La Pipette aux quatre vins

08 août 2019

Le vignoble de l'Atrie, tel le phénix, avec Elise Hamant!...

En Vendée, on connaît mieux désormais ce vignoble océanique où les quatre secteurs mousquetaires sont désormais cinq (Mareuil, Brem sur Mer, Pissotte, Vix et Chantonnay). Mais, ce qu'on ignore souvent, y compris sur place, c'est que quelques parcelles de vigne défient le Bas-Bocage, là même ou l'élevage et les cultures céréalières diverses dominent le paysage. Pourtant, en parcourant la campagne, il n'est pas rare de tomber sur quelques arpents, souvent plantés de cépages que les uns et les autres destinent à une consommation familiale ou uniquement circonscrite à quelque fief, un terme repris depuis par les producteurs locaux, mais qui est avant tout, en droit féodal, un "bien concédé à charge d'hommage", ayant pris le sens de "territoire homogène par l'orientation et la nature du sol, convenant à une culture bien définie." Ainsi les fiefs de vigne auraient fait jadis l'objet de concessions féodales. Au passage, on peut dire qu'il serait intéressant, de nos jours, de tenter de recenser ces parcelles aussi diverses que variées. Un travail de longue haleine sans doute, mais qui pourrait nous amener sur la piste de quelques cépages rares ou disparus (cas de la folle blanche de Sigournais), certains hybrides sans doute, mais tous témoins d'un patrimoine local et d'une tradition viticole.

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Seul point commun du Domaine de l'Atrie avec ces vignes éparses que l'on découvre au détour des chemins creux et des routes vicinales, c'est sa non appartenance à l'aire définie par les Fiefs Vendéens. Néanmoins, la plantation de certaines parcelles du domaine remonte à quelques années, voire quelques décennies. Les rouges notamment comptent au moins soixante ans, les blancs étant plus jeunes, puisqu'ils ont remplacé les quelques hybrides plantés à l'origine par Michel Roblin, l'ancien propriétaire et peut-être même Albert Guillet, à l'origine de ce petit vignoble, lorsque celui-ci était travaillé au cheval.

En 2012, Julie Bernard avait repris le domaine, alors même que les vignes étaient sur le point d'être arrachées par l'ancien propriétaire, lassé de chercher un successeur. Pas un cadeau le premier millésime (pas loin d'être le plus mauvais de la décennie!), pour la jeune vigneronne qui s'improvise!... Conversion à l'agriculture biologique, difficulté avec le matériel ("Avant, je n'imaginais pas à quel point on peut tomber en panne dans l'agriculture!..." disait alors Julie), l'isolement ne facilitent pas les débuts, malgré le soutien du CAB (Coordination Agrobioligique des Pays de la Loire), dont Élise s'est également rapprochée. En 2014, sortie d'un joli millésime (dont quelques clients de La Vinopostale se réjouissent!...), avec notamment des cuvées de grolleau (gris et noir) tout à fait réussies. Deux millésimes peuvent lui permettre de se lancer, mais la native des Hauts-de-France va connaître des bas, puisque ses parcelles sont fortement impactées par les gels printaniers de 2016 et 2017. Au terme de l'été, quelque peu dégoûtée, elle loue les quatre hectares du domaine à Élise Hamant, native de la Côte Chalônnaise, prête à relever le défi.

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Si Julie s'était lancée bille en tête et semblait réaliser une sorte de rêve qui l'éloignait de ses études de lettres classiques, ainsi que de son destin tout tracé d'enseignante, auquel elle n'aspirait guère, Élise a pris le temps de se forger une certaine expérience. BAC agricole généraliste, BTS de gestion et protection de la nature en Haute-Savoie, licence, sa formation lui ouvre quelques horizons. Elle passe ainsi dix années de salariat dans le monde agricole et l'environnement, effectuant quelques saisons dans diverses branches de l'agriculture, travaillant même avec les chevaux (elle est d'ailleurs cavalière). Petit à petit, elle se dirige vers la viticulture, accueillie pendant dix-huit mois par Vincent Caillé, à Monnières, mais aussi effectuant quelques stages (fermentations et vinifications) auprès de Michaël Georget (Le Temps Retrouvé, à Laroque des Albères, dans le Roussillon), excellent connaisseur de la biodynamie et des vinifications naturelles. D'autres expériences successives, notamment auprès d'Olivier Cousin ou d'Eric Dubois, alors au Clos Cristal, sans oublier l'aide de Julie, ne manquent pas de la conforter dans son choix et son orientation.

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A l'Atrie et dans le village voisin de La Chavechère, Elise dispose donc de quatre hectares, deux pour chaque îlot. On y trouve un hectare de cabernet sauvignon et de cabernet franc, un de grolleau noir, un de chardonnay, 75 ares de gamay et 25 ares de grolleau gris. Une petite pointe de sauvignon est destinée à être arrachée, de même qu'un secteur en friche dans la seconde partie. Avec ces quatre hectares, la vigneronne propose d'ores et déjà des cuvées monocépages, avec un millésime 2018 très réussi et tout à fait expressif, pour lequel levures indigènes, interventions limitées et emploi de sulfites minimum donnent le la d'une production future intégrant avec conviction la gamme des vins naturels.

67753430_2605877749431674_8714548622802288640_nEn cette matinée, elle accueille un petit groupe d'une dizaine de personnes ayant répondu à l'invitation de la Communauté de Commune Vie et Boulogne et à la parution d'un article la concernant dans le quotidien régional Ouest-France. Elle s'exprime avec une certaine prudence devant son auditoire du jour, évitant de trop marteler ses convictions, même si Julie avait tracé la voie depuis quelques années. Elle parle volontiers de ses choix touchant le travail du sol, qu'elle souhaite intensifier quelque peu et de sa volonté d'apporter des matières organiques (apports de fumiers de bovins bio de son voisin).

Elle affiche l'ambition de parvenir à un rendement de 40 hl/ha dès que possible, n'ignorant rien des difficultés de sa prédécesseure à atteindre la moitié de ce chiffre. Mais, il y a peu de manquants dans les parcelles (à peine 4500 pieds/hectare) et cet été, la vigne apparaît saine, laissant espérer une belle et généreuse vendange. La cueillette étant manuelle, Élise va tenter de rassembler les vendangeurs dès la mi-septembre.

A la vigne, elle a choisi de chausser et déchausser une fois. Elle n'utilise que soufre et cuivre, ainsi que des purins de plantes (prèle, achillée millefeuille, valériane... dont certaines sous forme d'huiles essentielles) et des préparations biodynamiques (500 et 501) en temps utile.

Autre option importante, depuis deux hivers, elle invite un petit troupeau de brebis à brouter l'herbe de ses vignes. Sans doute, parce qu'elles sont de "superbes tondeuses", ainsi que pour leur apport de matière organique, mais aussi dans le souci d'associer le végétal et l'animal dans les parcelles. C'est sans doute une forme d'idéal pour la vigneronne, désireuse de se rapprocher d'une certaine forme de polyculture. Nul doute qu'à terme, un cheval de trait intégrera ce projet dans toute sa diversité. Enfin, comme c'était le cas pour Julie, quelques aménagements s'imposent du côté des locaux, dont la vétusté traduit leur conception ancienne et la difficulté d'utiliser une grange destinée à d'autres usages dans le passé. Mais, pour cela aussi, tout viendra en son temps, la réussite de millésimes successifs donnera un réel élan à la dynamique qu'Élise Hamant veut apporter.

C'est finalement une très bonne chose qu'Elise ait pu succéder à Julie. Ne vous attendez pas, cependant, à la retrouver dans Vigneronnes, aux Éditions Nouriturfu, qui sera très prochainement dans les meilleures librairies, ni même dans le Glou Guide 2, dont les auteurs ne manqueront pas de se préoccuper du vignoble vendéen dans leurs prochains opus respectifs, avec acuité et perspicacité, soyez en assurés et qui paraîtront dans la même quinzaine, avant même que vous n'ayez repris vos quartiers d'hiver. Après tout, y être ou pas, l'essentiel est de déboucher quelques flacons avec plaisir!... Belle fin d'été à toutes et tous!...

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22 juillet 2019

La Ferme des Cochons d'Antan, à Legé (44)

Non loin de la D937, ancienne route de La Roche sur Yon à Nantes, entre Les Lucs sur Boulogne et Rocheservière, se situe la ferme de Gaëtan Serenne et de son épouse Marie-Charlotte. Le petit village de La Bézillère abrite donc une exploitation agricole dédiée à l'élevage de cochons et à leur transformation. Mais, pas n'importe quel cochon!... Il s'agit de Porcs blancs de l'Ouest, ou PBO, une des six races rustiques ou anciennes que l'on peut trouver en France, avec le Bayeux, le Gascon, le Basque, le Cul noir limousin et le Corse ou Nustrale. Même s'il est présent dans nombre de départements aujourd'hui, on estime à cent cinquante le nombre de truies (350 kg maxi et 400 à 450 pour les verrats) de cette race, ce qui en fait le plus faible effectif pour les races locales, mais aussi la seule dont la graisse est riche en acides gras poly-saturés, ou oméga 3!... On la reconnaît aussi à ses grandes oreilles tombant sur ses yeux, ce qui ne manque pas de surprendre les visiteurs de passage!...

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Comme vous l'aurez peut-être compris, nous avons découvert la production de Gaëtan en nous rendant sur un marché bio local, avec le but de trouver quelques saucisses et autre pâté de qualité, destinés à notre table, voire à la plancha estivale. Nous n'avons pas tardé à comprendre que le camion quelque peu collector de la Ferme des Cochons d'Antan cachait des petites merveilles de cochonnailles!... Actuellement et jusqu'à la fin de l'année, voire début 2020, les produits proposés sont issus de la race Large White, plus commune, qui va ainsi permettre de mieux comprendre les desiderata de la clientèle et de faire de multiples essais.

marchéL'aventure a débuté en 2018, mais comme chacun peut le deviner, la recherche d'une ferme adaptée n'est pas une mince affaire!... Il aura fallu cinq ans pour que cette opportunité se présente. Finalement, c'est à l'extrémité sud-est de la commune de Legé, juste à la limite de la Vendée, que ce natif de Saint Philbert de Bouaine, non loin de là, va commencer à se projeter dans un avenir pertinent. La ferme en deux parties totalise pas moins de soixante-quatorze hectares, mais seuls trente-trois hectares intéressent le couple. Après une ultime négociation et un heureux concours de circonstance, La Ferme des Cochons d'Antan voit le jour fin septembre 2018, le magasin apparaissant en février dernier.

Bien sur, le projet ne s'arrête pas à la production de saucisses, pâtés et autres jarrets. Les idées de Gaëtan et Marie-Charlotte fourmillent, tant pour ce qui est de la mise en valeur de leur ferme et de leur production, que pour ce qu'on pourrait qualifier de tentative de réconciliation entre les producteurs-transformateurs, notamment ceux attachés à un certain bon sens paysan et les consommateurs, plus particulièrement, dans un premier temps, ceux qui restent soucieux de la qualité de leur alimentation, des soins apportés aux animaux et d'une cohérence nous éloignant de la vision productiviste des dernières décennies.

L'un des objectifs principaux est de concevoir au final une ferme pédagogique, progressivement, à l'horizon de dix ans, selon Gaëtan. Les projets d'aménagements de la ferme elle-même ne manquent pas : aire de pique-nique, allée de boule, accueil des camping-cars, mise en place d'un parcours, tant piétonnier que cycliste permettant au public de passage de découvrir les cochons évoluant en liberté dans diverses parcelles, etc...

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Les difficultés n'en sont pas moins nombreuses, notamment toutes celles liées à la réglementation et aux aspects sanitaires. En effet, depuis quelques temps, une épidémie de fièvre porcine africaine sévit dans le monde entier (en Chine notamment) et il est obligatoire de prendre différentes mesures, notamment dans l'aménagement des bâtiments (pose d'un barreaudage de 1,30 m de hauteur) afin d'éviter tout contact avec d'éventuels sangliers de passage, la maladie se transmettant de grouin à grouin!...

Il faut aussi être en capacité de surveiller l'attitude des truies vis à vis des cochons, les petits ne pesant pas lourd au regard des mères... et des tantes. Les cochons de cette race n'en sont pas moins gentils et familiaux. A la vue de la relation qui s'est établie entre le fermier et ses bêtes, on comprend mieux que l'idée d'un espace de quatre hectares, le bassin-source de la Logne, à proximité de la ferme, soit d'ores et déjà prévu afin que les mères au-delà de cinq ans, lorsqu'elles ne peuvent plus avoir de petits, finissent leur vie paisiblement dans la nature, au milieu de diverses races anciennes de poules, coqs et autres animaux...

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Mais, une grande partie du projet tient également dans une sorte de planification de parcelles permettant aux cochons de gambader dans la nature, mais aussi, à terme de se nourrir. Très vite, des semis de choux, topinambours, navets, citrouilles, maïs et autres betteraves seront réalisés afin que les animaux puissent se nourrir directement dans ces espaces, en suivant un parcours, selon leur âge et ceux à quoi ils sont destinés. Ces parcelles seront séparées par des haies et des arbres, tels que des chênes et des châtaigniers, dont les fruits sont aussi un facteur de qualité des produits finis. Lorsqu'on évoque avec Gaëtan le principe de l'agroforesterie, il préfère l'idée d'une replantation ou d'une reforestation des espaces dont il dispose. On est bien loin d'une agriculture basée sur la monoculture et "l'exploitation" absolue de toutes les surfaces. Il va sans dire que l'ensemble est conduit en agriculture biologique, le label sera disponible fin 2019, du fait des espaces de prairies naturelles dont il a pu disposer dès son installation.

indexLa gestation des truies de Porc Blanc de l'Ouest étant de trois mois, trois semaines et trois jours, ce sont seize petits cochons que l'on peut voir actuellement (trois étant morts lors de la dernière période de canicule de la fin juin) et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils semblent s'adapter fort bien à leur environnement!... Ils font dès maintenant l'objet d'un suivi très attentif quant à leur nourriture et leur évolution, pratique peu commune dans les différents élevages et à laquelle Gaëtan tient particulièrement. Il en va d'une production de qualité, que l'on pourrait dire optimisée, comme il se doit pour toute production agricole qui se veut viable, intégrée et durable.

Bien sûr, ce projet n'en est qu'au tout début. D'autres pistes sont à l'étude, comme l'adjonction de quelques représentants du porc gascon, très prisé de nombre de consommateurs et fort goûteux, apprécié pour les charcuteries sèches qui en sont issues. Mais, certaines caractéristiques des différentes races, comme la durée d'engraissement (seize mois pour les gascons au lieu de douze pour le PBO) ou celle du séchage (douze mois pour un jambon et quatre pour la coppa du gascon) sont des aspects économiques qu'il est impossible d'ignorer à ce stade. D'autant qu'un élevage attentif et soigné de la race présente à la Bézillière semble en mesure de produire des produits séchés de qualité. Mais, peut-être qu'à terme, cet élevage s'intègrera dans le paysage avec une notion de conservatoire des races anciennes!...

En attendant, si vous passez dans le coin, je ne peux que vous conseiller de consulter le site de la ferme, voire de prendre contact, tous les produits y figurant ne sont pas forcément disponibles, certains ayant, comme il se doit, un caractère saisonnier. Quelques marchés de villages du secteur (Saligny par exemple) accueillent aussi le camion de La Ferme des Cochons d'Antan, nul doute que vous pourrez y faire de belles trouvailles!...

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05 juillet 2019

La Paulée de l'Anjou 2019 : de la Coulée aux Greniers

Une semaine de canicule sur la France n'a pas freiné l'enthousiasme des quelque cinq cents invités et participants de la 8è édition de la Paulée de l'Anjou!... Pourtant, chacun admettait, en ce dimanche 30 juin, que les températures extrêmes des deux jours précédents auraient pu sans doute perturber son bon déroulement si, d'aventure, elles s'étaient confirmées... Pensez-donc! La découverte pédestre du célèbre Clos de la Coulée de Serrant, "grand cru" ligérien, imposait eau fraîche et brumisateur, voire chapeau de paille ou ombrelle... Sportif et propice à évacuer quelques toxines!... Avant même de passer aux choses sérieuses et de déguster les vins de plus de cinquante domaines de l'Anjou noir et de l'Anjou blanc, dont une bonne partie issue de ce que l'on a coutume d'appeler plus précisément le Saumurois. Mais, tous fans de chenin!...

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Le traditionnel rendez-vous de la Paulée de l'Anjou noir a donc pris un audacieux tournant dans sa récente histoire, puisque la réunion au caractère très champêtre de ces dernières années, au cours de laquelle cent, voire deux cents personnes d'un panel assez large, allant du journaliste spécialisé au bon client amateur, se retrouvaient autour de quelques jolies cuvées et un cochon grillé, souvent accompagné de légumes anciens, a muté en un raout quelque peu mondain, ou nombre "d'influenceurs" internationaux se devaient d'être présents. Il faut dire que cette Paulée faisait figure d'entrée en matière opportune, voire de mise en jambes quelque peu physique, papilles comprises, au 1er Congrès du chenin (CBIC, Chenin Blanc International Congress, comme on dit dans la langue des plus éminents dégustateurs anglo-saxons!) se déroulant à Angers, du 1er au 3 juillet. Que tout le monde ait apprécié ce changement de paradigme, c'est une autre histoire, mais le chenin, cépage des plus remarquables et les vins de la région, dont certains peuvent certainement prétendre au sommet de la hiérarchie gustative, méritent bien ce genre de grand'messe. D'autant que l'initiative, rappelons-le, en revient voilà sept ans, à un groupe de vignerons passionnés et militants, ayant petit à petit laissé de côté ses divergences, pour faire valoir toute sa diversité et entretenir l'idée même de la biodiversité devenue la préoccupation d'un plus grand nombre.

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A la demande des vigneron(ne)s du cru eux-mêmes, un homme nouvellement arrivé dans la région (et déjà adoubé par ses pairs ligériens, semble-t-il!) pouvait contribuer à ce nouvel élan. Ivan Massonnat, "financier parisien, ambitieux et passionné", selon la description qu'en fait le journal régional Ouest-France du 29 juin, en avait la carrure, même si de toute évidence, il ne tire pas dans la même catégorie (sportivement parlant!) de celui qui l'a convaincu de poser et d'exprimer sa passion du chenin. En effet, depuis quelques semaines, Ivan Massonnat a repris le Domaine Pithon-Paillé et du même coup le Coteau des Treilles, cher à Jo Pithon, admirable cru connu pour sa pente vertigineuse composée de roches volcaniques, spilites et grès, voire poudingues carbonifères!... Et même, au passage, quelque dix hectares du Domaine Laffourcade situés en appellation Quarts-de-Chaume. Un véritable défi, surtout lorsqu'on tient compte des difficultés à écouler ces grands liquoreux du Layon!... L'ensemble est devenu le Domaine Belargus, tirant son nom d'un petit papillon bleu présent dans la réserve naturelle du Pont Barré toute proche. L'homme ne manque certes pas d'ambition, ni d'enthousiasme, puisque lors de son discours, au moment de l'apéritif au Musée Jean Lurçat, à Angers, Ivan Massonnat faisait part de deux scoops à l'auditoire : l'organisation de la prochaine Paulée, en 2020, dans le cadre du Saumurois, notamment à l'Abbaye Royale de Fontevraud, haut-lieu du tourisme régional, mais aussi richesse incontestable du patrimoine ligérien et sans doute, d'un épisode new-yorkais pour cette même Paulée de l'Anjou!... Une sorte de nouvelle conquête de l'Ouest, ce qui peut se révéler tout à fait opportun, tant la demande de vins blancs secs de la Loire semble croître de façon quasi exponentielle outre-Atlantique, dit-on!...

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Après un petit parcours Angers-Savennières effectué en car (ceci évitant le stationnement de dizaines de véhicules sur le site) et la récupération des badge, carnet de dégustation, bouteille d'eau et chapeau de paille pour ceux qui le souhaitaient, de petits groupes se sont aventurés dans le cadre remarquable de la Coulée de Serrant. C'est Nicolas Joly qui présente le lieu, avec toute sa dimension historique incontestable. Il rappelle les jalons principaux de l'Histoire : 1130, plantation de la vigne par des moines cisterciens installés dans le monastère tout proche et faisant partie de la propriété, puis les trois batailles (sic!) essentielles : 1214, bataille de La Roche aux Moines, opposant Capétiens et Plantagenêts, dont on sait qu'elle n'eut pas vraiment lieu, puisque Jean sans Terre, roi d'Angleterre, vit ses alliés se dérober à l'approche des armées de Louis (qui deviendra pour la postérité Louis VIII le Lion) et de Philippe Auguste, venues libérer la forteresse construite en 1206, subissant un siège impitoyable. En 1592, pendant les Guerres de Religion, elle sera largement démantelée, au point que seule la grande allée de cyprès (dite Cimetière des Anglais), remontant au XIIè siècle, subsiste de nos jours, là-même où se déroulait la dégustation des crus de la région.

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Bien sur, le maître des lieux se devait de nous éclairer quant à la troisième bataille... Elle est en cours, selon lui et pour la définir, Nicolas Joly explique qu'il s'agit de celle que mène "l'agricuture conventionnelle à celle respectant le vivant et le goût du lieu, pour ce qui est des vins", théorème que les vignerons présents ici ont adopté sans rechigner. Il nous explique au passage que pour savoir si un vin exprime sa terre et son lieu d'origine, il suffit d'ouvrir une bouteille et d'en consommer un petit verre chaque jour pendant deux semaines. S'il reste le même, voire s'il s'améliore sur la durée, vous serez là en présence d'un flacon qui exprime "les forces ventrales du vin"!... On peut dire qu'il s'agit là de vivre la passion vineuse avec ses tripes!...  Mais, l'heureux propriétaire du célèbre cru de sept hectares qui, avec 2018, en est donc à sa 888è vendange, évoque aussi, non sans humour et de façon anecdotique, ces jours où il s'équipe d'un détecteur de métaux et se lance à la découverte des témoins du passé, à savoir les pièces qui traversent l'histoire dans les sables et les schistes du domaine, démontrant que le temps n'a pas de prise sur un tel lieu.

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Après cette entrée en matière, la promenade bucolique concoctée par les organisateurs, nous permettait de descendre au fond de la coulée perpendiculaire au lit de la Loire, puis de s'attaquer au versant sud pour atteindre son sommet. Une première pause permit à deux jeunes spécialistes de nous présenter un des auxiliaires du vivant local, à savoir les chauves-souris, très utiles pour lutter contre certains ravageurs (ver de la grappe, ou cochylis). On y apprend que vingt-et-une espèces de chiroptères sont présentes en Pays de la Loire (34 en France, 39 en Europe et 1000 à 2000 dans le Monde), dont la Pipistrelle de Kühl, l'Oreillard ou les Rhinolophes, qui ne sont pas rares dans la contrée. Après avoir hiberné, les femelles se rassemblent en colonies plus ou moins importantes (les mâles étant tenus à l'écart!) afin d'assurer une bonne gestation des petits. Équipées d'une sorte de sonar, elles se déplacent aisément la nuit, afin de se nourrir d'insectes divers, sachant également que ces animaux, pesant entre cinq et trente-quatre grammes, mangent la moitié de leur poids chaque nuit, dans un rayon moyen de trois cents mètres!... Auxiliaires indispensables!...

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A quelques encablures du sommet, c'est Fabrice Redois qui nous proposait une dernière pause, afin d'évoquer le terroir de l'Anjou. Un spécialiste du sous-sol, intervenant régulier lors des Paulées, qui n'a pas son pareil pour aborder le sujet avec humour, mais non sans précision. Rappelant que les pédologues sont bien les spécialistes du sol et donc, plus à même d'aborder la question de la plante elle-même dans son support, il rappelle en quelques phrases et quelques documents ce qui caractérise la région. Les cartes ci-dessous sont celles du département du Maine-et-Loire, la première des mines et carrières, soit la géologie montrant bien la séparation entre le Massif Armoricain et le Bassin Parisien, la seconde étant une carte lithologique simplifiée, qui fait état de la nature des sols de surface. Au-delà, on apprend également que les domaines des vignerons concernés sont situés entre 50 et 100 mètres d'altitude et dans une zone recevant moins de 660 mm de précipitations par an (moyenne nationale : 800 mm).

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Source : BRGM Info Terre

Quelques minutes plus tard, la boucle était bouclée, non sans quelques ultimes efforts, afin d'apprécier comme il se doit l'ombre des cyprès et les nombreux crus à (re)découvrir, chance que n'eut pas Louis XIV lui-même, puisque, dit-on, son carrosse s'embourba, alors même qu'il souhaitait découvrir le lieu!... Après un court passage, non loin de là, au salon très nature de Tim Toigo, de Canon Canon, sympathique bar à vins de Rochefort sur Loire, il fallait rejoindre la noble ville d'Angers souffrant quelque peu des mêmes effets de la chaleur, au point que le Musée Jean Lurçat et les Greniers Saint Jean n'offraient pas la fraîcheur espérée, lorsqu'on franchit l'entrée de tels magnifiques bâtiments chargés d'histoire là encore. La soirée, co-présidée par les célèbres sommelières Paz Levinson et Pascaline Lepeltier, n'en fut pas moins belle, longue et très réussie, les organisateurs de l'évènement ayant mis la barre très haute, pour ce qui est du menu proposé et de la performance de servir un tel repas, dans de bonnes conditions, à cinq cents personnes!...

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En effet, en partenariat avec Yannick Biteau, du Val d'Evre, à Ancenis, ce sont trois chefs étoilés de la région qui conçurent le dîner : Mickaël Pihours (Le Gambetta, à Saumur) confectionnât une entrée en matière succulente, les Langoustines nacrées, quinoa d'Anjou au citron noir et bouillon de couteaux à la grenade, puis David Guitton (La Table de la Bergerie, à Champ sur Layon) proposa son Veau fondant confit 36 heures, morilles, légumes croquants, jus corsé au Cabernet. Une très jolie Ardoise de fromages fut ensuite proposée par Philippe Gireaud (L'Alpage, à Rablay sur Layon), enfin Pascal Favre d'Anne (Le Favre d'Anne, à Angers) apporta sa délicieuse touche avec Le Galet de Loire, abricots rôtis et crémeux Dulcey, en tout point remarquable.

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Comme on peut le voir, tous les ingrédients étaient réunis pour passer un beau dimanche à la campagne!... De ceux qui restent dans les mémoires, portés, qui plus est, par les saveurs et arômes des cépages vedettes de la région, à savoir le chenin et le cabernet franc. Naguère décriés par certains ne jurant que par les pinot noir, chardonnay ou riesling, entre autres, ces variétés parfois connotées ligériennes élèvent désormais le Val de Loire dans la cour des grands, puisqu'on se souvient de leur présence en Afrique du Sud notamment, mais aussi dans d'autres régions de France, voire même d'Espagne, où quelques vignerons passionnés en ont désormais planté!... A l'heure où on se préoccupe des conséquences du réchauffement climatique (réflexion en cours dans nombre de pays du Sud notamment), ces nectars issus des coteaux de la Loire (dont certains opportunément exposés au nord ou à l'est...) sont parmi les mieux armés pour répondre à l'évolution des goûts internationaux. Ce qui laisse augurer d'un bel avenir pour la Paulée de l'Anjou en particulier!...

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09 juin 2019

Irouléguy, Paul Carricaburu, Espila, à Ascarat (64)

Comme pour Battitt Ybargaray, c'est Bixintxo Aphaule qui nous conseilla de rencontrer Paul Carricaburu, à Ascarat. Ces dernières années, la presse, locale et même nationale, a évoqué la nouvelle vague de vigneron(ne)s trentenaires qui bouscule quelque peu le landerneau d'Irouléguy. Les domaines à suivre s'appellent Bordaxuria, Ilaria, Gutizia, Ameztia, Bordatto et Xubialdea, entre autres. Les jeunes vignerons reprennent parfois le vignoble familial, notamment pour sortir de la coopérative, ou mieux encore, en créent un nouveau de toutes pièces. Mais, à Ascarat, Paul Carricaburu qui, avec 2018, propose son premier millésime, aurait pu être leur professeur, au lycée agricole de Saint Palais. Une activité qu'il met petit à petit de côté, pour consacrer plus de temps à la vigne et au vin.

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Avec Paul Carricaburu, nous ne sommes pas, à proprement parler, dans une logique de succession familiale, quoique... Ses petites parcelles qui, pour la plupart, ne dépassent pas trente ares, sont comme les timbres-poste collés sur des cartes postales illustrant le vignoble basque. Les rangs de vigne dégringolent les pentes, comme les longs cheveux de Marianne. Entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Saint-Étienne-de-Baïgorry, Irouléguy et ses hameaux sont implantés dans un paysage qui mérite le détour. "Une vue... nom d'une pipe de nom d'un bois!..." réagit ma passagère!... En Euskadi (ou Euskal Herria), il y a les légendes, mais aussi l'histoire. Celle des vallées, celle des villages... Le vigneron d'Ascarat n'en connaît pas forcément tout, se contentant de ce qu'on se transmet dans les familles, la transmission orale ayant parfois ses imperfections, mais pas de doute, lorsqu'un Basque l'évoque avec vous, il entrouvre la porte de sa maison. Avant de parler ou de voir les vignes de Paul, il faut faire connaissance avec Espila, cette noble maison millésimée 1763, comme on le découvre dans la pierre qui domine la porte... et comme on le verra plus tard sur l'étiquette (dessinée par Philippe Sahucq, un ami sociologue ariègeois) de son premier vin, Espilako Xuria 2018. Lorsqu'on fait quelque recherche sur Internet, on apprend que Paul Carricaburu cultive aussi des céréales, des légumineuses et des graines oléagineuses. A ses heures, il est aussi éleveur de pottocks, les petits chevaux du Pays basque. A y regarder de plus près, ne serait-il pas aussi celui qui génère et qui souffle sur les nuages blancs qui volent au-dessus de Sorhueta ou d'Itharaco, tant il semble imprégné de son pays?...

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Vignoble d'Irouléguy

Mais, lorsque l'on sait d'où l'on vient et ce qu'on doit aux générations précédentes qui ont animé la vie de son village, on ne souffre jamais d'un manque d'humilité. Si Paul Carricaburu consent à parler de lui, c'est pour revendiquer son statut de citoyen du monde, que personne n'oserait lui contester, après nombre de séjours sur la planète, notamment pour une ONG installée au Pays basque espagnol, Mundukide, affiliée à MCC (Mondragon Corporacion Cooperativa). Un engagement quasi permanent, presque un idéal.

Au Pays basque, on s'étonne parfois de la couleur des volets de ces grandes maisons typiques. Certains villages ont visiblement choisi une grande uniformité, un rouge foncé dit parfois coeur de boeuf ou évoquant la couleur du piment d'Espelette séché, suspendu dans nos cuisines. D'autres, plus rares, ont opté pour un vert anglais très classe. Mais, la vraie couleur des maisons ne se décode pas de prime abord ou au premier coup d'oeil. Pour cela, il faut pénétrer la chronique locale. Espila, la maison de Paul, celle de sa mère, est rouge, malgré son blanc immaculé. Les blanches (les xuris) qui l'entourent sont celles habitées par des familles proches de l'Eglise, des curés, par opposition aux rouges (les gorris), qui sont des laïcs depuis des lustres, plus proches de l'Est, à certaines époques. C'est Don Camillo à la mode basque!... Inutile de dire que cette première cuvée apparaissant sur le marché, Espilako Xuria, a valeur de clin d'oeil malicieux à Ascarat!... "Espila, xuri ala gorri?... mahainean goxagarri, ahosabaian dantzari mundukideen kantari..." Espila, blanc ou rouge?... agréable à table, il danse dans votre palais au chant des citoyens du monde...

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Si la maison fait référence à la femme dans la culture basque, la vigne, c'est davantage l'affaire du père, même lorsque la mère participe à la plantation. La première parcelle que nous découvrons, c'est Mahastittipia (petite vigne en basque). "C'est la terre de mon grand-père, la seule parcelle qui m'appartient!" confie Paul Carricaburu. Trente ares et 1200 pieds de petit manseng, plantés à 5000 pieds/hectare en 2008 (la plus ancienne!) par des amis, en son absence!... En effet, à ce moment-là, le vigneron d'Ascarat est en Guinée Équatoriale. Son séjour en Afrique est entrecoupé de petites séquences au pays. En mars 2008 donc, il rentre pour planter cette vigne, mais impossible, tant il pleut pendant une semaine. Finalement, ce sont quelques amis qui s'y collent, lorsqu'il est obligé de repartir. Quel symbole, là aussi!... Ici, nous sommes sur des grès ou faciès lapitza.

Seconde parcelle visitée, Sorhueta, lieu-dit du village d'Irouléguy. Plantée en 2009, elle couvre environ soixante ares où sont plantés 1300 pieds de petit manseng et 1300 de petit courbu, à environ 5500 pieds/hectare. Nous sommes là sur des argilo-calcaires et un sous-sol composé de dolomies ou dos d'éléphant (l'Afrique n'est jamais très loin!...).

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Photos : Paul Carricaburu

A suivre, Uhaldia, nom d'un lieu-dit également. Trente ares plantés en 2013 de 1600 pieds de gros manseng, à 6500 pieds/hectare. Ici, nous sommes sur une roche volcanique, l'ophite de Keuper, selon le terme exact. Enfin la quatrième, la plus pentue (parfois 80% au Pays basque!) s'appelle Itharaco. Trente ares encore, plantés en 2010 de 1500 pieds de gros manseng. Nous sommes là encore sur des grès dits faciès lapitza. Particularité : elle est visible de la maison, montrant la pente extrême, histoire d'en capter toute la difficulté. Selon le vigneron, il est probable que celle-ci figure stylisée sur l'étiquette du vin dessinée par son ami.

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Depuis quatre à cinq ans, le domaine est passé en bio, 2019 étant l'ultime année de conversion et l'année du premier millésime labellisé AB. Depuis 2010 et jusqu'en 2017, Paul a vinifié et élevé l'équivalent d'une barrique, témoin de chaque millésime, avec des fortunes diverses. Le reste des raisins étant vendu au Domaine Brana, qui composait alors une cuvée particulière, la vinifiant à part, dans le cadre de son activité de négoce, Albedo. Avec 2018, il entre dans la cour des grands!... Il a fallu s'équiper, de cuves inox notamment, faire des choix, décider de l'assemblage, même si l'avis de quelques autres vignerons (curieux!) et amis a permis de choisir le chemin. Cette première cuvée est composée de 70% de petit manseng (50% sur grès, 50% sur argilo-calcaire), 20% de petit courbu sur argilo-calcaire et 10% de gros manseng sur ophite de Keuper. On peut dire que le cocktail a quelque chose d'explosif, puisque certains des confrères n'hésitent pas à le mettre très haut dans la hiérarchie des blancs d'Irouléguy de l'année!... Au point d'ailleurs que la cuvée est citée dans la RVF de ce mois de juin 2019, le seul blanc avec l'un de ceux du Domaine Arretxéa!...

N'ayez crainte! Tout porte à croire que Paul Carricaburu n'est pas homme à perdre la tête à cause d'un premier coup de maître!... Lui, comme d'autres vignerons sur place, sait bien que les difficultés peuvent surgir, surtout lorsqu'on fait le constat des conditions climatiques du moment : des tombereaux de pluie sont tombés depuis notre passage, avec un fort vent du sud plutôt inhabituel... Si la fleur devait se passer dans de telles conditions, le millésime à venir serait bien compromis. Nul doute que les personnages de légende de la mythologie locale vont prendre sous leur aile la douzaine de vignerons (et les quarante-cinq regroupés dans le cadre de la cave coopérative) qui, sur le territoire de la quinzaine de communes de l'appellation apparue en 1970, portent haut l'étandard de la vigne et du vin basques. Pour le reste, conservant juste ce qu'il faut de sérénité et d'humilité face aux évènements climatologiques, le vigneron d'Ascarat se replongera volontiers dans la lecture de la bande dessinée d'Étienne Davodeau, Les Ignorants, dont il est un fan absolu!... Gageons peut-être, qu'il aurait même bien aimé jouer le rôle de Richard Leroy dans cette aventure!... Au nom de l'humanisme dont il sait faire preuve, sa modestie dut-elle en souffrir.

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05 juin 2019

Irouléguy, Domaine Xubialdea, Battitt Ybargaray, à Lasse (64)

Pour trouver Battitt Ybargaray, il faut partir vers le sud, laisser le petit village de Lasse sur la droite, suivre le cours de la Petite Nive et mettre le cap sur Roncevaux et l'Espagne. A guère plus de quatre cents mètres de la frontière, une petite route vous mène à Erratchuenea. Une ferme proche d'un petit torrent, vous y êtes!... Nous sommes là en Basse-Navarre, pas très loin de la forêt d'Iraty, séparant cette partie là du Pays Basque de la Soule, le pays de Mauléon. On dit que les grands seigneurs de Navarre et de Castille fichaient une paix royale aux vicomtes de Soule, protégés qu'ils étaient par leurs montagnes... et par leur sale caractère!... Une légende, indiscutablement!... En découvrant ce paysage sous mes yeux, j'ai une pensée pour le Rallye des Cimes, institution soulétine, créée au début des années cinquante. Il s'agissait bien d'une course automobile, qui réunissait alors les bergers du crus, lancés dans une compétition les regroupant au volant de leurs jeeps, sorties tout droit de la Seconde Guerre Mondiale et du Débarquement!... C'est Sauveur Bouchet, maire de Licq, qui est alors à cette initiative, l'un des buts étant de montrer le besoin de désenclaver la région!... Des chemins improbables, que seuls les moutons et les brebis parcourent, des pétarades dans la boue des orages, des paysages à couper le souffle et un groupe de bergers intrépides, refusant alors de mettre le casque, parce qu'il les empêchait de garder leur béret!... Et tout finissait par des chansons lors d'un grand bal public, le dernier jour!... Vous avez dit nostalgie?...

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Au coeur de l'appellation Irouléguy, qui compte environ 240 ha classés en AOP, se trouvent quelques micro-domaines comme le Domaine Xubialdea. De l'artisanat absolu, qui se construit à la force du poignet et avec de bonnes jambes!... Il y a une dizaine d'années, lorsque son oncle décède accidentellement, Battitt se propose pour reprendre la ferme, même si son métier premier est bien la vigne. Mais, il s'agit alors de prairies (bio) et d'un troupeau de brebis laitières, qu'il gardera jusqu'en 2015, malgré le surplus de travail et les difficultés pour conjuguer le tout. Il créé néanmoins le domaine dès 2008, arrache quelques vignes familiales et plante en trois ans le seul hectare dont il dispose (plus 24 ares non loin de là, destiné à la production d'un moelleux, quand c'est possible), sur un superbe coteau exposé sud-sud-est, avec 50% de petit manseng et 50% de gros manseng (à eux deux, 17% de l'appellation, en 2016, avec un peu de petit courbu). Le sous-sol est principalement composé d'ampélites très riches (schiste noir), voire même de quelques filons affleurants de celle-ci, eux-mêmes riches en aluminium, posant parfois des problèmes pour le gros manseng.

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Particularité de cette vigne, une plantation à 10 000 pieds/hectare. Cette décision fut prise sous le seau du pragmatisme et d'une logique liée à la bonne connaissance du lieu. D'abord la richesse du sol, qui nécessite de bien canaliser la plante et qu'une telle densité peut permettre, même si l'enherbement total y contribue également. Ensuite, une certaine prévoyance, au vu et au su des éventuelles difficultés climatiques. En cas de catastrophe soudaine, Battitt espère sauver une part non négligeable de raisins. Ainsi, en 2018, la pluie du printemps, sévère et durable, a déclenché une coulure très importante, si bien que 40% des pieds étaient vides!... Ce qui ne l'a pas empêché de produire à hauteur de 27 hl/ha. Les travaux à la vigne sont pratiqués au moyen d'un chenillard ou d'un treuil (câble et canadienne), parfois à la main, pour ce qui est de la tonte et du passage du rotofil (dont le vigneron est désormais expert!) au moins six fois à l'année, "ce qui est excellent pour renforcer le haut du corps"!...

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Depuis quatre ans, le vigneron de Lasse pratique une complantation par sélection massale, dans le but de remplacer les pieds qui meurent, notamment avec du petit courbu (difficile à garder sain jusqu'au bout), mais aussi pour "mélanger" les cépages dans la parcelle, appliquant au passage les préceptes de Deiss en Alsace, croyant à la notion de "photo du lieu à un instant T". D'une manière générale, les vendanges, au cours desquelles tout est ramassé en même temps, sont plutôt tardives (vers le 20 octobre), alors que plus bas, d'autres, tel Paul Carricaburu, récoltent un mois plus tôt. Nous sommes ici dans un climat de montagne, avec des hivers froids et une exposition à dominante est, provoquant des nuits fraîches même en été, ceci étant renforcé par la présence des torrents dévalant de la montagne. A noter qu'en 2017, la parcelle fut vendangée dans des conditions rares et optimales, ce qui permet presque d'oublier leur exigence physique due à la forte pente. Pendant une semaine, le froid du matin était remplacé, dès la mi-journée, par un vent de sud rentrant pour la durée de l'après-midi (effet de foehn?). Au final, forcément un grand millésime!...

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Le temps passé ici, au coeur d'une journée ensoleillée de printemps, permet de mesurer à quel point cet espace est protégé, naturel. Dans la vigne, chaque année, sept ou huit couples de chardonnerets nichent entre les fils. Le reste des terres de la ferme est désormais loué, sous forme de bail de carrière. On trouve là un maraîcher bio et un éleveur de poules et de porcs bio également, comme il se doit. Depuis quelques temps, une maison proche de la seconde parcelle a été vendue à un boulanger proposant du pain au levain bio. Une production pas si éloignée de la vigne, puisque Battitt envisage de remplacer deux rangs de petit courbu, s'il ne donne pas satisfaction, par des raisins de Corinthe qui, une fois séchés, permettront au boulanger de proposer de succulents pains aux raisins!... Déjà que son pain aux figues bio...

Après avoir travaillé quatre ans dans le Bordelais et deux années au Domaine Arretxea, chez Michel et Thérèse Riouspeyrous (sur le point, d'ailleurs, de passer la main à leurs enfants!), indiscutables fers de lance de l'appellation et phares de tous les jeunes vignerons passionnés du cru, Battitt Ybargaray ne manque pas de projets. Parmi ceux-ci, défricher et aménager le haut de la parcelle, afin d'y planter du savagnin sur échalas!... Inspiré par Luc de Conti, au Château Tour des Gendres, qui en aurait planté un hectare, il devrait prochainement mettre en terre les porte-greffes, avant de greffer les bois du cépage jurassien par excellence, d'ici quelques années. "Ce sera mon plan d'épargne : deux barriques de savagnin ouillé, que je commercialiserais une fois à la retraite!..." Et peut-être un vin de voile qu'il associera alors à l'ossau iraty que produit sa belle-mère!... Un fromage de brebis longuement affiné, qu'elle ne présente plus dans les concours, tant elle collectionne les médailles d'or!... J'en vois qui salivent, à la lecture de l'écran de leur ordinateur!...

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La production ne dépassant pas cinq mille bouteilles, cuvier et chai se résument à la plus simple expression. De quoi faire du sur mesure, selon le millésime. La fermentation se déroule en cuves inox, au terme de laquelle il ajoute une très petite dose de sulfites, puis plus rien jusqu'à la mise. Bâtonnage sur lies totales, y compris pour la barrique de 400 litres, utilisée uniquement dans le cas d'années mûres et rondes. Pour les millésimes qui se caractérisent par une bonne tension et de la finesse, seul l'inox est utilisé. L'élevage dure onze mois, la mise en bouteilles intervenant à l'automne. S'interressant à la biodynamie (le label Demeter étant envisagé à l'avenir, sous réserve d'une baisse significative des doses de cuivre), toutes les interventions sur le vin se font en jours fruit, les vendanges en jours racine, si possible. Actuellement, le vigneron utilise à la vigne des stimulateurs de défense naturelle, tout en pratiquant nombre d'essais.

Séquence dégustation avec Ardan Harri 2017 (pierre à vigne en basque), composée d'izkiriota tipia (petit manseng) et d'izkiriota handia (gros manseng) comme il se doit. Pureté et délicatesse au programme. Remarquable démonstration qu'Irouléguy compte aussi de superbes blancs secs. Le parti pris de garder ce vin un peu plus longtemps (seuls Arretxea et Xubialdea proposent ce millésime à la vente) est un pari gagnant. Foncez!... Le moelleux issu d'un franc passerillage (500 bouteilles), Goiz Ala Berant 2017 (Tôt ou tard en basque) est doté d'une belle dynamique. Ses 90 g de sucres résiduels étant servis par une belle trame acide et une finale à l'avenant, ou du même tonneau, si l'on préfère!... Pour ce qui est du 2018, il ne sera commercialisé qu'au printemps 2020. Et encore, faudra-t-il peut-être vous rendre sur place!... En effet, la plupart des bouteilles proposées ne franchit pas la Garonne!... Quelques-unes à Bordeaux, à peine six cent à Toulouse et cent vingt sur quelques bonnes tables parisiennes!... A l'export, aucune, la moitié étant dédiée à quelques professionnels locaux, l'autre partie aux particuliers qui viennent sur place, donc souvent de la région. Il ne faut y voir aucune forme d'idéologie, mais l'emprunte carbone de cette production est très limitée. Parce qu'ici, tout s'appuie sur le pays, ses couleurs, ses habitants, ses montagnes... Ces dernières, Battitt y court dès que possible, de novembre à mars, lorsque la vigne se repose, parce qu'il sait que dès le printemps revenu, il faudra mettre les bouchées doubles, pendant le reste de l'année. Un monde qui vous rend fier, fort mais aussi authentiquement humble. Autant de traits de caractère qui permettent alors de tirer la quintessence de la vigne, comme on peut le constater ici, dès la première visite, qui en appelle forcément d'autres.

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03 juin 2019

Irouléguy, Domaine Bordatto, à Jaxu (64)

Lorsqu'on quitte Saint Jean Pied de Port (et ses randonneurs sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle), en allant vers le sud, l'est, l'ouest ou le nord, on a parfois le sentiment de pénétrer un monde nouveau. Et lorsque le bleu du ciel des montagnes se mêle aux couleurs du drapeau basque qui fassaye dans la brise des pentes, vous ignorez alors si vous allez avoir le privilège de percer les secrets du pays mais, en prenant un peu votre temps, en goûtant aux vins, aux cidres et aux produits locaux, vous devinez que votre séjour est sur la route des légendes, celle des cimes vertes et des vallées mystérieuses. Ici, aucune rencontre n'est anodine. Écoutez la langue basque chanter le nom des montagnes : Oylarandoy, Jarra, Munhoa, Itchachéguy... Asseyez-vous et reprenez un peu de ce vin de pomme, accompagné de truite de Banca... Pas de doute, vous êtes... ailleurs!...

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Premier rendez-vous, lors de ce séjour, avec Pascale et Bixintxo Aphaule, au Domaine Bordatto, à Jaxu (Jatsu en basque). Pas à proprement parlé des inconnus pour les amateurs et lecteurs de Tronches de vin, puisqu'ils figurent en bonne place dans le tome 2 du célèbre guide paru en 2015, un des co-auteurs, Olivier Grosjean, ne manquant pas une occasion de traverser la France, pour faire quelque séjour ici, de temps en temps.

Pascale et Bixintxo, tous deux natifs de Saint Jean le Vieux, un peu plus bas que Jaxu, où ils vivent aujourd'hui, ont une formation d'oenologue, les prédestinant à la production de vin. Mais, en 2001, au moment de s'installer, les vignes sont rares dans cette région d'élevage. Moins d'un hectare de tannat, en appellation Irouléguy cependant, est disponible. Pourquoi ne pas se tourner vers la pomme, "histoire de faire quelque chose à boire"?... "Le vin, c'est pour la récré!" ajoute Bixintxo, non sans humour. Un bon moyen de positiver face aux difficultés. A ce propos, je ne peux que vous recommander la lecture de leur "Petite et véritable histoire de la pomme et du cidre", sur leur site internet!... Où l'on apprend que la recette du cidre, forcément basque, fut échangée naguère en Normandie et en Bretagne, contre un peu de beurre et trois crêpes!...

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Les pommiers ont donc pris immédiatement, une part importante dans le projet. Il était alors assez facile de trouver des pommes à ramasser dans le pays, même s'il s'agissait souvent de pommes à couteau. A force d'une observation patiente, ils dégottent des vieux vergers, parfois des arbres isolés dans les haies ou dans le paysage, qui sont riches de variétés locales : Anisa, Eztika, Eri Sagarra, Mamula et tant d'autres, aujourd'hui pas moins d'une trentaine, classées dans une dizaine de familles selon les périodes de maturité (entre fin septembre et mi-novembre), la forme de l'arbre, la souplesse des bois... Encore, faut-il préciser que toute cette classification est à relativiser, du fait des sols changeants et des vallonnements. On est ici sur ce qu'on peut appeler le "vieux socle pyrénéen", avec ses schistes noirs, la pierre carrée, les vaines de dolomies, les ophites ou les grès rouges... Bien sur, les greffages, surgreffages et nouvelles plantations s'en suivent. Désormais, ils disposent de quatre hectares de vergers et de deux hectares et demi de vigne, y compris un et demi hors AOC, planté de marselan (croisement de grenache et cabernet sauvignon) en 2015 et 2016, inspiré quelque peu par l'Uruguay ou Fronton.

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Mais, ce qui caractérise peut-être le plus le Domaine Bordatto, c'est une tenace volonté de partage, avec les amis, les visiteurs... Le sous-sol de la maison est aménagé en une grande salle de réception, ouvrant sur un verger et la montagne alentour. Là, au Bistrot Paysan, vous pourrez découvrir une gamme passionnante de cidres, de vins de pommes et de vin d'Irouléguy. En même temps, Bixintxo ne manquera pas d'évoquer les personnages issus de la mythologie locale, qui font partie, bien plus qu'on ne le pense, du quotidien des habitants : le souffle d'une brise devant l'entrée d'une grotte, un outil qui casse, la fraîcheur d'une boisson appréciée au pied d'un arbre vénérable... Il se trouve que, par le plus grand des hasards, je viens de retrouver dans un placard, Contes et Légendes du Pays Basque, mon Prix d'Entrée en 6è, millésimé 1967 (lorsque j'étais un bon élève!), oeuvre de René Thomasset, qui y présente Michel le Basque, Chiquito de Cambo et d'autres personnages incontournables du pays. A l'époque, ce fût la récompense la plus opportune qui soit, puisque les vacances à venir allaient se passer entre Cambo et Hasparren!... Là même où deux frères de mon âge, dans une ferme d'Urcuray, m'initièrent à la pelote basque à main nue et ne manquèrent pas de me convier à une activité prisée des petits Parisiens de passage : la chasse au dahu!... Peut-être un peu comme celle que Pascale et Bixintxo proposaient voilà peu aux touristes, à l'occasion des Balades nocturnes, lanterne en main, histoire de déambuler dans les chemins à la nuit noire et peut-être croiser Laminak, Basajaun ou Basandere...

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Dégustation dans la bonne humeur comme il se doit et entrée en matière singulière avec Txalaparta, un vin de pommes (deux variétés), élevé en partie en barriques (de Jurançon à partir de 2004) et en partie en amphore (à compter de 2017). Après un lent pressurage, débourbage, puis fermentation alcoolique en barrique pendant cinq mois, levures indigènes. Bâtonnage des lies fines. Pas de prise de mousse, ce qui le différencie d'un cidre. Un léger perlant peut apparaître, mais pas de reprise de fermentation. Les millésimes les plus riches sont plus vineux et tranquilles. Peut-être bien le porte-étendard du domaine, mais pas de doute, une très belle réussite que l'on peut mettre sur la table tout au long du repas.

Ensuite, les deux cidres : Basa Jaun, un brut sec, composé d'une vingtaine de variétés, selon les années. Le nom de la cuvée, c'est celui de l'homme sauvage de la montagne, dans la mythologie locale. Celui qui élève la voix parfois, mais qui fait les travaux du verger. Le second, c'est Basandere, la dame sauvage. C'est toujours une jolie fille qui vit à l'entrée de monde souterrain (les gouffres sont nombreux dans la montagne!). Au Pays Basque, la maison est sacrée dans la culture locale. Elle est tenue par les femmes, "qui s'entendent parfois avec les charpentiers, pour composer les mariages!" (sic). C'est fruité, très agréable. "Avec Basandere, on se fait toujours avoir!..."

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Mokofin est un vin de pommes moelleux, avec 7° d'alcool et 75 gr de SR. C'est le nom qu'on donne ici, aux fines gueules qui se lèchent les doigts et trient leur assiette. Il est issu de pommes tardives surmûries, ramassées par terre, voire flétries par les premiers froids de l'hiver, qui ouvrent la palette aromatique des fruits. Premier millésime en 2014, mais pas en 2018, année précoce, mais au cours de laquelle, la froidure automnale fut absente. Ici, la fermentation s'arrête d'elle-même. Pas besoin de soufre sur la pomme, même si on peut en mettre un gramme ou deux à la mise en bouteilles. Un vin qu'il faut goûter avec les truites de Banca, relevant encore ses arômes de coing et de caramel au beurre salé!... Quelques mots à propos de Bihotz (jeu de mots pour le coeur ou double froid) ramassé fin décembre, avec passage au froid, pour une forme de cryo-extraction, grâce au gel du jus après le pressoir. Il s'agit d'une fermentation oxydative, en barriques non pleines et ouvertes, mais sans voile jurassien!... On cherche ici moins l'acicité que les tannins. Étonnant!...

Côté vin (la récré!), un rappel rapide précise quelles sont les difficultés inhérentes à la région. Le week-end précédent notre passage, pas moins de 175 mm de pluie sont tombés en deux ou trois jours. On note 1500 mm en moyenne chaque année et plus de 2000 en 2018!... L'Irlande française!... Les pluies sont plutôt concentrées au printemps, avec des orages estivaux apportant aussi de grandes quantités d'eau, entre des périodes qui peuvent être très chaudes. "On vit un peu avec le mildiou ici!..." L'an dernier, nombre de petites vignes, dans les jardins, ont été arrachées, tant elles étaient atteintes, aux yeux de leur propriétaires!... Même les tomates sous serres eurent à subir l'ambiance quasi tropicale!...

Après avoir cherché des petites parcelles dans les environs, souvent plantées d'hybrides, Pascale et Bixintxo ont donc opté pour la plantation de marselan, sensé mieux résister aux maladies. C'est désormais la cuvée Auzo Ona (le bon voisin, en basque) sorte d'intermédaire au cours du repas, façon "vin de picole" entre le cidre et l'Irouléguy, composé lui de tannat. Peu disponible en ce moment, du fait d'une coulure dévastatrice en 2018. Le pur tannat lui, c'est Lurumea (le petit de la terre), un joli vin soyeux et structuré malgré tout, comme il se doit avec ce cépage. La dernière gourmandise, c'est Joko!... Issue de la même parcelle, cette sélection est destinée à la réalisation d'un rouge moelleux particulier. En effet, la vendange est éraflée, la maturité phénolique doit être optimale. Jus muté sur marc avec une eau de vie de cidre, selon une "recette" particulièrement attentive, inspirée sans doute par une divinité locale quelque peu... joueuse!... Imaginez les accords avec fromages à pâte persillée et chocolat!... Une superbe série donc, dans un domaine à ne pas manquer, si le Pays Basque est inscrit sur votre carnet de voyages, ou s'il est une option très envisageable pour vos prochaines vacances!... D'autant qu'Irouléguy cache encore quelques pépites, telles les cuvées blanches de Battitt Ybargaray et de Paul Carricaburu, domaines vivement conseillés par Bixintxo Aphaule, que vous pourrez découvrir ici prochainement!... A suivre!

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24 mai 2019

Henri Duporge, Château le Geai, à Bayas et Guîtres (33)

Comme les lecteurs de La Pipette aux quatre vins (ou de Tronches de vin) ne peuvent l'ignorer, Bordeaux cache quelques vignerons artisans qui méritent le détour. Quel meilleur moment que la semaine de Vinexpo pour sortir des sentiers battus et découvrir ce qui fait honneur à la diversité bordelaise?...D'autant que la météo fraîche et humide du moment contribue à mettre en évidence la beauté des paysages, mais aussi à freiner le développement de la vigne et des maladies telles que le mildiou, très présent en 2018, dès que les températures se sont élevées. Henri Duporge, installé au Château le Geai en 2000, domaine familial plus connu naguère sous le nom de Château Touzet, a appris à faire le dos rond, après des gels printaniers destructeurs comme ceux de 2016 et 2017, dans une moindre mesure en 2018 et 2019 mais, comme d'autres, il aspire sans doute à une production normale, qui ne serait pas soumise aux caprices d'une météo parfois extrême.

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En découvrant les vignes du domaine situé sur la commune de Bayas et ses coteaux dominant l'Isle, jolie rivière serpentant mollement dans la campagne, avant de mêler ses eaux à celles de la Dordogne sous le tertre de Fronsac et au coeur de Libourne, on qualifierait volontiers cette grosse quinzaine d'hectares de "pépite" du Bordelais. Le vignoble se décline en trois parties assez distinctes. La première autour de la maison appartenant à la grand-tante du vigneron, demeure construite au début du XXè siècle, dont une parcelle est plantée de cabernet franc, mais aussi, au-dessus de la maison, d'un joli coteau exposé sud, dominant la rivière, où l'on retrouve notamment la carménère plantée en 2000, que Henri bichonne particulièrement, cépage si difficile à travailler et à sélectionner, la meilleure variété de celui-ci ne devant pas produire de gros volumes à des degrés élevés, contrairement à ce qui est dit parfois. Le sol se compose pour l'essentiel d'argiles bleues (marnes, issues d'un fer en réduction), une composante plutôt difficile à travailler également, mais dont il est très intéressant de tenter de restituer les caractères, par des élevages attentifs.

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A peine quelques kilomètres à parcourir, pour rejoindre un deuxième secteur, de l'autre côté de la rivière et du village de Guîtres, commune de 1585 habitants (en 2016), où le grand-père d'Henri créa à la fin des années 30, la cave coopérative locale, qui n'a disparu que depuis quelques années. Cette partie lui vient de sa famille maternelle, un très beau coteau là encore de 4,80 ha, exposé est et totalement isolé, dont la pente boisée est entretenue par un petit troupeau de chèvres. Dans la partie supérieure de cet ensemble se trouve le cabernet sauvignon, dans la partie inférieure, le merlot, le tout planté dès 2000 et 2001, dans ces prairies jadis couvertes de vigne, dont le sol est aussi composé des fameuses crasses ferriques (fer en oxydation), chères à certains crus de Pomerol notamment. Un troisième secteur se situe sur le plateau dominant la vallée côté Bayas, très largement planté de merlot, dont le volume est vinifié et vendu en vrac.

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Actuellement, le domaine propose pas moins de sept ou huit cuvées de rouge exclusivement, puisque le sauvignon n'est pas en odeur de sainteté ici, non plus que le rosé!... Mais d'autres vins pourraient apparaître à l'avenir, pur cabernet sauvignon et pur cabernet franc, mais aussi, dès les prochaines vendanges, un blanc de noir issu de merlot!... Notez qu'aux cépages déjà cités, il convient d'ajouter une petite proportion de malbec, variété très présente naguère dans les assemblages de cette partie du vignoble, mais quelque peu oublié depuis.

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Au fil de cette vingtaine d'années, en ce début de XXIè siècle, le vigneron de Bayas et de Guîtres a tenté d'exprimer la liberté à laquelle il aspirait depuis la reprise du domaine familial et la création du Château le Geai, dont le premier millésime est 2003, par forcément un cadeau pour débuter, surtout lorsqu'on s'oriente vers le bio (la biodynamie) et la production de vins naturels, dans le sens d'une utilisation la plus réduite possible de sulfites. Le "sans soufre", pour lequel il opta résolument jusqu'en 2009, lui valut quelques déboires, au point qu'il s'est résolu alors à plus de protection, avant de revenir à ses premières amours dès 2012. Cette liberté revendiquée l'a aussi incité à choisir des contenants d'élevage différents, comme ces amphores italiennes, lui permettant notamment de pratiquer la technique du marc immergé, sans le moindre remontage, grâce aussi à la mise au point du "glougloutage", dispositif évitant quelques vinifications perturbées, mais surtout autorisant le minimum d'interventions.

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Il faut donc découvrir ces cuvées originales et expressives, telles que Les Argiles de Pauline, assemblage de merlot et de malbec élevé en amphores pendant douze mois (4000 bouteilles), ou encore Ultra Bleue, la dernière née, 100% malbec, qui vient de passer deux ans en barriques, mise dans 1100 bouteilles sans soufre!... On ne saurait oublier la Carménère ou encore Fusion, quelque peu atypique et dédiée à Robert Parker, vinification intégrale en barriques neuves, mise en magnums uniquement, sans soufre, ni filtré, ni collé, avec un petit volume passé en amphore. Pour l'anecdote, tous ces flacons sont cirés et tamponés à la main, histoire de souligner le sacerdoce absolu et la passion non moins absolue du métier de vigneron!...

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Pour vous permettre de faire un tour d'horizon plus complet de la production du Château le Geai, il vous reste l'option de participer au salon de l'ami Antonin Iommi-Amunategui, avec Rue89 Bordeaux et Nouriturfu, Sous les pavés la vigne, qui se déroule donc à Bordeaux, les samedi 25 et dimanche 26 mai 2019, pour la troisième année consécutive. A ne pas manquer!... Et n'oubliez pas d'aller voter!...

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13 mai 2019

Baléares : Bodegas Vi Rei, paradoxe majorquin

Lors de mon récent séjour à Majorque et après la découverte de quelques domaines passionnants, aux mains de vignerons artisans, je m'offrais le luxe d'une après-midi touristique, afin de découvrir les calanques de la côte est, signalées dans le Routard et notamment Cala Pi. Dans ce paysage où se succèdent cultures et espaces naturels, quelle de fut pas ma surprise de voir surgir, au-dessus de la végétation, une bouteille façon Bordeaux d'au moins six mètres de haut!... Démarche publicitaire?... Non point! Plutôt une borne gigantesque, posée sur la limite d'un domaine viticole hors normes!... Bienvenue à Bodegas Vi Rei!...

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Le lieu s'appelle Sa Bassa Plana. En fait, le bâtiment flambant neuf, construit en 2014, est l'oeuvre de Rafael Munar, architecte majorquin bien connu. Ces installations viticoles sont elles-mêmes situées à quelques centaines de mètres d'une ferme du XVIIIè siècle restaurée pour en faire un lieu de villégiature hors normes, classé "chic" dans le même guide du Routard. Il y est précisé que la propriété s'étend sur 250 hectares et qu'elle est principalement plantée de citronniers et d'amandiers (et sans doute de quelques oliviers!), où même, dans un très vaste enclos, s'ébattent des cerfs. C'est sans compter le vignoble qui s'étend à perte de vue. Selon les sources, il est de quatre vingt cinq hectares, voire même de cent et le tout, d'un seul tenant. En se tournant vers le sud, on distingue le bleu de la Méditerranée, mais là, il s'agit d'un océan de vignes!...

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Dans un article paru en juillet 2014, Andreu Manresa, journaliste pour El Pais, évoque le boom viti-vinicole constaté à ce moment-là aux Baléares. Les exemples sont alors nombreux de nouveaux domaines, aux proportions parfois étonnantes, qui voient le jour grâce à des capitaux étrangers, notamment allemands. Ici, il s'agit plutôt d'une initiative majorquine, puisque ce sont les frères Miguel et Toni Pascual, de Binissalem, propriétaires notamment d'une chaîne hôtelière et "que hicieron su fortuna sirviendo copas a alemanes" (sic), qui ont investi dans cet espace remarquable, en défrichant le paysage et concassant quelques cailloux, pour en faire un vignoble tiré au cordeau, propre... absolument propre... malgré la proximité de la mer (deux kilomètres à peine), l'environnement protégé, les faibles pluies et parfois l'amplitude thermique constatée entre jour et nuit.

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En franchissant le portail, largement dimensionné pour admettre des cars chargés de touristes, je ne suis pas certain d'être le visiteur-type pour ce domaine... En plus, pour tout dire, personne ne parle français ici. On peut toujours se vanter et croire qu'on est les meilleurs!... Ceci dit, l'accueil y est tout à fait courtois, très professionnel, même si la charmante personne à laquelle je m'adresse en déclinant ma blog-identité, doit quelque peu faire preuve de persuasion auprès de la responsable de l'accueil, afin de me consacrer aimablement le temps voulu pour un petit tour d'horizon, que les visiteurs solitaires doivent rarement faire. Il faut dire que la dimension commerciale de cet accueil est optimisée, il suffit de consulter le website pour en avoir une idée... Il n'y a que quelques voitures sur le parking en cette après-midi de la fin mars, notamment celles du personnel, sans oublier le petit train véhiculant les visiteurs, passant de leur car pullman à ce succédané de wagon pullman, sans même avoir à changer de quai. On imagine le nombre de selfies présents sur les réseaux sociaux, pris à bord de cet Orient-Express d'un nouveau genre... Mais, après tout, connaissons-nous de nombreux exemples comme celui-ci en France?... Pas sûr!... D'autant que certains de nos grands crus ferment leur porte à tout visiteur lambda, au point qu'on se demande parfois s'ils ont quelque chose à cacher et que certains passeports y sont désormais les bienvenus, en rapport avec la population supposée des pays concernés. Suivez mon regard!...

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Finalement, peu importe de savoir si nous avons là, sous les yeux, quatre-vingt cinq ou cent hectares. Une bonne partie de ces vignes a été plantée en 2012, soit deux ou trois ans avant la construction du bâtiment, ce qui témoigne d'un pragmatisme économique et financier certain. A l'instar des domaines artisans visités pendant la semaine, on me signale la présence de chardonnay, sauvignon blanc, merlot, syrah, cabernet sauvignon et malvoisie, mais l'accent est mis sur les variétés autochtones, à savoir, prensal blanc, giro ros, mantonegro et callet. Certes, Miguel Pascual, le fondateur du domaine, est majorquin, mais là aussi, il semble que la mise en valeur des cépages locaux, soit un axe important, voire primordial pour l'avenir. Ce qui me laisse à penser (suis-je trop indulgent?) que derrière un projet, fut-il gigantesque comme Vi Rei et malgré les contingences économiques d'un business plan que l'on imagine volontiers survitaminé, la passion est bien présente ici aussi. Notons néanmoins, que c'est Ignacio de Miguel, célèbre oenologue espagnol, "disciple" de Michel Rolland, qui a présidé à la création de la gamme et que la winemaker du domaine est Silvia Lazaro, bien connue du côté de Valladolid et en Espagne. Notons au passage que cette dernière, dans un interview radiophonique, n'écartait pas l'idée, en juin 2017, d'une évolution vers une viticulture biologique... Ceci restant à démontrer dans le temps.

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Si la salle de réception est du genre surdimensionnée, les installations ne manquent pas de l'être, avec des halls façon Airbus Industrie. On s'étonne de la dimension de certaines cuves, mais curieusement, du fait sans doute de la présence de palettes de bouteilles destinées aux prochaines mises, certains espaces semblent déjà trop petits!... Finalement, tous les domaines viticoles, chacun à leur échelle, connaissent ces périodes difficiles, au cours desquelles les manutentions sont compliquées. Sans doute maladroitement (du fait de mon niveau d'anglais), je me risque à quelque plaisanterie, associant dans mon cerveau machiavélique (mais ne suis-je pas devenu un représentant de la Perfide Albion, à force de tenter de parler la langue anglaise?...), la dimension des contenants en inox et la possibilité d'y entreposer les cailloux calcaire du décor, afin d'obtenir une "minéralisation" de certaines cuvées!... Mon guide sourit encore (it's serious or not? bacon or pig?) et finit par me convier à une petite dégustation dans l'immense salle dédiée à l'accueil, les speed tasting... et la vente de souvenirs divers.

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Pas moins d'une petite quinzaine de cuvées sont disponibles, mais seule une petite partie est proposée à la dégustation, rien de plus normal, me direz-vous!... En revanche, le petit en-cas est fort sympathique, avec ses saveurs et ses arômes. Est-il nécessaire de rappeler que toutes les vignes du domaine sont extrêmement jeunes? Tirer des conclusions définitives et formuler un jugement relèverait de la malhonnêteté intellectuelle... et gustative. On peut penser que tout est mis en oeuvre pour produire des vins de qualité "en introduisant les dernières technologies dans les processus de vinifications." C'est simple, donnons quelques années à cette propriété, afin de découvrir dans le futur, ce qui peut donner une âme aux vins de ce cru. Miguel Pascual a placé la barre très haute : "Le but est la restauration et la revitalisation du secteur viticole de la région de Llucmajor." La première région de l'île où, dit-on, les Romains plantèrent leurs premières vignes... Du coup, j'en ai même oublié d'aller voir Capocorb Vell, tout près de là, un site archéologique talayotique, qui fût habité mille ans avant J-C!...

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Ceci dit, Cala Pi valait le détour!... Au loin sur l'horizon, se profile l'Île de Cabrera, la plus grande île de Méditerranée qui soit inhabitée. Elle fut néanmoins de tout temps, une escale pour les navigateurs de toutes origines, phéniciens, carthaginois, romains, byzantins... Dès le XIVè siècle, une forteresse tenait lieu de poste avancé défiant les pirates. Épisode moins connu : après sa défaite en Andalousie en 1808, l'armée napoléonienne fut livrée aux mains des Espagnols et de leurs alliés britanniques. Neuf mille hommes furent envoyés à l'isolement, sur cette île désertique. Seuls trois mille six cents survécurent et revinrent, après signature de la paix en 1814.

Pour conclure à propos du sujet qui nous intéresse, cette découverte met en évidence une sorte de paradoxe entre la production artisanale de quelques vignerons, défendant l'idée de cépages autochtones, de micro cuvées, voire de parcellaires et ces géants apparus depuis à peine quelques années, remplaçant par des options qui se veulent qualitatives, les coopératives d'antan, avec leur bouteille uniforme (je ne veux voir qu'un seul goulot!) et leurs visuels minimalistes. Il s'agit là de marques, comme d'autres créées par certains de ces investisseurs, avec des niveaux de gammes (et de prix!) pour toutes les formes de distribution, que l'on retrouve aisément dans le paysage touristique des Baléares, des supermarchés au coeur des villages aux terrasses ensoleillées des ports de plaisance. Gageons que ces deux mondes sont partis pour tracer leur avenir sur des routes parallèles, même s'ils affichent leur origine commune, en l'occurence, Pla i Llevant ou Vi de la Terra Mallorca. Pas de doute, aux Baléares, il y en a pour tous les goûts et pour toutes les humeurs!...

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09 mai 2019

Escapade en Centre-Val de Loire

A l'invitation de Maryline Smith, vigneronne à Quincy et de l'Association Vigneronne des Cépages Rares du Berry et de la Sologne, je me rendais fin avril dans un petit bourg de la Champagne Berrichonne, Sainte-Lizaigne, aimable village de 1190 Liciniens (selon le recensement de 2016), qui connaît depuis une dizaine d'années, une baisse de sa population, malgré les efforts de son maire, Pascal Pauvrehomme, conteur berrichon à ses heures. Située entre Issoudun et le vignoble de Reuilly, la commune parie désormais sur ce qui contribua jadis à sa réputation : la vigne et le vin. D'ailleurs, au moment de la Révolution Française, ne s'appelait-elle pas Vin-Bon?... Et figurez-vous qu'on y trouvait le cépage genouillet sur près de neuf cents hectares!... La petite commune vient d'acheter seize hectares de bonne terre et mille pieds de cette variété ont été plantés pour former la vigne du Clos aux Prêtres, labourée en cette journée par Pauline Fortin et sa jument Caramel. A terme, le premier édile de Sainte-Lizaigne souhaite que six hectares soient plantés dans les meilleurs délais. Il faut dire qu'une véritable dynamique est née depuis quelques années dans la région et la création de cette association de passionnés en 2016, s'appuyant sur ces cépages rares qui ne l'étaient pas naguère. En plus du genouillet, la région proposait romorantin, pineau d'Aunis (également conviés à cette première Rencontre des Cépages Rares), mais aussi gascon, gouget noir, meslier saint françois et orbois, voire tressailler (ou sacy) non loin de là, dans l'Allier, de quoi booster le futur viticole du Centre-Val de Loire.

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Dans son discours de bienvenue, le Maire de Sainte-Lizaigne insiste sur le fait qu'il ne faut surtout pas voir dans sa démarche, une quelconque initiative à caractère passéiste. C'est peut-être le risque, en effet, pour cette petite commune de l'Indre, à moins de dix kilomètres d'Issoudun, sous-préfecture d'origine médiévale, qui elle aussi connaît quelques difficultés du point de vue démographique (et de l'animation commerciale). Mais, cette façon d'illustrer une forme de retour vers le futur permet d'appuyer sur la dimension patrimoniale des trois cépages rares mis à l'honneur à cette occasion. Et qui dit patrimoine ne dit pas forcément chef d'oeuvre en péril!... Même si certains qualifient volontiers ce genre d'initiative de rétrograde et parfois, de contre-productive, il semble, au vu de ce qui se passe dans nombre de pays, que la réhabilitation de toutes ces variétés anciennes soit bien plus qu'une tendance ou qu'une mode éphémère. Il n'est qu'à prendre le temps de découvrir les options prisent par les vignerons de Chypre, des Îles grecques ou des Baléares, par exemple!... Au point que l'on arrive à se demander si notre système d'appellations (que le monde nous envie, diront certains!) n'a pas atteint une rigidité (que d'autres, plus radicaux, qualifieront de cadavérique!) pouvant la mettre en péril, ou freiner l'objectivité de ses responsables et décisionnaires. Ceci dit, rares sont ceux, parmi ces passionnés, à vouloir renverser la table!... Ils préfèrent de loin y poser quelques verres, en vue de passionnantes dégustations!...

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Avant de passer à ce stade pour ce qui est des cépages genouillet, romorantin et pineau d'Aunis, quelques spécialistes et référents en la matière étaient invités à prendre la parole. Le maire avait fait valoir la nécessaire biodiversité, mais aussi le besoin de remettre toute une partie de la population au contact de productions agricoles multiples. Là où les dernières générations ne font le constat que d'une monoculture autour des céréales, le blé principalement, dans un paysage de coteaux parfois, comme c'est le cas autour d'Issoudun, où la vigne était largement présente jadis (pas moins de 3000 hectares), beaucoup réclament la possibilité d'avoir des regards multiples dans leur paysage quotidien. Si truffières et trufficulture ont refait leur apparition dans la région depuis une dizaine d'années, la vigne a donc quelques espoirs de réapparaître, plus qu'au titre de la rubrique de l'anecdote locale dans la Nouvelle République!...

58444953_10218889925097126_6143287243265015808_nLe premier intervenant n'est autre que Benoît Roumet, directeur du BIVC (Bureau Interprofessionnel des Vins du Centre) qui, de façon didactique, rappelle la place des cépages dans le monde du vin, ce qui a conduit certains de ceux-ci à une prépondérance évidente dans moult contrées et ce qui préside à la réintroduction de variétés anciennes. Même si parfois les mots laissent entendre qu'une biodiversité révolutionnaire n'est pas pour demain, on peut supposer que les instances régionales ne sont pas insensibles à ces récentes initiatives. Il faut dire que le Centre-Val de Loire est plutôt bien loti avec quelques cépages déjà présents dans le paysage (romorantin, pineau d'Aunis), ceux-ci ayant démontré toutes leurs qualités depuis quelques années, voire décennies.

Ensuite, c'est à Bertrand Daulny de revenir plus en détail sur l'origine des trois cépages. Ce dernier, ancien directeur du Sicavac (Service Interprofessionnel de Conseil Agronomique, de Vinification et d'Analyse du Centre) à Sancerre, connaît bien le milieu régional de la viticulture, ayant eu à répondre à nombre de domaines viticoles, ainsi qu'aux diverses structures locales (syndicat, appellation...), la mission de ce service allant de la recherche au conseil, passant par l'expérimentation, la promotion, la communication et la formation. Néanmoins, l'objectif principal reste la bonne conduite de la vigne, d'amener le raisin à maturité mais, désormais, dans le respect de l'environnement.

Pour l'occasion, il est assisté de Henri Galinié, un archéologue spécialiste de la transition entre l'Antiquité et le Moyen Âge, faisant également autorité en matière d'archéologie urbaine mais qui, depuis sa retraite, se consacre à l'étude historique des cépages du Val de Loire. S'appuyant sur la lecture, voire le déchiffrage, de textes anciens, il n'a pas son pareil pour traduire ceux-ci et ainsi conforter (ou pas!), non sans humour, ce que chacun pense savoir de l'origine et de la lignée des cépages. Dans le milieu, certains le surnomment affectueusement le "briseur de légende"!... Je ne peux que vous conseiller la lecture de son blog Cépages de Loire, complément historique indispensable au Dictionnaire encyclopédique des cépages de Pierre Galet, voire aux recherches sur l'ADN des cépages de José Vouillamoz, détective ès-cépages.

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Photos : La Rabouilleuse d'Issoudun

Pour ce qui est du Pineau d'Aunis, les plus anciennes mentions du cépage remontent à la seconde moitié du XVIIIè siècle. On parle alors d'auny (présent à La Turballe et Guérande en 1755!?), d'aunis ou d'onis (dans le Lochois, en Touraine en 1808) ou encore d'ony. Mais point de nom composé!... En 1845, Alexandre-Pierre Odart, polytechnicien et ampélographe bien connu, "crée à tort, une "tribu" des pinots de Loire suceptible d'être opposée aux pinots bourguignons. Ses confrères de l'époque le contestent quelque peu mais, les noms de chenin noir et de pineau d'Aunis sont restés dans les esprits. La réalité historique impose de plutôt nommer ce cépage aunis." Selon certains, il descendrait du gouais (comme beaucoup d'autres) et partagerait des liens avec le pé de perdrix du Béarn. Originaire du Sud-Ouest, il a peut-être transité par l'Aunis (le port de La Rochelle?), dont il aurait gardé le nom. Simple hypothèse à ce jour. Dans le cas de ce cépage, il n'est pas rare également de lire ou d'entendre qu'il est originaire d'un prieuré d'Aunis, dans le Saumurois (qui n'a jamais existé!) et que son apparition serait liée à Henri III Plantagenêt (qui du coup, serait aussi à l'origine du terme clairet) au XIIIè siècle, expédiant, soi-disant, ces vins en Angleterre, alors que le vin n'existait pas sous cette forme, en tout cas pas sous ce nom, aucune preuve ne l'attestant!... Les légendes ont la vie dure!...

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Et que dire de celle qui concerne le Romorantin?... Présent sur onze communes et soixante hectares environ de l'appellation Cour-Cheverny (qui intégrera cette année le tout nouveau vignoble du domaine du Château de Chambord, sur 7,5 ha), on dit volontiers qu'il serait présent dans la région, à l'initiative de François Ier. En effet, selon un acte de mars 1518, ce dernier "fit venir 60 000 (80 000?) pieds de vigne de Bourgogne (des plants de Beaune, qui sont indiscutablement du pinot noir) pour les faire prospérer non loin du château de sa mère, Louise de Savoie, à Romorantin, d'où son nom." Évidemment, en cette année 2019 au cours de laquelle on célèbre la mort de Léonard de Vinci et le début de la construction de Chambord, il était opportun de fêter également les 500 ans de la Renaissance en Centre-Val de Loire. Il semble que les "synonymes" de framboise dans l'Orléanais et dannery dans le cours supérieur de la Loire (Allier) furent usités dès le XVIIIè siècle et peut-être même dès le XVIIè. Le terme de romorantin n'apparaissant que bien plus tard (première moitié du XIXè siècle), en même temps que sa légende, dont nous aurons inévitablement quelques échos cette année!...

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Photos : Domaine de Villalin

Quant au Genouillet, cher à Maryline et Jean-Jacques Smith, à Quincy, sa renaissance va bon train, autant que la nature le permette. Il serait issu d'un croisement du gouais blanc et du tressot noir. Selon Henri Galinié, "c'est un cépage modeste dont l'origine n'est pas entourée de fables!... Il apparaît dans le Berry au milieu du XVIIIè siècle. Il existe depuis une date antérieure inconnue." Très largement présent dans la région d'Issoudun au moment du phylloxera, il semble qu'il ait disparu suite à cette crise, du fait des difficultés de reprise sur certains portes-greffes utilisés à l'époque et notamment le rupestris. C'est pour cette raison que des cépages hybrides lui furent préférés, ce qui s'avera une décision stratégique locale absolument calamiteuse, du fait de leur interdiction future. La région se tourna donc vers les grandes cultures céréalières. Ce cépage, qui n'en fut pas moins primé lors de l'Exposition Universelle de 1900 à Paris, notamment pour ses qualités supposées de garde, avait donc disparu jusqu'à sa réapparition au cours des années 90, lorsque trois pieds en furent identifiés dans une ferme au lieu-dit Les Bordes, près d'Issoudun. D'abord multiplié et replanté dans le cadre de la vigne conservatoire de Tranzault, dans laquelle pas moins de cent six variétés sont réunies, Maryline et Jean-Jacques Smith se voient autorisés par l'INRA à replanter le genouillet dès 2005. Depuis, cinq hectares sont confirmés, tant à Quincy, que Reuilly ou Chateaumeillant et cette surface devrait être doublée dans les prochaines années. En toute connaissance des difficultés dues au type de porte-greffe, le Domaine de Villalin a donc effectué divers essais sur les portes-greffes SO4 et 3309. Finalement, c'est avec ce dernier que les plantations sont désormais effectives. Au passage, nous suivrons avec intérêt le projet de domaine en cours de création d'Amy O'Reilly, jeune vigneronne qui dispose actuellement de 1,2 hectares à Quincy et Reuilly, également intéressée par le genouillet.

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Au terme de la matinée, une dégustation façon "speed tasting" était proposée aux participants, permettant de découvrir plusieurs millésimes de genouillet et quelques cuvées composées de romorantin (dont celui du Domaine de Montcy, cher à Laura Semeria, la plus Ligurienne des vignerons de Cheverny!) et de pineau d'Aunis. Le soir, un joli repas proposé par l'Auberge de la Cognette de Jean-Jacques Daumy, à Issoudun, était servi pour une centaine de personnes, ce qui témoigne d'un savoir-faire certain à ce niveau de qualité. Après une délectable mise en bouche, se succédaient trois recettes tout-à-fait goûteuses : tartine végétale de lisette au raifort, fraîcheur d'herbes, puis un confit de boeuf et sa mousseline curcuma au pineau d'Aunis, précédant une Dacquoise amande au praliné, sauce Bourbon. Fermez le ban!... Demain, quelques kilomètres de footing vont s'imposer!...

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Pour agrémenter cette longue route en direction de l'Indre, une étape du côté de Cheverny s'imposait. Il faut dire qu'en quittant l'autoroute, on est parfois surpris par la proportion de vignes tourangelles désherbées chimiquement. En plus, à cette époque de l'année, impossible de masquer les choix d'une viticulture conventionnelle. Pour une région qui fait valoir son progrès vers le bio (sans doute incontestable!), on peut dire que cela fait tâche dans le paysage. Pour avoir évoqué cela avec un ou deux vignerons participant à cette journée de Sainte-Lizaigne, adeptes de ces pratiques peu environnementales (c'est peu de le dire et de le rappeler!), on devine que les options commerciales sont déterminantes. Ainsi, ce vigneron proposant un Cour-Cheverny, donc issu du rare romorantin, à moins de dix euros!... Un prix plafond pour ce domaine écoulant une très grande proportion de ses vins en vrac ou à destination du négoce local, se faisant fort de diffuser de médiocres vins sous appellation Touraine!... On peut penser qu'une assistance en matière de commercialisation et de marketing serait utile à certains, la pratique de prix très bas n'étant sans doute pas la meilleure façon de promouvoir son travail et de mettre en valeur la rareté de certains produits.

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Première étape chez Laura Semeria, pour découvrir le Domaine de Montcy, où l'on peut remarquer, de prime abord, une très jolie parcelle de pinot noir se portant à merveille. Pas moins d'une trentaine d'hectares pour cette propriété, qui est en fait l'ancien vignoble du Château de Troussay. Les trois couleurs, blanc (sauvignon et chardonnay), rouge et rosé (pinot noir, gamay et malbec ou plus souvent côt dans la région), sont proposées en AOC Cheverny , le romorantin étant réservé, comme il se doit, à l'AOC Cour-Cheverny. Deux cuvées (blanc et rosé) sont également produites en Crémant de Loire. Quelques vins de cépages de différentes (parfois lointaines) origines apparaissent également dans l'offre. Installée depuis douze ans, Laura a su diversifier les activités du domaine, puisqu'on y fait également des confitures. Les visiteurs peuvent aussi y trouver un hébergement au coeur des vignes et le bâtiment moderne et original permet d'accueillir des réceptions et même des mariages, sans oublier l'oenotourisme, sous forme de balades dans le proche vignoble. Originaire d'Imperia, non loin de San Remo, en Ligurie, Laura Semeria a su donner ses lettres de noblesse (dans ce petit village aux vingt-huit châteaux!) a un domaine passé en agriculture biologique dès son arrivée. Son développement a parfois été motivé par les aléas climatiques, qui ne manquent pas de toucher la région certaines années. Mais, la vigneronne de Cheverny ne manque ni de caractère, ni de détermination et les progrès constatés par les amateurs comme par les professionnels, en à peine plus d'une décennie, plaident en la faveur du Domaine de Montcy, devenu un indiscutable référent de l'appellation et du secteur. Autant que je m'en souvienne, les vins ont toujours proposé une pureté d'expression et une grande élégance.

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Non loin de là, à moins d'un kilomètre, on trouve sans la moindre diffciulté le Domaine Philippe Tessier. Une viticulture paysanne revendiquée sur pas moins de vingt-quatre hectares. Le domaine repris en 1981 par Philippe, fut créé en 1961 par son père Roger. Il semble désormais acquis que le fils de Philippe, Simon, rejoigne l'équipe d'ici les toutes prochaines années. Les vignes apparaissent sur trois communes (Cheverny, Cormeray et Cellettes) et sur quatre types de sol principaux : silico-argileux (sables de Sologne), silico-argileux-calcaire, graviers sur faluns (ancienne sédimentation marine) et argilo-marneux, ce qui motive le plus souvent l'assemblage des vins. Quelques jeunes vignes de moins de vingt ans, mais aussi d'autres pas loin d'être centenaires. Les premières sont enherbées, les secondes labourées et cultivées. Depuis 1998, le vignoble est certifié Ecocert.

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Là aussi, les Cheverny sont proposés dans les trois couleurs : le blanc est majoritairement composé de sauvignon, mais aussi de chardonnay et parfois d'orbois. Le rouge se compose surtout de gamay et de pinot noir, parfois de côt. Le rosé est une association des deux premiers. Comme les précédents, le Cour-Cheverny (100% romorantin) se décline en deux ou trois cuvées, y compris deux parcellaires bénéficiant d'un élevage prolongé en demi-muids et/ou foudre tronconique et cela, selon l'âge des vignes. Certaines années, lorsque les conditions climatiques le permettent, les vieilles vignes offrent la possibilité de produire quelques flacons d'exception : le moelleux Roger Tessier 2015 en est la plus évidente expression, tout comme Les Sables 2008, fort de son acidité assez remarquable ou même le 2005, le plus jurassien des Cour-Cheverny!... En rouge et donc en Cheverny, apparaissent aussi parfois des cuvées 100% pinot noir (Point Nommé), ou gamay (Nota Bene) et même sauvignon en blanc (DéDé).

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Lors de cette période, lorsque le printemps propose quelques belles journées stimulantes pour la vigne, on ne manque pas d'évoquer les risques de gel, parce que parfois, les matinées sont glaciales. En 2017, le père de Philippe Tessier, âgé de 92 ans, disait : "On ne gèlera pas, deux années de suite, cela ne s'est jamais vu!..." Et pourtant... Entre le 19 et le 27 avril se succèdent gel noir (-6°) et forte gelée blanche (-3° à -4°), avec gros givre et grand soleil au lever du jour!... Les tours antigel ont limité les dégâts sur environ cinq hectares, pour le reste 80 à 90% sont détruits. Il ne reste alors aux vignerons qu'à se tourner vers l'avenir, même si l'on sait que l'année va être difficile à tous points de vue... On compte alors sur le millésime 2018, mais d'autres difficultés surviennent : le gel du début mai n'occasionne pas (ou peu) de dégâts, mais cette fois, les fortes pluies de juin provoquent un mildiou sur grappe destructeur!... Ce millésime sera qualifié d'exceptionnel, tant en qualité qu'en quantité, mais le moindre retard dans les traitements aura eu des conséquences très forte. Les vendanges seront précoces (début le 6 septembre, elles le sont de plus en plus!) et permettront de rentrer de beaux raisins, même si certains blancs n'auront pas forcément leur "caractère ligérien" cette année. Ce qui ne nous empêchera pas, de rechercher ces cuvées d'exception, ces trésors que le Centre-Val de Loire cache encore. Précipitez-vous avant que ces vins ne deviennent excessivement rares, au vu de la demande internationale désormais!...

25 avril 2019

Baléares : Carlos Rodriguez, à Selva, vignes, vins, histoire et rock'n'roll!...

Il faut partir vers le nord pour rencontrer Carlos Rodriguez Furthmann et s'approcher de la montagne, la Serra de Tramuntana, rempart naturel pour tout le vignoble plus au sud. Selva est un joli village à flanc de colline, peut-être même à flanc de montagne... Petites places et rues pavées, maisons blanches sous le soleil, très appréciées des cyclotouristes qui peuvent aborder ainsi la "moyenne montagne"!... Et faire une pause très agréable à la mi-journée sur une terrasse ensoleillée. Mais, là aussi, il est possible de débusquer des "vins de garage" tout à fait passionnants. Garez-vous sur la Placeta Valella, descendez Carrer de Sant Josep, une autre petite place triangulaire apparaît, avec un calvaire en son centre, que vous laissez sur votre gauche pour prendre Carrer de sa Creu. Sur la droite, au numéro 30, un portail en bois et un panneau du même métal, Selva Vins, vous êtes arrivés.

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Lorsque vous franchissez la porte, deux choses peuvent vous surprendre : pas moins d'une douzaine de bouteilles posées sur une table, comme autant de cuvées, au visuel identique ou presque et un fond musical en provenance d'une radio diffusant les plus grands standards du rock'n'roll!... Les premières traduisent la liberté du vigneron, qui se lance volontiers dans diverses expérimentations,  comme ce pétillant rosé en méthode ancestrale, ce clarete façon Cigales (non loin de Valladolid) ou ce blanc élevé en barriques de chataigniers, entre autres, les seconds s'expliquant par sa passion pour cette musique des années quatre-vingt (n'a-t-il pas lui même joué de la batterie dans sa jeunesse?...). Quand la musique est bonne... "Suis-je un amateur de rock? Oui! Non seulement j’adore le rock and roll, mais la musique, la soul, le blues, le reggae, le jazz, Mozart ou Beethoven… mais j’ai vraiment la passion du rock et je l’ai toujours eue." Et de citer un groupe dont il était fan à quinze ans : AC/DC!... Mais, ce serait oublier une autre passion, comme le montrent ses parutions sur sa page Facebook, pour l'Histoire de Majorque à travers les siècles. Avec peut-être la rédaction d'un livre sur le sujet dans quelques années... En d'autres temps, nous l'aurions volontiers classé au rang des Tronches de vin, notamment du fait de cette production de nectars, catégorie vins naturels!...

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Depuis l'âge de vingt-deux ans, soit voilà à peu près deux décennies, Carlos Rodriguez s'est occupé des vignes des autres et notamment, dans un premier temps, de celles de son père, plantées dans le triangle Binissalem-Biniali-Biniagual. C'est là que se trouve la maison familiale et où il vit désormais avec son épouse. C'est aussi à cet endroit que se trouve le coeur de son projet personnel : la création d'un domaine qui ne soit pas uniquement viticole, mais plus une finca, selon le terme local qui convient. Il y aura un vignoble bien sûr - il est en train de greffer trois mille pieds de gorgolassa - mais aussi des oliviers, des arbres fruitiers, des animaux, un verger, des fleurs, des abeilles, "a total biodynamic concept!..." En attendant, le vigneron de Selva expérimente beaucoup grâce aux raisins achetés çà et là, dans plusieurs secteurs de Majorque : Manacor, Felanitx, Pollença, mais aussi Estellencs, près de la côte nord et à 160 mètres d'altitude, où il dispose d'une vigne qu'il entretient depuis quelques années, appartenant à des amis de son partenaire Riginald Ward, néo-zélandais distribuant des vins espagnols au Royaume-Uni depuis vingt ans, devenu un ami fidèle, au cours d'une longue soirée passée naguère dans un bar à vins de l'île!... De plus, à Selva même, il loue des vignes, qui peut-être deviendront un jour sa propriété. Tous les achats de raisins se font un peu au feeling, fonction des conditions du millésime et de la qualité de la vendange. Pour le prensal par exemple, il s'agit d'une collaboration en pleine confiance, une famille de vigneron (père et fils) entretenant leurs vignes remarquablement, pour un partenariat durable.

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Ce projet est donc né en 2015, au moment où il trouve ce "garage" au coeur du village, lui permettant de s'équiper et de s'installer pour donner libre cours à ses envies. 2018 est donc le troisième millésime produit là et les quelques amateurs et professionnels qui ont eu le loisir de découvrir cette douzaine de cuvées n'ignorent pas que Selva Vins est bien né!... Qui plus est, avec cette tendance à l'innovation qui ne manque pas d'interpeller!... Mais, les grands axes de cette production sont frappés du sceau de l'exigence : intervention minimale, avec priorité aux variétés locales, fermentation spontanée avec levures indigènes, aucun additifs oenologiques, doses de sulfites réduites au minimum. Résultat : des vins que d'aucuns qualifient ici "d'audacieux", avec dès le début, les premiers essais, pour certaines cuvées, d'élevage en jarre d'argile majorquine!... A noter que certains vins ne sont guère disponibles, puisque produits dans des quantités très limitées, soit moins de cinq cents bouteilles. L'essentiel de la production est vendu à Majorque ou à Barcelone. Néanmoins, Carlos Rodriguez est ouvert à l'idée d'exporter vers la France. Qu'on se le dise!...

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Lorsque débute une séance de dégustation avec Carlos, on ne sait pas trop où cela va nous mener!... Parce qu'il y a ce qui est en bouteilles et ce qui est en cours d'élevage. Non qu'il faille se lancer dans une comparaison systématique, puisque les éventuels assemblages peuvent varier d'une année à l'autre, parce qu'ici, c'est le raisin qui commande. Ainsi, L'Orange 2017 est un duo de prensal (70%) et de maccabeu (30%), dont la macération et la fermentation ont duré un mois. Des arômes délicats et du volume. Mais L'Orange 2018 est composé de prensal et de giro ros. Actuellement en cuve, il propose une expression très agréable et généreuse. La gamme des blancs est très complète, multiple et variée. Blanco 2017 ouvre joliment la série, avec sa dominante de prensal et de maccabeu, plus un peu de malvoisie, illustrant les différentes origines géographiques des raisins. Premsal 2017 et Premsal Castano 2017 offrent de belles alternatives, gardant chacun leur expression particulière. Giro Ros 2017, élevé sur lies pendant quelques mois, est doté d'une belle personnalité.

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Très joli Clarete 2017, un rosé composé de prensal et de mantonegro , suivi de Clarete 2018, assemblage de prensal et de gorgolassa cette fois. Un vin qui se veut produit dans la plus pure tradition des clarete (clarets) de Cigales. Les deux malvoisies de Sitges en provenance des terrasses d'Estallencs ont également de très beaux arguments : Malvasia 2016 (11,5° et un pH de 6,5) et Malvasia 2017 (13° et un pH de 5,5) sont de véritables gourmandises, avec un équilibre très flatteur. Elles sont élevées pendant neuf mois sur lies. Le pétillant Ancestral rosé, associant callet et mantonegro, est une excellente transition vers les rouges. Le Callet 2016 n'est pas exempt de caractère, avec une agréable rondeur et un joli fruit, tandis que Gargo 2016 (100% gargolassa) élevé en partie en barrique de 500 litres et en cuve inox exprime une belle complexité. Enfin, Rosado 2016, un merlot moelleux titrant pas moins de 15°, nous emmène sur d'autres rives, lorsque l'heure des instants de méditation est venue...

Pas de doute, les débuts de cette nouvelle aventure laissent supposer une prolongation des plus remarquables. Plus que se forger une solide expérience pendant vingt ans, Carlos Rodriguez a renforcé toute sa sensibilité et défriché un chemin de traverse qui vaut bien mieux, sans doute, que certaines routes toutes tracées. Après tout, n'a-t-on pas coutume de dire que, plus que le but à atteindre, c'est le chemin parcouru qui compte le plus... Et même peut-être, les détours pour y arriver!...

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