La Pipette aux quatre vins

17 avril 2019

Baléares : Pla i Llevant, de Manacor à Algaida

On peut considérer que le coeur agricole de Majorque est bien là, dans cette plaine qui s'étend de Manacor à l'est à Algaida à l'ouest, en y intégrant les communes de Porreres et de Llucmajor notamment, soit sur une étendue de trente kilomètres sur vingt-cinq environ, composée donc du Pla et limitée par la Serra de Llevant, une série de petite collines la séparant du rivage. Du point de vue strictement viticole qui nous intéresse, la Denominacion de Origen Pla y Llevant est apparue en 1999, voilà vingt ans donc. Elle regroupe dix-neuf communes et on y recense treize bodegas et soixante dix viticulteurs, sur un total de 444 hectares. Une région calme, aux paysages apaisants, avec ses routes étroites qui mènent à différentes exploitations agricoles ou à un habitat plutôt éparpillé. Et qui donne aussi la possibilité de découvrir des vigneron(ne)s passionné(e)s, qui y effectuent un remarquable travail depuis des décennies.

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~ Francesc Grimalt, 4 kilos Vinicola ~

Cap sur Felanitx tout d'abord, petite ville à une quinzaine de kilomètres de la mer et des jolies calanques de la côte est, que vous pourrez atteindre en vous faufilant entre les collines de la Serra de Llevant et découvrir ainsi Portocolom, Cala d'Or et autre Cala sa Nau. De Portocolom, le port de Felanitx, des quantités considérables de vin et d'alcools issus de la distillation furent exportées au XIXè siècle, notamment vers la France, faisant de ce secteur de Majorque un des centres les plus importants de l'activité viticole. Mais, le phylloxera ruina la région en à peine quelques années.

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Francesc Grimalt n'a pas encore cinquante ans, mais avec un peu plus de vingt-cinq ans d'expérience dans le monde du vin, notamment majorquin, il peut être considéré comme un référent en la matière. C'est d'ailleurs ce que pense de lui nombre de ses confrères. Il a sans doute consolidé cette expérience par une réflexion approfondie sur beaucoup de sujets évoquant la culture de la vigne, la production de vins et les limites d'un art, la viniculture, dont il puise tous les ferments dans le sol natal de son pays et de son village. Sans doute pense-t-il qu'il n'y a pas forcément de limites en la matière d'ailleurs, pour peu qu'on prenne les choses par le bon bout. En 1994, il crée Anima Negra avec deux autres "fous du vin", comme on les qualifie alors. L'objectif clairement affiché est de rendre leur lustre d'entan aux cépages indigènes, notamment le callet, à cette époque, un aimable faire-valoir du cabernet sauvignon, par exemple. Un quart de siècle plus tard, Francesc est considéré comme à la base de sa réhabilitation dans l'île de Majorque et sans doute, son plus éminent spécialiste, quitte à bousculer les à priori.

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Le début des années 2000 va installer en lui, la volonté de passer à autre chose, de donner à sa passion une autre dimension. Les évènements se déroulant dans le vignoble espagnol continental ne manquent pas de l'interpeller. C'est l'époque où, jusqu'en 2006 principalement, se multiplient les projets parfois pharaoniques de construction de nouveaux chais, dont l'étude est alors confiée à d'éminents architectes, en Ribera del Duero, Rioja ou Priorat notamment. Francesc ne manque pas alors de s'interroger : "Est-ce la solution pour produire de grands vins?..." Sa perplexité est grande, mais pour lui, "le plus important, c'est le vignoble et le vigneron!"

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En août 2006, se forme un duo de choc, sur la base d'une franche amitié et d'une solide confiance. Francesc Grimalt et Sergio Caballero créent 4 kilos Vinicola. Le second est un musicien barcelonais et fondateur du festival Sonar, de musique avancée et d'arts mutilmédias. Il prend en charge la gestion de l'image de la nouvelle société et la création des visuels. Pour le reste, la production de vins, Francesc a les mains libres. "C'est sans doute mieux quand les deux partenaires ne sont pas dans le même secteur d'activité..." En guise de mise de départ, les deux amis mettent au pot deux "kilos" chacun. Un kilo, dans le langage commun populaire, c'est un million de pesetas, dans l'ancienne monnaie de l'Espagne. Soit quatre millions de pesetas pour lancer le projet, environ 24 000 euros, ce qui est très peu, au regard des sommes faramineuses englouties dans certaines wineries à cette époque.

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Pour les vendanges 2006, 4 kilos produit son premier vin en s'installant dans le garage d'un autre vigneron, avec peu de ressources mais d'excellents raisins. Fermentation et vinification se déroulent en partie dans un tank à lait et des barriques ouvertes de 225 litres. Après un élevage de quatorze mois, le vin est lancé sur le marché. Dès 2007, ils procèdent à diverses plantations et convertissent une vieille ferme ovine en petite cave. A partir de ce moment, Francesc donne libre cours à sa réflexion et à toute sa sensibilité. Le cépage n'est pas une fin en soi, mais le concept repose plutôt sur la combinaison variété-sol-climat-vigneron. Dans une des parcelles à proximité de la cave, une sélection de soixante pieds issus d'une sélection massale en provenance de différentes parties de l'île a été multipliée. On trouve là entre 60 cm et 2 mètres de sol, ce qui permet de mesurer les effets de l'un et de l'autre sur la plante. De la même façon, si des cépages tels que callet, mantonegro et gorgolassa étaient complantés naguère, cette plantation permet d'associer cépage primeur et sol tardif, ou inversement, afin de tenter d'uniformiser les maturités. De plus, une grande attention est portée sur le type de sol. Les variétés locales étant plantées de préférence sur ce qu'on appelle ici cal vermell, des argiles rouges colorées par l'oxyde de fer ce qui, à priori, leur procure un plus de concentration. Les sols plus argileux sont réservés au cabernet ou à la syrah.

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Mais, les grands axes de travail de Francesc Grimalt prennent plusieurs directions. Tout d'abord, l'agroforesterie, "un mouvement important en ce moment!" Dans certaines parcelles, on trouve désormais différentes variétés d'arbres (amandiers, abricotiers...) mais aussi des légumineuses et même de la lavande. Il s'agit d'alimenter et de préserver la biodiversité des sols vinicoles. Depuis une douzaine d'années, le vigneron de Felanitx s'est donné aussi quelques libertés, sur la base d'une idée essentielle : c'est la qualité des raisins qui commande, dans toute leur variété et les composantes propres à chaque millésime. Ainsi, les élevages peuvent varier, tant pour ce qui est du type et de la dimension du contenant que de la durée. Aucune règle n'est fixée, c'est le vin qui donne le la!... Pour donner toute cette liberté aux vins, le vigneron dispose désormais d'une cuve de fermentation en béton naturel produit avec le sol de Majorque et tous ses constituants, parfois même des restes de végétaux issus de la terre, que l'on distingue en s'approchant. De la même façon, les amphores en céramique utilisées sont produites sur l'île.

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Dehors, la tramuntana souffle fort, au point qu'il est difficile de rester hors les murs. On déguste deux ou trois vins, forts de leur personnalité. Francesc Grimalt évoque ses débuts, mais aussi quelques rencontres déterminantes (Gérard Gauby, Cos, Occhipinti...). En collaborant et en achetant des raisins à plusieurs vignerons (dans un rayon de 10 ou 12 kilomètres autour de la cave, mais aussi à Binissalem), il mesure toute la difficulté pour les producteurs de passer le temps voulu dans les vignes, au regard de ce que leur impose la démarche en bio qu'ils ont choisie. "Cette quantité de travail de bureau est un problème!..."

Surpris, depuis mon arrivée, de ne trouver aucune vigne plantée sur les quelques coteaux environnants, le vigneron me confirme que c'est cette plaine argilo-calcaire qui a toujours été privilégiée et ce, depuis des siècles et même des millénaires!... La montagne est trop dure à travailler, très calcaire et réservée aux oliviers. De plus, on peut considérer que la brise, soufflant ici assez souvent, a un effet proche de ceux constatés sur une vigne plantée à 300 mètres et plus. Ce n'est donc pas une option pour le futur. Si Francesc Grimalt a contribué, au cours de ces dernières années, a une évolution importante de la qualité des vins produits sur Majorque, on perçoit chez lui quelque inquiétude, quant à l'arrivée récente de nombre d'investisseurs. Les prix d'achat de raisins pratiqués par ces derniers pourraient laisser apparaître quelques difficultés. Le défi relevé à l'aube du nouveau millénaire, de remonter la qualité des vins, en engendre peut-être un autre. Il faut souhaiter à ces vignerons d'y faire face avec conviction et sincérité. Et à nous, de croiser la route de ces cuvées!...

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~ Can Majoral, à Algaida ~

Un très joli domaine là encore, où deux générations s'activent sur les deux parties du vignoble, l'une au nord, Son Reus, sur la route de Pina, l'autre, Son Roig, au sud du village, vers Llucmajor, au pied du Puig de Galdent, qui culmine à 420 mètres. Apparu en 1979, Can Majoral est né de la passion du père de Mireia Oliver, sans que l'on sache vraiment s'il y avait à la base une quelconque stratégie, qui ferait du domaine un des excellents référents de la région. S'agissait-il d'une expérimentation, d'un divertissement?... Quelques années plus tard, le projet est devenu grand, notamment parce qu'il s'est aussitôt inscrit dans une démarche respectueuse de l'environnement.

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Le domaine s'étend aujourd'hui sur dix-sept hectares, le plus souvent composés de ce sol d'argile chargé d'oxyde de fer, le cal vermell, notamment pour la partie dite Son Reus. Pour Son Roig, il s'agit plutôt de sols argilo-calcaire, où les vignes, sur un sol légèrement ondulé, sont souvent entourées d'amandiers, de figuiers et de rares caroubiers. Pas moins de quatorze cépages y sont plantés à ce jour. L'ensemble est contrôlé par le CBPAE (Conseil Baléar de la Production Agricole Écologique), organisme de contrôle public, chargé de veiller au respect de la réglementation européenne 2092/91, concernant les produits biologiques. Can Majoral fut le premier domaine viticole certifié dans ce cadre aux Baléares et le second en Espagne. Les bâtiments, construits grâce aux efforts de toute la famille, sont disposés de façon harmonieuse et pratique. A noter, un chai à barriques enterré et climatisé, que l'on atteint par un étroit escalier en colimaçon, afin de mener au mieux les élevages, installation plutôt rare à Majorque.

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Après m'être laissé guider dans une partie du vignoble par Andreu, le cousin de Mireia (Andreu est aussi le prénom du père de Mireia, fondateur du domaine), un large tour d'horizon me permet de découvrir une bonne partie de la production. Dans la gamme "Can Majoral", les huit cuvées disponibles sont proposées en appellation Pla i Llevant. Au passage, le terme de "Majoral" n'a rien à voir avec le patronyme familial. En fait, il s'agit d'une sorte de surnom attribué à la famille depuis des décennies, voire des siècles, évoquant souvent l'activité reconnue d'un ancêtre. C'est une façon de désigner tous les membres de cette famille, à travers le lieu où ils vivent. C'est aussi une tradition plutôt répandue aux Baléares.

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On commence par la gamme dite Butibalausi. C'est le nom que donnaient les Maures à Son Reus, avant le XIIIè siècle et la conquête chrétienne. Le blanc 2018, en DO Pla i Llevant également, se compose de chardonnay additionné de prensal et parellada. Un vin très réussi, avec une expression droite et homogène, malgré la jeunesse des vignes. A suivre, dans la gamme Can Majoral, le Giro blanco prélevé sur cuve, avec une jolie personnalité. Fermentation en cuve inox pour celui-ci. Il passe ensuite six mois sur lies fines, puis est mis en bouteilles au printemps. Galdent 2017 illustre le soin apporté aux élevages. Il s'agit là d'un viognier. Pressurage après une macération pelliculaire de huit heures, puis fermentation en barriques neuves avec contrôle des températures à 16°. Sur lies pendant six mois, avec batonnage. Reste pendant un an en cave après la mise. Est-ce le point déterminant? Le vin est en place et l'expression ne montre aucune exubérance, ni variétale ni boisée. A noter que seules les levures indigènes sont utilisées.

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On passe ensuite à Gorgolassa 2017. Vinification en cuve inox avec de légers remontages, puis chapeau immergé pendant deux semaines à 25°. Après la fermentation malolactique, élevage de neuf mois en barriques de 500 litres de chêne français pour 70% du volume, le reste passant en céramique. Là encore, une belle expression et une sensation de pureté. Pour le Callet 2016, même process de vinification que le précédent, si ce n'est que seulement 20% du volume est passé en céramique et toujours le sentiment d'un vin pur et droit. Enfin, avec Turgent 2014, on passe à la gamme sensiblement plus puissante, notamment du fait de ses 15°!... Vinification voisine des deux premiers, si ce n'est que la macération avec chapeau immergé a duré trois semaines et que l'élevage est de douze mois en barriques neuves et d'un vin de chêne français. Indiscutablement, un bel ensemble, avec certainement une approche très fine et nuancée du potentiel de ces vins et, au final, une gamme très cohérente. Pour conclure, citons Idris al-Yamân, un des rares poètes musulmans évoquant la terre de Majorque : "Les verres étaient lourds quand ils sont arrivés à nous, mais en se remplissant de vin pur, ils se sont allégés et étaient sur le point de voler avec leur contenu, tout comme les corps sont allégés avec les esprits."

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~ Toni Gelabert, à Manacor ~

Une maison posée sur la plaine, au milieu des vignes. Je ne pouvais passer à côté de ce domaine figurant sur ma short list, d'autant qu'il était situé à trois cents mètres, à vol d'oiseau, de mon hébergement pendant cette semaine!... Petits inconvénients : la forte tramontane de cette matinée et le fait que je ne parle pas espagnol, alors que Toni Gelabert ne parle pas anglais!... Les langues, les langues, que diable!... Je pousse la porte du petit cuvier et me retrouve face au vigneron en compagnie de deux ou trois de ses employés, en train de prendre une petite collation et une boisson chaude, vu le ressenti à l'extérieur. Il me demande de patienter quelques minutes et me rejoint ensuite devant la porte principale.

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Il s'agit donc là d'un petit domaine qui ne dépasse pas six hectares actuellement. Il a été créé en 1979. Comme pour le cas de Can Majoral, tout a commencé par une sorte d'expérimentation basée sur la passion du vin et sur l'idée qu'il était possible de produire ici de jolies cuvées. Petit à petit, avec le soutien de sa famille et de ses amis, Toni Gelabert a donné une plus grande dimension à l'ensemble. En 1999, alors qu'est créée la DO Pla i Llevant, le vigneron de Manacor fait construire cette nouvelle cave dite des Trois Ermites, sur ces terres de Son Fangos. Dans cette plaine calme, le vigneron trouve la lumière, le vent, l'eau et l'énergie propres à ce secteur de Majorque.

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De très nombreuses variétés (quinze si je n'en ai pas omises!) vont être plantées au fil des ans, tant locales qu'étrangères. Les vignes sont palissées, mais toutes sont taillées selon la méthode du cordon de Royat. Toni Gelabert a très vite opté pour une viticulture écologique, s'appuyant notamment sur les phases de la Lune, puis en adoptant les préceptes de la biodynamie (non certifiée). En quelques mots, on sent le vigneron en phase avec l'énergie du lieu, qui semble encore plus concrète, un jour de forte tramontane. Nous avons du mal à converser vraiment, mais j'apprends quand même qu'il dispose d'une "petite vigne très spéciale" du côté de Colonia de Sant Pere, petit village donnant dans la Baie d'Alcudia, dans le nord de l'île. Une sorte de jardin secret, sans doute...

Les vins de Toni Gelabert (quatorze cuvées actuellement) se sont taillés une excellente réputation depuis quelques années, mais au hasard de diverses conversations, l'homme semble avoir aussi l'image d'un excellent vigneron, prenant particulièrement soin de ses vignes, au point que certains n'ignorent pas que l'on peut faire chez lui de très belles sélections massales, notamment avec les variétés indigènes, toutes présentes ou presque. Indiscutablement, un personnage au fort caractère, mais que quarante années de viticulture majorquine ont renforcé dans ses convictions et les moyens à mettre en oeuvre, pour atteindre une belle qualité de produits authentiques et sincères. Prenons désormais la direction du nord et de Binissalem pour en découvrir d'autres aspects.


10 avril 2019

Baléares : Majorque, biodynamie à Porreres

Avant de partir pour Majorque et y découvrir ses vins, il est indispensable de faire quelques recherches afin de savoir, un tant soit peu, où on va poser ses pataugas, ou ses baskets. Il faut dire que le paysage viti-vinicole de l'île a bien évolué au cours des dernières décennies, puisque, si on y recensait entre quinze et vingt domaines familiaux et traditionnels au début des années quatre-vingt, on approche désormais de la centaine!... D'aucuns ont gardé un certain sens de la tradition, mais d'autres sont apparus en défrichant le terrain avec des moyens considérables, du fait de la présence notamment d'investisseurs allemands, suisses ou suédois par exemple, certains subodorant le fort potentiel économique et spéculatif des Baléares viticoles. Mais, quelques grandes familles locales se sont également inscrites sur ce chemin. Il faut dire qu'il y a encore peu de temps, le tourisme n'avait de sens, pour les visiteurs, que par sa façade maritime, béton compris. On venait ici prendre le soleil, nager dans des eaux claires et relativement poissonneuses et donc pratiquer le snorkeling (ou PMT dans notre langage commun, soit palmes-masque-tuba). Mais, parfois, les quelques occupants privilégiés de yachts à voile ou à moteur fréquentant ces eaux en juillet-août ont, depuis quelques temps, laissé entendre que, pour eux, ces îles n'étaient pas de simples cailloux incultes et qu'ils apprécieraient de découvrir les autres activités locales. Parmi celles-ci, bien sûr, la vigne et le vin. Sans être encore devenue une destination strictement oenotouristique (comme Barolo ou St Émilion par exemple), elle a un potentiel alliant découverte de jolis vins et de beaux domaines (dont certains s'inscrivent ostensiblement dans une démarche de "viticulture écologique", revendiquée par les instances locales), d'une cuisine savoureuse, mais aussi de valeurs que les Majorquins ne sont pas prêts à mettre au rancart, ou à oublier au fond d'un vieux foudre délabré dans un vieux cellier, au coeur du village, fut-il pittoresque. Et figurez-vous, oh surprise! que les deux domaines officiellement en biodynamie Demeter, à Majorque, sont situés dans le même village, Porreres, à un kilomètre l'un de l'autre!...

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 ~ Mesquida Mora ~

Porreres est une petite ville au coeur de la plaine de Majorque et de l'appellation Pla i Llevant. De très bonnes terres que les Romains furent les premiers à exploiter, plantant vigne et oliviers dès le Premier siècle de notre ère. Ici, on comprend aisément que nous sommes là dans un système qui se veut équilibré. L'agriculture locale est rarement une monoculture, même si désormais, certains cherchent à produire du vin, rien que du vin. Mais, Barbara Mesquida Mora accueille ses visiteurs en précisant, de prime abord, que nous sommes là dans une ferme d'une vingtaine d'hectares. On y trouve des animaux, des artichauts, des abricots, ces derniers étant les plus réputés de l'île, surtout consommés secs. Si, au cours de tels périples, il arrive que l'on passe à côté de certains domaines méritant le détour, je ne risquais pas d'oublier Mesquida-Mora, présenté par tous mes contacts comme un des fers de lance de Majorque.

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Cette réputation, le domaine le doit sans doute en grande partie à Barbara. Elle évoque très vite son enfance, au milieu des barriques, des bouteilles, des tracteurs... "Je suis née dans un petit coin de paradis, je suis une chanceuse!" Elle est un peu la fille de la mer et du soleil, de la vigne et du raisin. Le destin sur lequel on s'appuie, trouve parfois ses origines dans une sorte de mythologie... Mais, elle exprime vite son karma : "Le vin, c'est ma vie, je sais le sens que je veux lui donner!" C'est un peu ce qu'elle affirmait sans doute, dès 2012, lorsque, au terme de ses études de littérature, elle bascule dans le vin. Elle devine alors que cette production vinicole doit se situer dans un équilibre global. Il est hors de question de faire la guerre à la nature. Cette finca, cette ferme qu'elle prend alors en main, doit symboliser cet équilibre. Quelque part, un mur écroulé ouvre le regard vers l'avenir...

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Depuis le milieu des années 2000, on évoque aux Baléares les préceptes de la biodynamie. Mais, entre 2007 et 2012, il n'est pas simple de prendre résolument une telle option. Pas de conseiller sur place, quelques rares conversations pour alimenter les doutes et un peu de littérature. Pourtant, Barbara va adopter la méthode dès son retour, sans étape intermédiaire par une agriculture biologique. Elle le reconnaît désormais, ce n'est pas forcément la bonne méthode, du moins, elle n'est pas certaine de le recommander aujourd'hui à quiconque. Mais, elle devine que le jeu en vaut la chandelle, si elle veut proposer des vins dans un style méditerranéen, mais non dénué de fraîcheur.

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Pour aller plus loin dans l'évocation de la démarche adoptée au domaine, la vigneronne de Porreres propose à ses visiteurs, une petite découverte de quelques unes des huit parcelles composant l'ensemble, dont certaines sur le village voisin de Felanitx. Plus que d'entrer dans le détail de la composition des sols par forcément très différents (nous sommes là, pour résumer, sur des argilo-calcaire plus ou moins rougeâtres), Barbara présente ces vignes comme étant celles du passé (Pou de sa Carrera), du présent (Son Porquer) et du futur (Cami de Felanitx). La première est composée de vieilles vignes de callet (67 ans) cultivées en gobelet. Selon la vigneronne, le gobelet (qui permet de protéger les raisins en cas de forte chaleur estivale) fait partie du paysage de Porreres, tout comme la présence des abricotiers dans les parcelles anciennes. L'agroforesterie est une réalité conservée ici, puisque dans d'autres secteurs, ce sont les amandiers qui sont présents.

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Dans un large espace, le futur est représenté par ces parcelles plantées en partie de porte-greffes, ces derniers devant recevoir différents cépages d'origine locale et même certains dits "interdits", au bout de deux ou trois années. On peut y voir une sorte de symbolique, puisque Barbara précise au passage que, parfois, certaines de ces nouvelles plantations se situent sur les parcelles même du domaine, où furent plantées par ses parents, il y a quarante ans, les variétés françaises : cabernet sauvignon, merlot, syrah, pinot noir, chardonnay... Or, désormais, on y privilégie prensal blanc (ou moll dans certains villages, ou pensal blanco selon le Galet!), parellada, giro pour les blancs, ou callet et mantonegro notamment pour les rouges. Pour le moment, il n'est pas question d'arracher les vieilles vignes bien implantées de merlot et autres, la dimension patrimoniale étant malgré tout bien présente dans l'esprit de la génération qui a repris les rênes, même si on atteint maintenant 60% de cépages locaux au domaine. Mais, l'idée est bien de ne planter à l'avenir que des cépages majorquins, voire quelques variétés très rares, faisant partie du patrimoine.

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On peut penser que désormais, le domaine a pris son rythme de croisière, avec les créations de gammes différentes et cohérentes. Bien sûr, tout n'est pas figé et nombre de cuvées pourraient apparaître à l'avenir. On peut présupposer sans crainte que l'imaginaire fertile de Barbara et l'évolution des choses vont nous valoir quelques belles surprises à l'avenir. Actuellement, ce qu'on peut qualifier d'entrée de gamme, c'est Sincronia, dans les trois couleurs, issus des jeunes vignes. "Sincronia, c'est la magie de la vie. Ces choses que nous vivons comme quelque chose de négatif, alors qu'elles sont une chance. Ces choses qui ont lieu en même temps que d'autres choses. C'est en synchronie que naissent les vins les plus jeunes de Mesquida Mora, en même temps que leurs frères Acrollam, Trispol et Sotil."

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L'étiquette de Sincronia blanc (chardonnay, premsal, parellada et giro) est illustrée par un bateau, symbole de l'envie de sillonner de nouvelles mers. Le rouge (merlot, cabernet, callet et syrah), c'est un phare, pour ne pas oublier le port d'attache et le rosé (assemblage identique au rouge), une étoile de mer, fascinante par ses couleurs et sa capacité à se régénérer. Ensuite, Acrollam (anagramme de Mallorca) en blanc (cépages locaux) et rosé (vieilles vignes de cabernet sauvignon et merlot) seulement. Là encore, une étonnante symbolique explique le choix des étiquettes et du nom lui-même. Enfin, pour les rouges, Trispol (cabernet, syrah, callet et mantonegro), c'est le ciment indispensable à tout projet de vie, la référence à la Terre. L'étiquette est la représentation exacte du carrelage ancien de la maison de ses grands-parents maternels, sur lequel elle marchait pieds nus dans sa prime jeunesse!... Pour finir, Sotil (la surface qui sépare deux étages d'une maison ou l'espace sur lequel sont posées les tuiles). Le ciel en quelques sortes. Sur l'étiquette, on trouve le bleu du ciel de la Méditerranée et parfois quelques petits nuages, afin de combattre l'idée même de l'uniformité. Il s'agit là d'une sélection des meilleurs raisins de callet vielles vignes le plus souvent.

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Si vous disposez d'un peu de temps, vous découvrirez quelques spécialités locales, voire d'autres cuvées quasi expérimentales, comme ce Premsals 2018 mis en bouteilles avec les lies, absolument superbe, illustrant la dynamique remarquable que les vins de Mesquida Mora atteignent désormais, ainsi qu'une excellente maîtrise technique. Ils sont indéniablement au niveau des tous meilleurs. Comme j'ai pu le dire précédemment, il est regrettable que de tels nectars ne soient pas disponibles en France. Et c'est le cas pour nombre de ceux que j'ai pu découvrir pendant ce séjour. Bien sûr, les producteurs locaux ne courent pas après le marché français, du fait notamment que 70% de la production est consommée sur place. Avec ce niveau de qualité, ce n'est pas étonnant, après tant d'années où les touristes de passage n'avaient aucune considération pour les vins de Majorque, à l'image des rosés quasiment absents de l'offre pendant très longtemps. La proportion des vins du domaine qui sont exportés le sont, le plus souvent, vers la Catalogne continentale, parfois vers deux ou trois autres destinations. Même si ce n'est pas encore la priorité absolue, comme indiqué plus haut, une certaine forme d'oenotourisme permettra de découvrir de tels domaines, capables de s'organiser pour recevoir des clients de passage. De toute façon, à Porreres, vous pourrez faire coup double, puisqu'en passant derrière les installations de Mesquida-Mora, vous n'aurez qu'à prendre une route étroite qui vous mènera, en droite ligne, jusqu'à un autre domaine, en biodynamie lui aussi, avec peut-être une approche un peu différente, mais qui ne mérite pas d'être négligé.

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~ Can Feliu ~

L'expérience montre que, parfois, on peut prendre le risque de sonner aux portes de certains domaines, même quand on n'a pas pris le soin de prendre rendez-vous et même s'il figurait dans ma short list. Il faut dire que la chance était de mon côté en cette après-midi, en la personne notamment de Kate, la jeune stagiaire américaine de la Bodega Can Feliu, pas mécontente de me faire découvrir l'ensemble, plutôt que de se confronter seule à quelque tâche administrative dans le cadre, notamment, de sa formation en oenotourisme. En plus, elle s'exprime dans un excellent français, ce qui me permet de laisser au vestiaire mon anglais à peine suffisant!... Avant toute chose, j'apprends au passage que Kate, venue du Colorado, avait précédemment travaillé dans un domaine de cet état - Balistreri Vineyards - dont l'approche semble être très intéressante, du moins à la lecture de leur site. "Mais, vous savez, il y a de la vigne et du vin dans tous les états, aux USA!" Eh bien voilà, mon insuffisance culturelle en la matière est mise en évidence dès les premiers échanges!... Et l'envie de franchir l'Atlantique du même coup réactivée!... Mais, ceci est une autre histoire...

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Can Feliu est une propriété qui s'est inscrite, voilà quelques années, dans une sorte de renaissance pour le moins ambitieuse. A la fin du XIXè siècle, il y avait là un vignoble, à deux ou trois kilomètres du centre du village de Porreres, dont l'origine remonte à 1793. Mais, vers 1891, le phylloxera atteint Majorque, une trentaine d'années après la France. L'île fournit alors de grandes quantités de vin à notre pays puisque, en 1890, on y compte 27 000 ha de vignes (80% des surfaces agricoles) et 500 000 hectolitres produits, pic de la production et de l'exportation. Mais, le puceron ravageur détruit le vignoble majorquin en quelques années. On sait alors comment le reconstituer, mais jusqu'en 1895, la vague d'émigration est telle que nombre de bodegas baissent les bras et optent pour d'autres productions : amandiers, abricotiers, oliviers ou ferme laitière. Pour information, on recensait 6 000 ha de vignes en 1900, 8 000 en 1930 et... 2000 seulement en 1958, à cause des effets de la guerre civile et d'une dictature...

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A l'aube naissante du troisième millénaire, la famille Feliu regarde d'un autre oeil sa Finca Son Dagueta. Pourquoi ne pas recomposer ce vignoble historique?... Néanmoins, les races majorquines de vaches et de cochons n'en seront pas chassées. La ferme restera dans le paysage avec toute sa diversité. En 1998, les premières plantations interviennent et pendant vingt ans, les vingt-cinq hectares vont voir se développer syrah, merlot, cabernet sauvignon, cabernet franc, chardonnay, sauvignon blanc, viognier, mais aussi callet, giro ros et prensal blanc. Le label "agriculture écologique" est aussitôt adopté. Le domaine obtiendra ensuite le label Demeter dès 2011. En 2004, le nouveau bâtiment apparait sur la base des anciennes constructions agricoles, puis il est amélioré et complété, afin de passer d'une production de 9 000 litres de vin à 80 000 désormais.

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Le joyau de la propriété tient dans le très beau caveau (que je n'ai pas vu, photo ci-dessus Can Feliu) remontant au XVIIIè siècle, au coeur du village, permettant encore de prolonger certains élevages dans de bonnes conditions, malgré la modernité du chai actuel. Il faut dire de Can Feliu s'inscrit pleinement dans une offre oenotouristique (dix chambres sont disponibles sur place) et l'image de la tradition séculaire ne peut être que mise en valeur avec ce bâti ancien. Néanmoins, le domaine a pris quelques options permettant une production de qualité, avec un minimum d'authenticité (utilisation de levures indigènes seulement) sans faire appel à tout artifice techno-oenologique. Notez cependant que blancs et rosés sont stabilisés à froid, après la fermentation alcoolique. Les vins rouges sont tous élevés en fûts de chêne français pendant dix mois environ, dès la fin des fermentations alcooliques et malolactiques.

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Avec somme toute quelques moyens investis, Can Feliu est composée d'une équipe qui se veut attentive à la mise en valeur des sols et des microclimats, qu'illustre la douzaine de parcelles composant l'ensemble. La gamme est attractive, proposant souvent des assemblages réunissant variétés locales et internationales, à l'exception de trois des rouges, issus à 100% de cabernet, de merlot ou de syrah. On devine qu'un business plan bien étudié est suivi à la lettre, même si les aléas du climat, relativement rares ici et vécus avec moins d'intensité qu'en France, rappellent la dimension artisanale de toute production viticole. Aux Baléares, si le gel printanier est peu fréquent, c'est désormais davantage la sécheresse que l'on craint, surtout quand elle semble s'installer très tôt dans l'année, comme c'est le cas en 2019.

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Cette première journée me permettait de découvrir deux beaux domaines, s'appuyant sur le respect de la biodiversité et la dimension écologique du vignoble majorquin. Nous allons pouvoir constater que, dans d'autres secteurs et appellations, cette préoccupation est loin d'être absente, avec en plus, la passion de certains vignerons pour une démarche "nature", inspirée en partie par certains acteurs de la Catalogne continentale. Nous ne sommes donc pas au bout de nos bonnes surprises!...

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03 avril 2019

Baléares : des pistes à suivre à Majorque!...

Un village majorquin typique, avec blanches (ou ocres) façades et rues à angle droit : Vilafranca de Bonany. La voie rapide menant de Palma à Manacor (ville natale de Rafael Nadal!... 6-4, 6-2, 6-4!) évite largement le centre par le sud, dans la plaine que l'on nomme le Pla et pour cause, vu que les dénivellations y sont rares, sauf à y remarquer quelques collines, sur lesquelles on aperçoit quelque monastère, ermitage ou sanctuaire!... Le matin même, peu avant midi en fait, j'ai rendu visite à Francesc Grimalt, non loin de là, à Felanitx. Sa jeune collaboratrice, Mar, s'exprimant parfaitement en français, s'inquiète de mon éventuelle découverte de la cuisine locale et typique pendant mon séjour. Lui indiquant que je n'ai pas trop d'adresses sous le coude, ni dans mon "zap book", elle me suggère S'estanc vell, tout près de la petite placette, au coeur du village. En fait, Pere Gari Ferriol en est l'heureux propriétaire depuis quatorze ans. Depuis la première moitié du XXè siècle, c'était le bureau de tabac de la petite cité, un peu comme ce qu'on appelle chez nous, "La Civette"!... C'est devenu un lieu de rendez-vous incontournable, où les meilleurs vignerons de la DO (Denominacion de Origen) Pla I Llevant (et les autres!), regroupés pour la plupart dans un triangle Manacor-Porreres-Felanitx, viennent en famille ou entre amis.

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Grâce aux informations d'un autre commerçant du village, Alls I Melons, dans une boutique, que dis-je, un capharnaüm inouï, je trouve le bar à vins sans difficulté. Je n'en suis pas moins surpris par l'accueil du maître des lieux, d'autant qu'il s'adresse à moi en anglais : "Ah, vous venez de chez Barbara?..." Je lui rétorque amusé que non, puisque ça, c'était la veille! Là, j'arrive en droite ligne de chez Francesc!... Mais, ce n'est pas une véritable surprise pour lui, puisqu'il connaît bien tous les vignerons qui comptent à Majorque!... Je devine qu'il est probable que je passe un bon moment dans cette salle et ce bar, où femmes enceintes, mamans accompagnées de leur bébé dans un landau ou ouvriers de passage viennent apprécier le menu du jour.

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Il est environ quatorze heures, ce qui est un horaire raisonnable en Espagne pour prétendre à déjeuner. Cela commence par une soupe, avec force riz et morceaux de calamars. C'est parfumé juste comme il faut et très peu salé, selon les choix faits ici. Pas ou peu de sel dans les plats, pas ou peu de sucre dans les desserts, rien que la qualité des produits mise en évidence. A noter qu'ici, aux Baléares, le pain n'est pas salé. Après cette mise en bouche pleine de saveurs, mais quelque peu roborative malgré tout, le plat principal est composé d'un chou farci avec de la viande de porc, servi avec quelques pommes de terre sautées. Vous comprendrez aisément que j'eus pu faire l'impasse sur le dessert mais, le maître des lieux me propose un petit flan caramel si vite avalé que je ne l'ai même pas pris en photo!... Quelle entrée en matière avec la cuisine locale!... Et tous ces vins qui valent le détour!... Pour l'occasion, un Château Paquita 2016.

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Dialogue amical, échange d'adresses de Provence pour Pere et de Binissalem, entre autres, pour moi. Mon carnet de bons vignerons est désormais bien rempli, je vais pouvoir sillonner la campagne majorquine!... Au passage, rendez-vous est pris pour vendredi soir, juste avant de quitter l'île le samedi midi. Je soupçonne Pere d'avoir quelques capacités à m'étonner et je ne vais pas être déçu...

J'arrive donc vers 19h30, ce qui est très tôt ici!... Mais, il y a matière à échanger, à propos de mes impressions sur mon séjour et des quelques nectars dont il dispose. Le bar est désert, mais quelques flacons sont ouverts, en guise de mise en bouche.

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Un bon nombre viennent de Catalogne, mais pleins de ressources!... Surtout, accompagnés d'une sobressade locale (voir ci-dessous), dont je réclame quelques petits toasts en guise de coupe faim, parce que je subodore que la soirée pourrait être longue et que le risque de croiser au retour la Guardia Civil n'est pas absent, même si mon GPS (toujours présent dans mes bagages!) n'ignore rien des "routes à quatre grammes" et que je n'ai qu'une douzaine de kilomètres à parcourir par de petites routes bordées de solides murs, façon piste de bobsleigh vous ramenant toujours au centre (c'est une image bien sûr!), largement empruntées par les cyclotouristes pendant la journée!... Après trois ou quatre échantillons, verres diront certains, le wine merchant passionné de S'estanc vell me demande si j'ai un peu de temps devant moi... Et on se dit là que la soirée ne fait que débuter!... Comment dit-on embuscade en catalan?...

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Nous voilà installés sur une petite table. Mon hôte a décidé de partager une partie de ce repas avec moi. Dans nos verres, un joli pétillant catalan, Cru Mari 2009, 100% xarel-lo, avec une légère teinte rosée, qui va accompagner heureusement tout le repas. L'entrée, c'est pop amb ceba, en fait une salade de poulpe avec des oignons, servie tiède. Une petite merveille!... Puis, braç de mè, une épaule d'agneau absolument fondante, issue d'une cuisson lente et patiente, dans une préparation composée notamment de sauce tomate. C'est absolument succulent!...

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Je peux difficilement échapper au dessert, un tiramisu, mais proposé sur une ensaïmada, une pâtisserie typiquement majorquine se déclinant sous diverses formes, façon brioche élaborée avec farine, eau, levain, oeuf, sucre et saindoux!... Cette gourmandise est accompagnée d'un moelleux catalan d'Eduard Pié, de Sicus toujours, Meliterrani 2012, lui aussi composé de xarel-lo exclusivement. Un pur régal là encore!... Je peux désormais prendre congé, après avoir avalé un joli expresso, afin de laisser désormais Pere travailler, parce que quelques clients sont arrivés et il va devoir exprimer avec eux la même passion, tant de la cuisine que des vins. S'estanc vell, une adresse à ne pas manquer, si vous courrez la campagne majorquine!...

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Parmi les suggestions de Pere, l'un de ses fournisseurs attitrés, où il est possible d'acquérir notamment quelques variantes de sobressade (douce, piquante ou mi-piquante), la célèbre sobrasada de Majorque, une des meilleures de l'île. On découvre aisément le laboratoire de Can Not au coeur du village de Porreres, non loin de la mairie. Pas moins d'une petite dizaine de produits divers y sont produits et proposés, dans la plus pure tradition familiale et locale depuis 1984. La finca, la ferme, est propriété de la même famille depuis le XVIè siècle. Les porcs y sont engraissés en liberté, avec une alimentation à base de céréales et de tout ce qui compose les pâturages. Depuis 2009, Can Not cultive deux épices essentielles : le piment doux "tap de corti" et le paprika épicé "cidereta".

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Mon seul regret du jour est de ne pas avoir trouvé la "finca", non loin de la route de Vilafranca, malgré les quelques indications glanées sur place, afin de saluer les cochons noirs typiques, dans leur élément naturel. Néanmoins, nous allons, dans les prochains jours, pouvoir donner libre cours à notre imagination, en vue de la préparation de jolies recettes : moules marinières à la sobressade, pétoncles, sans oublier les petits toasts grillés qui enjolivent forcément vos apéritifs sur la terrasse. Dès qu'il fera une température plus douce!...

Après cette entrée en matière gourmande à souhait, rendez-vous est pris, ici-même, afin d'évoquer plus largement les vignerons rencontrés, ceux de Binissalem, de Manacor, de Felanitx, de Porreres, de Selva, d'Algaida ou de Consell, histoire de mesurer à quel point cette contrée, très facile d'accès finalement, offre de passionnantes découvertes, verre en main. See you soon ou hasta pronto!...

21 mars 2019

Le printemps est là : cap sur les Baléares!...

Souvenirs des Baléares!...Les miens se perdent dans une mémoire diffuse, un océan d'à peu près, de brumes maritimes au petit jour... Pensez donc, je n'avais même pas vingt cinq ans!... A cette époque là, on volait sur Iberia et on allait prendre son vol pour Palma à Bordeaux, après être passé par une agence de voyages dans laquelle nous avions nos accointances, parfois tout à fait jolies, d'ailleurs!... On s'était confectionné une sorte de sac en tissu, dans lequel on enfouissait les arbalètes avec lesquelles nous pratiquions la chasse sous-marine, principale activité diurne de nos étés d'alors, entre lever et coucher du soleil. Et Dieu sait qu'en Vendée, ce n'était pas toujours facile!... On portait même notre ceinture de plomb sur notre jean, pour ne pas avoir à l'enfouir dans nos grands sacs Beuchat, tant ils nous allongeaient déjà les bras... Un petit hôtel sur la côte, à Santa Ponsa, non loin de Palma, avec piscine, liqueur 43 (prononcez quarantatrèis!) bien fraîche, plage à portée de tongues et déjà quelques doutes quant à la turbidité de l'eau, en cette fin d'été... Nous étions début octobre, une longue saison de plages, d'un sable gris douteux parfois, le plus souvent envahies d'Européens en villégiature et les bateaux de la marina toute proche avaient fait leur oeuvre... La Méditerranée nous montrait son trouble... On y trouvait pourtant de superbes grandes nacres (pinna nobilis) dans les herbiers de posidonie (posidonia oceanica)!... Je devine que vous avez peine à croire cela!...

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Heureusement, l'un de nous avait fait une remarquable découverte au hasard d'une de ses balades. Après avoir loué deux petites voitures (ce devait être des Fiat 500?), un petit chemin de terre, de pierre et de poussière nous permettait d'atteindre un vague parking sous les arbres. Sur notre gauche, face à la mer, le grillage rouillé interdisant l'accès à une sorte de péninsule réservée aux activités de la marine militaire espagnole. Il fallait le longer, puis gagner un escalier, dont les marches taillées dans le roc nous semblaient inombrables, au point de ne pas en voir, d'en haut, le but pourtant délicieux, dont on se gardait bien de révéler l'existence. La chaleur, les sacs toujours aussi pesants, mais ensuite, des heures douces à passer au bord de l'eau... Nous avions découvert une sorte de plate-forme, dix ou vingt centimètres au-dessus de l'eau, pouvant accueillir six à huit personnes, sur laquelle il était aisé d'étaler nos serviettes et plus encore de se jeter à l'eau, voire de s'y glisser avec volupté!... Là, elle était limpide, profonde et la falaise était à pic jusqu'à dix ou vingt mètres sous la surface. Les murènes se cachaient dans leur trou et nous allions contempler leur profil avec prudence. Nous rivalisions de longues apnées pour passer à coup de palmes, sous une sorte d'arche des fonds marins, qui avait dû servir de défi amical pour les bon nageurs, depuis une éternité... Bien sûr, avec force coups de soleil, il fallait ensuite remonter l'escalier... mais ce sont des souvenirs qui mettent durablement du bleu dans nos rêves... On écoutait alors Génésis, Santana, Clapton, Yes... et on fumait des... pétards Gitanes filtre (rien d'autre, promis!)... Ce qui ne manquait pas de contrarier notre capacité respiratoire!...

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Aujourd'hui, près de quarante années plus tard (eh oui!), mon rêve est tout autre. Le défi de parcourir les îles de Méditerranée et d'y découvrir les vignobles redevient d'actualité chaque année, lorsque les beaux jours pointent leur nez. Tout en espérant vous faire partager ces aventures ici-même, dans quelques semaines et par le biais d'un "guide de voyage" que l'on pose sur sa table de chevet, pour peu qu'un éditeur en saisisse l'intérêt avant longtemps... Et donc, après la Crète, Tinos, Chypre, Patrimonio en Corse et avant même Patmos, Céphalonie, Zante, la Sicile, la Sardaigne, Malte et quelques autres destinations, cap sur les Baléares!... Et plus particulièrement Majorque, même si j'ai déjà quelques regrets, avant même de partir, de manquer de temps pour découvrir également Minorque, Ibiza et Formentera, où la vigne est également présente. Nous verrons cela une autre fois, à n'en pas douter!...

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Ne vous y trompez pas, le vignoble des Baléares est lui aussi à classer au rang des vignobles antiques et ancestraux. On admet volontiers que Phéniciens, Grecs et Carthaginois commercèrent dans les parages avant notre ère. En fait, on connaît mieux la date du début de la présence romaine, souvent déterminante. En 123 et 122 avant J-C, une flotte et les légions du consul Quintus Caecilius Metillus, dit Balearicus, firent la conquête de Majorque et Minorque, afin de mettre fin aux agissements meutriers et ravageurs des pirates et écumeurs des mers de tout poil, qui rodaient dans les environs. Pas moins de trois mille Romains d'Ibérie collonisèrent Majorque notamment. Ils se partagèrent les meilleures terres et c'est à cette époque qu'y apparurent vigne et oliviers. Deux siècles plus tard, Pline l'Ancien souligne que "les vins des Baléares se comparent aux premiers crus d'Italie." Fichtre!... Il y eut bien ensuite l'invasion des Vendales (425), l'occupation byzantine (534), puis la conquête des musulmans (du VIIIè au XIIIè siècle), mais finalement, Jaume Ier, roi d'Aragon, conquiert Majorque. Plus tard, les conflits successifs permettent aux Espagnols, aux Anglais et même aux Français de s'y succéder. Dès 1960, une première vague de "beatniks" débarquent sur Ibiza, bientôt suivis par la déferlante hippie!... Mais, là, c'est une autre histoire!...

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A Majorque, on retrouve deux appellations (DO, Denominacion de Origen), dont la première, Binissalem, au centre-nord et adossée à la Serra de Tramuntana, est apparue en 1991 et compte plus de 600 ha. A cette même date, la plaine située au centre et à l'est de l'île est dénommée Vinios de la Terra, mais en 2001, 250 ha obtiennent le statut d'appellation (DO), sous le nom de Pla i Llevant. Cette dernière est située principalement dans la plaine (le plat) et dans un triangle limité par les agglomérations de Manacor, Felanitx et Porreres, au pied de la Serra de Llevant, des collines culminant à 561m longeant la côte est. Dans ce secteur, la viticulture est très active et quelques vignerons et vigneronnes passionné(e)s, tels Barbara Mesquida Mora et Francesc Grimalt sont des acteurs engagés de la viticulture locale. A voir également, si possible, Toni Gelabert, la Bodega Can Feliu ou encore Can Majoral.

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Au nord, Binissalem longe donc le flanc sud de la Serra de Tramuntana, massif montagneux qui atteint 1445 m avec le Piug Major. C'est dans ce secteur que l'on peut considérer que le vignoble historique de l'île s'est constitué. La Bodega Ribas, à Consell, est une propriété familiale depuis le XVIIIè siècle. Mais, il faut aussi se rendre à Selva, Santa Maria del Cami, où d'autres domaines méritent le détour, sans oublier le versant nord qui offre quelques implantations spectaculaires en terrasses, comme à Banyalbufar, par exemple.

Nombre de ces bodegas ont adopté une viticulture bio et pratique parfois la biodynamie. Quelques jeunes vignerons ont opté pour des méthodes peu interventionnistes. Si les grands cépages internationnaux sont largement présents, tant pour les rouges que pour les blancs, certaines variétés locales sont largement entretenues comme le manto negro (rouge) ou le moll (blanc). On trouve également callet et fogoneu (rouges), mais aussi parellada et malvoisie, parmi d'autres. La vigne, présente dans les quatre îles habitées des Baléares, est souvent regroupée dans le cadre de différentes IGP (Vino de la Tierra Mallorca, Serra de Tramuntana - Costa Nord, Ibiza, Formentera ou Vi de la terra Illes Balears ou Isla de Menorca).

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Un séjour qui pourrait être agrémenté par les spécialités locales qui ne sont pas rares : fromage de Mahon, une spécialité de Minorque, olives et huile d'olive de Majorque, sans oublier l'amande, l'ensaïmada (une pâtisserie typique) et bien sûr la sobrassada de Majorque, une sorte de saucisson de porc, assaisonné de paprika, de sel et d'épices diverses, que l'on peut étaler sur du pain grillé, par exemple, ou la glisser dans une recette de moules marinières, à défaut de chorizo cular!... J'ai en mémoire d'en avoir dégusté dans la cave de Bruno Duchêne, à Banyuls, qui en faisait sécher au plafond de son petit chai!... Dans la catégorie souvenir impérissable, surtout accompagné de La Luna!...

En 2013, près de dix millions de touristes ont visité Majorque, alors que l'île compte environ huit cent soixante quinze mille habitants et Palma près de quatre cent vingt huit mille. On imagine aisément la place prépondérante du toursime dans l'économie locale, mais la "baléarisation", l'urbanisation de masse dédiée à cette activité majeure, se veut désormais maîtrisée par le gouvernement majorquin. Au-delà même de l'apparition de réserves naturelles, protégeant certains espaces, sur la côte notamment, on note les villages agricoles préservés et l'entretien des traces de cultures passées. De plus, l'art, la culture, la marche, la randonnée ou la gastronomie sont devenus des motivations de séjours très prisées. Donc voilà! Moteur!... Crème solaire en poche!... See you soon!...

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07 mars 2019

David Barrault, Château Tire-Pé, à Gironde sur Dropt (33)

27 février, la météo perd la boule!... Plus de 25° annoncés pour l'après-midi!... Au pied de la falaise calcaire, la Garonne serpente vers l'Ouest, une fois La Réole passée. Le Dropt ne va pas tarder à la grossir, à quelques kilomètres de là, dans une double confluence, entre deux méandres, comme s'il l'invitait à danser, avant de filer sur les quais de la grande ville. La voie ferrée de Bordeaux à Sète, ainsi que la célèbre RN 113 (D 1113 en Gironde), de Bordeaux à Marseille, traversent aussi la commune dans sa partie sud. Les voyageurs s'y véhiculent depuis des lustres. Pouvaient-ils apercevoir le vignoble sur les hauteurs, lorsqu'ils passaient en diligence ou en train à vapeur, au XIXè siècle, tout en hauts de forme et crinolines?... Du point de vue du vignoble justement, nous nous situons à la limite sud de l'Entre-Deux-Mers, mais on y propose également du Bordeaux, comme il se doit. C'est ce que fait David Barrault, berrichon pure souche, arrivé là un peu par hasard. On aurait tout aussi bien pu le croiser du côté de Madiran ou en Minervois. Mais, c'est à Tire Pé qu'il vint construire sa cabane, avec vue sur mer, lorsque le fleuve déborde pour déposer son limon sur les terres maraîchères de la vallée...

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Le Château Tire Pé se situe en haut de la longue côte de Tire Pet, parce que justement, les chevaux devant monter au domaine, avaient coutume de se soulager quelque peu avant l'effort... au risque de contribuer à une augmentation significative des gaz à effet de serre dans le secteur!... L'histoire ne dit pas si les tracteurs post-modernes qui leur succédèrent, fumant et pétaradant (à leur tour!) avaient une autre forme d'influence sur notre santé, ou celle de nos parents... C'est un peu comme le débat opposant ceux qui soulignent la mortalité de certains oiseaux à cause des éoliennes et ceux rapportant que le nombre de couples de certaines variétés ne cesse d'augmenter, en même temps que l'implantation de ces mêmes éoliennes s'intensifie, du fait de la transition énergétique en cours, en Allemagne notamment. Notre rapport à l'écologie n'en est que plus compliqué... certains jours!...

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En prenant pied sur la terrasse de la cabane, on commence par apprécier le paysage, en cette matinée d'hiver qui tire le printemps par la manche. Un endroit hors du commun, où l'on peut apprécier la majesté d'un coucher de soleil estival, partager quelques flacons avec les amis, lire un livre ou y passer les nuits, forcément plus belles que nos jours... Le domaine compte pas moins de douze hectares d'un seul tenant, huit sur le versant sud et quatre au nord de ce promontoire remarquable. En fait, un bloc argilo-calcaire, avec des épaisseurs d'argiles plus ou moins importantes et des sols aux pH très élevés, ce qui contribue à donner aux vins une acidité naturelle notoire. Ça tombe bien, c'est une saveur et un critère que le vigneron apprécie particulièrement. Ce n'est pas une raison suffisante cependant pour proposer des blancs, il n'y en a pas à Tire Pé, malgré les demandes de quelques-uns de ses fans. Il y en avait bien quelques arpents à son arrivée, en août 1997, un mois avant les vendanges, mais ils ont été arrachés très vite et il est peu probable qu'ils réapparaissent.

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Il faut dire que David justifie aussi cela par son choix de prendre quelques jours de vacances, chaque année, au moment où les variétés de blancs arrivent à maturité. Et l'idée de faire une croix sur cette petite semaine qu'il s'accorde, avant le rush des vendanges, lui est profondément insupportable!... Il est comme ça David!... Partir seul en montagne ou sur des chemins de traverse, c'est sa manière à lui de recharger les batteries. Juste une question d'équilibre... Arrivé à Gironde sur Dropt voilà près de vingt ans, après des études de commerce agro, puis un passage en Afrique du Sud notamment, il travaille trois années en tant que salarié de deux domaines bordelais, ce qui lui permet de confirmer ses impressions et de mettre ses envies sur les rails.

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S'il n'y a pas de blancs, on trouve aujourd'hui pas moins de sept cuvées de rouges au domaine, celui-ci étant en culture biologique depuis 2008 et certifié Ecocert depuis 2014. Pour ce qui est de l'encépagement bordelais, le merlot représente 60% de l'ensemble, le cabernet franc 30% et le malbec 10%. Les deux premiers sont présents sur les deux versants, ce qui leur confère des expressions aromatiques et des structures différentes, contribuant à la complexité des vins. A ceux-là, il faut ajouter désormais 40 ares de mancin des palus, 40 de castets et 40 de pineau d'Aunis!... Pour les deux cépages anciens du Bordelais, la plantation est lente, puisqu'il n'a pas été toujours facile, depuis cinq à six ans, de trouver des bois. Enfin, pour ce qui est du "chenin noir", un des surnoms du pineau d'Aunis, il s'agit plus d'une figure de style, recherchant une expression originale de ce cépage, que le vigneron apprécie pleinement avec son profil ligérien. Celui-ci sera disponible après les mises du printemps.

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Après toutes ces années, David Barrault se donne la liberté de modifier le cap, juste pour atteindre une vitesse de croisière satisfaisante. Il procède à un réglage de la voilure afin de régénérer l'aventure peut-être, mais il ne cède en rien au niveau d'exigence qu'il s'est imposé. Cette ouverture vers les cépages anciens du Bordelais, lui permet de rejoindre les initiatives récentes - Cazebonne, Mounissens, mais d'autres aussi, comme Liber Pater et quelques grands crus qui s'y essaient - et d'apporter sa pierre à l'édifice, donnant de l'expérience et du recul à cette région qui, pour un peu, mettrait en évidence son conservatisme, alors même que d'autres secteurs du vignoble français ont quelques coups d'avance, comme par exemple la Savoie. Ici, si on peut tabler sur le fait que le merlot sera probablement moins présent à l'avenir, il ne faut pas y voir une révolution de palais inconsidérée, du fait des considérations justement et des envies du vigneron connaissant bien sa propriété et imaginant aisément ce sur quoi ses vins peuvent encore progresser, tout en restant dans une bonne cohérence économique.

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La gamme actuelle est somme toute très bien construite et du coup, l'appellation Bordeaux, souvent décriée, peut trouver là (et les amateurs également!) un fer de lance valorisant, avec en particulier, une grande exigence pour ce qui est de la qualité des élevages. L'entrée de gamme disponible actuellement, puisqu'il faut la nommer ainsi, c'est Tire Pé Diem 2017, issu d'un millésime qualifié de "normal" par le vigneron, puisque le secteur a échappé au gel. La cuvée est produite grâce à l'achat de raisins de merlot, auprès d'un des voisins de Tire Pé et a, pour vocation, de proposer un vin facile à boire. La seconde, Tire'Vin Vite 2017, est également composée de merlot, mais venant de deux parcelles distinctes. Passant huit à dix mois en cuves béton, elle est plutôt destinée à être bue jeune et sans sulfite ajouté. Aux yeux de David Barrault, elle démontre toute son exigence pour proposer des vins restant précis et sans la moindre déviance. Il confesse d'ailleurs quelques déboires, voilà quelques années et la perte de grands volumes due à la présence de brettanomyces, avec lesquelles il ne transige en aucun cas.

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La cuvée référence du domaine reste Tire Pé 2016 (en attendant les prochains millésimes) réunissant les plus vieilles parcelles de merlot. Le plus souvent, l'élevage dure entre dix-huit et vingt mois en cuves béton uniquement. C'est, en quelques sortes, l'aimable mise en bouche, avant d'apprécier les deux vins pour lesquels le vigneron se donne quelques libertés, quant à leur composition et aux choix d'élevage. Après avoir adopté de grands contenants pour ses barriques, David s'est équipé, depuis quatre ou cinq ans, de jarres italiennes tout à fait artisanales, venant de la région de Florence. Sous bois ou sous terre, les élevages durent à peu près un an, avant un passage en cuves de six à huit mois, dans le but d'homogénéiser l'ensemble.

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La Côte de Tire Pé 2015 obéit à ce même rythme. Il s'agit là d'un assemblage de merlot et de cabernet franc, élevé pendant un an dans les grosses barriques (400 et 500 litres), avant le séjour en cuve et la mise en bouteilles. Cette cuvée se doit d'apporter une plus grande complexité et exprimer les meilleurs terroirs. Les Malbecs 2015, qui précèdent bien sûr 2016 - "tout à fait top"! - 100% malbec comme il se doit, ont séjourné en jarres, pour 20 à 30% du volume, pendant un an environ (puis six mois en cuve). Dès 2016, la proportion élevée ainsi est plus importante, avec l'idée d'une progression et d'une belle restitution des argilo-calcaires, dans un millésime au fort potentiel. Néanmoins, il est à noter que cette cuvée doit évoluer à l'avenir, puisque dès 2017, même si elle n'est pas encore en bouteilles, le millésime a incité le vigneron à franchir un nouveau cap, en associant 85% de cabernet franc et 15% de malbec!... Ceci traduisant la volonté de mettre en évidence le cépage ligérien, que David Barrault apprécie de plus en plus.

Bien évidemment, il convient d'évoquer ("discrètement, pour cause d'appel d'air probable!") L'Echappée 2016, premier millésime réunissant castets et mancin, cépages anciens parmi les plus présents jadis dans certains secteurs du Bordelais. Certes, les vignes sont encore très jeunes, mais le vigneron cache mal cette sorte d'impatience qui l'envahit (la même que David Poutays, à Mounissens!), surtout qu'il capte à l'évidence très bien, les progrès que 2017 et 2018 apporteront gustativement à l'avenir. Sans doute, la manière avec laquelle les amateurs recevront cette nouveauté, ne manquera pas d'interpeller ces "nouveaux aventuriers" du vignoble de Bordeaux. Cela ne manquera pas non plus, au passage, de conditionner la décision de nouvelles plantations éventuelles, ainsi que de faire le choix d'élevages d'autant plus attentifs.

Tout cela ne semble pas inquiéter outre mesure David Barrault qui, en à peine deux décennies, a tracé une voie et donné des signes d'une qualité constante, que les amateurs et les professionnels apprécient forcément. Il va sans doute interpréter les données de cette évolution, à caractère historique, avec une certaine philosophie et un certain recul. Il serait étonnant, au final, qu'il ne continue pas à marcher dans la campagne, le moment venu, ou à s'asseoir sur la terrasse de sa cabane, pour y apprécier pleinement la majesté d'un soleil couchant sur la Garonne.

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04 février 2019

David Poutays, Clos de Mounissens, St Pierre d'Aurillac (33)

Au sud, la Garonne coule son cours de fleuve tranquille, à quelques encablures de Bordeaux... Saint Pierre d'Aurillac s'étire en montant, pente douce, vers le nord, à partir de la rive droite. La moitié de la surface de la commune est dédiée à la culture de la vigne, en AOC Bordeaux ou Côtes-de-Bordeaux-Saint-Macaire. A mi-pente du premier coteau, c'est là que David Poutays et sa compagne Agnès s'occupent attentivement, depuis la fin 2002, des quelques deux hectares du domaine familial, le Clos de Mounissens. Les générations précédentes disposaient bien de plus de huit hectares, poiriers compris, mais les partages incontournables imposent parfois quelque division, sans compter les décisions européennes, décrétant un "feu bactérien", pour justifier et imposer l'arrachage des fruitiers de la tradition locale. Ici, à Mounissens, fief familial s'il en est, puisque ce sont les ancêtres Poutays (tonneliers, arboriculteurs et viticulteurs) qui donnèrent au lieu son nom, dans les années 1710, alors que, non loin de là, au début même du Siècle des Lumières, Montesquieu, baron de La Brède (où il naquit en 1689), s'apprêtait à devenir l'un des animateurs de l'Académie de Bordeaux et conseiller du Parlement de cette même cité.

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Voilà bien une décennie que l'on me parle des cuvées de David Poutays!... En 2015, à l'ouverture de La Vinopostale, cave dédiée aux vins vivants à La Roche sur Yon, le vigneron de Mounissens était bien sur mes tablettes, comme sur celles de Tronches de vin, parce qu'il faut bien du Bordeaux - que diable! - lorsqu'on veut évoquer les vins du futur!... Mais voilà, même en parcourant les chemins de traverse, il arrive que nos routes ne se croisent pas... Un jour, l'aventure se termine, la cave ferme, la démarche livresque ou guidesque se tarit et l'on passe à autre chose... Et puis, le hasard fait son oeuvre!... Mais y a-t-il vraiment un hasard?...

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Toujours en quête de nouveauté, ou du moins de découverte de nouvelles aventures vineuses, je me retrouve, entre Noël et Jour de l'An derniers, au coeur des Graves, en compagnie de Jean-Baptiste Duquesne, nouveau propriétaire du Château Cazebonne. "Ce projet n'aurait pas pu voir le jour, si celui que je pressentais pour être le directeur du domaine, n'avait pas accepté!... Vous le connaissez peut-être? David Poutays, vigneron à ses heures, à Saint Pierre d'Aurillac!..." En un instant, tout s'éclaire! Celui dont me parlaient naguère, quelques-un de ses fans, nous rejoint pour parler plus en détails de ce projet un peu fou, mais plein d'espoir. Il m'était alors indispensable de découvrir Mounissens et ce "vigneron à ses heures", déjà fort d'une belle expérience dans la production de vins naturels, passionné, fidèle à ses idées et, un temps... salarié de Latécoère, à Toulouse, ce qui ne pouvait que nous rapprocher!...

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Nous sommes au creux de l'hiver, c'est la taille qui s'avère être l'activité principale du moment. A Mounissens, c'est Agnès qui s'y colle, pour l'essentiel. Depuis deux ou trois ans, elle s'attache désormais à restaurer, à re-former les pieds, un à un. Un travail attentif, presque d'orfèvre. En plus, cette année, la plupart des bois sont gros, plus que d'habitude, conséquence des plus de mille millimètres de pluie tombés pendant l'année, mais peut-être aussi contrecoup du gel de 2017 (80% ici) et de la virulence du mildiou en 2018. Les hypothèses ne manquent pas, cette année, quant au diamètre des bois. S'agit-il d'un réflexe d'auto-défense de la vigne?... L'an dernier, David concède qu'il a manqué quelques rendez-vous avec la maladie, par manque de temps, ne traitant qu'à l'occasion de cinq passages seulement, trop peu pour limiter les conséquences. A noter que l'emploi du cuivre est très limité, puisqu'à l'exception de 2013, il n'y en a jamais eu plus d'un kilo à l'hectare.

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Les parcelles les plus proches de la maison sont plantées de sémillon. Un total de 64 ares en deux parties (27 plus 37 ares), planté à 1,75m. Pas de trace de sauvignon sur le petit domaine. Si, naguère, le grand-père faisait des moelleux vendus au négoce,  à partir de 1982, le père de David, retraité de la fonction publique aujourd'hui, mais toujours bon pied bon oeil, ne faisait que des secs pour Sichel, négoce régional bien connu. De nos jours, un léger travail du sol est pratiqué et des couverts végétaux sont semés à la main en octobre. Sous le rang, un prestataire voisin procède à un léger buttage au moyen du cheval. Lorsqu'il reprend l'ensemble, fin 2002, le vigneron adopte la biodynamie, méthode qu'il a découvert auprès d'Alain Déjean, à Sauternes. Aujourd'hui, David et Agnès confessent la pratique d'une "biodynamie artisanale", ceci étant dû à la réduction du nombre de préparations, pour cause d'emploi du temps bousculé notamment par le "projet Cazebonne" et l'arrivée au foyer d'un petit bébé.

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Dans ce pays plutôt dédié aux rouges, le petit domaine comptait plus de cabernet que de merlot, ce qui est plutôt rare pour la région (qualifiée de "merlocratie" par certains!) et ce, jusqu'à l'arrachage récent d'une parcelle de cabernet sauvignon, située sur des limons, en bas de ce premier coteau de la Garonne. Plus haut, au-delà des sémillons, on trouve donc des merlots (plantés à 2,50m!), qui ne sont guère éloignés du second coteau rejoignant, peu ou prou, la ligne de crête des Premières-Cotes-de Bordeaux, où se situe notamment le Château Tire-Pé de David Barrault. Le total récent de 1 ha 50 de rouges est donc réduit environ à 1 ha 25, en attendant de nouvelles plantations, en lieu et place du cabernet sauvignon, à savoir des cépages comme le saint-macaire (incontournable ici!), le mancin, le bouchalès, peut-être le castets, mais aussi la sauvignonasse et le blanc auba, ce dernier étant l'égal du sémillon autrefois, notamment dans des appellations comme Sainte-Croix-du-Mont.

Dans le secteur, les sols sont essentiellement composés des molasses de l'Agenais, de boulbènes, d'un peu de sable, d'argiles à trois feuillets, ce qui en fait toute la difficulté : trop humides, ils sont extrêmement collants, trop secs, ils ne sont que poussière. La capacité de réaction est donc très importante. Les vendanges sont, quant à elles, manuelles depuis toujours. Les rendements oscillent entre 35 et 40 hl/ha, à comparer aux 80 hl/ha fréquents dans le passé, avec environ 4000 pieds/ha.

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"Ici, l'idée est de faire des vins structurés, pas des glouglous!..." Au début de l'aventure, David ne proposait qu'un rouge et un blanc. Après, s'est installée l'idée qu'une certaine adaptation au millésime s'imposait. Désormais, il laisse libre cours à son ressenti du moment. Il en va de même de l'intitulé des cuvées. Autre évolution notable, le passage de Vin de Table en Vin de France, la réglementation lui permettant désormais d'indiquer le millésime et le ou les cépages. Pour ce qui est des moelleux et liquoreux, là aussi, il est nécessaire d'observer l'évolution de la météo saisonnière. Il n'y a pas si longtemps, l'automne proposait des matinées de brouillard et le vent, quant à lui, était des plus légers. De nos jours, les nappes se cantonnent strictement au fleuve, le plus souvent et il n'est pas rare que des souffles soutenus de sud-est (peu fréquents naguère) viennent assécher la campagne. Ainsi, en 2009, il fallu trois tries (sur un mois et demi) pour ne produire que des demi-secs et 2014 ne permit de faire qu'un moelleux. A l'exeption de 2017, pour cause de gel et 2012, les autres millésimes récents proposèrent quand même des liquoreux, souvent façon passerillage, dans la limite quasi constante de 2000 à 2200 bouteilles de 50 cl par an, soit environ 13 à 15 hl/ha.

50976961_10218142905102093_5539300174410547200_nOn peut dire, sans risque de se tromper, que les vins de Mounissens sont à classer au rang des vins dits naturels et que le vigneron est pour le moins peu, voire très peu interventionniste. Dans le micro chai, les vendanges étant manuelles et pratiquées au moyen de caissettes, les rouges vont vivre leur vie : égrappage sans foulage, fermentation, macération d'une trentaine de jours le plus souvent, remontages fréquents au début, puis plus rares à la fin, écoulage, pressurage au moyen d'un petit pressoir vertical, mise en cuve, notamment pour assembler vin de presse (en totalité) et vin de cuve, puis passage en barriques après un long brassage (30 à 45 mn). Pas de sulfitage, si ce n'est, parfois, un peu de souffre volcanique sur le haut des cuves après assemblage définitif. Ainsi, le 2016 sera soutiré au printemps prochain. Dégustation des vins de chaque barrique. Assemblage des jus avec une partie des lies, pour conserver ce milieu réducteur. Le vin reste alors deux à trois mois en cuve pour une bonne sédimentation des lies, puis mise en bouteilles sans collage, sans filtration ni aucune intervention oenologique quelconque. Le vin reste six mois à un an (voire plus) en bouteille avant mise sur le marché, afin qu'il soit en place lorsqu'il est proposé aux amateurs.

Pour les blancs, un processus soigné est de mise dès les vendanges en caissettes, là aussi, en plusieurs tries selon le botrytis. Un pressoir horizontal relativement vintage mais performant presse lentement les raisins, afin d'éviter toute trituration. Les jus sont alors dirigés vers un garde-vin, placé en hauteur, pour la durée d'une nuit, afin d'obtenir une première sédimentation. Par gravité, le vin est écoulé jusque dans les barriques juste rincées à l'eau froide, pour la fermentation et reste ainsi sur lies, pendant environ un an. Ceci permet aux jus de se stabiliser, puisque les fermentations ne sont jamais stoppées, y compris pour les moelleux et liquoreux. Elles sont donc naturelles jusqu'à 14°, voire 14,5° ou même 14°8. Au terme de cet élevage, un soutirage est pratiqué, un peu de souffre volcanique dans les barriques et retour du vin dans celles-ci pour trois ou quatre mois. Le moment venu, il suffit de coordonner la mise des rouges et celle des blancs, pour pratiquer sans problème une mise directe en bouteilles sans passage en cuve. "Pas de filtration, ni collage, ni flash ceci ou cela, du jus de raisin fermenté!..." C'est simple, non?... Actuellement, un lot de 2016 et un autre de 2018 attendent le printemps...

50494690_10218142906302123_6576959471350710272_nLa dégustation (généreuse!) au coin du feu, proposée par David Poutays et ses parents (avec le petit potage - et le reste - à la mode girondine!) démontre bien toute la diversité de la production. Un seul duo annuel ne pouvait donner satisfaction, tant au vigneron qu'à l'amateur. Dans une logique "blanc sur rouge, rien ne bouge!", découverte des deux cuvées rouges disponibles. En premier lieu, la Cuvée Larrieu, du nom de la parcelle d'1 ha 20 (plus disponible), située à huit cent mètres, près de la voie ferrée. Uniquement du cabernet sauvignon planté en 1968 sur des sables. Dans l'ordre, 2013, qui ne passa qu'un an en fûts après une cuvaison courte, du fait du millésime, puis 2014, ouvert façon fruité légèrement acidulé et 2015, plus structuré et plus puissant, réclamant un peu de patience, mais avec un joli potentiel.

Pour le Clos de Mounissens, les cuvées prennent des noms évocateurs inspirés par l'année et fleurent bon la poésie du vigneron, qui se laisse volontiers porter par les évènements ayant contribué à la production des vins. Pour mesurer cela, je ne saurais que vous conseiller de visiter le site internet du domaine (voir plus haut) et d'en apprécier la prose, permettant de vous plonger dans la mémoire des millésimes...

Pour les vins disponibles, Sur le fil 2014, un assemblage de 44% de merlot, 38% de cabernet sauvignon et 18% de cabernet franc qui, après une cuvaison de trente jours, passa trente mois sur lies en barriques fermées. Après assemblage, la mise est intervenue en août 2017. Une bonne rondeur, mais un vin solide qu'il faut attendre. Le 2015 se nomme Red Side of the Moun'!... Même assemblage, mais élevage de dix-sept mois cette fois. Structuré, mais solide et fin. Avec le 2010, on entre dans le "surnaturel", mais surtout à cause des évènements!... La cuvée s'appelle La Lumière de l'Existence!... Tout un programme, non?... La plupart des vignerons n'oserait pas proposer une telle cuvée. Pourtant... Le vin est composé de plus de merlot que de cabernet (début de black-rot sur les cabernet sauvignon). L'élevage était d'une durée de vingt-quatre mois, mais le problème est survenu lors de la mise. Une fausse manoeuvre du prestataire renvoie les lies en suspension!... David ne souhaitant aucune filtration, le vin est mis en bouteille tel quel!... Quelques mois plus tard, la question est de savoir si ce vin peut être commercialisé?... C'est alors qu'un passionné d'ovnis de toute sorte passe au domaine : Andrés Conde Laya, de la Bodega Cigaleña, à Santander. Découvrant ce vin dans son verre, ce dernier lui demande avec humour : "Tiens, tu as fait un pinot noir?..." Après l'inévitable éclat de rire, le restaurateur espagnol passe commande. La cuvée mérite donc d'apparaître à la carte, catégorie vins hors normes. Peut-être pas à mettre entre toutes les papilles, mais les amateurs, surpris de prime abord, se régalent et en redemandent!...

50936742_10218142875861362_8176328163358408704_nDu côté des blancs, tous proposés en bouteilles de 50 cl, les surprises ne sont pas rares non plus!... Mise en bouche avec Sur le fil 2014, un blanc sec à base de sémillon vendangé mûr, sans botrytis. Un peu de soufre après le premier soutirage, mais une approche délicate et joliment nuancée. On passe ensuite à un demi-sec, Les Fruits de la Volonté 2009. Pas de botrytis non plus, plutôt du passerillage. Trois tries étalées dans le temps et un seul lot au final. La mise a été effectuée en août 2010, avec 18 g de sucre résiduel. Pas de filtration, ni de collage. Un fruit remarquable et un équilibre qui se tend en finale.

Jolie gamme de moelleux ensuite, avec tout d'abord Sur le fil 2014, un tiers de botrytis et environ 40 g de SR. Une belle dynamique là encore et une certaine délicatesse aromatique. Vient ensuite A quatre mains 2011, passerillage très tardif pour celui-ci et une vendange particulièrement attentive, effectuée par les parents de David. Un équilibre au long cours. Enfin, Le Voile se lève 2015, un moelleux qualifié de très aromatique par le vigneron, avec pas moins de 50% de botrytis. Équilibre, tension, énergie... Pourquoi ne pas mettre tous ces vins à table plus souvent?...

En 2004, c'est le second millésime de David Poutays. Pourquoi ne pas se laisser aller à ce que d'aucuns pourraient qualifier d'excentricité?... En fait, c'est le millésime qui le propose. Le sémillon est vendangé en sec à 12,5°, mais deux barriques présentent une acidité importante. Deux lots, c'est peu et beaucoup à la fois, mais pourquoi ne pas les laisser évoluer... sept ans et demi?... Histoire de faire le sémillon le plus château-chalonesque de Bordeaux!... Voici donc Le Voile de l'Oubli, un vin de voile à faire pâlir les Jurassiens!... A consommer notamment avec quelques fromages à pâtes pressées de belles origines : comté, mimolette, gouda, salers... Les 650 flacons de 50 cl de ce vin ont été mis en bouteilles en même temps que les liquoreux 2011. Ils ne sont donc plus disponibles... Mais, tout n'est pas perdu!... Un assemblage d'une petite partie de liquoreux 2010 et 2011 est parti en voile!... Oubliez le jusqu'en 2020, si vous voulez vous étonner, lors de son apparition au tarif!...

Le Clos de Mounissens, un micro-domaine donc, comme on en voit apparaître de nos jours. Ou comme il en existe quelques-uns, bien cachés dans le vignoble bordelais. Le vigneron est passionné, il a atteint une certaine connaissance, mais ne fait pas étalage de ses certitudes, s'il en a. Il est plutôt du genre à répondre aux défis et à s'interroger quant à l'interdit que certains voudraient lui imposer. S'il avait projeté de s'agrandir en 2012, la petite dimension de son domaine lui va sans doute comme un gant aujourd'hui, alors que Château Cazebonne n'en est qu'au "bal du ciment"!... Un grand challenge dans les Graves, une échappatoire pas trop prégnante, on peut l'epérer, de l'autre côté du fleuve et sans doute la possibilité de vivre presque deux vies en une!... Et ce n'est pas donné à tout le monde!... Pour les amateurs, de savoureuses perspectives certainement.

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13 janvier 2019

Château Cazebonne, l'Histoire de Bordeaux en 75 cl!...

C'est une histoire comme on en connaît d'autres dans le vignoble : un passionné de vin change tout à coup de cap, alors que son activité professionnelle le portait allègrement et part pour d'autres rives. En l'ocurrence, la reprise d'un vignoble, pour en faire peut-être un canon de l'appellation, mais aussi pour se pencher sur les archives et découvrir que Bordeaux, il n'y a pas si longtemps que ça, ne se conjuguait pas uniquement à coup de cabernet, de merlot, de sémillon ou de sauvignon. C'est l'aventure, qu'il faut prendre par le commencement, de Jean-Baptiste Duquesne, créateur naguère de l'un des sites de pointe sur Internet en matière de cuisine, à savoir 750g. Rendez-vous donc au Château Cazebonne, pour découvrir l'ampleur de la tache!...

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Météo hivernale, pour cette fin d'année 2018, dans le Bordelais, mais les sourires s'affichent sur les visages, malgré l'agenda que chaque heure, ou presque, complète et allonge. Un projet un peu fou, mais qui contraste bigrement avec une certaine forme d'immobilisme dans le célèbre vignoble de Gironde. Pas de ceux qui peuvent ébranler sur ses fondations boisé-vanillées cette région phare de la viticulture française, mais peut-être celui qui pourrait réactiver la mémoire locale du vignoble aux trois mille châteaux. Passionné de vin, Jean-Baptise Duquesne l'est depuis longtemps, mais sans doute s'étonne-t-il encore de ce qu'il a pu découvrir dans les archives, par la lecture notamment de soixante ou peut-être quatre-vingt ouvrages évoquant le passé viticole, pas si lointain que cela, d'une région qui chasse les fantômes de sa grandeur, que certains qualifient encore d'éternelle. S'il en avait le loisir (ce sera peut-être le cas dans quelques temps!), il reprendrait toutes ses notes et compilerait celles-ci dans une sorte de mémento du vignoble girondin, à destination de tous ceux (et ils sont nombreux!) qui pratiquent une forme de déni assez caractéristique de notre époque, zappant le moindre espace culturel et la richesse qu'on peut en extraire.

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Ce domaine est né de l'initiative du propriétaire du Château de Landiras, emblématique des Graves, qui dans les années 2012-2013, racheta le Château Cazebonne (15 ha) et le Château Peyron-Bouché (13 ha), tous deux sis sur la commune de Saint Pierre de Mons, afin d'en faire une seule et même propriété, patrimoine destiné à son fils. Mais, ce dernier ne se sentit pas prêt à franchir l'obstacle, si bien que l'ensemble fût remis en vente. Et c'est là que Jean-Baptiste Duquesne intervient, étant à la recherche du support de sa reconversion vers le monde de la vigne et du vin.

A quarante-sept ans, le néo-vigneron des Graves n'a pas pour ambition de véritablement s'ouvir une nouvelle carrière, avec formation et stages divers permettant d'obtenir le statut d'exploitant agricole, indispensable pour s'installer. Toujours impliqué dans le monde des médias et résident parisien, son projet ne peut se mettre en place sans la participation d'un "binôme technique", qui prendra la direction du domaine au quotidien. Déjà fan des vins de David Poutays, il ne tarde pas à lui proposer ce poste essentiel. Celui-ci, ayant découvert la biodynamie et les vins naturels aux côtés d'Alain Déjean, à Sauternes, ne met, en premier lieu, qu'une seule condition : trouver des terres, un domaine à reprendre, dans un rayon d'une dizaine de kilomètres autour de son domicile à Castets en Dorthe et de son Clos de Mounissens, micro-cru d'origine familiale de deux hectares environ, situé à St Pierre d'Aurillac. Ce qui lui permet au passage, d'abandonner son activité professionnelle alimentaire dans une entreprise de la région.

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Arrivés en septembre 2016, les deux hommes et leur petite équipe se mettent au travail d'arrache-pied, afin de remettre de la vie dans ces terres lessivées par nombre d'années de traitements conventionnels. A ce moment-là, il n'y a que mousses et la surface du sol est quasi bitumeux. A peine deux ans plus tard et l'apport de matière organique à haute dose (200 à 300 tonnes à l'année!) notamment, la terre montre à quel point elle est capable de reprendre le dessus, malgré les quantités de produits phytosanitaires ingurgitées. Bien sûr, la première vendange, 2016, est anecdotique. Elle ne permet qu'une sorte de prise en main technique, alors même que le domaine est sous-équipé. Malheureusement, 2017 est frappé par un gel printanier destructeur (-90%!) et 2018 est dévasté par un orage de grêle des plus ravageurs, le 15 juillet, jour de finale. Là, les dégâts atteignent +/-100% pour l'essentiel du domaine. Cela ne pouvait pas plus mal débuter!... D'autant que l'on ne peut attendre guère plus de 30 hl/ha en 2019, si l'année s'avère "normale"!... L'année en 9 sera-t-elle à la hauteur des attentes?...

La découverte du plateau de Peyron-Bouché est aussi l'occasion de constater que, malgré tout, le train du nouveau Cazebonne est bien posé sur ses rails. Dans la partie la plus ancienne du vignoble, un rang sur deux est semé de féverolles et de variétés anciennes de blés de la région, comme le barbu de La Réole ou le blé rouge de Bordeaux, entre autres composantes de l'engrai vert utilisé ici, dans le but de revenir à un bon sens agronomique. Du point de vue des cépages "classiques", le vignoble est composé aux deux tiers de rouges (2/3 de cabernet sauvignon et cabernet franc, plus du merlot et soixante ares de malbec) et d'un tiers de blancs (sémillon et sauvignon), sur à peu près une trentaine d'hectares en production. A terme, l'ensemble devrait atteindre une petite quarantaine d'hectares, y compris quelques parcelles en Entre-Deux-Mers et les huit hectares destinés à être plantés en cépages dits anciens.

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Car, cette aventure s'appuie sur une démarche attentive concernant les cépages qui "peuplaient" la région des Graves, au début du XXè siècle. Fort de ses recherches, Jean-Baptiste Duquesne est donc à l'initiative de ce qui pourrait être un bouleversement dans le landerneau viticole. Non qu'il souhaite surjouer un rôle qu'il ne veux pas se donner, celui d'un quelconque donneur de leçons, mais plutôt apparaître, à terme, comme une sorte de lanceur d'alerte : si la viticulture bordelaise fait du surplace, ne pourrait-elle pas se nourrir de ses archives et s'inspirer de son propre passé?... Car le vigneron de Cazebonne le sait désormais et le dit en s'appuyant sur quelques écrits : au tout début du XXè siècle, Saint Pierre de Mons était connu pour ses blancs, très proches des Sauternes. Les rouges étaient qualifiés "d'ordinaires", mais l'encépagement d'alors interpelle : 25% de malbec (ou mauzat), devenu anecdotique dans les Graves, 50% de cabernet et de pardotte (ou pignon ou tripet dans le secteur) et 25% de mancin et de bouchalès (ou picard). Ceci tend à démontrer que le cabernet devenu majoritaire était loin de l'être à cette époque. Ces cépages étaient donc à peu près ceux qui étaient présents en 1936, époque de la création des appellations. A ce moment là, la plupart doivent être arrachés dans un délai de dix ans, mais la Seconde Guerre Mondiale et l'après guerre ralentissent le rythme des arrachages. Si bien qu'en 1956, année du grand gel de février, sous l'impulsion des autorités, ces anciennes variétés disparaissent quasiment, au profit de celles que l'on dit "qualitatives". C'en est donc finit de cette diversité et de cette richesse étonnante, du fait d'une sorte d'effet d'aubaine provoqué par une météo extrême. Cabernets et merlot vont donc régner en maître dans le paysage!...

Par chance, depuis quelques temps et grâce au travail de certains pépiniéristes passionnés, on retrouve des plants de ces cépages anciens. Ici, on trouve désormais un îlot de saint-macaire (appelé parfois moustouzère ou bouton blanc - sic!), mais aussi de jurançon noir (ou enrageat, arribet, nochant, giranson et même petit noir, dégoûtant, voire folle noire!). Non loin de là, on trouve aussi de nouvelles plantations de mancin, de bouchalès, de béquignol, de castets, de penouille, mais aussi côté blancs, du blanc auba et du blanc verdet et même la sauvignonasse (ou sauvignon vert, autrefois présent à Sauternes) appelé friulano en Frioul, Vénétie et en Slovénie. Sans oublier du sauvignon gris surgreffé sur des sémillons, ainsi que du carménère, du petit verdot et peut-être même de la syrah, que Charles Cocks (voir guide Cocks et Ferret) signale, au cours de la deuxième moitié du XIXè siècle, bien implanté en Gironde!... Pour certains de ces cépages, il convient cependant de faire une démarche officielle, annonçant ces plantations, puisqu'ils sont considérés par les instances comme interdits (si ce n'est la plantation en elle-même) et donc, il est impossible d'en vendre les raisins et/ou d'en faire du vin!...

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Tous ces cépages seront plantés à raison de mille pieds minimum, dans un premier temps, afin de les vinifier dans une quantité significative. Ils sont actuellement au nombre de dix, mais seront bientôt complétés de cinq autres : mérille, prueras, gros cabernet, gros verdot et petit péjac. Cela peut ressembler, de prime abord, à un inventaire à la Prévert, mais Jean-Baptiste Duquesne revendique une franche exhaustivité en la matière. Le but étant, à terme de quatre ou cinq ans, de proposer dans un lieu dédié de Cazebonne, des dégustations de vins monocépages permettant de donner une idée de ce qu'étaient les vins de Bordeaux naguère (soit, au total, vingt cépages, y compris les "officiels"). Avant, le duo de vignerons aura acquis la certitude que ces variétés en sont bien représentatives. Certaines autres pourraient les compléter, si elles passent le cap d'une recherche historique attentive, comme c'est le cas du fer servadou (appelé aeyre dans la région et peut-être "importé" par les pénitents du chemin de St Jacques de Compostelle?) ou de cépages issus du piémont pyrénéen.

Il convient de noter également que, contrairement à la démarche de Loïc Pasquet non loin de là, il ne s'agit pas de plantations en franc de pied. David Poutays l'explique simplement en précisant que les sols destinés à cette méthode ne doivent pas dépasser 3% d'argile. Or, les parcelles de Cazebonne sont toutes situées entre 12 et 27% d'argile, ce qui représente un trop grand risque sur la durée, le phylloxera, puceron ravageur, étant encore bien présent dans la région. A terme également, l'acquisition de nouvelles parcelles dans la région de l'Entre-Deux-Mers pourrait permettre de surgreffer les cépages les plus intéressants. Enfin, le choix de planter des porte-greffes au préalable devrait se généraliser pour les parcelles nouvelles.

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Au chapitre de tout ce qui vient conforter la démarche globale du domaine, cette approche des cépages anciens est complétée par la pratique d'une interculture, afin d'éviter la monoculture. C'est le Jardin des vignes!... Ce choix est venu s'inscrire naturellement dans l'ensemble, par l'arrivée dans l'équipe de Francis, passionné de jardin potager et de légumes. Depuis longtemps, il avait envie de pratiquer comme son grand-père : un rang sur deux, grâce à des buttes paillées, quelques légumes sont mis en terre, comme l'ail, les blettes ou encore les betteraves. Une approche qui s'avère possible du fait de la densité moyenne du vignoble, soit 6000 pieds/hectare environ.

Dire qu'il tarde à David Poutays de pouvoir vinifier ces cépages anciens est un doux euphémisme. Il faut dire que ce qui se profile est rien moins que passionnant. En effet, la première hypothèse est que, si ceux-ci ne permettent pas de produire régulièrement des vins de qualité, ou qu'ils compliquent trop la tâche du vigneron, il sera toujours temps de proposer quelque vin primeur, voire même, comme le rêve tout haut Jean-Baptiste Duquesne, de mettre sur le marché un "beaujolais" pour Bordeaux, un de ces vins de copains que l'on met sur la table en toutes circonstances. Mais, il peut aussi s'avérer que l'assemblage de certaines variétés, lorsqu'elles s'expriment joliment, peut offrir un "vin d'antan" étonnant ou passionnant. Enfin, troisième éventualité, que l'on ne peut écarter d'un revers de manche, c'est l'apport qui pourrait se révéler positif, en vue d'assemblages du futur et retrouver ainsi les canons du passé, à l'instar de ce qui se passe à Chypre, où les cépages classiques (cabernet, syrah, merlot...) souffrent de l'évolution des données climatiques et qui, assemblés avec certaines variétés locales identifiées depuis quelques années, peuvent proposer des équilibres satisfaisant pleinement les amateurs.

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Bien sûr, il a fallu s'équiper grandement et repenser la cuverie. Celle-ci est neuve, à raison d'une cuve par hectare, afin de faire du parcellaire, avec vingt cuves en béton pour les rouges et sept en inox pour les blancs. Tout le reste a suivi : pressoir, dynamiseurs et pulvérisateurs dernier cri, entre autres. Pour les élevages, les dolias en grès sont pressenties pour une partie de la production, le tout après l'aménagement d'un local adéquat.

Si les deux vignerons considèrent qu'ils sont aujourd'hui face à une page blanche pour ce qui est des vins du domaine, ils ont néanmoins construit une stratégie commerciale forte. Bon an mal an, c'est une moyenne de 200 000 bouteilles qui entreront sur le marché chaque année. On imagine aisément le besoin d'une cohérence absolue pour tenter de trouver des clients, que Cazebonne n'a pas à ce jour. A priori, pas moins de quatre gammes seront proposées : Entre amis, avec des vins sur le fruit largement distribués, les Grands Vins Classiques, qui se présenteront comme témoins de la plus pure tradition bordelaise, pour ce qui est des cépages notamment, les Parcellaires, bénéficiant peut-être d'un élevage plus attentif et les Vins d'antan, résolument destinés à une clientèle de passionnés sans doute plus confidentielle.

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Avant de trouver cette clientèle forcément exigeante, il faudra aussi trouver sa place et se fondre dans le microcosme de l'AOC Graves. Et les premiers contacts avec les responsables locaux ont apporté leur lot de surprises, comme il se doit... Si David Poutays est plutôt au fait de ce genre de relation et du constat qui va avec, ce n'était pas le cas de Jean-Baptiste Duquesne qui, en homme bien élevé, s'est contenté de serrer quelques mains et de s'ouvrir aux commentaires parfois étonnants, réservant ses réactions à la sphère privée!... Il faut dire que les premières dégustations d'agrément incontournables valent leur pesant de cacahuètes!... Le premier essai de blanc, version 2016, qui n'avait rien pour lui (achat le 5 septembre, vendanges dans la foulée!), obtient malgré tout le label AOC, tout en considérant qu'il entrerait aisément dans la gamme vendue parfois à moins de trois euros dans la grande distribution, alors que les 2017, plutôt originaux gustativement parlant, n'ont pas reçu l'assentiment du jury, ce dernier persistant sur ses positions, malgré le contenu des analyses!... Dans notre beau pays, on n'est pas sorti le c.. des ronces!... Nombre de vignerons peuvent sans doute le confirmer!...

Les deux vignerons de Cazebonne viennent donc d'ouvrir un champ qui s'étend sur les deux prochaines décennies, au bas mot. Cela ne relève pas de la conquête spatiale, mais l'histoire a tout pour être belle. Ils ne devront certes pas manquer de persévérance, de ténacité et on peut leur souhaiter, avant toute chose, de ne pas être confrontés à trop de difficultés inhérentes à la viticulture. Ils ont pris la mesure du challenge, ne manqueront sans doute pas d'humour dans certaines circonstances, leur compétences devant faire le reste, tant techniques qu'en matière d'actions promotionnelles. A propos, vous pouvez suivre les aventures de Cazebonne sur Facebook, puisque les acteurs publient régulièrement des informations, permettant de goûter... leur quotidien, avant même de les rencontrer, verres en main!...

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01 janvier 2019

Bienvenue en 2019!...

DSC_0170Ah, vous ne connaissez pas Georges-Alexis?... Mon beau-père en fait!... 93 ans depuis le 10 décembre dernier et un pacemaker tout neuf depuis le 31!... Mieux qu'un cadeau de Noël, des étrennes qui peuvent le porter loin, encore plus loin... Quelque peu marri d'être hospitalisé pour quelques jours, plutôt que de partager avec sa famille les agapes du Nouvel An, mais prenant sûrement avec philosophie ce fâcheux contre-temps, redonnant à son coeur la bonne impulsion.

Je vous en parle, parce qu'à son âge, sa présence parmi nous a quelque chose de symbolique. Celle d'un homme toujours tourné vers l'avenir, fort de son expérience de la vie, que la maladie, dans sa jeunesse, aurait pu interrompre ; de ses voyages, dont ceux qu'il rêve encore de faire ; de ses rencontres, avec ces interlocuteurs multiples et variés, qui n'en sortent que très rarement indemnes. Confucius disait à qui voulait l'entendre que l'expérience est une lanterne que l'on porte dans le dos et qui n'éclaire que le chemin parcouru. Une citation que j'ai fait mienne parfois, mais qu'il m'a certainement inspiré en bien des circonstances.

DSC_0149A l'aube de cette nouvelle année 2019, vous qui êtes toujours prêt, Georges, à monter dans le canoë de la vie, pour aller voir plus loin sur cette rivière aux mille méandres, merci de nous montrer le chemin, en nous confiant désormais pagaie et gouvernail, dont nous devrons prendre soin... De la curiosité d'abord, de la culture aussi, vous qui fréquentez encore avec assiduité l'Université pour tous de votre ville natale (ou presque), ainsi encore, il y a peu, l'Atelier d'éciture, afin de maintenir en éveil, un cerveau qui n'a pas besoin de prendre sa retraite, combien de fois nous l'avez-vous répété et combien nous pouvons le constater chaque jour?... Tiens, à propos d'écriture, la vôtre, à nulle autre pareille, cunéiforme et distinguée, semble remonter le temps, avec ses pleins et ses déliés. Vos origines ne remonteraient-elles pas, quant à elles, à quelque scribe de l'Egypte ancienne?... A moins que du côté de la Tour de Moricq...

Dans votre vie professionnelle, vous fûtes expert-comptable (et commissaire aux comptes), une activité que vous avez assumée, comme un solide héritage auquel on accède un peu par hasard. Pourtant, je ne suis pas loin de penser que vous auriez pu être aventurier au coeur de contrées lointaines, avec un casque colonial vous donnant le profil de quelque célèbre docteur, ou volontiers expert et observateur de la voute céleste, calculant et recalculant la distance nous séparant de quelque exoplanète pouvant nous offrir une nouvelle vie... D'Einstein, n'avez-vous pas le look, au point que certains souhaitent parfois encore réaliser un selfie en votre compagnie?... C'est la forme moderne de notre héritage, peut-être...

Au matin de cette année 2019 (qui fera de nous des gens neufs?...), je vous souhaite à tous de garder de l'enthousiasme, de rester fidèles à vous-même, mais en restant ouverts à la nouveauté, pour peu qu'elle ne soit pas qu'une mode éphémère. Je vous souhaite aussi une belle santé, d'y veiller chaque jour, pour garder la force d'aller plus loin, de parcourir d'autres terres et d'y partager le vin de la vie.

Et vous Georges, n'oublez pas de changer votre pile dans un an!... Que diable!... Lucifer peut attendre!...

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19 décembre 2018

Liber Pater existe, je l'ai rencontré!...

Voilà quelques mois et même quelques années, que l'approche novatrice de Loïc Pasquet m'interpelle. Quelque chose que l'on pourrait sous-titrer façon retour vers le futur!... Avec, en arrière plan, la recherche quasi utopique, du moins considérée comme telle par les tenants d'un classicisme gustatif peu novateur, de vins qui ont vraiment "le goût du lieu" et pas seulement celui de cépages anciens, voire des temps pré-phylloxériques. La plupart des passionné(e)s, professionnel(le)s ou non, n'accumulent des données offertes à leur mémoire, que pendant trente ou quarante années, quelques rares fois plus. Mais, cette passion pour la dégustation engendre, pour certains, cette question subsidiaire : quel était le goût des vins au XVIIIè siècle, lorsque sont apparus ces domaines viticoles médocains notamment, dont la hiérarchie basée sur leur réputation et leur prix de vente à Bordeaux, à Londres ou sur quelques autres places, allaient déboucher (le mot est-il adapté?...) sur le célèbre Classement de 1855?...

48402825_10217856136453056_3240987647321047040_nLiber Pater, avec ses quatre hectares actuels, n'a pas, stricto sensu, pour objectif d'inonder la planète!... Et ce n'est pas le total de sept hectares visé, à terme plus ou moins lointain, par le vigneron, qui bouleversera la donne future!... D'autant que, malgré la plantation en franc de pied à 20000 pieds/hectare, le rendement actuel ne dépasse pas 10 hl/ha et, selon Loïc Pasquet, pourrait atteindre au mieux 20 hl/ha.

Après un premier passage, début 2017, sur "l'île de Villagrains" (bien connue au Lutétien, il y a 43 millions d'années...) sur laquelle se situe, de nos jours, la petite commune de Landiras et que le vigneron s'attache à planter de nombreux cépages, bien au-delà de ceux qui régissent les décrets d'appellation actuels, il me tardait de déguster ces premiers jus issus de castets et autre tarnay, ainsi que les cabernets et petit verdot non greffés.

Il faut rappeler, si nécessaire, que le vigneron installé au coeur des Graves a, depuis ses premiers achats de vignes en 2004, déclenché quelques tempêtes sous les crânes et dans le landerneau bordelais. Lui qui faisait partie de ceux devant révolutionner Bordeaux, selon la Revue des Vins de France en 2014, notamment par un aspect qui, fatalement, allait faire grincer des dents, à savoir le prix de vente, a depuis échappé de peu à l'échafaud que certains légalistes du cru lui promettaient... Mais, qu'on ne s'y trompe pas, l'homme, s'il a su faire face et se battre, garde la marque de ces années difficiles et une finale amère, qui ne sera pas cependant la caractéristique principale de ses vins du futur.

Après avoir mis sur le marché, dès les premières années, quelques bouteilles produites sur la base de vignes greffées et de vins élevés en barriques, fussent-elles haut de gamme façon Taransaud (un choix qui aurait pu s'avérer risqué au regard de son objectif actuel), et défini pleinement sa stratégie marketing sur laquelle il peut s'appuyer désormais, Loïc Pasquet semble avoir retrouvé une certaine sérénité, sans se départir néanmoins de sa combativité, qu'il ne peut se permettre de perdre de vue. Mais, en cette fin d'année 2018, il retrouve le sourire à la lecture d'articles parus récemment dans la presse nationale* et en voyant d'autre part, son agenda se remplir de multiples rendez-vous, notamment avec certains éminents conseillers ès-vinification de la région, ne pouvant ignorer cette démarche innovante. Rassurez-vous, je ne me range pas dans cette catégorie, ce qui ne m'empêche pas d'apprécier le moment!...

48365121_10217856138693112_3985097263998304256_nCar voilà, il faut bien dire qu'évoquer mes précédents contacts avec le vigneron et sa démarche, ne manquait pas jusque là de soulever une certaine forme de suspicion : "Mais enfin, vous avez déjà goûté à Liber Pater?..." Une question parfois entendue, qui cachait mal la perplexité, pour le moins, de mes interlocuteurs. Loïc Pasquet prend tout cela avec humour, notamment lorsque je lui fais remarquer que Liber Pater et lui ont les mêmes initiales... "Il ne faut pas y voir une quelconque forme de mégalo! C'est comme Emmanuel Macron et En Marche!..." Il en va de même avec les échos entendus çà et là, de ses projets de construction de chai!... "Il paraît qu'il en fait construire un façon pyramide?..." En fait, surpris d'avoir rendez-vous à son domicile en fin de journée et donc, ne pouvant découvrir cette supposée oeuvre architecturale, je constate amusé que le vigneron est, en fait, en train de rénover une maison ancienne au coeur du village de Podensac (celui-ci remontant à l'époque gallo-romaine, plusieurs couches apparaissant sur les fondations), celle-ci permettant d'y aménager à terme une salle destinée à recevoir tous les contenants d'élevage, au rez-de-chaussée, alors que, pour le moment, ils sont entreposés à l'étage, auquel on accède par une échelle métallique façon accès à la Mer de Glace!... Déguster Liber Pater, ça se mérite!...

Sur ses quatre hectares de l'anticlinal de Landiras-Villagrains, les vignes greffées ont été désormais toutes arrachées, pour laisser place à des plants francs de pied de cabernet sauvignon, petit verdot, cabernet franc, castets, saint-macaire et tarnay. Cette année, tous les blancs initialement plantés ont été également arrachés, mais devraient faire leur retour ultérieurement, quand certains aspects réglementaires seront résolus. Au total, pas moins de 25000 pieds, tous cépages confondus, vont être plantés en 2019.

Pour ce qui est des élevages, Loïc Pasquet a la conviction que les barriques conviennent mieux aux vignes greffées. Il en a fait l'expérience pendant quelques années, sans se départir de l'impression "d'aromatisation" des vins par le bois, fut-il bien choisi. Avec les premiers jus issus de francs de pied, il lui a paru évident qu'il devait les installer, pour deux ans environ, dans des dolias d'origine italienne. Celles-ci sont en grès, dont l'intérieur est revêtu d'un matériau ressemblant à du verre. S'il n'y a pas de contact avec la matière de base, elles sont néanmoins poreuses et permettent de maîtriser l'apport de 4 mg d'oxygène par litre et par an.

48374413_10217856144933268_7842149870591803392_nPassons donc ensuite, à la dégustation de ces jeunes vins d'à peine trois mois, qui vont me permettre d'approcher ces rares nectars. Je m'attends à quelque piège, malgré les dires de mon hôte. Le premier échantillon est d'une finesse au nez et d'une pureté de fruit pour le moins notable. Il s'agit d'un cabernet sauvignon, apte à construire la colonne vertébrale du vin final. Ensuite, quelques centilitres de castets, profond et élégant. Le troisième ("il n'y a pas de piège!") est un petit verdot, dont on perçoit la structure et la charpente devant contribuer à la solidité de l'ensemble. L'ultime verre est un assemblage à la pipette des trois premiers, plus un peu de cabernet franc, un soupçon de saint-macaire et de tarnay. "C'est un proto Liber Pater, millésimé 2018!..." Le tout est d'une grande pureté et doté d'un toucher de bouche remarquable. Tout semble en place, sensation renforcée par la complexité du vin malgré sa jeunesse. On a le sentiment que le vigneron touche au but, celui que sa clientèle lui a fixé, dans sa recherche de "vins fins et purs", malgré la jeunesse des vignes!...

Ne nous y trompons pas, ils seront peu nombreux à apprécier ce vin après la mise, en 2020 ou 2021!... Et même si Loïc Pasquet espère en mettre deux mille bouteilles de par le Monde!... Ce nombre de flacons disponibles pourra-t-il tempérer la flambée des prix?... C'est peu probable. Après deux années blanches (2016 et 2017), où le gel a anéanti la récolte espérée (le vigneron s'est doté depuis d'un système antigel indispensable pour son terroir très frais), une autre année de lutte contre le mildiou, au cours de laquelle les traitements au cuivre furent nombreux et où l'idéalisme fût battu en brèche par le pragmatisme indispensable en de telles circonstances, le millésime 2015 arrive sur le marché et les prix s'envolent!... A peine 550 bouteilles produites (dont quelques-unes qu'il souhaite garder pour ses enfants) forcément très contingentées (12 par pays!) et les enchères battent des records!... Déjà apparu dans les vingt premiers vins les plus chers du Monde, Liber Pater devrait aisément grimper quelques échelons!... Au point que le vigneron refuse désormais certaines surenchères récentes!... Tout en se préparant à apposer sur ces bouteilles, une étiquette... d'une grande symbolique, à l'occasion du 170è anniversaire du Classement des Crus Classés de 1855!...

Décidément, certains pourraient qualifier cette démarche de "brutale", tant elle nous ébranle sur nos fondements d'amateurs de vins et de dégustation, voire de consommateurs. Qui sont ceux qui peuvent mettre sur leur table de telles bouteilles?... C'est peu de dire à quel point le fossé se creuse d'une extrémité à l'autre de notre société et les évènements récents nous l'ont rappelé... Pour un peu, on s'inquiéterait pour Loïc Pasquet, tant il nous parait inconcevable, à minima le plus souvent, d'imaginer être l'auteur d'une telle production et garder la tête froide. Pourtant, d'autres produits viticoles ou créations artistiques ont déjà atteint de tels sommets, faut-il le rappeler?... Vaste sujet, que vous pourrez aborder avec lui, peut-être, si vous vous inscrivez à la prochaine Étape du Tour, réservée aux cyclotouristes affûtés et qui se déroulera dans les Alpes, l'été prochain. "J'y participe tous les ans! C'est un moyen pour se fixer des objectifs sportifs, afin de rester en forme. Pour faire de la "haute viticulture", cela demande une grosse énergie. Il faut avoir une très grande forme, ce que me permet le vélo! Je reste affûté, c'est nécessaire. Dans les vignes, je marche dix à quinze kilomètres par jour. Nous avons les mêmes contraintes qu'un sportif de haut niveau sur une saison. Il faut une très grande forme physique et un très gros mental pour passer les épreuves de la saison..." En attendant, sachez que d'autres domaines bordelais ont choisi d'opter pour la plantation de cépages anciens, tel le Château Cazebonne, du côté de Langon. Il se mumure même que le célèbre Château Latour aurait planté du castets!... Affaire à suivre!...

*: voir aussi le livre de Jacky Rigaud et Jean Rosen, Le Goût retrouvé du vin de Bordeaux, paru cette année aux Éditions Actes Sud.

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20 novembre 2018

Daniel Alibrand, Domaine de l'Alliance, à Fargues

Jusque sur les étiquettes, Sauternes brille le plus souvent de tout son or. Pourtant, Daniel Alibrand en parle sans détour : "Aujourd'hui, Bordeaux, c'est compliqué! Et lorsque vous dites que vous venez de Sauternes, tout le monde se sauve!..." Lorsqu'il s'est installé en 2005, on comptait encore 215 vignerons dans l'appellation. Ils étaient 153 en 2012, millésime catastrophique à cause d'une pluie intense au moment des vendanges. Pourtant trois producteurs seulement n'en proposèrent pas cette année-là... Le plus grand nombre avait donc opté pour les nouvelles technologies et/ou des corrections classiques... La plupart des vins ne laissèrent pourtant pas un souvenir impérissable chez les consommateurs, condamnant au passage 2013 et surtout 2014, "le plus beau millésime depuis quarante ans!". Six ans plus tard, on ne compte plus que 132 vignerons et désormais, le marché du foncier est ouvert, tant il y a de propriétés à vendre, sur lesquelles de grands groupes financiers se penchent avec gourmandise. Et même s'il se murmure qu'une bonne partie des Grands Crus Classés aimerait bien trouver acheteur. Pire, il semble qu'environ 80% des volumes produits soient vendus en vrac et que la cave coopérative des vignerons de Tutiac apparaisse désormais dans le paysage, pour régenter un territoire où aucune structure coopérative n'a jamais vu le jour. Au-delà de ces aspects économiques et mercantiles, il n'est qu'à circuler un peu dans le vignoble, pour se rendre compte que nombre de parcelles sont en très mauvais état et que certains ne contribuent guère à la bonne image de l'appellation, d'aucuns la qualifiant pourtant encore de prestigieuse.

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J'avais noté son nom sur un petit carnet, une suggestion sans doute de quelqu'un avec qui je croisais le verre. Le vigneron de Langon habite une petite maison à la façade enduite et rustique, au bord d'une route plutôt passagère, aux confins d'une zone artisanale et commerciale de la ville. Rien à voir avec les façades de pierres blondes des crus classés de la région!... Arrivé en début d'après-midi, je ne repartirais qu'à la nuit tombée. C'est rarement le cas, il faut bien le dire, du côté de ces grands domaines, où l'accueil se limite à une visite guidée ne s'écartant pas de la ligne bleue virtuelle, mais presque visible (comme sur les marathons), le plus souvent managée par un fleuron juste diplômé d'une école de commerce de préférence anglo-saxone...

Précisons-le si nécessaire, Daniel Alibrand et un de ces rares "marginaux" dans ce secteur du vignoble bordelais. Et comme il ne cache guère son ressenti vis à vis des décisions et des orientations de certains de ses collègues, les rencontres professionnelles font parfois des étincelles. Ceci dit, la vérité est dans le verre et ceux qui ont goûté les vins de l'Alliance savent à quoi s'en tenir. Ici, point d'osmoseur (on parle là des "techniques soustractives d'enrichissement des mouts") ni de chaptalisation. A Sauternes, refuser ces techniques, c'est faire de lourds sacrifices. Au Domaine de l'Alliance, depuis huit ans, les productions en attestent : 2011, 5,5 hl - 2012 : 0 - 2013 : 3 hl - 2014 : 3,5 hl - 2015 : 10 hl - 2016 : 12 hl - 2017 et 2018 : 0!... Depuis 2005, année de son installation, Daniel Alibrand rappelle au passage que seuls trois millésimes ont dépassé 10 hl/ha!... Lorsque Alexandre de Lur Saluces disait naguère, lorsqu'il était encore à la tête d'Yquem, que le rendement moyen pour une décennie se situait entre sept et neuf hectolitres par hectares, nombre de ses congénères se gaussaient. Pourtant... "Quand tu veux bosser correctement, tu es sur ces bases là!"

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Dans une autre vie, Daniel Alibrand, originaire de Touraine, était marin-pêcheur du côté des Sables d'Olonne et de Saint Gilles-Croix-de-Vie et donc souvent en mer, sur une autre planète. Un accident le contraint un jour à rester à terre. Sa belle-famille étant propriétaire de vignes du côté de Fargues, il décide avec son épouse de relever le défi. Aujourd'hui, les voilà à la tête de 6,5 ha, dont ils s'occupent seuls, sur pas moins de dix-neuf parcelles, sur lesquelles 50% du vignoble comptent plus de soixante-dix ans. Du Sauternes haute couture, puisque chaque spot compte rarement plus de cinquante ou soixante ares, avec une diversité de sols plutôt importante, puisqu'on passe aisément d'alluvions sur un support de graves argileuses très dures et des calcaires décomposés, aux alios, puis aux graves avec argiles ferriques, aux crasses de fer, mais pas sur des sols profonds et là encore, des calcaires décomposés en dessous. Notons également que, depuis quatre à cinq ans, les nouvelles plantations sont pratiquées sur des porte-greffes plantés au préalable. Depuis quelques années, c'est la biodynamie qui contribue à mettre en évidence les qualités de ces sols et à soutenir la plante (avec l'utilisation de tisanes diverses), malgré le problème du rayonnement actuel et des souches résistantes de mildiou et d'oïdium.

Un petit passage dans certaines parcelles montre à quel point les calamités climatiques deviennent problématiques. "On a fait le bilan l'autre jour, depuis 2005, il n'y a eu que cinq millésimes où il ne s'est rien passé!... La clientèle voit les prix monter et s'étonne, pourtant, il nous faut bien lisser pour supporter ces épisodes!" Ce secteur de Fargues n'était pourtant pas connu pour être gélif et connaître des chutes de grêle fréquentes. Il y avait bien eu 2008, avec sa gelée à -0,7° après une pluie tenace au cours de la nuit précédente, puis 2014, avec des orages de grêle limités et très localisés. Depuis, 2017, avec ses deux ou trois matinées à -4° voire -6° selon les endroits, a marqué les esprits. Pire, l'orage du 15 juillet 2018, à l'heure de la finale de la Coupe du Monde, a démontré ce que la nature pouvait avoir d'extrême : des billes de glaces sont alors tombées pendant vingt minutes!... La nuée, venue du secteur Giraud-Filhot est allée jusqu'à Langon, pour aller mourir ensuite à St Pardon de Conques! Un ravage!... Vingt-quatre heures plus tard, il restait soixante-dix centimètres de grêlons dans les fossés, malgré les 30° ambiants!... Résultats : nombre de pieds détruits, jusqu'à quatre-vingt impacts sur les rameaux et la nécessité de deux traitements au miel à trois jours d'intervalle, pour sauver ce qui pouvait l'être... Personne ne sort indemne de telles journées. Curieusement, la vigne montre sa capacité à réagir.  Une parcelle grêlée à 100% l'été dernier, qui a, de plus, gelé trois fois au printemps 2017, a pourtant développé une abondante végétation. Daniel Alibrand s'interroge face à ce constat : il est intimement persuadé que le végétal a une sorte de mémoire de la météo, pour s'adapter aux conditions de chaque année.

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Bien sûr, il ne s'agit pas de dresser un constat de tous ces problèmes pour s'en sortir. Depuis 2013, Daniel Alibrand se devait de proposer quelques blancs secs, s'il ne voulait pas disparaître, à défaut de rouges, pour lesquels il dit lui-même ne pas avoir la même sensibilité. Il démarre alors une petite activité de négoce et sillonne l'Entre-Deux-Mers. Là, il ne tarde pas à trouver de très beaux raisins issus de non moins beaux terroirs et cèle des partenariats en confiance, rémunérant les vignerons à la juste mesure, en connaissance de cause. Désormais, les secs représentent 40 à 50% de la production d'une année normale.

D'une façon générale, les raisins sont vendangés par parcelle, lot par lot, du fait des différences de maturité selon les terroirs, sémillon d'abord, puis sauvignon bien mûr ensuite. Pour les secs, débourbage après pressurage. Le lendemain, 80% des meilleures bourbes sont réintégrées et tout repart par lot au froid, dans des petits garde-vins. Quand tout est terminé, l'ensemble est assemblé en masse pour le début des fermentations. Vient ensuite l'entonnage, deux ou trois bâtonnages en début d'élevage pour enlever l'excès de CO2 et éviter ainsi les surpressions dans les barriques. Après, plus la moindre intervention, aucun bâtonnage, ce qui n'est pas tout à fait en phase avec la méthodologie régionale, loin s'en faut!... Pour les liquoreux, deux types d'élevage, court et long. Il faut entendre court, du fait d'une mise en bouteilles dès le mois d'avril suivant la vendange, ce qui fait d'Esquisse 2016, 100% sémillon et 130 gr de SR, le "vin interdit"!... Interdit, mais gage d'un grand succès auprès de ses clients restaurateurs!...

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Verre en main, les secs donnent immédiatement une grande impression. Ils sont tout en finesse, ciselés et droits. En premier lieu Définition 2017 (75% sémillon et 25% sauvignon) donne le la. Puis vient Définition 2016 (50/50), avec toutes les caractéristiques d'un grand millésime, plein et expressif. La série est complétée par une sorte d'ovni, Déclinaison 2017, 100% sémillon, au premier abord pour le moins déroutant. "Dès le premier nez, le cerveau dit sucre, la bouche répond sec!..." Le cépage, ne dépassant guère 12,5° dans les meilleures années, exprime ici tout son potentiel aromatique et sort le vin d'une supposée typicité. De très beaux amers poussent la fin de bouche et suggèrent des accords met-vin multiples et variés. Remarquable!...

Du côté des liquoreux, le Sauternes 2016 (85% sémillon, 10% des deux sauvignons, blanc et gris et 5% de muscadelle), 145 gr de SR, montre, comme le sec de l'année, un grand équilibre et une expression très fine, distinguée. Le Sauternes 2013 est dans un autre registre, malgré un assemblage très proche du précédent (85% sémillon, 10% de sauvignon blanc, pas de sauvignon gris cette allée-là et 5% de muscadelle), 140 gr de SR. Ici, on note un caractère résolument épicé, qu'il avait dès le départ et une complexité qui le destine à la table. Du pur plaisir, "avec un potentiel de quinze ans au moins!" malgré la réputation du millésime. A suivre, le Sauternes 2014, issu d'un millésime à la météo équilibrée, sans excès de température. "Les plus grosses acidités depuis 1966 à Sauternes! Un millésime de légende à Yquem!..." Pourtant, c'est l'année de la mouche Suzukii, "déjà présente dans le secteur en 2011, mais dont les effets furent ignorés parce que le Médoc n'était pas touché!" avec ses conséquences sur le volume produit par ceux qui travaillent bien. D'où cette réputation d'une petite année, parce qu'il faut bien admettre que pour beaucoup, petits volumes impliquent petit millésime!...

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Comme on peut le voir, une conversation et une dégustation en compagnie de Daniel Alibrand nous ouvrent d'autres horizons que ceux, bien policés, des responsables locaux et des supposés tenants d'une tradition séculaire. "Sauternes repose sur un mensonge collectif depuis des années!" Pour une large majorité du vignoble de Barsac, Fargues, Sauternes, la logique productiviste l'a emporté. Les plus grands domaines ont fait le choix d'être présents dans la grande distribution, alors même que la production de ces grands vins liquoreux, symbole d'un haut artisanat et d'une passion jamais démentie pendant des décennies, ne devrait viser que le marché traditionnel, cavistes, restaurateurs, le seul qui leur permettrait d'expliquer les fluctuations de la production, dues aux caractères même de ces vins, en plus des problèmes rencontrés désormais du fait de la météo. Pourtant, on arrache les vieux ceps à tour de bras et les GCC ne jouent plus tous le jeu de la qualité à la vigne. 2018 pourrait en faire la démonstration, au terme d'une année sèche, l'absence de botrytis et des pH bien trop élevés. Mais, là encore, il y aura des volumes grâce à la technologie et aux corrections consenties. Les querelles intestines dans les syndicats de la région court-circuitent le dialogue et laissent les plus passionnés se confronter avec leurs difficultés. Symbole de notre époque?... En attendant, vous pouvez passer au Domaine de l'Alliance, dont le nom et le logo - la salamandre - n'obéissent pas à de quelconques données historiques, illustrant les supports de com' de certains domaines, mais à des raisons très concrètes : l'alliance de l'homme et de la nature d'une part et la présence régulière de l'animal, en mars et avril, dans toutes les parcelles proches des bois, comme les marqueurs de tout ce qu'on doit préserver et apprécier, en se servant un verre de Sauternes vivant et authentique. Dont acte!...

Posté par PhilR à 14:08 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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