La Pipette aux quatre vins

21 juin 2017

Halloumi, emblème national, a way of live!...

Parlons fromage!... Lorsqu'on débarque à Chypre en tant que modeste ambassadeur mets et vins du pays aux mille fromages, ne serait-ce que le temps d'une courte visite, on se dit qu'il est impossible de négliger la découverte du halloumi!... Du quoi?... me direz-vous!... Le halloumi est LE fromage de Chypre. Non pas qu'il soit unique dans cette île, mais parce qu'il est l'emblême du pays. Il existe bien quelques apparentés au Moyen-Orient, mais il n'y a de halloumi qu'à Chypre. C'est une marque déposée à Chypre bien sur, mais aussi au Royaume-Uni, aux États-Unis (American Trademark Authorities) et en Jordanie. Depuis 2000, il est également enregistré en tant que Community Collective Trademark de l'Union Européenne, ce qui signifie que l'utilisation de la Marque est régie par des règlements spécifiques qui exigent, entre autres, que la production de fromage soit effectuée par des utilisateurs autorisés conformément à des normes de production, d'étiquetage et d'origine très rigoureuses.

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~ Ferme A.P. Polycarpou et fils, à Prastio Avdimou ~

Le petit village de Prastio est situé à 38 kilomètres de Limassol et à 45 de Paphos. A une altitude d'environ 380 mètres, la petite place sur laquelle nous nous arrêtons permet de voir la mer à l'horizon. On devine aisément que cette situation privilégiée doit attirer les résidents étrangers. Et c'est bien le cas, puisque le village peuplé d'environ 250 habitants, voit nombre de ses habitations devenir la propriété de touristes européens, puisque pas moins de cinquante maisons sont désormais occupées par ces derniers, le plus souvent des Britanniques.

Prastio, c'est donc le village natal de la famille Polycarpou. Avec Andreas, c'est la cinquième génération qui produit du halloumi traditionnel et ce n'est sans doute pas fini, puisque le représentant de la sixième est né voilà juste quelques semaines!... Humilité, disponibilité et générosité, autant de qualités qui naissent de la fierté de proposer de tels produits et d'en fabriquer chaque jour que Dieu fait. Même si les trophées, gagnés pour la plupart à Nantwich, Birmingham ou Londres, se bousculent sur l'étagère, dans la cuisine, à côté de coupes gagnées lors de compétitions de basket-ball!...

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Il n'est guère plus de neuf heures du matin, mais il faut se mettre à table!... Halloumi per tutti!... Et de l'anari aussi, une variante fraîche qui ressemble à la ricotta. Ce dernier se consomme tiède (ce jour-là en tout cas) légèrement nappé de miel ou de carob syrup, ou sirop de caroube en français. Il faut savoir que le caroubier est un arbre quasi emblématique, lui aussi, de Chypre. La caroube fut longtemps "l'or noir de Chypre", en tant que principal produit d'exportation agricole de l'île, mais sans doute aussi moyen de subsistance, dans les périodes de vaches maigres, de par la farine qu'elle permettait, entre autres, de produire.

Le halloumi quant à lui, peut se consommer aussi après être passé sur un grill, ou poêlé, éventuellement dans un peu d'huile d'olive. C'est un fromage qui ne fond pas pendant la cuisson, du fait de son point de fusion très élevé, particularité de la méthode de production. Il s'accompagne le plus souvent de courgettes crues, de poivron et de petites tomates, voire de tranches fines de jambon fumé. Sa texture assez ferme est plutôt surprenante, car assez éloignée de nos canons, en matière de dégustation de fromages. De forme circulaire au départ, il est salé, puis plié en deux par son diamètre. Sa maturation est de quarante jours. Il est ensuite conditionné dans un emballage contenant, outre son petit lait, de la saumure et parfois des feuilles de menthe ciselées, pour les propriétés antiseptiques de cette plante, ce qui évite l'altération du fromage. Dans ces conditions, on peut le conserver au frais assez longtemps.

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Après un court passage dans l'ambiance surchauffée, quasi tropicale, du petit laboratoire, situé juste derrière la maison, où les cuves sont chauffées au feu de bois, Andreas m'invite à rendre visite aux brebis. Il en possède un millier, originaire de l'île grecque de Chios, à huit kilomètres de la côte turque, réputée pour être l'île natale d'Homère. Ils furent introduits ici-même en 1968, dans le but d'améliorer la race locale de moutons. Ces brebis de Chios ont la réputation d'être prolifiques et de produire des quantités de lait substantielles, plus adaptées à une agriculture intensive, mais respectueuse cependant des rythmes biologiques, puisque environ un tiers des brebis ne donnent pas de lait, destiné à la production de halloumi, à tour de rôle, pendant qu'elles ont des agneaux.

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Les animaux profitent d'espaces naturels sur une centaine d'hectares, dont certains sont loués à quelques voisins. Le parcage est possible par secteurs successifs, car il faut tenir compte de la sécheresse ambiante, entre mai et octobre. Certaines parcelles, situées sous quelques arbres, sont exploitées de façon limitée, afin de préserver la qualité de leur flore. Il faut dire que le halloumi de Prastio est connu pour bénéficier de la grande et riche diversité de celle-ci. On peut, par ailleurs, considérer que la production est "biologique de fait", puisque aucun produit chimique n'est utilisé dans l'espace naturel, si ce n'est quelques fertilisants et que, de plus, la race de brebis est des plus résistantes, évitant ainsi toute utilisation de produits pharmaceutiques.

18622400_10213012270599437_1930769481279995105_nBon an mal an, c'est donc pas moins de cinquante tonnes de halloumi qui sortent de la ferme Polycarpou, dont une partie est destinée à l'export, à destination notamment de Hong Kong et de la Grande Bretagne. On peut penser aisément qu'un tel produit, à ce degré de qualité, dans le respect de la tradition, doit pouvoir intéresser bien d'autres pays, surtout qu'il correspond désormais à un style de cuisine que l'on peut qualifier d'internationale : planches de jambons, légumes et fromages, que l'on grignote entre amis, sur une terrasse ensoleillée, lorsque l'heure de l'apéritif, version dînatoire, a sonné. Sans parler des autres produits proposés : anari déjà évoqué plus haut, yaourts au lait de brebis, fresh trachanas soup ou encore flaouna.

Point important également, le halloumi d'Andreas Polycarpou est composé à 100% de lait de brebis. Ici, on ne déroge pas à la tradition familiale, en respectant par dessus tout la recette et les préceptes de la grand-mère. Pourtant, lorsqu'on recherche des informations concernant ces fromages, on nous explique le plus souvent qu'il est composé de lait de brebis ET de lait de chèvre (en fait, la norme prévoit 100% de lait de brebis ou 100% de lait de chèvre ou un mélange des deux), mais qu'en plus, on peut ajouter une certaine quantité de lait de vache. Mais là, les puristes ne l'entendent pas de cette oreille!... Surtout quand on sait que l'une des principales raisons de cette incorporation de lait de vache est motivée par des considérations économiques, puisque ce dernier est bien moins cher à l'achat que les deux autres. Ceci dit, d'autres motivations, comme la disponibilité de tel ou tel lait explique également ce choix.

Mais Andreas n'en démord pas!... La tradition a du bon et pour lui, le halloumi n'en est que meilleur. D'autant qu'à ses yeux, produire ce fromage, c'est un véritable et authentique "way of life"!... "Pour le reste, tout n'est que politique..." Et merci encore, Monsieur Polycarpou pour votre humour et votre sincérité.

18581821_10213012494885044_5698038879619627267_n~ Charalambides Christis Ltd ~

Après cette matinée bucolique (complétée de plus par un passage chez Marcos Zambartas, vigneron à Ayos Ambrosios, que j'évoquerai prochainement), retour à Limassol, afin de visiter une importante unité de production de produits transformés et notamment de halloumi.

Indiscutablement, nous avons là un des poids lourds chypriotes de l'agro-alimentaire, ainsi que sur le marché de l'emploi local. Pas moins de trois cents personnes travaillent dans cette usine et autant dans une autre, non loin de Nicosie. Officiellement, entre 580 et 630 employés, selon l'activité saisonnière fluctuante. En 1957, Charalambides est la première entreprise à produire et mettre sur le marché de Chypre, du lait frais pasteurisé. En 1965, Christis fait de même, mais avec en plus, la production de yaourts et de halloumi chypriote. Ils étaient faits pour s'entendre!... Dans les années 2000, ce sont les grandes manoeuvres : en 2002, puis 2007, les deux entreprises sont successivement rachetées par Delta Vivartia S.A. Dès l'année suivante, la fusion est actée par la création de Vivartia (Cyprus) Limited. En 2011, Alexis Charalambides et Menelaos Shiacolas et leurs partenaires financiers font l'acquisition de 90% de Charalambides Christis Ltd, puis acquièrent les 10% restant en 2014, faisant de la compagnie, une holding 100% chypriote. Depuis, l'ensemble s'est donné pour mission d'être la meilleure entreprise de l'agro-alimentaire du pays, mais surtout la plus innovante, tenant compte des standards internationaux, proposant des produits à haute valeur nutritionnelle pour les consommateurs. Dont acte!... Une véritable profession de foi pour s'intégrer au business de la mondialisation, mais les dirigeants, à l'image de Spyros Bonatsos, Exports Manager de l'unité de Limassol, se font forts de rappeler les valeurs de l'entreprise : travail d'équipe et esprit familial, impartialité, honnêteté, intégrité, qualité à tous les étages, innovation et responsabilité.

Ceci dit, nous sommes là dans une unité de production qui se doit de protéger son travail et ses modes de fabrication. Donc, vous ne verrez rien des locaux où est produit le halloumi. Pour la visite, je suis guidé par Andrea, sympathique responsable de département Recherche et Développement, qui ne me dira rien de son travail au quotidien (nouvelles recettes, nouveaux produits?). Avant toute chose, je dois laisser mon identité sur un grand registre, au bas d'une page sur laquelle je constate que le groupe précédent de visiteurs venait du Mc Donald local!... Et oui, les Mc Do ici, glissent du halloumi (ou autre chose) dans les burgers!... En quelques minutes, me voilà équipé de pied en cap, avec une blouse sur mon bermuda, des ballerines bleues du meilleur effet sur mes chaussures, masque et bonnet.

Évidemment, la production est foncièrement différente de celle entrevue le matin même, à Prastio, du fait notamment des quantités, mais aussi de l'addition de lait de vache, sur la base des pourcentages autorisés par la loi. On constate aussi la rigueur et les précautions prises, ne serait-ce que pour passer d'un local à l'autre : il faut à chaque fois marcher sur des rouleaux, se laver et se sécher attentivement les mains. En fait, il y a quatre aires de productions distinctes au total : lait pasteurisé, yaourts divers, produits UHT et fromages.

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Charalambides Christis Ltd est donc placée très haut dans la hiérarchie locale du secteur, occupant une position de leader sur le marché du lait pasteurisé, du lait frais chocolaté et des yaourts blancs, mais aussi pour le halloumi traditionnel, le kefalotyri (autre fromage), la crème UHT et les jus de fruits importés de Grèce. L'importation est d'ailleurs une activité en plein développement, notamment afin de satisfaire la demande de produits destinés à la restauration, au regard de l'importante activité touristique. Ainsi, sont importés des légumes et des pâtes surgelés, ou encore de la feta (de Grèce), ainsi que de la margarine et même du cheddar en provenance du Royaume Uni, présence britannique oblige. Pour ce qui est de l'exportation, elle est orientée vers pas moins de trente huit pays, dans lesquels de nombreux grands distributeurs sont servis, tels que Metro, Carrefour, Mc Donalds ou encore Tesco, pour ne citer que les plus connus.

Juste le temps d'apprécier le halloumi tel qu'il est souvent dégusté dans le pays : des morceaux de galettes de pain, que l'on ouvre par le milieu. On y glisse le fromage passé sur le grill et des morceaux de courgettes, par exemple. C'est prêt!... Nous prenons congé de nos hôtes fort sympathiques, nous ayant permis de découvrir la production industrielle du halloumi, mais en constatant que la passion pour ce produit, véritable emblème du pays, répétons-le, est entière, même quand il faut faire face aux contingences liées à une grande production.

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Il ne nous restait plus qu'à découvrir la cuisine chypriote, en nous rendant au Carob Mill, à la Karatello Tavern plus exactement, agréable terrasse d'un restaurant situé dans le quartier piétonnier de Limassol, le temps de se régaler d'une Village Salad et d'un Combo Grill, composé de succulentes viandes grillées, diverses et variées, sans oublier le halloumi!... Bon appétit!...

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19 juin 2017

Chypre : un vignoble émergent aux racines millénaires!...

Chypre est une île, mais, c'est aussi un pays!... De ceux dont le paysage vous transporte aisément au fil des siècles de son histoire plutôt tourmentée. En quittant la voie rapide côtière qui relie Larnaka, Limassol et Paphos et en se dirigeant vers le nord, on atteint aisément les montagnes de Troodos, où le Mont Olympus culmine à 1952 mètres. L'Histoire, avec un grand H, quelque chose qui pèse aujourd'hui énormément dans la vie des Chypriotes. Voir ceci, pour en avoir un aperçu original!...

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Source Wikipedia : Mosaïque chypriote à la gloire de Dionysos, à Paphos

A l'annonce de la possibilité de découvrir Chypre, on a vite le sentiment d'avoir, en quelques sortes, un monde nouveau qui s'ouvre devant soi. Non que je me prenne pour un descendant de quelque explorateur, qui marcherait dans les pas d'un ancêtre parti en quête d'un monde meilleur, mais plutôt avec l'obligation de m'informer en amont, pour ne pas passer à côté de ce voyage et satisfaire la dimension contractuelle du projet. En fait, comme l'immense majorité des Français, je dois avouer ne rien connaître de ce pays aux portes du Moyen-Orient, marqué par les présences successives des Templiers de la famille de Lusignan (trois siècles), des Vénitiens (moins de cent ans), des Ottomans (trois siècles également), puis des Britanniques de 1878 jusqu'en 1960 (sans parler de l'Antiquité ou de la période hellénistique). Cette méconnaissance actuelle de nos compatriotes est curieusement illustrée de nos jours, par le fait que les Français les plus nombreux sur l'île, sont (ou étaient) peut-être les militaires revenant de leur séjour en Afghanistan, cette sorte de porte-avion à l'est de la Méditerranée ayant été choisi par notre Ministère de la Défense (des Armées désormais) comme "sas de décompression", avant le retour dans la métropole.

Autre illustration de cette non connaissance des lieux, le fait de découvrir, à mon arrivée à l'aéroport, que l'on roule à gauche sur les routes chypriotes (influence britannique oblige) et, qu'exceptionnellement, on peut avoir besoin d'un vêtement de pluie entre mai et octobre, ce qui reste malgré tout fort rare. Le paysage, dès le lendemain, me permettra de constater à quel point le manque d'eau reste un problème, notamment pour l'agriculture locale.

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Du côté de la vigne et des vins, Chypre garde jusqu'à nos jours un côté plutôt mystérieux, un peu comme son porte-étendard millénaire, quasi mythologique, la célèbre Commandaria. Ce vin doux naturel porte ce nom parce que, à l'origine, les Templiers français organisèrent l'île en commanderies, comme autant de territoires qui produisaient leur propre vin, en faisant sécher les raisins au soleil, ce qui permettait de produire ce nectar. De nos jours, le décret de 1993 limite sa production à quatorze villages situés au nord de Limassol, entre 500 et 900 mètres d'altitude, sur un sol à dominante volcanique. On distingue plusieurs commandaria : St John Commandaria, lorsqu'elle est élaborée à base de mavro (cépage rouge) sur des terres volcaniques, St Barnabas, lorsqu'elle est issue de xynisteri (cépage blanc) et élevé en fûts pendant quatre ans, St Nicholas, lorsque c'est un assemblage des deux variétés, Alasia quand ceux-ci sont présents à part égale et Centurion, après un élevage de vingt ans minimum (source Wikipedia). Il est aussi possible d'en trouver, notamment des pures xynisteri élevées pendant dix ans.

Bien sur, il est possible d'en déguster de très différentes, puisqu'elles peuvent être proposées par des caves particulières, une soixantaine sur l'île (les meilleurs vignerons achètent des raisins issus des quatorze villages de la zone délimitée) et par les grandes structures dont les installations sont à Limassol, composant ce que l'on a coutume d'appeler "The Big Four", soit les quatre grandes coopératives de l'île : KEO, ETKO, SODAP et LOEL, qui proposent à elles seules 95% de la production locale (tous types de vins confondus). Au-delà de la Commandaria elle-même, il faut retenir cette équation, suggérée par un des vignerons rencontrés lors de ce séjour : "Si on considère qu'il y a un million d'habitants à Chypre et trois millions de touristes chaque année, l'île produit 4,5 millions de bouteilles et en importe dix millions!... C'est aussi pour cela que les vignerons chypriotes ne se sont guère tournés vers l'exportation!..." Maintenant, une autre tendance s'amorce, parce que le potentiel est important, si ce n'est énorme et qu'une nouvelle génération éprouve sans doute aussi le besoin de se confronter à cette mondialisation, qui ne manquera pas de leur ouvrir des portes. Il faut rappeler au passage que la plus grande partie du vignoble est "franche de pied", puisque le phylloxera n'a jamais atteint d'île. D'autre part, si les cépages internationaux les plus répandus sont largement présents, il y a désormais une volonté notoire de remettre en valeur les variétés autochtones, puisque ne nombreuses plantations récentes en altitude et sans l'utilisation de porte-greffes vont apporter originalité et potentiel identitaire, le tout ne manquera sans doute pas de titiller les papilles des plus curieux de par le monde.

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Pour ce qui est de ce séjour en lui-même, il était impossible d'être exhaustif, tant pour ce qui est des régions viticoles que des vignerons intéressants, en caves particulières, à l'intérieur même de ces secteurs. Mais, de l'avis même des vignerons rencontrés, le choix émanant du Ministère chypriote du Commerce ne souffrait pas de la moindre faute de goût. Les Zambartas, Vlassides, Kyperounta et Tsiakkas sont bien de dignes ambassadeurs de la viticulture chypriote, parmi d'autres.

On peut donc considérer qu'il y a, au minimum, cinq régions viticoles principales à Chypre : à l'ouest, Laona-Akamas et Vouni Panagias-Ampelitis dans le district de Pafos (ou Paphos), puis en se dirigeant vers l'est, Krasochoria de Lemesos et Commandaria, dans le district de Lemesos (ou Limassol) et Pitsilia, à cheval sur les districts de Lemesos et Lefkosia (ou Nicosie). Il est possible d'y adjoindre désormais la vallée de Diarizos, prenant en compte le vignoble le plus à l'est du district de Pafos et même les montagnes de Larnaka et Lefkosia, dans la partie centrale du pays. Dans le but de développer une forme d'oenotourisme, les responsables chypriotes ont décliné ces régions en autant de routes des vins, qu'il est assez aisé de suivre.

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Source : www.moa.gov.cy - Geological Survey Department

La carte ci-dessus donne une idée précise de la géologie de Chypre. Outil indispensable, s'il en est, permettant de mieux comprendre la diversité des sols, leur juxtaposition, au regard des paysages du sud de l'île, tels qu'on peut les découvrir lors d'un séjour du côté de Limassol, où la présence de calcaire et de sédiments marins semblent dominer largement. Il est vrai que la visite des "appellations" Commandaria et Pitsilia, notamment, donne une toute autre idée des paysages et des supports géologiques. L'ensemble des zones viticoles est adossé aux montagnes de Troodos (apparues en même temps que les Pyrénées) et, dans la partie nord de Pitsilia, les vignes sont plantées en terrasses jusqu'à 1400 m d'altitude, ce qui en fait un leader potentiel, en matière de vignobles d'altitude en Europe.

Les articles suivants seront donc consacrés successivement aux régions de Krasochoria de Lemesos et Pitsilia, avec deux domaines pour chacune d'elles, mais aussi à la production de halloumi, fromage emblématique de Chypre, avec une première approche foncièrement traditionnelle et une autre plus industrielle. Suivez le guide!...

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16 mai 2017

Escapade à Chypre, choose your Cyprus!...

Il était une fois un blogueur épris d'une liberté revendiquée, animé d'une envie impérieuse de découverte, désireux d'alimenter son besoin d'écrire et de raconter les histoires de ses rencontres au coeur des vignobles du monde entier, en quittant parfois l'horizon forcément restreint de son écran et de son clavier. Des avions sillonnant le ciel, prêts à le parachuter sur les moindres confettis souvent volcaniques de la Mare Nostrum. Parfois, un bateau à voiles qui l'attend dans la marina d'un petit port de Crête, armé pour sillonner la Mer Égée et ainsi, lui permettre de découvrir, encore et encore, les vins des îles de Méditerranée. L'été approchant, les projets de destinations lui donnent forcément des fourmis dans les papilles!...

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Et puis, il y a les rencontres impromptues, les échanges de mails porteurs d'espoirs, ceux qui vous donnent vite l'impression que l'on ne parle pas pour ne rien dire avec son interlocuteur. Tout a commencé début décembre 2016, lorsqu'une dégustation des vins de Chypre fut proposée dans les salons de l'OIV (Organisation Internationale de la Vigne et du Vin), à Paris, sous l'égide du Ministère de l'Agriculture chypriote. Une centaine d'invités du secteur viticole français y fut convié. Ils purent ainsi découvrir la production de onze domaines du pays et notamment la célèbre Commandaria, un vin doux naturel, symbole incontournable et véritable étendard des vins de Chypre, connu depuis la nuit des temps, dit-on, passé au fil des siècles et des millénaires, par toutes les cours royales et princières, européennes notamment.

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A droite, photo de Thomas Pesquet, prise de l'Espace, dans l'ISS

Les responsables chypriotes, conscients d'un certain déficit d'image des vins du pays et désireux de les faire encore mieux connaître, mettent ensuite sur pieds une stratégie de communication, sous l'égide, à Paris, du Bureau Commercial de l'Ambassade de Chypre et notamment de son conseiller économique et commercial, Constantinos Talianos. Ce dernier, suite à une rencontre fort goûteuse, dans un restaurant chypriote de la Capitale, ne tarda pas à me convaincre de faire acte de candidature. Quelques semaines plus tard, ma soif de découverte allait être satisfaite. Cap sur Limassol, pour une découverte du vignoble, mais aussi de productions agricoles locales.

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Un très beau programme en perspective!... Mon correspondant, ainsi que le Ministère, ayant été sensibles à ma démarche - pouvoir découvrir des unités de production relativement importantes, mais aussi d'autres plus artisanales et vigneronnes - il semble que je serais en mesure, à mon retour, de vous faire découvrir la production locale, sur la base, notamment des cépages autochtones (maratheftiko et xynisteri, pour ne citer que ceux-là), mais aussi, cerise sur le gâteau, si je puis dire, la production artisanale du halloumi, le fromage emblématique du pays. See you soon!...

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Photos de Thomas Pesquet, prises de l'Espace, dans l'ISS

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13 mai 2017

Corse, les terroirs et la passion à Patrimonio

Non contente d'être la plus ancienne appellation de l'Île de Beauté (1968), Patrimonio détient quelques solides arguments, qui ne doivent pas manquer d'intéresser les passionnés de vin et de dégustation. D'abord, des terroirs multiples (schiste, granite et calcaire), sur lesquels les cépages principalement représentés (nielluccio en rouge et vermentino, ou malvoisie de Corse, en blanc) expriment une foule de nuances, plus ou moins sous influence maritime, augmentées désormais d'autant de variables qu'il y a de contenants et de matières : bois, béton, terre des amphores élargissent la palette proposée par les vinifications thermo-régulées sous inox, largement répandues jusqu'à maintenant dans la région. Si cette technologie apportait la sécurité longtemps réclamée par les anciennes générations, quelques représentants de la plus récente sont désormais prêts à orienter leurs meilleurs jus vers d'autres types d'élevages. Et là, pas de doute, ces vins vont s'inviter à la table des "grands crus" de France et de Navarre!...

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Autre orientation qui va sans doute peser lourd dans la future promotion du vignoble de la Haute-Corse, avec un développement certain de l'oenotourisme, la décision ministérielle très récente, puisque datant du 22 mars 2017, d'attribuer le label "Grand Site de France" à deux sites corses : les Îles Sanguinaires, pointe de la Parata d'une part et à la Conca d'Oro, vignoble de Patrimonio, d'autre part. C'est un ensemble paysager, un chapelet de villages bâtis sur les pentes et une mosaïque de vignobles dont on souligne la richesse et toute la valeur... patrimoniale. Les collines du Mont Sant'Angelo (ci-dessus) en sont l'image emblématique. Le bâti viticole, l'histoire ancienne, la défense de l'AOP et la conversion actuelle vers le bio de près de 80% du vignoble sont les piliers de cette promotion récompensant l'engagement de tous les acteurs locaux. Il ne reste plus qu'à modifier les supports de communication, des dépliants touristiques aux sites internet des domaines viticoles. En attendant, commençons par en découvrir trois, qui donnent bien la tendance actuelle. En route! Autant en emporte u libecciu ou u gregale!...

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~ Clos Marfisi ~

Comme dans un certain nombre de domaines viticoles du cru (et de Corse également!), il n'est pas rare que deux, voire trois générations successives se côtoient au quotidien, qui sur les terres, qui dans le cuvier, pour assurer la bonne marche de l'ensemble et faire face aux tâches incontournables, surtout quand les plus jeunes ont fait passer l'idée d'une augmentation singulière de l'exigence de qualité. Au-delà de cette dernière, il faut assurer la promotion de l'ensemble, trouver de nouveaux marchés et... rester les pieds sur terre!... Si Bastia ne s'est pas fait en un jour, ni Patrimonio, ni Farinole non plus!... Au Clos Marfisi, personne ne l'oublie, pas plus Mathieu que Julie, les deux enfants de Toussaint Marfisi, octogénaire, mais toujours très actif, dans ses vignes de Ravagnola, Gritole ou Grotta di Sole. Les deux premiers secteurs sont sur la commune de Farinole, le troisième sur Poggio d'Oletta.

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Le visage et la stature de Mathieu Marfisi ne seront peut-être pas inconnus de ceux qui auront apprécié une récente émission Des Racines et des Ailes, consacrée à la Haute-Corse. En effet, il était à cette occasion le porte-parole des producteurs du cru, en à peine quelques minutes, dans un paysage de rêve. Son statut de président de l'appellation lui conférait cet honneur, mais ceci était loin d'être usurpé, tant le vigneron trentenaire tente avec d'autres, de dynamiser l'AOP, en prenant des initiatives et en innovant, ce qui ne devrait manquer de montrer l'exemple, en vue de la production de vins loyaux et sincères, sur cette terre particulière. Au vu de ces images télévisuelles, il était très tentant de découvrir ce lieu, qui ne peut laisser personne indifférent.

Nous abordons le site par la parcelle dite Gritole, plantée de nielluccio. Celle-ci couvre à peu près deux hectares (sur les 14,5 ha du domaine). Elle est surtout constituée d'alluvions mêlés à l'argile. Des sols plus profonds donc, mais sur un socle d'alluvions anciennes. Ce que l'on trouve près de la rivière en général, mais un bon drainage est assuré, avec aussi quelques affleurements schisteux. Comme pour l'ensemble, la vigne est taillée en gobelet, avec un palissage qui permet de lutter contre le vent, le vermentino étant très fragile. Nous sommes là à environ huit cents du rivage et les entrées maritimes préservent malgré tout de l'humidité.

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Il faut prendre de l'altitude pour atteindre Ravagnola, composant un ensemble de dix hectares. Naguère, toutes les plus vieilles vignes du domine étaient là, sur un calcaire du miocène (-15 à -20 millions d'années) présent sur le dos des arêtes calcaires. Mais, à l'issue des vendanges 2014, elles furent en partie arrachées et en 2015, deux hectares de vermentino ont été planté à deux mètres en gobelet et en changeant de sens. En effet, auparavant, le labour se faisait avec des boeufs, en dévers, puisqu'ils ne pouvaient pas monter la pente. Désormais, le chenillard ne craint pas le dénivelé, même s'il convient d'être prudent, lorsque les crocs rencontrent des cailloux de belle taille. A noter que les sols sont plus hétérogènes sur les flancs et en bas de coteau, puisqu'on identifie là plusieurs types de calcaires.

Toute la zone bénéficie des entrées maritimes et il convient de lutter contre quelques attaques d'oïdium (poudrages de soufre), aucune autre maladie n'étant présente, ou virulente et pas davantage le gel. On peut aussi saluer au passage les choix effectués par les représentants des deux générations précédentes, qui n'hésitèrent pas à planter nielluccio et malvoisie sur les coteaux dans les années 60, alors même que la mécanisation allait bon train dans tous les vignobles, en incitant les vignerons à choisir de plus en plus les parties les plus planes de leur domaine. C'est aussi à cette époque qu'ils commencèrent à mettre en bouteille à la cave. Il convient parfois d'être quelque peu visionnaire...

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Au chapitre des évolutions annoncées, une bonne partie des muscats du domaine vont être arrachés, pour n'en conserver que 1,5 ha, du fait d'une moindre demande pour les VDN. A la place, seront plantés minustellu et carcaghjolu. L'accent sera mis également sur les meilleurs nielluccio, ainsi que sur les quatre hectares de vermentino (dont deux à Grotta di Sole), pour des élevages de parcellaires, en demi-muids et amphore.

D'autres aspects viendront éclairer l'avenir, puisque Mathieu et les vignerons de Patrimonio attendent avec une certaine impatience le travail à venir du BRGM, en partenariat avec le Centre de Recherche Viticole, sur les sols viticoles et les terroirs de l'appellation, qui devrait commencer en 2018, ces études ayant débuté par les zones plus restreintes, plantées de muscat, du Cap Corse.

Les projets de travaux au niveau du cuvier sont aussi conséquents. Il faut dire que l'encombrement de celui-ci montre à l'évidence que le manque de place pose problème, surtout après les mises printanières et l'évolution des types d'élevages, comme dans d'autres domaines (une quasi constante où nous sommes passés!), pour peu que le millésime soit généreux. Optimiser, mais aussi donner au vin les meilleures conditions de conservation, si les durées d'élevage sont prolongées, une priorité pour demain, d'autant qu'ici, devraient aussi apparaître des foudres destinés aux rouges. Pour l'heure, 2016 fermente toujours!... Un millésime sec et très mûr, avec des 15° potentiels parfois et des fermentations languissantes, mais ce que nous avons dégusté, prélevé sur cuve, demi-muids ou amphore laisse entrevoir un très beau potentiel et un équilibre qui vaudra le détour. Profitez-en lorsque le Clos Marfisi prend le bateau avec quelques amis!... Comme ce sera le cas notamment à Bordeaux, lors de la journée Haut les vins!...

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~ Domaine Pinelli ~

Lors de la Journée Portes Ouvertes de Patrimonio, Marie-Charlotte Pinelli avait, en quelques sortes, obtenu une "wild card", comme si une junior pleine de talent voulait disputer le tournoi majeur, pour se frotter aux joueuses chevronnées. Pas encore 21 ans et une tendance à jouer les lignes, avec une longueur de balle qui fait déjà des ravages. Pensez donc, un "Muscat Naturel", ramassé en surmaturité à 19°, vinifié à l'ancienne, mais non muté!... De plus, issu de vignes plantées sur calcaire, à Oletta. Vous avez dit tension?... Attention, plutôt!... Passion échevelée à Casta!... Décidément, un village qui va nous secouer les papilles!...

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Marie-Charlotte Pinelli s'est lancée dans l'aventure à l'été 2015, en récupérant cette vigne de deux hectares plantée de muscat. Quelque chose comme ses racines corses, qui l'ont soudain interpellée, lorsque peut-être, elle marchait pieds nus sur des lauzes brûlantes, au coeur de la saison chaude et sèche... Il faut dire que sa famille est composée de vignerons "depuis la nuit des temps", précise-t-elle. Seul son père n'avait pas suivi la voie toute tracée, mais elle reprend le flambeau avec fierté et conviction. Dès le mois de décembre prochain, elle va pouvoir disposer de trois hectares de plus, issu du foncier de son grand-père, à Casta, sur un terroir granitique. En attendant, son père l'a épaulée pour les deux premiers millésimes, grâce auxquels, elle s'est surtout mise à l'écoute de son ressenti, en découvrant les exigences du métier et ainsi, déterminer ce que seront ses propres exigences pour produire des vins hors du commun.

16711503_1286227161472371_8190150013338618833_nChemin faisant, elle ne laisse rien au hasard, puisque les bases solides de son savoir, elle considère qu'elle doit les acquérir en passant un BTS Viticulture-Oenologie par correspondance. A la suite de cette première échéance, elle souhaite préparer un diplôme d'oenologue en Italie. Logique, après tout, quand on sait que le cépage rouge phare de la Corse, est le nielluccio, qui n'est autre que le sangiovese des chianti toscans.

En plus du nielluccio, seront plantés du vermentino pour les blancs, afin de proposer deux vins sur la base de l'AOP Patrimonio, mais aussi du sciaccarello, pour une cuvée en Vin de France. Pour le moment, ce sont surtout les travaux de la cave qui la mobilise, puisque tout est à faire, ou presque.

A la vigne, une agriculture biologique va de soi pour elle et, à terme, une orientation vers la biodynamie est probable, avec une possible certification Demeter lorsque tout sera en place. Actuellement, vinification et élevage se font en cuves inox, mais l'un de ses souhaits les plus forts est de travailler avec le  bois et peut-être des volumes différents. Le souci du détail donc, y compris lorsqu'elle se projette dans l'avenir, comme on peut d'ores et déjà le deviner.

13939588_1105887162839706_2809035308573560406_nQue l'on retrouve aussi dans le contenu de ses vendanges : manuelles, à l'aide de cagettes, de raisins en surmaturité, à 19° environ, puis utilisation d'un pressoir vertical. Ensuite, à différents stades, travail attentif avec le froid (5/10°). Autre option forte, l'utilisation minimale de sulfites ajoutés, qu'elle limite actuellement à 70 mg/l, ce qui s'avère très peu pour un liquoreux.

Détermination donc et identité forte, comme on peut le voir sur les bouteilles blanches, révèlant la robe brillante, parfois diaphane, sous la lumière du jour. De la cire, frappée de la croix de Malte, en guise d'étiquette et sur le goulot, une contre-étiquette revendiquant le naturel du muscat.

Comme on peut le voir, la dernière génération est en marche!... A vingt ans, de nos jours, on n'est pas seulement geek et uniquement attaché(e) aux réseaux sociaux, n'en déplaise aux blasés en tous genres, qui ne voient qu'en ces jeunes, des bipèdes décérébré(e), auxquels on aurait greffé deux pouces aux dimensions du clavier de leur smart-phone et rien d'autre!... Après tout, s'ils se prennent en main de cette façon, c'est peut-être bien pour révéler nos quelques manques, en matière d'énergie, d'espoir et de rêve... En attendant, si on en débattait autour d'un verre de muscat naturel de Marie-Charlotte Pinelli?...

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~ Domaine Santamaria ~

Cette fois, nous sommes à Oletta, près du lac de Padula. Thomas Santamaria nous reçoit, pour nous faire découvrir le vignoble familial. A 27 ans, il est le représentant de la septième génération et lui aussi, partage au quotidien les tâches du domaine avec son père. Il considère que la passation est en cours, mais chaque chose en son temps. Question aussi de timing : le père sort parfois le tracteur au lever du jour et la concertation, quant aux traitements, en particulier, n'est pas toujours optimum!...

Après un BTS Viticulture-Oenologie au Château La Tour Blanche, dans le Sauternais, Thomas revient en Corse, mais commence par travailler dans un autre domaine. Un an et demi plus tard, soit en 2016, il est de retour à Oletta, avec de fortes convictions en faveur de l'agriculture biologique. "Ici, ne pas faire du bio, c'est refuser de travailler!..." C'est clair!...

 

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Ça tombe bien! Le passage en bio a été décidé dès 2011 et le domaine est labellisé depuis 2014. Le travail combine les informations du calendrier lunaire et celui de la biodynamie, mais sans dynamiser pour le moment. Une orientation importante est prise depuis les vendanges récentes : apprendre à gérer les sols avec les engrais verts. Les fermentations parfois languissantes constatées sur les blancs et les rosés, ont incité les vignerons à semer des fèves dans les rangs, ce qui, une fois broyé, est une source d'azote non négligeable. Une méthode qui donne entière satisfaction, "au-delà de la source de fèves pour l'apéro!..." Dès cette année, un ajout de pois chiches est programmé. Ce semi, lorsqu'il n'est pas lessivé par les pluies, comme l'hiver dernier, permet d'en sécher une partie, afin d'être resemé l'année suivante. Sont également utilisées, des tisanes d'orties et de prêle.

Le Domaine Santamaria compte actuellement 13,5 ha en production, avec pour l'essentiel nielluccio et vermentino. Le vignoble est âgé en moyenne de 25 ans. Au terme de son installation sur le site, Thomas précise que l'on atteindra 18 à 20 hectares, avec un potentiel de 30 sur la propriété. On trouve également du grenache sur une parcelle hors appellation, cépage qui contribue à la mise en valeur cette année, de la gamme Tranoï (entre nous en langue corse), le tout proposé en Vin de France. A noter également, que le bas d'une parcelle de sauvignon vient de connaître, pour la première fois au domaine, les conséquences du récent gel printanier (ci-dessus, à gauche), ce qui ne manque pas d'interpeller père et fils, peu habitués à un tel phénomène ("comme un souffle brûlant!") et pour cause.

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La philosophie de Thomas se résume en quelques points précis. D'abord, tirer profit du micro-climat et de la fraîcheur prodiguée par le lac. Ensuite, préserver l'empreinte et la signature des nielluccio de Patrimonio notamment, en évitant les contenants qui risquent de gommer la trame. La dégustation, au terme de la visite, d'une bouteille de rouge du domaine millésimée 2008, est édifiante. Ce style, cette finesse, il faut absolument la préserver. "On devrait plus se considérer comme un satellite de l'Italie, plutôt que du Continent, par rapport aux vins que l'on fait et au climat." Véritable profession de foi!...

18118551_10212745974462200_3533432096571846674_nLà encore, comme dans d'autres domaines visités, c'est le manque de place qui est le plus évident. Les projets de construction de nouveaux bâtiments ne manquent pas. Une restructuration s'en suivra, puisqu'à terme, le cuvier inox actuel évoluera vers une série de foudres en bois, dans l'optique de la création d'une éventuelle "cuvée prestige". Il faut aussi savoir que, autre axe fort du domaine, les élevages sous inox durent trente six mois avant la vente. Le souhait du vigneron serait de réduire d'un tiers la durée de cet élevage en cuves, pour que les douze derniers mois soient mis à profit pour une mise en bouteilles, permettant d'arrondir sensiblement le nielluccio. Les essais en cours sont très encourageants. Mais, rien n'est vraiment fermé dans l'esprit de Thomas, qui a observé avec attention les pratiques diverses et variées dans d'autres vignobles. Pourquoi pas un élevage en amphores et peut-être le béton? Mais, peut-être surtout les flextanks, comme en utilise Matthieu Barret, à Cornas, "des contenants de plastique poreux, hyper neutres, qui permettent une bonne micro-oxygénation".

Comme on peut le voir, le jeune homme sait ce qu'il veut, mais il a aussi besoin de se confronter à un nouveau public, comme c'est le cas pour nombre de ses confrères de Corse. Pour ses vins, leur style, mais aussi pour les étiquettes, créations récentes, qui doivent conforter l'image du domaine, emprunte de modernisme, tout en ne perdant pas de vue certaines valeurs. Des choix rarement innocents, d'autant qu'ils sont appelés à devenir pérennes.

Notez donc que le Domaine Santamaria, ainsi que le Clos Marfisi, la Cantina di Torra, de Nicolas Mariotti Bindi et le Clos Signadore, de Christophe Ferrandi, à Poggio d'Oletta, tous ambassadeurs de Patrimonio, seront présents lors de la dégustation Haut les vins! le dimanche 18 juin prochain (de 10h à 20h), au Château Grattequina, à Blanquefort, avec une cinquantaine d'autres vignerons, pour les dix ans de ce qui reste un des plus beaux "offs" proposés autour de Vinexpo. A ne pas manquer!...

 

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09 mai 2017

Rémi Casta, la Corse au coeur, un projet passionnant!...

Rémi Casta n'a que vingt-deux ans!.. On se dit, de prime abord, que c'est bien jeune pour s'intéresser aux vielles pierres et au patrimoine, mais, malgré sa jeunesse, on devine qu'il fut bercé dès son plus jeune âge par l'idée de préserver, de conserver tout ce qui compose son paysage. Il faut dire que son père, Jean-Michel Casta, est un acteur majeur du Conservatoire du littoral (et auteur de Les Agriate, Haute-Corse, aux Éditions Actes Sud/Dexia), depuis que cet organisme officiel se lança dans la bataille, en 1979, alors que de grands projets immobiliers voient le jour sur le littoral à l'époque (du côté, notamment, de la plage de Saleccia, où furent tournées quelques scènes de débarquement du célèbre film de Darryl F. Zanuck, Le Jour le plus long), pour acquérir des terrains et ainsi les protéger. Depuis lors, 5532 hectares, sur 37 kms de côte ont été acquis et environ 10 000 autres sont propriétés des quatre communes concernées : Palasca, San Gavino di Tenda, San Pietro di Tenda et Saint Florent. Le seul lieu habité de l'ensemble étant le village de Casta, de San Pietro di Tenda.

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Casta, c'est donc aussi un nom de famille, dont on dit qu'il est d'origine pisane, du fait de sa terminaison en a, lorsque les Toscans occupèrent l'île entre le XIè et la fin du XIIIè siècle. Dès 1299, en effet, ce sont les Gênois qui furent présents et ce, pendant cinq siècles. De cette époque, les noms se terminent plutôt en i. Tous ceux dont la dernière lettre est un u sont à priori d'origine corse plus ancienne. Posé sur ces bases historiques, le projet de domaine viticole (entre autres!) de Rémi Casta prend toute son ampleur. Lors d'un échange de mails avec son amie Marie, il fut facile de détecter là, les premiers balbutiements d'une initiative patrimoniale hors du commun. Il aurait été plus approprié, aux yeux de certains, d'évoquer quelques domaines référents du cru (Arena, Leccia, etc...), mais ce n'est sans doute que partie remise. Même si, en deux Tronches de vin, Sébastien Poly fut le seul corse cité (II, page 198)!... Message reçu, Monsieur Arena!...

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Nous sommes là au lieu-dit U Casone, ce qui peut se traduire par la grosse maison. C'est la propriété familiale de la famille Casta depuis bien longtemps, mais seul le grand-père de Rémi a pu, un temps, l'occuper et exploiter les terres (plus de cent hectares) largement plantées d'oliviers. Les parents du futur vigneron, quant à eux, furent quelque peu découragés par l'ampleur de la tâche de restauration, mais aussi par les dégâts provoqués par l'incendie de 1992, qui traversa toute la région, de la Balagne à Bastia!... La maison "passée dans le feu" subit alors quelques dommages. Bien sur, la nature environnante paya un lourd tribut, puisque des oliviers quasi millénaires brûlèrent cette année-là. Il n'en reste que de rares exemplaires. On dit d'ailleurs que naguère, un chemin bordé de mûrs de pierres permettait d'aller de l'Île Rousse à St Florent, à travers les Agriate, en restant sous l'ombre des chênes-lièges notamment et de la végétation haute, chose désormais absolument impossible, au grand dam des randonneurs et des habitants de la région.

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La "grosse maison" en question date, pour sa partie la plus ancienne, du XIVè siècle. Un agrandissement conséquent date lui du XVIè. Durant cette période, les Gênois s'organisent pour amoindrir les effets des attaques à répétition des pirates barbaresques, en construisant notamment des tours de gué sur la côte. Parfois, il s'agit de simples fortins surveillant le rivage et donnant l'alerte. Dans l'intérieur, de telles maisons fortifiées, avec leurs mûrs ouverts des seules meurtrières et une porte surélevée, permettait à la population du village d'y trouver refuge, dès que les assaillants étaient repérés. Du coup, il était aussi possible de mettre les réserves de grain notamment à l'abri et d'éviter de trop lourds pillages.

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Au fil des années et des siècles, l'agriculture se développant, de telles demeures pouvaient s'organiser pour vivre en quasi autarcie. Forge, four à pain de belles dimensions, parcage pour les brebis, puis plus tard, moulin à huile d'olive, pressoir pour le vin et même, plus récemment, cuves en béton pour les vinifications. Des lieux de stockages, des greniers, autant de bâtiments construits comme la maison, sur un rocher. En faisant le tour du propriétaire, Rémi explique où sera le futur caveau de vente, le cuvier pour les vinifications, l'espace dédié aux mises en bouteilles... On est vite admiratif de son enthousiasme, presque stupéfait même, devant l'ampleur de la tâche. Mais, le jeune homme est prêt à relever le défi et donne rendez-vous avant longtemps aux sceptiques.

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Carte de la Corse en 1482 - Source Wikipédia

Le but premier de ce projet est, avant toute chose, la création d'un domaine viticole, mais les difficultés techniques, associées aux tracasseries diverses et variées, ne sont pas rares. De plus, il faut aussi penser à ce qui pourrait générer des rentrées d'argent quasi immédiates. Tous les oliviers qui ont repoussé sur souche doivent être regreffés, ce sera chose faite l'an prochain. Nous sommes là en zone Natura 2000, ceci additionné au classement de la maison, impose l'intervention de l'architecte des Bâtiments de France. Peut-on récupérer les pierres des ruines pour renforcer certaines parties et les restaurer?... Déjà, le corps principal de la maison est sans doute impossible à modifier, si ce n'est peut-être à l'intérieur. De petites bergeries, ici ou là, peuvent très bien devenir des chambres d'hôtes, à l'image des pagliaghju, ces paillers en pierre souvent couverts de lauze, voire troglodytes, très prisés des randonneurs, en tant que gîtes d'étape au naturel. Encore une échelle et nous gagnons le toit, ce qui nous offre une vue imprenable sur la contrée et le maquis, qu'il ne faudra pas oublier d'entretenir, dans le but de prévenir les incendies (le dernier important remonte à 2003). Plus bas encore, le terrain permet de créer un potager, bien irrigué par les bassins qu'une source proche alimente.

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Non loin de là, se trouvent les dix-sept hectares de terres destinées à être plantées en appellation Patrimonio. Pour le moment, des graminées à foison, mais le terrain est bien préparé. Dans quelles conditions Rémi pourra-t-il s'installer? C'est toute la question du moment. Il a la possibilité de monter un dossier en tant que "jeune agriculteur", mais la route est longue : obligation de planter cinq hectares d'un seul coup, pour peu que les droits soient demandés dans la bonne fenêtre sur Internet, obtention d'un financement limité dans des délais élastiques, exigence de rentabilité immédiate... Si bien que le futur vigneron est en pleine réflexion quant à une installation en tant qu'auto-entrepreneur!... Cette option lui permettrait de débuter son aventure dès l'an prochain, plutôt que dans trois ans!... A moins que, quelques promesses électorales ne se concrétisent... Ou qu'il ne fasse l'acquisition de quelques vaches...

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Cette parcelle a pour nom Rusaghja, évoquant la rose. Souhaitons qu'elle n'ait point trop d'épines... Mais, gageons qu'avant bien longtemps, on y trouvera niellucciu, vermentinu et sciaccarellu, voire quelque minustellu, carcaghjolu ou bianco gentile, soit tout ce que la Corse propose de meilleur, verre en main!... Rémi Casta s'est lancé dans ce que l'on peut appeler l'oeuvre d'une vie. Il est dans son pays, il en est fier. Ses racines sont fertiles d'espoir. Tout ce que ses ancêtres ont pu laisser dans ces pierres et dans cette terre, il le touche du bout des doigts. Il ne recherche aucune gloriole, mais relève simplement un défi. Il n'est pas le seul d'ailleurs et nous le verrons dans un futur article. La Corse, que l'on croit, un peu trop facilement, figée dans la seule tradition pastorale, est en train de vibrer de l'intérieur. Notamment, parce que la plus jeune génération prend son destin en mains et ne se contente pas d'attendre sur le bord de la piste, parcourue de véhicules tout-terrain, plutôt que de valeureux piétons. Et encore moins de bergers pâturant avec leurs troupeaux de brebis!...

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05 mai 2017

Domaine Giacometti, à Casta, au coeur des Agriate, en Haute-Corse

Désert des Agriate... Désert? Quel désert?... C'est ce que vous rétorqueront parfois les habitants de cette contrée, souvent présentée comme désertique, mais où l'activité, notamment viticole est une réalité, qui participe à la diversité de Patrimonio, avec ses sols argilo-granitiques, parsemés d'affleurements divers, schisteux pour la plupart. Simon Giacometti, dans une sorte de vallon magique où, de partout ou presque, les yeux sont attirés par les montagnes, la végétation naturelle et vivante, mais aussi par la mer, qui propose à l'horizon, le bleu incomparable du golfe de Saint Florent. Ici, l'homme est épris de liberté. Il connaît sa chance et son humilité est certaine, face à cette nature préservée, qu'il se doit de transmettre, au nom de tous ceux qui ont parcouru ces chemins et ces pistes chaotiques parfois. Bienvenue au Domaine Giacometti!...

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Pour les visiteurs, le Domaine Giacometti, c'est avant tout un endroit qui se mérite!... Et je ne vous parle pas des professionnels divers et autres livreurs, qui ont à parcourir les trois ou quatre kilomètres de piste, entre le bitume et la maison. Pour Marie, qui connaît bien le domaine, ce n'est pas un souci, puisqu'elle est équipée d'un véhicule tout-terrain et qu'elle pourrait s'engager dans la plupart des raids proposant cette activité. En fait, ce n'est pas de la négligence, mais ce chemin a souffert, comme d'autres, des plus diluviennes de l'hiver et il est désormais composé essentiellement d'ornières plus ou moins profondes. Comme en plus, ce n'est pas la première année que cela se produit et que la remise en état, à coup de bulldozer, n'est pas une mince affaire, la famille Giacometti n'en est plus qu'à espérer la compréhension des usagers de passage. Finalement, cela ne fait que renforcer l'impression dépaysante d'arriver au bout du monde...

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Les Agriate (on ne met pas de s final, puisqu'il s'agit d'un féminin pluriel, en langue corse, comme en italien), c'est un territoire à part, qui n'a rien d'une sorte de "réserve", comme certains le laissent entendre parfois dans leurs commentaires, en précisant qu'on ne peut plus traverser la région qu'à cheval, tant le maquis est bas et dense et que toute trace de culture a disparu. Soyez certains que vous ne croiserez pas ici, au détour d'un virage, quelque habitant vêtu de peau de bête, ou alors, il ressemblera bigrement à un sanglier (parfois une vache sauvage!) surtout préoccupé par l'idée de découvrir des raisins sucrés, au moment des vendanges.

Cette région, entre Balagne et Cap Corse, dominé par le Mont Genova, fut longtemps le grenier à blé du pays. On y croisait aussi des éleveurs de brebis arpentant les chemins. Tout ce monde descendait des hameaux aux beaux jours, cultivait et séjournait dans les pagliaghju, les paillers en pierre que l'on trouve parfois dans le maquis, puis regagnait les demeures villageoises le moment venu. La région et la montagne emblématique figurant sur les étiquettes du Cru des Agriate du domaine, connaissent la présence de l'Homme depuis bien longtemps, puisqu'on y trouve beaucoup de vestiges, certains sites remontant au Néolithique.

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Le Domaine Giacometti, c'est bien une entité familiale, dans le sens où pas moins de quatre générations sont actuellement présentes dans le vallon, du grand-père au neveu de Simon. Le vignoble fut créé au milieu des années soixante et c'est le grand-père, Laurent, qui acheta l'ensemble en 1988, pour lui-même et pour son fils Christian, les deux décidant alors de mettre un terme à leur activité de travaux publics. Pourtant, ils sont prévenus! Lors de l'achat des 113 hectares de la propriété, certains ne manquèrent pas de leur préciser : "Ici, c'est le village où il pleut... ailleurs!..."

Si la fée électricité était bien présente alors, il restait tout à faire, de la maison aux forages, sans oublier ensuite la cave construite dans la pente et semi-enterrée, un outil bien pensé, qui devrait cependant subir quelques aménagements, voire agrandissements, afin de l'optimiser, de la réception de la vendange à l'élevage.

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Au milieu des essences diverses et variées qui poussent dans le maquis, des îlots de vignes s'étalent sur un total de 27 hectares. Si les vieilles vignes, plantées en 1966 et 1972, sont plus morcelées, sous le regard bienveillant du Mont Genova, une pyramide de granite de 421 mètres, séparant les Agriate "riches et agricoles" (le terme vient étymologiquement de agraire) de la partie orientale s'étendant jusqu'au rivage, dite "pauvre et aride", les premières plantations de la famille Giacometti datent de la fin des années quatre-vingt. Nielluccio, vermentino, comme il se doit, mais aussi sciaccarello, planté en 1996, composant notamment la cuvée Sempre Cuntentu, qui participe des choix innovants de la nouvelle génération, Simon et Sarah. Les plus jeunes plantes datent de 2004, l'ensemble comptant à peu près 19 hectares de nielluccio, 4 de vermentino, 4 de sciaccarello, plus quelques arpents de grenache et de syrah (cuvée Sempre Azezzu). A noter que, comme dans bien des vignobles, une sorte de complantation de fait existe ici, puisque quelques plants (1 à 2% par parcelle) sont dispersés dans les nielluccio et les vermentino, à savoir alicante bouchet, ugni blanc, muscat d'Alexandrie et même muscat de Hambourg.

A l'origine, les vignes était plantées en gobelet, mais l'ensemble a été reformé en double cordon, notamment dans le souci de faciliter certaines activités mécanisées (le domaine s'est équipé d'une prétailleuse cette année), ainsi que le travail du sol, interrompu de la mi-juillet à la fin février, mais qui reprend début mars pour le décavaillonnage. La densité de plantation est de l'ordre de 4000 pieds/hectare, selon les critères de l'appellation Patrimonio.

17991174_10212745866379498_2868899350810792993_nLe domaine est en fin de conversion et sera labellisé bio en 2017. De l'aveu même de Simon, il s'agit là d'une "conversion lente", même si l'utilisation de produits chimiques n'est plus d'actualité depuis 2009. Seule, la gestion des parasites restait naguère dans les préoccupations de son père, mais les traitements au cuivre et au soufre sont désormais les seuls utilisés. En attendant l'usage de diverses tisanes, que le vigneron tente actuellement de mieux comprendre, afin que le choix soit le plus approprié.

Pour déguster brut de cuve le millésime 2016, on s'attaque au cuvier face nord!... Une année sèche s'il en est, puisque pas la moindre goutte d'eau n'est tombée du ciel pendant quatre mois! Malgré cela, pas de blocage de maturité. Seuls, les volumes en furent affectés, puisque le domaine constate moins 20% de rendement. Malgré la chaleur estivale parfois, les nuits apportent quelque fraîcheur (nous sommes là dans la région dite du Nebbio). Au petit matin, les nuages bloqués sur les hauteurs voisines, se désagrègent et les nappes de brume descendent de la montagne, vite chassées par le libecciu, le vent dominant de sud-ouest parfois violent.

S'il semble que la cave permette une bonne utilisation de la gravité, Simon admet qu'elle n'est pas encore optimale pour la réception de la vendange (du fait notamment du volume des cuves), même si elle est en vigueur pour les décuvages et pas encore assez utilisée pour les soutirages. Mais, le vigneron a quelques aménagements en tête, en même temps qu'un agrandissement prévoyant au passage, un futur chai à barriques.

Les vinifications sont strictement parcellaires, même si les assemblages s'imposent ensuite, afin de remplir les cuves. Les choix tiennent en des extractions très limitées, un remontage journalier par pompe immergée et arrosage du marc. Il est donc plus question d'infusion et pas de pigeage.

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On a coutume de dire, comme pour s'excuser de notre propre enthousiasme, que nos impressions de dégustation sont parfois enjolivées par le spectacle de la nature qui nous entoure. Après les 2014 et 2015, appréciés à la Maison des Vins de Patrimonio, lors de la Journée Portes Ouvertes, je tente donc de faire abstraction des senteurs du maquis, de l'azur du ciel et de la magie du lieu, mais les 2016 prélevés sur cuves me semblent avoir un très beau potentiel. Nielluccio et sciaccarello ont d'ores et déjà des tannins ronds et souples, tout le bénéfice, selon le vigneron, des sols argilo-granitiques, vis à vis des argilo-calcaires de Patrimonio. Le vermentino s'ouvre délicatement et son expression aromatique est à la fois intense et distinguée. Deux parcelles de vieilles vignes de nielluccio (Piovanoca) montrent très vite, au cours de l'élevage, une aptitude certaine au passage en barriques. Densité, pureté du fruit, équilibre. L'une des deux cuves sera choisie pour un passage en fûts et demi-muids (en provenance de St Romain, en Bourgogne) d'une durée de six à huit mois désormais, afin de composer le haut de gamme du domaine, la Cuvée Sarah, également proposée en vermentino, issu de la parcelle Batolaccio. Cette partie élevage sous bois est, de l'avis même de Simon Giacometti, le domaine pour lequel il a encore la plus grande marge de progression. Mais, ne comptez pas sur lui pour prendre des décisions à l'emporte-pièce!... Il est à l'écoute des uns et des autres, mais son principal souci est que ses vins conservent l'identité correspondant au lieu et à sa propre histoire. Ici, l'activité agricole rejoint la culture. Naguère, il y avait dans ce vallon amandiers et abricotiers. Quelques poiriers désormais sauvages sont encore visibles. Bientôt, seront plantés des oliviers, dans un objectif paysager certes, mais aussi parce que la biodiversité est indispensable à l'homme, quel que soit son âge. Pas question de sacrifier cela à quelque mode que ce soit, ni à une quelconque uniformisation, parce que le vin est à l'opposé de cela.

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"Ici plus qu'ailleurs, la nature, l'histoire et la légende se mêlent intimement ; ces trois éléments constituent réellement la clé de la connaissance des Agriate." Jean-Michel Casta, dans Les Agriate Haute-Corse, aux Éditions Actes Sud/Dexia.

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03 mai 2017

Journée Portes Ouvertes, à Patrimonio (20)

En cette fin du mois d'avril, alors qu'une météo froide glace l'ambiance dans une bonne partie du vignoble continental, au point que la journée du 27, entre autres, fera date dans les annales douloureuses et noires de nombre d'appellations, pas seulement françaises, puisque Suisse, Italie, Espagne et même Sardaigne sont gravement touchées, pour ne citer que celles-là, la doyenne des AOP corses, Patrimonio, nous conviait à une dégustation quasi exhaustive de sa production récente.

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C'est en 1968 que Patrimonio est devenue la première AOC corse. Trois ans plus tard, apparaissait l'AOC Ajaccio, puis en 1976, Corse, Calvi, Coteaux du Cap Corse, Figari, Porto-Vecchio, Sartène puis, plus tard encore, les Vins de Pays de l'Île de Beauté et enfin, l'AOC Muscat du Cap Corse en 1993. Toutes ces appellations sont situées non loin de la mer, souvent sur les premiers contreforts de la montagne, rarement au-dessus de quatre cents mètres d'altitude. Cette histoire récente, qui mène à la transformation en 2008, du Comité Intersyndical des Vins de Corse en Conseil Interprofessionnel des Vins de Corse, s'appuie en fait sur une histoire millénaire, puisqu'on estime que la vigne à l'état sauvage est présente sur l'île il y a quatre ou six mille ans. Au 6è siècle avant JC, ce sont les Grecs qui font entrer la Corse dans la civilisation du vin. Le développement est assuré par les Romains au 3è siècle. Puis, la longue administration par les Toscans de Pise, puis les Génois, entre le 11è et le 18è siècle, y perpétue cette tradition viticole. La souveraineté française, à compter du 15 mai 1768, va encourager cette activité et tenter de développer l'exportation vers l'Italie notamment.

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Patrimonio, ce n'est pas moins de 426 hectares en AOC, répartis sur sept communes : Patrimonio, Barbaggio, Oletta, Farinole, Poggio d'Oletta, St Florent et Santo Pietro di Tenda. Le vignoble s'étend entre le désert des Agriate (désert, quel désert? comme nous verrons plus tard!) et le massif du Pigno. Il est ouvert sur le golfe de St Florent, à la base ouest du Cap Corse, mais quelque peu protégé par le Nebbio, qui comprend une série de collines calcaires près de la côte. Vous avez dit micro-climat?... On peut mettre ce terme au pluriel, tant la région offre de variété climatique. Comble de bonheur, les vignes de l'appellation sont plantées sur trois sols différents, ce qui participe à sa passionnante diversité : à l'est, les schistes du Cap Corse, à l'ouest, des sols granitiques et au centre, argilo-calcaire et molasses. Trois cépages dominent largement : le vermentino (ou malvoisie de Corse) pour les blancs, nielluccio (qui n'est autre que le sangiovese toscan) et le sciaccarello, qui s'accomode plutôt joliment du granite de la région de Casta. Bien sur, on ne peut passer sous silence quelques cépages moins connus, comme le bianco gentile (BG, cher à la famille Arena), ou d'autres tels que le minustellu (minustello) ou le carcaghjolu (carcajolo nero), qui pourraient bien refaire une belle réapparition dans l'éventail des vins de la région. Enfin, bien sur, il ne faut pas oublier le muscat petit grain, destiné à produire, pour l'essentiel, le vin doux naturel (muté) sur les 67 ha de l'appellation Muscat du Cap Corse. Mais, comme nous le verrons, d'autres approches voient le jour avec ce cépage (si ce n'est quelques assemblages en sec), comme autant de découvertes exaltantes. Enfin, quelques cépages "continentaux" sont aussi présents, comme la syrah, le grenache, le carignan voire même du sauvignon!...

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Autre caractéristique de l'appellation Patrimonio, celle qui est souvent mise en avant par les vignerons eux-mêmes, c'est sa dynamique. C'était là, la troisième fois que le syndicat local, présidé désormais par Mathieu Marfisi et presque tous les producteurs, proposaient cette journée portes ouvertes, à destination des professionnels (et assimilés), notamment les cavistes et restaurateurs de la région. Cette dynamique, elle est aussi due au phénomène de rajeunissement des cadres dans moult domaines du cru!... En effet, la jeune génération (voire la très jeune!) prend fait et cause pour le vignoble patrimonien et se tourne vers l'avenir, en prodiguant à l'ensemble un nouveau souffle. Le sirocco n'a qu'à bien se tenir!... Et ses confrères par la même occasion : libecciu, maestrale, tramontane et gregale. Vous l'aurez compris, le vent souffle (très) souvent en Corse, pour le plus grand bien de la vigne et des vignerons. Si bien que la plupart mise désormais sur un idéal sans doute pas si difficile que cela à atteindre ici : tous les domaines en agriculture biologique avant longtemps!... Et même si deux, voire trois générations cohabitent (non sans quelques éclats parfois, peut-être!) sous un même chai et dans les vignes!...

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Lors de cette journée, organisée dans le cadre de la Maison de Vins de Patrimonio (très discrète!) au coeur du village, il y avait matière à faire quelques découvertes enthousiasmantes. Bien sur, il y avait là quelques référents, avec les Arena Père et Fils, ou encore les domaines Leccia, mais d'autres aussi méritaient le détour. En premier lieu, Le Domaine Giacometti, situé à Casta, dans les Agriate, proposait deux gammes, avec le Cru des Agriate en blanc, rosé et rouge, issu de certaines parcelles et répondant aux critères de l'appellation. A noter aussi deux cuvées rouges en Vin de France : Sempre Cuntentu, pure sciaccarello, dynamique et fruitée, puis Sempre Azezzu 2014, composée de syrah et de grenache. Enfin, un "haut de gamme" en blanc et rouge, est intitulé Cuvée Sarah. Il s'agit là d'une sélection de vieilles vignes sur des parcelles bien distinctes. Plus d'infos à venir dans un prochain article consacré au domaine.

Jolie découverte également avec les vins de Stéphanie Olmeta, qui débordent de naturel!... Le domaine est en agriculture biologique et la règle veut que les cuvées sont produites sans intrant et très peu de sulfites ajoutés. Un blanc tendu issu uniquement de vermentino, deux rouges sur le fruit, issus de nielluccio, dont Les Copines d'Abord en 2016 et un très beau 2014. Enfin, un rosé de saignée 2016, nielluccio également, à la robe d'un rouge clair étonnant, particulièrement réussi. Du bel ouvrage et une piste à suivre indéniablement.

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Citons encore les vins du Domaine Santamaria, situé à Oletta, qui sera évoqué plus largement dans un futur article. Un belle double gamme, avec notamment la série dite Tranoï (entre nous en langue corse), pour laquelle les intrants sont très limités, le tout sous l'impulsion de Thomas, âgé de 27 ans, qui impulse une passion certaine, d'un bout à l'autre de la cave. A noter aussi de très beaux muscats... et un sérieux coup de gel (rarissime ici!) le jeudi 20 avril sur des sauvignons en bas de coteau, laissant le vigneron quelque peu désemparé!...

Très beau travail également chez Nicolas Mariotti Bindi, dont les vignes, à Oletta, sont plutôt sur des sols argilo-calcaires. Beaucoup d'expériences en cours pour ce domaine assez jeune. Du vermentino planté à 7600 pieds/ha, alors que le décret prévoit une densité autour de 4000 pieds/ha, des élevages innovants dans des oeufs en béton, des "vieillissements prolongés" et des vins monocépage issus de vignes plantées en coteaux. La gamme dite Mursaglia (parcellaires) est en tous points remarquable, tout comme le Porcellese rouge 2013, qui tend à démontrer le potentiel de garde du nielluccio. Un seul regret : n'avoir pu découvrir le domaine in situ, faute de temps... Mais, ce n'est que partie remise!...

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Après avoir apprécié comme il se doit le veau à la broche et sa succulente sauce aux oignons délicatement relevée, les chouquettes au chèvre et les beignets aux pommes poudrés de sucre glace, auxquels les gourmands ne peuvent résister (il faut dire qu'une telle journée est longue et qu'il convient de faire quelque pause et de se restaurer en profitant de la météo locale, façon presque estivale!), découverte des vins du Clos Marfisi, cher à cette famille dont les générations se succèdent (la cinquième désormais) avec passion et opiniâtreté, sur des terroirs absolument remarquables, dans un site que j'aurais l'occasion de découvrir et d'apprécier avant de partir. Ceux qui ont pu voir le dernier numéro de l'émission Des Racines et des Ailes consacré à la Haute-Corse, comprennent mieux ce dont je parle!... Désormais, même si le père âgé de 82 ans, se rend toujours dans les vignes escarpées et pas seulement pour apprécier le paysage, ce sont le frère et la soeur, Mathieu et Julie qui font bouger les lignes en prenant des initiatives en matière de vinification et d'élevage et qui pourraient bien montrer la voie à d'autres vignerons (rappelons que Mathieu est le président actuel de l'appellation). Une très belle gamme, complète et très en phase avec les terroirs locaux, avec notamment les Empiriques en blanc et rouge : L'Amphore 2016, du vermentino qui a macéré sur peaux pendant quarante jours, puis qui, après pressurage, a été élevé en amphore. Avec L'Amphore 2016, mais en version nielluccio, on marche là sur les pas de quelques grands crus de Toscane. A noter aussi, la Cuvée Julie 2016, composée de 90% de nielluccio et de 10% de vermentino, en pressurage direct, très réussie, avec un bel équilibre de matière, de puissance et de distinction. A suivre!...

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Mais, dans une telle journée, il n'est pas rare de découvrir quelque pépite!... Et celle-là fut, pour ma part, tout à fait inattendue. Bien sûr, je n'ai pas fait l'impasse sur les Muscats du Cap Corse, que proposent nombre de vignerons du cru, mais je ne cache pas une certaine réticence à multiplier les dégustations de ce cépage, notamment dans sa version VDN, tendant à uniformiser les expressions aromatiques et parfois (parfois seulement!) à empâter les papilles, sauf à en apprécier un ou deux verres sur une terrasse estivale, en goûtant un joli melon, par exemple, ou quelque tarte aux fraises parsemée de menthe sauvage.

Je ne peux donc que saluer la suggestion de Marie Maestrali - qui apportait son concours avec talent et passion, pour les aspects promotion et communication de cette journée proposée par le syndicat local (un grand merci au passage pour le judicieux programme de visites qu'elle m'a concocté pour les deux jours suivants! D'autant qu'elle m'a aussi véhiculé et montré comment on conduit façon Tour de Corse!...) - de découvrir les "muscats naturels" de Marie-Charlotte Pinelli, vigneronne d'à peine plus de vingt ans, dont j'évoquerai la passion et la détermination dans un prochain article. Pour l'heure, deux Muscats 2016 non mutés, c'est-à-dire, produits comme des liquoreux, sur la base de raisins surmuris (19° naturels) voire passerillés pour le second. De l'or en barre et un talent certain, pour des vins issus de vignes plantées sur calcaire, à Oletta. Une jolie idée que de l'inviter à cette manifestation, en attendant que son projet en cours d'installation, ne s'étende aux blancs et rouges de l'appellation. Il faudra être patient, puisque les vignes ne seront plantées qu'en décembre prochain, du côté de Casta. En tout cas, cette façon ancienne de vinifier le muscat méritait d'être remise au goût du jour. Son 2015 a connu un franc succès et les quelques trois mille bouteilles de 2016 vont sans doute suivre le même chemin de la renommée. Je vous aurais prévenus!... De toute évidence, la démonstration qu'il faut rester ouvert, lorsqu'on part à la découverte d'une AOC comme Patrimonio. Gageons que la Corse pourrait bien nous réserver quelques belles surprises du même ordre. A suivre, verre en main!...

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22 avril 2017

Derniers regards gourmands sur l'Afrique du Sud!...

Mi-mars en Afrique du Sud, c'est un peu comme notre mois de septembre, lorsque le beau temps est de la partie et que la lumière est belle. On se prend alors à tenter de capter la force de ces paysages. Une mer d'un bleu profond, qui semble dotée d'une force lointaine, faisant le tour de la Terre par les Quarantièmes, voire les Cinquantièmes et rebondissant sur les falaises de glaces de l'Antarctique, avant de déferler dans les immenses baies sableuses, pour le plus grand plaisir des surfeurs locaux, une nature souvent préservée le long de la côte et des montagnes aux formes tortueuses et plissées, nous montrant ce que la géologie peut nous révéler des temps anciens. On a parfois le sentiment que les habitants de ce pays sont un peu les dépositaires de la valeur de ce patrimoine hors du commun. Cela contribue-t-il à leur bonne humeur quasi générale, malgré les inégalités, les déséquilibres et les tensions que l'on sait présentes dans certaines parties du pays?...

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Au delà de ces coups d'oeil magistraux, au point de ne plus savoir où donner de la tête parfois, une des plus agréables surprises de ce séjour est venue de la qualité de la cuisine proposée en Afrique du Sud, avec des niveaux étagés dans la restauration, mais respectant une certaine qualité et une originalité notoire. Que l'on soit à proximité d'un petit port de pêche, dans un établissement bien armé, à priori, pour satisfaire le touriste de passage, sur une terrasse baignée de soleil, juste au dessus de la petite plage où les pingouins viennent signer des autographes, en remontant par les escaliers, de leur démarche caractéristique, ou en plein centre de Stellenbosch, par une belle soirée estivale, il y a matière à satisfaire les plus difficiles.

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Belle surprise au passage avec les huîtres locales - celles de Knysna sont les plus renommées - même si les supporters du football français gardent de cette ville, le souvenir d'une retentissante grève des joueurs, pendant la Coupe du Monde 2010!... Notez qu'elles sont parfois accompagnées d'une petite sauce savoureuse, à base de concombre émincé façon échalotes, dans un jus de citron (vous pouvez aussi essayer avec du vinaigre de cidre!) qui les relève joliment, surtout si elles sont plutôt charnues. Filets de poissons toujours agrémentés d'une sauce délicieuse, moules et crevettes ne sont pas en reste, dans des compositions bien relevées. Enfin, les viandes grillées vous laissent rarement sur votre faim.

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A Stellenbosch donc, très joli souvenir de l'Oppie Dorp Restaurant, un endroit où l'on peut, sans hésiter, sortir des recettes conventionnelles. Ce soir là, carpaccio de springbok, tempura de crocodile, autruche, kudu et agneau du cap!... Dans l'ordre d'apparition à l'image, ci-dessus. Un régal!... Le Pinotage 2014 était ouvert et plutôt distingué, enfin la crème brûlée sortait de nos sentiers (re)battus!...

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Autre aspect non négligeable de l'offre, en matière de restauration, en Afrique du Sud, avec tout ce que les grandes wineries proposent elles-mêmes. En effet, après une visite des installations et une dégustation, il n'est pas rare d'éprouver le besoin de se restaurer. Et là, tout est possible à toutes heures (sachant aussi qu'il y a parfois des chambres d'hôtes), avec quelques jolis plats (et menus, pour les plus gourmands). Un exemple : le restaurant de Gabriëlskloof, à Bot River, où l'originalité est de mise, à des prix très raisonnables. Il se murmure que quelques Grands Crus du Bordelais se lancent vers une telle offre, en "débauchant" quelques bons, voire grands chefs. Il ne reste plus qu'à espérer que ceux-ci ne tombent pas (une fois de plus) dans les excès (de prix) d'une nouvelle offre élitiste, qui n'aurait de raison d'être, que par l'existence des "notes de frais", chères au budgets com' et représentation, tendance élastique, de certaines grandes entreprises du secteur!... On garde les pieds sur terre, parfois, en observant ce qui se passe ailleurs!... Quoi qu'il en soit, l'expérience de cette escapade sud-africaine tend à démontrer que les voyageurs n'ont donc pas trop à craindre le niveau culinaire de ce pays. Bon appétit et bon voyage!...

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06 avril 2017

Afrique du Sud : l'autre voie pour les vins : les Young Guns!...

Il n'est pas simple encore d'en faire l'inventaire. Pourtant, avant même notre départ, nous devions à Roland Peens, de Wine Cellar, à Cape Town, d'avoir pu dresser une liste de ces vignerons innovants, pour la plupart jeunes, voire très jeunes. Les Young Guns!... Pas loin d'une vingtaine de winemakers (listing in progress!) qui ont décidé de suivre un autre chemin. A la lecture du très récent (et excellent) article de Yaïr Tabor, dans le n°124 de l'incontournable revue Le Rouge & le Blanc (comment, vous n'êtes pas encore abonné à cette revue?!...), il est clair que la révolution est en marche, dans l'Afrique du Sud viticole. D'ailleurs, dès 2010, quelques producteurs indépendants du Swartland ont créé une manifestation annuelle, la Swartland Revolution, qui réunissait quelques participants de la région, autour des membres fondateurs : Adi Badenhorst, Eben Sadie, Callie Louw, Andre et Chris Mullineux, En clair, ceux qui "obtenaient des raisins issus de vignes peu ou pas traitées et vinifiaient avec le minimum d'intrants." En fait, cap (de Bonne Espérance) sur les vins naturels (ou presque) en Afrique du Sud!... En 2015, ce fut la dernière édition de cette réunion annuelle, mais le grand tremblement avait eu lieu et a porté ses fruits. Aujourd'hui, des vignerons passionnants proposent les vins qu'on aime. Partons pour l'épisode le plus récent d'Il était une fois dans le sud, au Swartland!... Mais, ne traînez pas en route, parce qu'ici, tout va plus vite!...

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A force de traîner ses guêtres dans les vignobles de la planète, on finit par trouver quelques similitudes entre ce qui se passe au coeur de certaines de nos régions et appellations et dans d'autres contrées, parfois exotiques, mais pour lesquelles nous collectionnons encore quelques préjugés. Les Young Guns pour tout dire, c'est un peu comme nos Anges Vins en moins structurés, ou plutôt comme le groupe En Joue Connection, avec une sorte de militantisme, mais en moins exacerbé. Ils ont à défendre leur idée du vin, mais pour le moment, ils doivent se faufiler entre les dinosaures locaux. Quelque chose comme les Wine's Angels!... Mais ici, on ne les remarque pas à leurs blousons de cuir et leurs engins aux chromes rutilants, mais plutôt à la planche de surf qui traîne dans le pick-up!... Un autre monde, quoi!...

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~ Jurgen Gouws, Intellego Wines ~

Cap sur le Swartland, donc!... Pour tout dire, nous sommes impatients. Nous prenons la direction de Malmesbury, puis de Paarl. Nous avons rendez-vous avec Jurgen Gouws, à Annex Kloof, une winery que l'on dirait presque au milieu de nulle part, dans le secteur de Paardeberg. On quitte la R45 pour prendre une petite route sur une centaine de mètres (à gauche, roule à gauche!), puis, nous suivons une route en terre battue sur près de quatre kilomètres. Notre Volkswagen de location tient le choc, nous voilà à la campagne, mais quelle campagne!... C'est ici que le jeune vigneron qui monte, qui monte, vinifie sa gamme : Intellego.

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Roland Peens dit de lui "qu'il est probablement le leader des producteurs de vins naturels, dans la foulée de Craig Hawkins, de Testalonga." Il faut dire qu'ils ont tous les deux été à bonne école : Lammershoek, où Jurgen est assistant winemaker et où Craig fut au commande d'une partie des vinifications (la gamme des vins naturels) au cours de ces dernières années, celles qui nous ont aussi permis de découvrir quelques unes de ces cuvées, lors de La Dive, à Saumur.

Mais, ce phénomène qui engendre un tel mouvement, ce sont quelque part les conséquences de la fin de l'apartheid. Une soif de courir le Monde, pour une génération qui voulait savoir. Pas un n'oubliera d'être reconnaissant à tous des producteurs locaux qui les hébergent de nos jours. La plupart ont trouvé un peu de place dans les chais et les installations de ces domaines "historiques", c'est pour cela que nous obtenons nos rendez-vous au coeur même de certaines grandes wineries : Annex Kloof, pour Jurgen Gouws, ou encore Gabriëlsklooff, le lendemain matin, pour Marelise Niemann.

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Ce sont donc également les voyages qui ont fait grandir Jurgen, en le dotant d'une énergie révélant son potentiel. Il s'est aussi rendu compte à quel point les gens peuvent vibrer et se retrouver autour d'une cuvée enthousiasmante. C'est son credo : ne pas laisser indifférent!... Ses expériences outre-Afrique sont nombreuses désormais : Russie, Nouvelle-Zélande, Roussillon et Vallée du Rhône en France, ou encore le Priorat catalan.

Étant restés dans l'inconnu de cette région du Swartland depuis des années, on imagine que ce paysage, juxtaposition d'immensités de céréales, façon Beauce puissance dix et de quelques zones viticoles accrochées à de petites pentes, en piémont de massifs souvent granitiques, ne compte que des jeunes vignes plantées à l'initiative de quelques aventuriers du nouveau millénaire. Mais, que nenni!... Jurgen Gouws dispose ainsi de certaines parcelles, ou de raisins provenant de vignes plantées en 1965 et 1967, avec bien sur d'autres plus récentes, dans les secteurs d'Abbotsdale, Riebeek et certaines zones de Malmesbury.

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Ici, l'immense majorité des vignes est plantée en gobelet (bush vines). Ceci permet notamment au raisin de moins souffrir de la chaleur parfois accablante, au plus chaud de l'été, sachant de plus, que les rendements sont relativement bas, parfois ne dépassant guère 20 hl/ha. Enfin, autre aspect du patient travail de cette nouvelle génération, l'identification des terroirs est devenue la clé de leur production. Pour Intellego, des pratiques biologiques sont appliquées et les petites quantités de SO2 sont le seul additif. Jurgen Gouws revendique donc des vins authentiques, que l'on peut identifier à leur terroir d'origine et où "le résultat final est l'incarnation du travail fait dans les vignes".

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Gros coups de coeur, tant pour ce qui est des jus dégustés sur fûts que des cuvées en bouteilles appréciées ensuite!... Du côté des blancs, du chenin, rien que du chenin!... Le Chenin Blanc 2015 est issu de vignes en gobelet plantées entre 1967 et 1980, sur un sol où le granite décomposé domine, ainsi que "l'oakleaf" (sic!). Pressurage en vendange entière et fermentation en vieux fûts de chêne d'origine française, de volumes différents (228, 300 et 500 litres). Élevage en fûts pendant environ dix mois, selon les millésimes. The story of Harry 2016 est un autre chenin élevé en barriques non neuves pendant sept mois environ. Des gobelets plantés en 1965 sur granite décomposé uniquement. Une autre personnalité et un degré moins élevé (11° au lieu de 13° pour le premier). Enfin, un petit bijou qui aura ses passionnés : Elementis 2015, en version "skin contact" (comme dirait Alice Feiring, lorsqu'elle évoque la Géorgie!). Un chenin en gobelet là encore, planté en 1980, sur oakleaf, avec des sables éoliens dans la couche supérieure. Égrappage, puis fermentation sur peaux pendant trois semaines. Élevage en fûts de 228 litres pendant neuf à dix mois. Des chenins purs, propres, passionnants!...

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Du côté des rouges, on retrouve essentiellement de la syrah, mais pas uniquement. Mais surtout, Jurgen Gouws nous promène là dans son univers : les variantes de terroirs!... Indiscutablement, son terrain de jeu préféré!... La Syrah 2015 vient de deux parcelles (blocks) plantées en 1999 et 2001, sur du granite décomposé agrémenté de quartz. Vendange entière fermentée pendant dix jours en tanks fermés. Passage en barriques de 500 litres et élevage pendant neuf à dix mois. Vient ensuite Kolbroek 2015 : une syrah en gobelet elle, planté en 2000 et qui pousse sans irrigation, sur schiste et oakleaf. Fermentation en grappes entières pendant dix jours en tanks ouverts. Élevage identique à la précédente cuvée. La figurine sur l'étiquette est sensée représenter une sud-africaine urbaine, à l'allure plus maîtrisée!... Pour Kedungu 2015, c'est plutôt une habitante du Swartland, plus extravertie, voire exubérante!... Là, il s'agit d'un assemblage de cinsault planté en 1980, de syrah et de mourvèdre plantés entre 2000 et 2004, le tout en gobelet, avec des sols d'argile quartzitique, oakleaf et ferricrete (re-sic!). Les grappes entières fermentent pendant sept à huit jours dans des tanks fermés. Élevage en fûts de chêne français non neufs de 228 et 500 litres pendant neuf à dix mois. A noter aussi l'existance de deux autres cuvées : The Pink Moustache 2016 (75% syrah plantée en 2001 et 25% cinsault en 1988) en rouge également, mais aussi un Intellego Rosé 2015, avec une dominante de syrah (80%), plus cinsault et mourvèdre.

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"A Intellego, nous croyons que la production de vin est une sorte de lutte permanente dans la recherche de l'équilibre entre l'homme et la nature. C'est pourquoi la balance stylisée qui est présente sur la plupart des étiquettes n'est pas vraiment équilibrée, ce qui symbolise la recherche éternelle de cet équilibre. Ce dernier ne peut jamais être vraiment atteint, mais cela représente le chemin vers une expression honnête, qui se manifeste dans chaque bouteille de notre gamme."

Les photos n° 12 à 23 sont issues de intellegowines.co.za

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~ Marelise Niemann, Momento Wines ~

Pour le dernier jour, cap sur Bot River Wine Valley. Cette fois, c'est vers le sud-est que nous nous dirigeons, en direction de Walker Bay et d'Hermanus. Nous devons retrouver Marelise du côté de Bot River, non sans passer près de Grabouw, sa petite ville natale, mais aussi de Beaumont Wines, une winery où elle a fait ses armes, complétant sa formation à l'Université de Stellenbosch, par où nombre de ces jeunes talents sont passés. Pour le moment, rendez-vous est pris au coeur d'une autre grande winery qui l'héberge, Gabriëlskloof, un ensemble de bâtiments construit sur une douce colline, dans le but évident de profiter de la gravité, malgré les dimensions impressionnantes des installations. Un domaine très organisé en matière d'oenotourisme, où nous pourrons d'ailleurs apprécier un joli repas, en début d'après-midi (on mange au restaurant à toute heure, en Afrique du Sud!), au terme de la visite.

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C'est en 2011 que Marelise Niemann a proposé son premier vin, après des vendanges et un séjour dans le Priorat. Il s'agissait de Momento Grenache. Lors de son expérience espagnole, elle a découvert et appris à travailler avec le grenache noir, une sorte de révélation. Sachant de plus, que ses précédentes vendanges à l'étranger (Espagne, Portugal, France et États-Unis) l'avaient déjà inspirée et interpellée, elle s'installe près de chez elle, certaine de devoir explorer les terroirs sud-africains. De plus, gardant un très beau souvenir des chenins de la Vallée de la Loire, elle opte pour ce duo grenache-chenin (associé au verdelho, comme à Savennières!), avec en plus, un peu de tinta barocca et même, mais ne le répétez pas, c'est nouveau, un peu de cinsault.

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Largement inspirée par les pratiques découvertes lors de ses voyages, "particulièrement dans les vignobles antiques du Vieux Monde" (si l'on se contente d'une traduction au mot à mot du texte de présentation disponible sur le site de Momento Wines!), les vins du domaine reflètent selon la vigneronne tous les éléments impliqués dans la viticulture : le soleil, le sol, l'eau et la terre, le tout associé à l'homme, avec les personnalités, les idées et les expériences. Au niveau pratique, Marelise achète des raisins dans toute la "région" de Western Cape, qui comprend le "district" de Walker Bay, qui inclue le "ward" de Bot River (comme le Swartland comprend Malmesbury et Riebeekberg, mais pas Darling, qui est aussi un district!... Vous suivez, ce ne sont pas les ardents défenseurs des AOP françaises qui vont se plaindre d'une quelconque difficulté sud-africaine!...).

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Nous partons verre en main, pour la découverte de quelques jus en cours d'élevage, en montant et descendant quelques escaliers métalliques permettant d'accéder aux différents niveaux du cuvier, un peu comme si nous étions dans un grand navire, voire un vaisseau spatial, ce qui ne manque pas de nous gêner quelque peu, puisque Marelise arrive au terme de sa grossesse, la naissance de son premier enfant étant imminente!... Mais, la jeune vigneronne est vaillante et elle nous permet de déguster ce qui devrait composer de jolies cuvées. Son approche des vinifications est résolument douce et plutôt dans un esprit de "non-intervention". Elle porte une grande attention au choix des raisins et à leur origine géographique, elle met donc tout en oeuvre pour que l'on retrouve la trace de ce travail dans la bouteille, au final.

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Pour ce qui est des vins en bouteilles, belle impression avec Momento Chenin blanc et Verdelho 2015. Les raisins viennent de vielles vignes de chenin de 34 et 39 ans plantées en Bot River et Swartland (d'où l'appellation Western Cape). Ils sont associés avec 9% de verdelho de Bot River, âgé de douze ans. Les vignes se situent sur des schistes argileux de type Bokkeveld (schistes ardoisiers) et des argiles (Bot River), ainsi que sur du granite décomposé et des sables. Le verdelho est le premier raisin ramassé, afin de trouver un profil aromatique de citron vert, ce qui contribue à préserver l'acidité naturelle et un pH favorable à un bon potentiel de vieillissement. Fermentation sur les peaux pendant sept jours, ce qui donne un peu plus de structure à l'ensemble et une expression sur les épices douces. Le chenin, quant à lui, a été cueilli entre 21 et 22° Balling (à partir de la densité primitive du moût). Pressurage de la vendange entière (un jour dans un tank ouvert), puis fermentation naturelle et maturation en barriques de chêne français de 400 litres, sur lies fines, pendant dix mois, afin d'apporter de la complexité. Les deux composantes de l'assemblage sont réunies deux mois avant la mise, dans un souci d'homogénisation. La proportion de verdelho est variable selon le millésime (22% en 2016), pour tenir compte notamment de l'expression dominante de ce cépage, chaque année.

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Côté rouge, le Momento Grenache 2015 offre une autre voie, qui n'est pas sans rappeler certains Chateauneuf du Pape!... Des grenache en gobelet du secteur de Paardeberg, sur un sol de granite décomposé et de sable. La vinification est des plus douces, afin d'obtenir toute la délicatesse et l'élégance du raisin. Cueillette matinale et tri attentif, puis fermentation naturelle lente, à température fraîche. Une proportion de vendange entière a été gardée pour conserver la fraîcheur et la structure. Pigeage manuel deux fois par jours, pour obtenir une extraction douce, préservant la personnalité du raisin et le caractère naturel. Les jus peuvent être gardés au total cinq semaines sur les peaux. Après pressurage, élevage en fûts de chêne français de 225 litres, pendant une durée pouvant atteindre quinze mois. Fermentation malolactique naturelle. Une petite proportion de carignan (8%) est ajoutée au grenache, quelques mois avant l'embouteillage, "pour ajouter vibration et fraîcheur". A la dégustation, une robe d'un très beau rubis, assez claire, montrant la recherche d'une extraction douce. De la puissance, des tannins délicats et une structure laissant supposer un beau potentiel de garde, notamment du fait du support acide et de l'expression aromatique complexe. Un bien beau grenache!...

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Lors de ce séjour, le temps est passé très vite!... Mais, nous avons eu de la chance, même si tous les vignerons présentés n'ont pu être visités. Ainsi, nous aurions pu également renconter Chris Alheit, Johan Meyer, Jacques de Klerk, Tremayne Smith, voire Lukas van Loggerenberg ou encore Ryan Mostert, pour ne citer que ceux-là!... C'est dire à quel point une dynamique est amorcée en Afrique du Sud, qui n'est pas sans rappeler celle qu'on apprécie en France, en Rhône, Roussillon, Jura ou Val de Loire, par exemple. Bien sur, la perspective de se faire une place au soleil du marché des vins naturels n'est pas étrangère à cela et, qui plus est, à l'échelle de la planète, mais on a plaisir à entendre ces vignerons évoquer la solidarité de toute une génération, la recherche d'une certaine authenticité, mais aussi le fait qu'ils restent attentifs aux avis des amateurs et des clients. Il y en a bien sur, qui ont pris une option "borderline", mais finalement très peu, la plupart privilégiant la production de vins droits, mais carrés, n'écartant pas une certaine part d'originalité. Comme je l'ai déjà dit, tout va très vite dans ce pays et gageons que nous devons nous attendre à quelques belles surprises à l'avenir. Ce qui ne pourra que nous donner de nouvelles raisons d'y retourner!... A gauche, roule à gauche!... Sur ce, si on passait à table?... Bon appétit!... En attendant de découvir ces nectars grâce à The Wine Snooper!...

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30 mars 2017

Afrique du Sud : l'étonnante histoire de Kleinood!...

Une histoire qui n'a rien à voir avec SAS, même si le bâtisseur se nomme Gerard de Villiers!... Rerrrarrd en afrikaan!... Un personnage tout à fait étonnant, qui pourrait se dire qu'il a construit une sorte d'empire, mais qui est bien trop humble pour revendiquer cela. Pourtant, bon nombre de wineries locales (et même certaines à l'étranger, y compris en France!) et des distilleries sont passées entre ses mains, si l'on peut dire!... Et son domaine vini-viticole est un modèle de construction attentive et réfléchie.

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Gerard de Villiers est l'un des descendants du huguenot français Jacob de Villiers, arrivé au cap de Bonne Espérance en 1688. A l'époque, depuis plus d'une trentaine d'années, les colons venus d'Europe se sont installés dans les vallées entourant Le Cap, pour y cultiver des fruits et des légumes, destinés aux bateaux de la Compagnie des Indes Orientales hollandaise, qui font escale dans le port, avant de continuer leur route vers les comptoirs maritimes de l'Est. Sur les hauteurs dominant l'océan, des guetteurs équipés de tambours sont installés. Ils tambourinent vivement dès qu'ils aperçoivent un bateau, à charge pour les maraîchers locaux de récolter et de se rendre au port au plus vite. Depuis, un de ces sites de guet privilégié a donné le nom de Tamboersklooff (la vallée des tambours) à une banlieue de la grande métropole, dans laquelle Gerard a vécu avec sa famille pendant vingt-cinq ans. C'est aussi le nom des quatre cuvées proposées par Kleinood Winery.

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La formation d'ingénieur de Gerard de Villiers fait de lui un homme pragmatique, organisé, soucieux du détail, mais avec une pointe de romantisme, que lui inspire sans doute la vallée de Blaauwklippen, qu'il a choisie avec son épouse Libby depuis dix-sept ans. Si son ancêtre a opté, à la fin du XVIIè siècle, pour la "ferme viticole" de Boschendal, entre Stellenbosch et Franschhoek, c'est au Cap qu'il fait ses armes. Avant de devenir vigneron et même s'il a déjà posé les bases du projet dans son cerveau, en traçant même les grandes lignes sur le papier, Gerard de Villiers a créé dès 1983, sa société et son activité de consultant auprès des domaines viticoles (et non des moindres!) du cru, qui vont faire de lui une personnalité fort respectée et en même temps forger son expérience. Lorsqu'il décide de planter ses vignes, il va faire de Kleinood une sorte de laboratoire à taille humaine et en vraie grandeur, toujours ouvert sur la nouveauté et les exigences du marché.

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C'est au cours de l'année 2000 que tout bascule. Cette année-là, le couple de Villiers découvre son jardin d'Eden. Quelque part entre Dornier Winery et Waterford Estate, au sud de la petite ville de Stellenbosch, une vallée cache un paysage de montagne formant une sorte de cirque (Helderberg Mountain et Hottentots-Holland Mountain), le confluent de deux rivières et une étendue vierge de la forêt indigène. Ils baptisent l'endroit Kleinood, un mot afrikaan aux origines hollandaise et allemande, qui signifie quelque chose de petit et précieux. Gerard de Villiers va alors tenter de s'imprégner du lieu, d'entrer en osmose avec le paysage. A ce moment-là, il n'y a là qu'une petite ferme qui produit quelques fruits, mais sur la petite route qui y mène, vont sortir de terre les bâtiments de la future winery. Gérard sait ce qu'il veut en tant que locaux viticoles et Libby, forte de son expérience d'architecte va imaginer, créer intégralement un ensemble nouveau, qui donne parfaitement l'illusion que ce domaine vinicole existe depuis des générations. Or, tout ou presque est sorti de terre depuis 2000!... Le style, les matériaux, les finitions sont tous passés par l'imaginaire et les idées géniales de Mrs de Villiers!... Incroyable!...

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Mais, ce n'est pas tout!... Pendant les premières années de leur présence à Kleinood, Gerard de Villiers va, avant même de faire le choix de cépages ou de types de vins, collecter une banque de données absolument énorme. L'ensemble fait une douzaine d'hectares et il sait d'ores et déjà, qu'il va en consacrer deux aux oliviers, afin de proposer la De Boerin Extra Virgin Olive Oil.

On imagine aisément le temps passé par le vigneron à observer de prime abord sa terre par tous les temps et à toutes les heures. Les pentes, l'aérologie, la nature du sol... Puis, il met en oeuvre l'approche scientifique qui ne le quittera plus, même s'il considère qu'elle est une réponse à la dimension humaine des choses, à moins que ce ne soit l'inverse. Il installe de petites stations météo dans tout le vignoble, ainsi il obtient au jour le jour, les variations de température, la force et la direction des vents pour chacune des positions, la pluviométrie au dixième de millimètre. Dans un même temps, il creuse pas moins de cent cinquante fosses sur les douze hectares et découvre qu'il y a là quatre variétés d'argile de base, proches de celles identifiées sur d'autres sites du pays : Tukulu, Kroonstad, Klaptmuts et Witfontein (des noms qui sonnent comme ceux de la ligne des trois-quarts de l'équipe des Spingbocks!). Bien sur, on constate aussi en arpentant le vignoble actuel, que certaines zones sont plus caillouteuses (c'est même limite galets roulés du Rhône!) et d'autres plus sablonneuses, notamment près de la rivière. On peut identifier au passage une sorte de granite qui tend à se décomposer et à s'effriter sous les doigts, un peu comme le "gore" de Cornas. Ce granite a pour origine les pentes voisines de la montagne.

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Suite à ces longues investigations quant au "terroir", la compilation des informations avec celles concernant le climat détermine vingt-trois demi-hectares, comme autant de parcelles (blocks) qui deviennent les entités de base pour les travaux, tout au long de l'année, de la taille aux vendanges. Même l'irrigation est tronçonnée sur la base de ce découpage. Les données météo influent aussi sur la distance entre les rangs et même entre chaque cep, afin que les variations d'ensoleillement soient optimisées. Que ne peut-on faire lorsque l'INAO n'impose pas sa loi!... Nombre de ces informations finissent sur un graphique et déterminent une courbe qui, au final, est comparée avec celles issues des autres vignobles du Monde, où pousse la syrah. Et bien, figurez-vous que les conditions les plus proches de celles de Kleinood, sont celles de la Vallée du Rhône!... Quatre clones de syrah rhodanienne sont donc choisis pour être plantés dans les différentes parcelles. Le choix des porte-greffes relève du même soin. Les plantations plus récentes de mourvèdre et de viognier, voire de roussanne suivent le même process. Pour ce qui est du travail du sol, un grattage le plus souvent, il n'est pas forcément le même partout. Et ne vous y trompez pas, il en a été de même pour les oliviers où là, c'est la Toscane qui l'emporte!... Si la NASA a besoin d'un expert pour planter des vignes sur la Lune ou sur Mars, inutile de chercher plus loin!... Il ne reste plus qu'à y installer des capteurs en tout genre!...

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Avant de passer à la dégustation en compagnie de Jessica, en charge de l'accueil des visiteurs le plus souvent (qui parle joliment le français pour avoir fait plusieurs séjours dans notre pays et qui, par ailleurs, vinifie une micro-cuvée de pinot noir, que nous n'avons pas eu le plaisir de découvrir, malheureusement!...), petit détour par le cuvier et le chai à barriques. Nous sommes là dans le véritable laboratoire de Gerard de Villiers. Son métier, c'est cela : concevoir l'agencement de chais, afin que tout soit mis en oeuvre pour le plus grand respect de la vendange, de la cueillette en petites cagettes à la mise en bouteilles. Toutes les cuves inox sont d'un volume différent, en rapport avec la quantité de raisins issus des différents "blocks". Le bâtiment étant de plain-pied, la gravité est reproduite par un système de rail faisant le tour du cuvier et l'emploi de cuvons (comme on en voit désormais dans certains grands domaines français) s'élevant donc au-dessus des cuves. De la même manière, les contenants destinés à l'élevage peuvent se glisser sous la cuve. Le pigeage pneumatique s'effectue au moyen d'un appareil se déplaçant lui aussi au-dessus des cuves et qui semble d'une utilisation très fonctionnelle et ergonomique.

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Il faut noter au passage, qu'en Afrique du Sud et sans doute dans d'autres pays, celui qui manage l'ensemble et garde un oeil presque inquisiteur sur tout (ici, dans ce rôle, Gerard de Villiers), laisse le champ libre au winemaker (ici Gunter Schultz), ce dernier donnant plus libre cours à sa sensibilité au niveau de la vigne et de tout le processus de vinification et d'élevage. On peut supposer que les deux hommes ont parfois des perceptions différentes de la chose vinique, le feeling de l'un ne répondant pas forcément aux statistiques de l'autre. Mais, en bonne intelligence, deux avis nuancés, tournés vers le même objectif, ont de fortes chances de conduire à un résultat des plus remarquables. Ceci dit, Gunter est aussi un surfeur émérite, comme d'autres vignerons du pays, presque fatalement attaché à l'avenir de la planète, mais aussi capable de prendre un certain recul, afin de ne pas subir la pression d'une activité, fut-elle à risque, puisque exposée aux effets de la nature et de la météo. Nous avons d'ailleurs appris le lendemain, de la bouche de Jurgen Gouws, vigneron en Swartland que, chaque année, une compétition de surf réunit vignerons et winemaker du cru!...

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Quatre cuvées dégustées dans un premier temps, celles disponibles dès maintenant auprès de The Wine Snooper : le Tamboerskloof viognier 2015, avec de délicats arômes fruit-fleur et un joli équilibre. Pas de trace d'un élevage exubérant et sans doute, une bonne aptitude à quelques accords avec fruits de mers cuisinés et poissons. Tamboerskloof Katharien rosé 2016 se montre assez complexe et délicat. A l'aération, on passe aisément des fruits rouges aux épices douces. Une jolie robe d'un rose tendre. Du côté des rouges, les Tamboerskloof Syrah 2013, puis 2011. Des robes profondes, mais des expressions bien nuancées : un 2013 évoluant vers les fruits rouges, avec un corps plus léger, mais plein de délicatesse, alors que le 2011, plus full body, revendique une certaine puissance et une profondeur indiscutable. Belle complexité et longueur chatoyante. Notez que nous avons aussi découvert par ailleurs, en fin de journée, la cuvée Tamboerskloof John Spicer Syrah 2011, issue d'une sélection exclusive de syrah d'un seul block et en cours d'élevage. Une puissance qui confine à l'extravagance, plutôt destinée à des palais avertis ou accoutumés à des volumes et des textures évoquant certaines productions nord-américaines!... Mais, laissons-lui du temps!...

Une découverte singulière que Kleinood!... Une douzaine d'hectares, c'est-à-dire bien moins que dans nombre d'entités locales et l'illustration d'une passion absolue, permettant à l'ensemble de garder une dimension humaine certaine. Les vins sont accessibles, non dénués d'ambition, mais sincères et droits. Il est clair que le clinquant d'un décor n'est pas de mise ici et il est plus important de croiser le verre entre amis, au terme d'une journée (ou de partager une excellente table au coeur de Stellenbosch!), voire de parcourir le vignoble à pied, un peu avant que la nuit tombe... Quelques hectares d'humanité au coeur d'un pays vivant et fier.

Posté par PhilR à 09:41 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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