenaires, puisque plantées en 1900. Du grenache gris, du carignan noir et, plus haut dans la pente, du maccabeu. On trouve là également des syrahs sur échalas, âgées de 35 ans environ, qui ne produisent guère plus de quarante caisses de raisins chaque année!... Il faut dire que la pente est forte et le sol pour le moins aride. Mais, ces dernières ne sont jamais malades et ne nécessitent que deux poudrages par an. "Par-fait!..." Peu de végétation trouve sa place ici, si ce n'est ce qu'on appelle les "pinceaux" dans la région, sorte de touffe d'herbe fine sans racinaire, qui ne concurrence donc pas la vigne dans ces zones sèches. Par contre, on y trouve aussi des séneçons du Cap, sorte d'engeance végétale, arrivée en France, naguère, par les tanneries du Tarn important des toisons venant d'Afrique du Sud et contenant des graines de cette herbe, qui n'a pas manqué d'essaimer dans tout le sud de la France, surtout quand aucun désherbage n'est pratiqué. Deux, peut-être trois floraisons par an, inutile de dire qu'il faut les arracher, d'autant que la plante sécrète un suc toxique qui, lorsqu'il tombe au sol, empêche toute végétation de pousser. Seul vertu qu'on peut lui reconnaître, l'attirence de pucerons, dont elle est parfois envahie et donc, dans la logique d'une chaîne alimentaire cohérente, l'arrivée de colonies de coccinelles s'y attaquant. La vie animale est bien faite, pour peu qu'on la respecte.

085Les installations du domaine sont situées à Lansac, dans les locaux à priori confortables de l'ex-cave coopérative communale. Ceux-ci ont été libérés peu de temps avant l'arrivée du vigneron, du fait des regroupements par étapes successives, en vigueur dans la région. Ainsi, la cave de Planèzes-Rasiguères intègre également Lansac, voire Bellesta et Cassagne, avec les conséquences qu'on peut deviner sur la disparition de certains domaines et l'abandon de vignes. La cave est partagée avec Edouard Laffitte (Domaine Le Bout du Monde), qui y vinifie également ses cuvées. Ils ont en commun un projet d'aménagement extérieur, en vue d'un meilleur stockage de tout le matériel, ce qui permettra ensuite d'optimiser les locaux, afin qu'ils conviennent mieux à la production des diverses cuvées proposées par les deux vignerons. Une étape qui se déroulera en douceur, une fois la période électorale passée... forcément quelque peu animée, comme dans nombre de villages de France!... Pour un peu d'ailleurs, Loïc Roure aurait pu endosser le costume de maire, suite aux demandes de quelques habitants de Lansac, mais la raison l'a emporté et peut-être aussi une réflexion personnelle qui lui a permis de se projeter dans l'avenir. Non qu'il ait le moindre regret d'avoir fait tous ces choix pour le Haut-Fenouillèdes, mais il avoue aujourd'hui (sans être sous l'emprise d'une quelconque substance!) que, si c'était à refaire, il irait s'installer directement à Banyuls, notamment pour la qualité de vie, même si les mauvaises langues disent parfois que c'est une zone dangereuse pour les couples, ajoute-t-il en riant!... N'empêche que nous apprenons au passage qu'il a mis quelques billes dans le projet en cours (managé par Bruno Duchêne, voir par ailleurs) au coeur de la cité banyulencque, avec l'idée sans doute de tourner une page, quand le temps sera venu.

088Entre un week-end festif, à l'occasion des 50 ans de Jean-Louis Tribouley la semaine précédente et la perspective du suivant, non moins fatigant sans doute, à Marseille, à l'occasion de La Remise, Loïc Roure a procédé à quelques mises partielles de cuvées 2013, ce qui nous permet de découvrir les vins du dernier millésime. Tout d'abord, Charivari 2013, 100% carignan venu des gneiss de Cassagne, en macération carbonique et un joli équilibre, s'appuyant sur les 12,23° affichés! A peine une petite pointe métallique (la carbo!) due à la proximité de la mise et qui doit se remettre en place rapidement. A suivre, Tout bu or not tout bu 2013, issue d'un "faux négoce en partie vrai!" Grenache et mourvèdre en semi-carbonique, un tiers, voire un quart de la cuve étant foulé, plus ou moins refroidie, selon les éventuelles difficultés rencontrées lors des fermentations pour telle ou telle parcelle. A noter que pour Couma aco, il s'agit de parcelles très précoces de syrah de Rasiguères et de syrah de Tautavel, le tout égrappé, l'exposition sud-ouest en coteau imposant des vendanges à 14° dès la fin août et la mise à l'écart des rafles. Cette année cependant, des vendanges ont pris fin les 7 et 8 octobre, avec des carignans ramassés à 12,2° sur les hauteurs de Cassagne. Pour les rouges, pas de soutirage, mais souvent de petites "aérations" en cours de fermentation, en prenant et en réinjectant du jus dans le bas de la cuve. Presque à chaque fois, les pressurages se font alors qu'il reste quelques sucres et les malos se font également sur sucres, mais cet aspect-là est désormais maîtrisé. A noter que le vigneron estime parfois que ses vins manquent... d'un supplément d'âme et, pour cela, il a décidé d'élever une partie des jus dans deux barriques et ce pour chaque cuvée, jusqu'à l'assemblage définitif. A suivre!...

Pour les blancs, Loïc fait part de sa perplexité depuis 2009, sauf pour 2013 s'annonçant plus à sa convenance. Quelque chose qui s'est inversé par rapport aux premières années, au cours desquelles, estime-t-il, ils étaient mieux réussis que les rouges... Évolution de sa propre perception?... Comparaison avec d'autres?... Il faut dire qu'il totalise à peine plus d'1 ha 20 de cépages blancs (20 ares à Lansac et à Rasiguères, 56 ares à Latour et 15 à Caudiès). En 2011, il a du jeté les 3/4 des volumes et encore n'a-t-il pas mis le reste sur le marché!... Depuis deux ans, il utilise un pressoir du type Vaslin et pratique un débourbage attentif, phase qui ne pouvait se faire avec le pressoir vertical utilisé auparavant. En 2013, carignan gris et maccabeu (près de 70%) ont été assemblés à la cuve pour la première fois, puis passés en barriques à la fin des sucres, il y a juste un mois. Les jus sont secs et sans la moindre volatile.

091Nous passons ensuite à la cuvée Le Fruit du Hasard 2013, élevée en barriques uniquement et qui, pour le moment, doit se remettre de deux oxygénations successives après la mise en barriques et la mise en bouteilles partielle. Caudiès 2013 se compose de syrah (souvent destinées à C'est pas la mer à boire) et de carignan égrappés, plus un peu de grenache cette année, le tout issu de marnes schisteuses plus profondes et sur des zones plus plates. L'objectif, en venant dans ce village proche des Corbières, n'était autre que de "faire du volume". Or, depuis deux ans, alors que les bios peuvent espérer 35 hl/ha et les autres entre 40 et 55 hl/ha, on est loin du compte!... De la même façon, les achats de raisins pour la partie négoce se sont avérés très limités en 2013, vu les conditions du millésime. Ainsi, à Vença, sur les quatre à cinq tonnes espérées de grenache et syrah sur argilo-calcaire, guère plus d'1,8 t au final. Sur Latour de France, 660 kg au lieu de trois tonnes et rien d'autre à Caudiès. Heureusement, quelques volumes étaient disponibles chez des vignerons en bio à Montner. La gamme sera donc moindre que d'autres années, il faut bien faire le dos rond en ces temps difficiles et l'espoir de produire 25 hl/ha chaque année difficile à satisfaire.

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Si nombre d'amateurs connaissent les "vins plaisir" de Loïc Roure, on ne sait pas toujours à quel point le Domaine du Possible se gère parfois sur le fil, du fait, notamment, des conditions climatiques. De plus, le vigneron, connu pour son humour rieur et son sens de l'auto-dérision, apparaît aussi très exigeant avec sa production. Quelques succès, au fil des années, ne l'ont pas installé dans une auto-satisfaction pérenne, loin s'en faut!... Aujourd'hui, on devine qu'il admet une marge de progression certaine dans ses vinifications et ses choix en la matière. Il a aussi sans doute besoin de se recentrer sur ses meilleures parcelles, plutôt que de courir le vignoble du Haut-Roussillon. Pour lui, le temps est peut-être venu de faire quelques petits pas déterminants, parce qu'il sait mieux où il va et que les grandes lignes sont tracées. "J'ai parfois un peu de mal à choisir entre fromage ou dessert, mais pour les choses les plus importantes, je n'ai jamais eu de mal à trancher!..." Au fait, le Jajakistan est-il exposé aux secousses telluriques de toutes sortes?...

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08 mai 2014

Domaine Danjou-Banessy, à Espira de l'Agly

Que de changements au domaine, en à peine quelques années!... Au cours de deux passages précédents, en mars 2008 et fin 2009, nous avions pu découvrir quelques petites merveilles proposées par ce domaine familial, bien ancré sur les berges de l'Agly quasi-maritime, très différent du Haut-Fenouillèdes. En novembre 2011, lors d'un passage du vigneron, cette fois, au Chai Carlina, à St Jean de Monts, bien connu des ReVeVineurs, nous prenions connaissance du chambardement en cours au domaine : nouvelles cuvées de terroir, mise à disposition de quelques trésors, option rancios, etc... Depuis, Benoît Danjou a indiscutablement pris confiance (la paternité récente?), lancé de lourds travaux au niveau des bâtiments, continué à sillonner la campagne environnante pour découvrir de nouveaux terroirs, projeté de futurs aménagements, en vue de partager sa terre catalane avec ses amis, le tout, bien soutenu par son épouse, aidé d'autre part par Sébastien, son prof d'anglais de frère (en "double activité" aménagée grâce à un proviseur arrangeant!) et boosté par quelques jolis succès et commentaires flatteurs, ici ou là, sans qu'il n'en perde pour autant la tête!...

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Nous voilà partis pour un tour d'horizon des parcelles et terroirs. Certains semblent abordables pour le commun des véhicules, mais Benoît nous invite à prendre place dans un 4x4 collector qui laisse à penser que les chemins à emprunter ne sont pas tous carrossables... Le vigneron veut nous montrer ses dernières découvertes situées dans un endroit hors du commun : Les Escounils. Des parcelles dans la forêt, à flanc de montagne, comme une langue de terre gagnée depuis des lustres sur la végétation, des terrasses successives, des banquettes, un terme qui convient peut-être mieux, le tout orienté nord-ouest/sud-est. Pas besoin d'être devin pour imaginer à quel point ces terres sont exceptionnelles. Au total, douze hectares de très vieilles vignes, lâchés par un grand domaine de la région et repris par trois vignerons du cru, dont Benoît Danjou.

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Des grenaches blancs et gris, comme cette parcelle de 80 ares et de plus de 90 ans (ci-dessus). De nombreux manquants certes, mais une bonne reprise de la vie, grâce notamment à la biodynamie (quelques essais en cours) et le travail d'un sol argileux, ou la roche calcaire affleure parfois. Nous sommes là entre 200 et 250 mètres d'altitude. Certaines des dites banquettes sont plantées de muscat, dont certains non taillés depuis deux ans. L'objectif, pour ces zones, est de racheter la terre, arracher, semer des céréales et ensuite replanter, lorsque le temps sera venu, parce que ce sol semble être excellent pour les blancs, avec une forte minéralité probable, même pour les rouges, présents par complantation des trois grenaches notamment. Ici, on trouve trace de schiste en plus du calcaire, mais aussi de grès rose, avec quelques chênes-lièges en bordure de la forêt et moins de pins. On note aussi la présence de galets ronds ayant peut-être glissé dans la pente, au fil des siècles et millénaires. En fait, la démonstration de toute la variété des sols d'Espira de l'Agly, ce qui incite le vigneron à travailler à la parcelle, avec désormais pas moins de dix à douze cuvées, "histoire de faire plaisir à l'imprimeur!..."

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Le domaine compte actuellement une vingtaine d'hectares, dont trois à quatre en fermage (un hectare sous les Truffières). Parmi cet ensemble, pas moins de six à sept hectares de muscat, base historique de bien des entités de la région. Aujourd'hui, 90% des raisins de ce cépage sont destinés au négoce. Le vigneron avoue qu'il se demande s'il consomme lui-même, en famille, plus d'une bouteille de Muscat de Rivesaltes par an!...

Après avoir découvert le secteur dit des Terres Noires, au nord-ouest du village, en compagnie de Lucien Salani, retour dans cette même partie de la commune, qui offre quelques micro-terroirs et autant de nectars. C'est dans le bas du coteau que se situe le secteur de La Truffière (1 ha). Des sols argileux sur un socle calcaire. Nous sommes là juste à la limite d'une zone de schistes et de calcaire qui se chevauchent dans le sous-sol. Ce dernier réserve quelques surprises, si l'on en croit le chasseur de trésors que Benoit a croisé là un jour, armé de sa poële à frire (un détecteur de métaux, bien sur), qui disait avoir trouvé là nombre de pièces romaines. Il semble qu'un cimetière romain soit identifié ici, en profondeur, non loin d'une voie romaine passant jadis dans ce paysage.

038Au sud de la petite route, la parcelle de carignan complanté, Les Myrs (1 ha), reprise en fermage, donne de grands espoirs aux deux frères Danjou, avec des sols de schistes et de marnes. En face, La Truffière, avec 33 ares de carignan gris (La Truffière blanc), carignan noir et grenache (La Truffière rouge), cuvées connues pour leur finale saline et leur tension. Les grenache n'ont pas moins de 60 ou 70 ans, les carignan noirs au moins 80, dont la plupart sont dans la famille depuis plusieurs générations.

Autres vignes familiales sur les mamelons proches, L'Estaca, 55 ares de grenache noir (80 à 90%) complanté, sur des marnes et du schiste (présence de mica et d'éléments ferrugineux). Dans la contre pente, orientée nord-ouest, L'Espurna, 55 ares de cinsault, sur un sol très sec, avec une majorité de quartz. Pendant quatre ans, Benoît a tenté de planter pour combler les manquants, mais ici, rien ne pousse!...

Nous continuons à grimper dans le coteau. On y trouve de vieux muscats, âgés au moins d'une soixantaine d'années, chose plutôt rare pour un cépage qui est souvent arraché dès qu'il atteint trente ans. A proximité d'un petit mas, restauré dans quelques années sans doute, pour permettre aux clients du domaine de goûter... le paysage et quelques cuvées autour de quelques grillades, une parcelle qui pourrait relever d'un conservatoire des variétés rares de vigne : 300 pieds de jaumet (ou jaoumet), appelé aussi la Madeleine de Jacques ou le St Jacques. Un cépage pour le moins prime, puisqu'il mûrit à la mi-juillet, le saint se fêtant le 25 de ce mois. En fait, le premier raisin de bouche cultivé en France, sur échalas, avant même le chasselas de Moissac. Particularité de ce cépage, il prend bien l'oxydation. A prévoir donc au domaine avant longtemps, un essai de vin de voile, comme il se doit, pour ce passionné d'oxydatifs et de rancios!...

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Les parcelles de maccabeu les plus hautes dans la pente ont été arrachées. Pas de plantations programmées là, mais peut-être seulement quelques semailles. A terme, elles pourraient être dédiées au rêve qui se construit doucement dans l'esprit de Benoît Danjou : une exploitation viticole qui s'orienterait vers une polyculture vivrière!... Ici, il se pourrait bien qu'on trouve avant longtemps quelques vaches de l'Albera, la massanaise, dont on a retrouvé quelques rares spécimens non loin de Banyuls. Une race, abandonnée au profit de la charolaise produisant le double de viande, mais qui est tout à fait adaptée au climat et à la sécheresse de la région. Et qui, quelque part, porte toute la fierté sanc e or, aspect des choses auquel le vigneron d'Espira ne peut rester insensible.

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Au final, il est intéressant à plus d'un titre de découvrir tout l'aspect géologique (du moins, pour ce qui est des sols) et les composantes terriennes du travail et des choix d'un vigneron. Benoit Danjou admet volontiers que s'il était à Calce, par exemple il aurait sans doute une autre vue des choses, parce que là-bas, il faut jouer avec la pluralité des sols dans certaines parcelles. Ici, on peut, d'après lui, jouer et tenter d'optimiser le duo terroir-cépage, faire valoir son identité, notion très recherchée de nos jours, notamment parce que ses ancêtres, à force d'obervations, ont déterminé ce qu'était la meilleure option, parmi de multiples possibles.

Le domaine est certifié bio depuis trois ou quatre ans (label Ecocert), sans que ce soit affiché sur la contre-étiquette. "Cela n'a pas changé grand chose pour nous, au domaine. On l'a fait un peu sous la pression de certains importateurs qui aiment produire des documents sur le sujet. Et puis, de toute façon, c'est bien ceux qui sont en chimie qui devraient le mettre sur l'étiquette!..."

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En dégustant le premier vin, Coste 2012, un 100% maccabeu bien armé pour être une belle mise en bouche, nous évoquons avec les deux frères la grosse évolution commerciale du domaine en quelques années. Voilà peu, Danjou-Banessy était surtout connu dans les P-O, un peu à Lyon et sur quelques tables à Paris. Désormais, les cuvées, au volume très limité parfois, ont franchi quelques frontières, mais plutôt vers des pays limitrophes, surtout parce que Benoit et Sébastien tiennent à un bilan carbone le plus positif possible. Ils sont désormais bien diffusés en France, sauf dans le Grand Ouest, qui est un peu le parent pauvre. Tant pis pour les amateurs et les gastronomes bretons et ligériens!... Il faut savoir que les Danjou sont très attachés également à la qualité des relations qu'ils peuvent avoir avec leurs diffuseurs. Certains ne manquent pas de participer aux vendanges et sont devenus des amis. Pas question de laisser partir les cuvées du domaine dans n'importe quelles mains!...

056Lors de cette séance de régalade, c'est l'occasion, pour Benoît Danjou, de faire une sorte de profession de foi, la sienne, celle qui le porte chaque jour. Ce jeune homme a du carignan catalan dans les veines, n'en doutons pas!... "Le plus souvent, les grenache sont vinifiés en vendanges entière et les carignan égrappés. Mais, il n'y a pas de recette type, on s'adapte au millésime! Parfois, tout est non égrappé, une autre fois, on égrappe partiellement. Le grain est important, mais la rafle aussi. Pendant les vendanges, on goûte tout, tous les jours! On est présents dans toutes les parcelles. On y passe énormément de temps, mais on croque le raisin!... Quand on le croque ce raisin, c'est sucré, forcément. Or, le sucre annihile tous les arômes. Donc, on sépare la pellicule, les pépins et la pulpe, c'est important!..." Ce qu'on appelle peut-être des pré-vendanges chirurgicales?...

"Il faut goûter tout séparé. Dans la pulpe, on va avoir la densité du vin. Dans la pellicule, ce sera la qualité des tannins. Les pépins, quant à eux, on ne les croque pratiquement pas. On s'est aperçu, contre l'avis des oenologues, que lorsque le pépin est marron chez nous, en visuel sans le goûter, le grain est déjà en surmaturité et d'est trop tard!... Ces oenologues prônent encore dans le département, de récolter à maturité phénollique, terme inventé par les scientifiques et à contre-courant de ce qu'on veut faire au domaine!... La maturité phénollique d'un grenache noir en 2006 se situait à 17°, dans certains endroits! Ce n'est plus de la maturité, mais de la surmaturité, avec des arômes de Maury, de Rivesaltes ou de Banyuls, ce n'est plus un rouge!..."

"On a déjà vinifié des vins secs à 17 ou 18° même, avec au final, aucun sucre. Qui peut dire que tel ou tel fruit est mûr?... Je ne dis jamais ça. Je dis seulement : ce raisin, il me plaît, c'est avec ça que je veux faire mon vin et on va aller le cueillir dès demain! Pour moi, un vin rouge, c'est du fruit rouge! On s'accroche trop à certaines choses dans le sud. Après, il y a toute la complexité d'un terroir derrière, mais pour moi, ce n'est pas du fruit noir compoté. Les goûts, ça reste subjectif. Certains vont préférer des peaux plus acidulées, d'autres plus sucrées, mais nous, on fait nos vins avec nos sens. On goûte avec méthode et on prend une décision. Ce n'est pas du hasard!"

057De plus, Benoît nous l'avoue : "2012, c'est un des plus beaux millésimes que j'ai eu la chance de faire!" La Truffière blanc est déjà abordable et d'une belle pureté. On passe ensuite au "ploussard catalan"!... Les Myrs 2012, dont c'est le premier millésime. Un vin qui a passé quatorze mois en fûts anciens. Un carignan très très vieux, pour lequel une extrémité de la parcelle est en marcottage, l'ensemble se passant fort bien de soufre. Selon le vigneron, un carignan travaillé à contre-courant de nombre de ceux qu'on trouve dans le sud, ni robuste, ni lourd. Une belle touche florale, un croquant qui propose une belle acidité. Des sols avec moins de calcaire cependant et plus de schistes ferriques. De la griotte, pour une belle pureté de fruit. Voilà un carignan qui pinote!...

Un travail en levures indigènes bien sur, aucune filtration même sur les blancs, ces dernières ayant très vite été abandonnées après un seul essai, il y a près de dix ans!... A suivre, Espurna 2011, le nom catalan de l'étincelle provoquée par la pioche sur le quartz, du cinsault dans un autre style, plus sudiste sur ce millésime, entre fruits rouges et noirs, après un élevage de 22 mois dans un seul demi-muids. Plus de richesse, de matière, même s'il ne s'agit que d'infusion, en mouillant le chapeau, lors des vinifications et plus du tout d'extraction. Cette matière qui se fait à la vigne, le credo du vigneron. Celui-ci qui s'offusque parfois, lorsqu'il entend dire des vins du Languedoc-Roussillon que ce sont des rouges qui tâchent. "Pour ce qui est du Roussillon en tout cas, dans la vallée de l'Agly, la roche-mère affleure dans les vignes, on est en contact avec le minéral et cela doit équilibrer les forces, avec la climatologie qu'on a. C'est bien le but!..."

Parmi les nouveautés, Les Mirandes 2011, une cuvée d'exception, genre explosive! Une vigne de syrah plantée près d'une carrière de roc de mirande, une roche quasi basaltique, un schiste plein de petits mica, dont on garnit les ballasts des voies ferrées. Pendant les travaux à la cave, les ouvriers y ont laissé quelques perceuses, les mûrs étant parsemés de cette roche indestructible. Ca goûte du diable!... Du fumé, de l'encre de seiche, du graphite!... Ma doué!... Selon le vigneron, une parenté quasi certaine avec certains St Joseph sur granite, même si on n'a pas encore trouvé trace de cette roche sur la parcelle.

Estaca 2011 (le piquet ou le tuteur en catalan) : de l'infusion encore, mais souvent, de la vendange entière foulée aux pieds par le vigneron (qui n'aime guère les macérations carboniques, sauf pendant l'été, sous la tonnelle, lorsqu'elles viennent du Beaujolais!), dans une petite cuve, dans laquelle le contenu des petites caisses de raisins est introduit petit à petit, pour éviter toute trituration et l'astringence qui peut en découler. Infusion de deux à trois semaines, puis les jus écoulés par gravité dans un demi-muids (dans les très bonnes années, une barrique de 500 litres et une autre de 228 litres en plus), soit 5 à 7 hl sur un demi-hectare!... Du grenache à 90%, avec une belle structure tannique due aux rafles, à la fois aérien et robuste. Des notes de fraises écrasées, marqueur habituel du cru et un soupçon de pétale de rose. Du grand art!...

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Et de grands vins de gastronomie aussi, point important qu'il ne faut pas négliger pour les vins de ce domaine, qui ont désormais leur place sur les plus grandes tables et les cartes des vins les plus réputées. Avec Benoît Danjou, on devine que nous sommes là en présence d'un vigneron qui sait prendre ce succès récent (coup de coeur de la Revue du Vin de France pour le millésime 2008!) avec ce qu'il faut de recul. Inutile de céder à un dithyrambe par nature excessif, ce ne serait pas la meilleure façon de le mettre à l'aise. Mais, il sera sans doute le plus heureux des vignerons, si vous prenez un peu de temps pour découvrir ses vignes en sa compagnie. De toute façon, il sait bien, question de gènes sans doute, que son métier est très exposé à divers risques, notamment les plus naturels et qu'il faut donc sans cesse se remettre en question, chercher de nouvelles voies, explorer. Ça tombe bien, le Roussillon est un formidable terrain de jeu pour ce genre d'explorateur. N'hésitez pas à vous mettre dans ses pas!...

Posté par PhilR à 23:59 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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