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La Pipette aux quatre vins

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La Pipette aux quatre vins
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1 avril 2024

Guide des vins des îles 2 : Île de Capraia, Azienda agricola La Mursa

Pour trouver Capraia sur Google, il ne faut pas hésiter à dézoomer franchement à l'est du Cap Corse!... L'île est située le plus à l'ouest de ce qui compose l'Archipel toscan, entre la Toscane continentale et la Corse. On dit parfois que c'est la plus corse de ce groupe de sept îles : Elbe, Giglio, Capraia donc, Montecristo, Pianosa, Giannutri et Gorgona, de la plus vaste à la plus petite, sans oublier quelques îlots çà et là, comme des confettis entre ciel et mer. Dans trois de ces îles (Capraia, Pianosa et Gorgona) furent implantés des établissements pénitentiaires, dont on retrouve des traces de nos jours. Celui de Gorgona existe toujours. On y produit une cuvée sous l'impulsion d'un célèbre domaine toscan.

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Cette île d'une vingtaine de kilomètres carrés, comme d'autres terres isolées de Méditerranée, donne parfois l'illusion, lorsqu'on fait route dans sa direction et avant même d'en distinguer avec précision les contours, d'être posée sur l'horizon et de faire la planche. Impression renforcée lorsque les bleus du ciel et de la mer semblent former une légère brume matinale au-dessus des flots. D'ailleurs, les petits bateaux blancs, à voile ou à vapeur, sont nombreux, au cœur de l'été à faire cette douce traversée d'une vingtaine de milles nautiques entre le Cap Corse ou Bastia et les abords de Capraia. On ne saurait en blâmer leurs propriétaires!... Et certaines passagères, nymphes de notre époque, peuvent ainsi parfaire le hâle de leur peau ambrée. Avec un peu de chance tiens, une ligne et un hameçon jetés à l'eau pendant le trajet pourraient offrir le menu du soir...

Et puisque la mer est belle et le vent léger, on débarquera quelques heures, pour aller voir notamment le Castrum Capraiae du Forte San Giorgio, restes de la forteresse construite jadis par la République de Pise et connue selon certaines sources, pour avoir été bâtie entre le XIIè et le XVIè siècle. Des recherches archéologiques ont d'ailleurs permis d'y découvrir des palmenti attestant de la production de vins, ou tout du moins de jus de raisins, certes foulés de façon ancestrale, mais s'inscrivant dans la civilisation du vin en Méditerranée.

 

Mais Capraia recèle de nos jours quelques mystères, sous la forme de micro-domaines viticoles et notamment l'Azienda Agricola La Mursa, qui méritent le détour, lorsqu'on souhaite évoquer la résurgence de l'activité vini-viticole sous l'impulsion parfois de jeunes passionnés, sur certains territoires éloignés, naguère presque oubliés pour diverses raisons, notamment politiques et historiques. Après avoir pu apprécier un rafraîchissement sur l'une des terrasses de Porto Vecchio, petit port où se croisent parfois ferries quotidiens, navires de plaisance et paquebots de croisière pour de courtes escales, les premiers lacets de la petite route, la Via del Cornero, me permettent de m'élever assez vite dans le paysage, dans lequel les senteurs du maquis deviennent de plus en plus prégnantes, buissons d'hélichryses, ou immortelles, dont les fleurs jaunes exhalent des arômes typiques de curry ou couverts de baies de myrte, dont la liqueur aromatise avec bonheur des cocktails à savourer sur une terrasse estivale. Un peu après la mi-pente, il faut franchir une sorte d'arc quelque peu en ruine et baroque, qui soutenait naguère le portail d'entrée de la colonie pénitentiaire de l'île, celle-ci ayant fermé ses portes en 1986, permettant le retour de la population et la perspective de réinstaller une activité agricole occupant longtemps les détenus. D'ailleurs, la mairie a proposé la récupération des terres abandonnées par la Colonie Pénale Agricole, ce qui a permis à Francesco Cerri, le fils de Stefano, le boulanger de l'île, de mettre sur pieds ce projet de la Mursa, incluant également la restauration à terme de la "buanderie" de la prison, afin d'y installer une activité agrotouristique.

 

Mais, Francesco a vu sa vie basculer voilà juste quelques années... Lui, le Capraiese attaché à son île, avait décidé de faire revivre sa terre, fût-elle difficile, avec ses origines volcaniques, ses pentes sévères et tout ce qu'il faut pour pratiquer ce que certains appellent une "agriculture héroïque". Parfois, au terme d'une journée passée à entretenir son jardin potager, dont les légumes sont destinés à la petite boutique de son père, il s'assoit sur un rocher et contemple la mer... Celle qu'en été, nous voyons toujours bleue, alors que lui sait bien que, certains jours d'hiver, on se croirait en Écosse!... Le climat compte parfois des phases cachées à nos yeux de contemplateurs... Cela ne l'empêche pas de rêver à un autre futur.

Un jour, dans la boulangerie et petite épicerie familiale, il croise le regard d'une jeune femme. Elle s'appelle Gianna Zito. Elle vient d'arriver sur l'île, pour la rentrée des classes. Elle est venue des Pouilles afin d'enseigner ici. L'orage gronde... Coup de foudre?... Quelques semaines plus tard, le rêve de Francesco est devenu projet. Encouragée par la mairie, une installation est possible. Des légumes certes, mais surtout de la vigne. Francesco n'ignore pas que naguère, on trouvait du grenache ici, venu de Corse sans doute, mais, les vignes abandonnées avaient fait le bonheur des mouflons, libres de procéder aux vendanges, au point qu'ils finirent par faire disparaître la plante.

Après des heures, des journées, des semaines entières à restaurer les terrasses, consolider et reformer les mûrs de pierres sèches, les instants décisifs se rapprochent. Juste au-dessus de la colonie pénale abandonnée, sur les pentes du Monte Castello, point culminant de Capraia, avec ses 447 mètres, les rangs de vigne s'inscrivent de nouveau dans le paysage, au lieu-dit Lavanderia (la buanderie). C'est sur, le futur est en marche!... A l'heure actuelle, le vignoble est constitué d'environ deux hectares de terrasses et de 6500 pieds de vigne plantés en gobelet (ou alberello ici, méthode permettant de contrecarrer les vents forts dominants et pour faire face aux chaleurs estivales), sur porte-greffe du fait de la présence du phylloxera à Capraia. Le cépage principal est le grenache, mais on compte aussi 2000 pieds d'ansonica (ou inzolia en Sicile), cépage blanc dont les parents sont grecs, dont le roditis. Depuis le début ou presque, on trouve également une petite parcelle de malvasia di Candia, représentant 10% du total. Les raisins sont assemblés avec l'ansonica. Après une macération en grains entiers de vingt à trente jours, puis un élevage de cinq à six mois en barrique, le tout destiné à une nouvelle cuvée, Frasté. La mécanisation se limite le plus souvent à l'utilisation d'un petit motoculteur. La conversion biologique s'est déroulée sous l'égide de l'organisme italien "Suolo e Salute".

Une production résolument artisanale, donc!... Toute orientée vers une qualité propre aux formes de cette agriculture insulaire, respectant les cycles et le rythme des saisons. "Le temps se mesure différemment que sur le continent." Néanmoins, après des études à l'Institut Technique Agricole Anzilotti à Pescia, Francesco n'en alimente pas moins son projet des connaissances locales et de la transmission orale. Ainsi, des témoignages évoquent parfois un vin appelé "U Rappu", obtenu à partir de grenache et d'aleatico, ce dernier, descendant du muscat blanc à petits grains, dit-on, présent sur quelques dizaines d'hectares du côté de Patrimonio et du Cap Corse, dont on tire le Rappu, un Vin doux naturel, donc muté à l'eau de vie, 100% aleatico, servi traditionnellement dans cette partie de la Corse. En attendant, l'identité du domaine s'appuie sur la cuvée Sulàna, vinifiée en partie en grappes entières, dans une proportion propre à chaque millésime. Les raisins sont foulés aux pieds dans des "mastelle", sorte de grandes bassines que l'on retrouve aussi sur les pentes de l'Etna. Fermentation sans contrôle de température pendant une douzaine de jours, puis passage en cuves inox durant quinze à vingt jours. Ensuite, l'élevage en barriques dure environ six mois. Le plus souvent, une sélection des meilleurs raisins composera la cuvée Ventigghjatu, celle-ci méritant plus encore d'être conservée pendant quelques temps en bouteilles afin d'exprimer le meilleur.

Identitaires ces vins? Pleinement!... On en oublierait qu'ils sont toscans, puisqu'ils font partie de l'archipel de cette région, mais avec leurs données insulaires et maritimes. En quittant Capraia à bord du ferry qui me ramène vers l'est et vers Livourne, pour de nouvelles aventures, je jette un dernier regard en direction de cette île d'origine volcanique, jadis couverte de vignes et où, au total, avec les domaines La Piana et Orti Grandi, on ne compte désormais que moins de dix hectares plantés, je me dis qu'il n'y pas de place, néanmoins, pour la nostalgie. Après tout, c'est l'avenir qui nous intéresse!... Parce qu'avec de tels passionnés, à la fois patients et déterminés, on pourrait bien confirmer avant longtemps qu'une forme non négligeable de l'activité viticole se situe bien, désormais, sur ces terres insulaires.

Prochaine destination : Île de Giglio, Cantina Altura Vigneto

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25 février 2024

Guide des vins des îles 2 : Pantelleria (Sicile), Abbazia San Giorgio

En consultant une carte de la Méditerranée, on imagine aisément à quel point l'Île de Pantelleria fut, de tout temps, un carrefour stratégique, malgré ses origines volcaniques, la fréquence, la force des vents et un paysage rugueux, sous le soleil exactement!... Dans l'Antiquité, les Grecs la connaissaient pourvue d'eau et donc comme une escale incontournable. En grec ancien, elle se nommait  Παν'τελ'αιρείας, Pan’tel’erías, que l'on peut traduire pas "toute fin des errances". Tout ce que Mare Nostrum connût de populations de navigateurs tenta, à un moment ou à un autre, d'en prendre possession. Vers l'an 800, les Arabes en firent la conquête à leur tour et la nommèrent Bent El Riah, la fille des vents.

Située à 70 kilomètres de la Tunisie et à une centaine de la côte sicilienne, le paysage de roches volcaniques ne rebuta pas les premiers occupants, apparus ici aux environs de 5000 avant notre ère. De nos jours, l'île est connue pour sa production de vin (moscato, passito...) notamment depuis qu'une célèbre actrice s'y est installée, mais aussi pour les câpres et les olives. Le tourisme s'y développe, vu que l'on y redécouvre les effets bénéfiques des "saunas naturels", l'activité volcanique émettant des vapeurs reproduisant, dans quelque grotte, celles d'un sauna ou d'un hammam.

Pour ma part, je dois confesser que les passito et moscato de Pantelleria furent pour moi une découverte totale, au début des années 90, lors d'une visite de Vinexpo, à Bordeaux, où je passais presque une journée entière à découvrir ces nectars sur le pavillon de la Sicile, notamment ceux proposés par Donnafugata, célèbre domaine sicilien, installé ici depuis des lustres. Depuis, d'autres, comme ceux de De Bartoli, sont venus compléter mes connaissances en matière de zibbibo, nom donné au muscat d'Alexandrie sur l'île. Mais, à consulter la carte diffusée au moment des week-ends portes ouvertes, certaines années au printemps, on devine aisément que nombre de nectars restent à découvrir, en se glissant prudemment entre les mûrs de pierres séchées noires du paysage.

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 ~ Abbazia San Giorgio ~

On ne peut rêver meilleure destination qu'une abbaye sicilienne pour entamer ce voyage viticole dans les îles!... Qui plus est lorsque le temps des vendanges est arrivé. En remontant du port, par la Strada Perimetrale, on a parfois le sentiment que la largeur de la route côtière diminue au fil des kilomètres. C'est peut-être dû à l'augmentation de la hauteur et de l'épaisseur des murets de pierres noires bordant la surface asphaltée, ne laissant aucune place à l'erreur pour le conducteur. Dans le ciel, à large dominante bleue, les nuages, des cirrus sans doute, s'effilent dans le mistral de cette chaude journée d'août. Demain, c'est le scirocco qui soufflera ses étonnantes bouffées de chaleur. En passant à la croisée de petits chemins de terre débouchant sur la route, on devine parfois de petites tornades de poussière, comme des sentinelles éphémères montant la garde. En continuant de s'élever par les chemins pierreux contournant la Montagna Grande (836 m) et le Monte Gibele (796 m), on constate à quel point la vigne envahit le paysage jusque sur les terrasses, même si d'autres cultures, oliviers, capriers, ont investi certaines parcelles. Prenant pied sur la terrasse de la maison, je devine par la porte ouverte de la cuisine qu'une cérémonie est en cours : c'est le vigneron, Battista Belvisi qui procède au baptême des nouveaux participants à la récolte, en versant sur leur tête une rasade issue d'une bouteille de l'année précédente, ainsi que sur les premiers raisins fraîchement récoltés. Nul doute que je vais devoir sacrifier à ce rituel liturgique. Par Saint Georges!...

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Le domaine, l'Abbaye Saint Georges, est apparu en 2015. Battista Belvisi est à la fois vigneron, caviste, oenologue. Avec son compère Beppe Fontana, ils réunissent alors environ trois hectares et demi de petites parcelles, comme autant de minuscules clos. L'âge moyen des vignes et de soixante ans, situées vers 300 mètres d'altitude. Les deux tiers sont plantés de zibibbo, le reste, pour l'essentiel de pignatello (appelé aussi nostrale), carignano, grillo, nerello mascalese, alicante cultivés parfois en guyot (vignes de trente ans environ) afin de sauver les raisins de la gourmandise des lapins de garenne, mais surtout en alberello selon le système typique pantesco (terme issu du dialecte local), sorte de gobelet dans une petite cuvette, parfois, où l'eau de pluie (rare!) peut rester et qui protège aussi parfois des vents les plus violents. Cette pratique viticole - vite ad alberello - a été inscrite, en 2014, au patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO.

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L'Abbaye Saint Georges a résolument intégré la sphère des vins naturels : conduite en bio avec utilisation de pratiques biodynamiques. Aucun pesticide et produits cryptogamiques ne sont utilisés, ni la moindre fertilisation. En 2023, les conditions climatiques plus avantageuses ont permi d'éviter largement les ravages du mildiou, très envahisseur sur le continent. A la fin de l'hiver, l'herbe est enterrée. A la cave, on ne compte que sur les levures indigènes. Au cours de la fermentation et de la vinifcation, aucun additif n'est utilisé, pas même l'anhydride sulfureux. Ici, pas de sulfites ajoutés, y compris pour le passito de Pantelleria. La superficie actuelle atteint 7,5 hectares, avec une production d'environ 25000 bouteilles. Le vignoble se concentre pour l'essentiel dans le sud-est de l'île, du côté de Khamma, Serraglia, Mueggen et de la Contrada Barone.

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Malgré sa relative petite taille (84 km²), Pantelleria est connue pour ses multiples vents. Ceci, combiné à l'altitude parfois et aux expositions variées, permet de constater des différences intéresssantes, influant sur la teneur en sucre des raisins notamment et sur la date des vendanges. Ces dernières commencent en août (zibbibo, parfois exposé au soleil) et se poursuivent tout au long du mois de septembre, pour ce qu'on qualifie ici de "première récolte". Les vendanges dites tardives, de "second fruit" appelées en dialecte pantesco "sganguna", pour les cuvées Papotta et Zibimbo. La première est une méthode ancestrale et toutes deux sont issues de macérations très courtes (3 jours), avec l'idée qu'un tel zibbibo peut exprimer des notes fraîches et aromatiques, rappelant, en quelque sorte, un jus de fruit.

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Bon an mal an, pas moins d'une douzaine de cuvées illustrent la production de Abbazia San Giorgio. Du côté des blancs, si le zibbibo est le vecteur principal dans ses différentes expressions, on trouve également la cuvée Canto del Grillo, 100% grillo âgé d'une douzaine d'années sur un hectare d'une colline argileuse, issue d'une macération d'une vingtaine de jours, dont l'élevage se déroule en cuve inox durant quatre mois. Il y a aussi Lustro, 100% catarratto planté voilà une quinzaine d'années, dans un paysage de terrasses et un sol volcanique pauvre en matière organique mais riche en micronutriments, avec un élevage identique au précédent.

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Le zibbibo se décline donc en plusieurs styles et qualités, en s'appuyant sur sa présence ancestrale et une part de tradition propre à Pantelleria. Des blancs de macération tout d'abord avec Orange, issu de vignes de soixante ans environ. Des jus qui, après une macération de trente jours passent en partie sous inox et dans des fûts de châtaigniers. Pour Joe Pesk, il s'agit de vignes centenaires. Macération de quatre-vingt-dix jours, puis élevage en amphores ou en fûts pendant un an. "Le nom de la cuvée se veut une référence ludique à un personnage de la mafia italo-américaine et à la saveur intense de pêche abricot propre à ce vin!..."

Passons ensuite aux vins issus de vendange tardive et notamment le Ddefiu (en dialecte, "ni froid ni chaud" ou "vent tiède". C'est le résultat d'un projet qui vise à obtenir un vin sec à partir des raisins utilisés habituellement pour le passito. Longue macération de soixante jours, puis passage sous inox et élevage en amphores pendant environ six mois. Le domaine produit donc également de petites quantités de passito tel que Magico, récolté pendant la seconde quinzaine d'août. Les raisins sont exposés au soleil pendant une dizaine de jours selon la météo. Puis pressurage et élevage de douze mois environ en cuves inox, puis six mois en barriques. Au final, le vin compte douze grammes de sucres résiduels. A proprement parlé, un vin de méditation que l'on apprécie à l'ombre, dans un courant d'air au coeur de l'été, lorsqu'il faut évoquer des choses sérieuses...

Voilà quelques années, deux rosés ont fait leur apparition, du fait notamment que les vignes de nerello mascalese étaient fort jeunes pour produire un rouge à la hauteur des attentes. Le premier fut Cloé. Les raisins sont récoltés lors de la deuxième moitié de septembre. Une macération de quatre jours, puis un élevage pour partie sous inox et en châtaignier permettent d'obtenir une belle pureté d'expression. Bat, le second rosé, produit à partir de nerello mascalese et d'un peu d'alicante est issu d'une courte macération de vingt-quatre heures, mais d'un élevage plus long, soit environ huit mois sous inox, poursuivi par un passage en barriques usagées.

Trois rouges sont actuellement produits au domaine : Cumparone, dont le premier millésime remonte seulement à 2021. Macération de dix jours, l'élevage se prolongeant jusqu'à douze mois, auxquels on ajoute six mois passés en bouteille, avant d'être mis sur le marché, ce qui est le cas pour tous les rouges. Le second, Garofalo, est issu de nero d'avola et d'alicante. Fermentation de quinze jours environ, selon la couleur obtenue. Elevage sous inox de douze mois, puis en barriques pendant dix-huit mois. Le dernier est Rosso dei Sesi, un pur perricone, aussi appelé pignatello. Vignes d'une trentaine d'années, vendange lors de la deuxième partie de la récolte. Macération de quinze jours, puis élevage sous inox. Le terme Sesi fait référence aux constructions funéraires mégalithiques en pierre, présentes sur certaines zones de l'île et donc aussi au nom du peuple qui les a construites au IIè millénaire avant J.-C. 

Les vendanges peuvent être longues, les dégustations aussi!... En fermant les yeux, on imagine aisément que tout contribue à donner aux vins leurs caractères typiques : de la mer et des côtes spectaculaires de l'île, aux parfums et aux saveurs intenses et singulières que l'on retrouve dans les verres. Le soleil peut parfois être brûlant, mais on en apprécie que plus la qualité des pauses déjeuner. La femme de Battista, Pina, n'a pas son pareil pour cuisiner quelques plats typiques. Ses aubergines frites sont insurpassables!... Tout comme ses tourtes, les crêpes typiques à la farine de pois chiche!...

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Mais laissons Mariapiera Simeone évoquer ses dernières vendanges : "Pantelleria est une île magique, dans le vrai sens du terme! Elle a une histoire très ancienne et mystérieuse. Elle est le lieu de nombreux récits épiques d'anciens peuples qui habitaient la Méditerranée et je dois dire qu'elle conserve parfaitement cette atmosphère. C'est presque comme si l'île était une entité vivante qui doit en quelque sorte accepter votre présence, comme une ancienne divinité!... Et le fait qu'il y ait encore des manifestations volcaniques secondaires ou que les vents soient si influents sur la vie de l'île et sur celle des insulaires, contribue certainement à renforcer cette image. Les paysages sont caractéristiques et merveilleux, avec les plantes typiques du maquis méditerranéen qui poussent de manière sauvage et luxuriante, les murs en pierres sèches protégeant les terrasses, les dammusi (nom des habitations typiques) se cachant çà et là, les jardins panteschi avec leurs murs élevés pour protéger des arbres et les nombreuses traces laissées par les civilisations qui, au cours des millénaires, ont habité Pantelleria."

Et d'ajouter : "J'ai eu l'occasion de rencontrer des gens vraiment fantastiques et uniques. Je pense à Riccardo, le garçon fier et gentil qui collabore avec Battista depuis quelques années, à tous les amis qui se joignent souvent aux vendanges : Wolf, qui, voilà de nombreuses années, a été enlevé une nuit par les extraterrestres!... Giampiero, le gentil géant, ému que nous célébrions son anniversaire, Elia et Adriana, avec leurs mille histoires et projets, Mario, un vieil ami qui préparait pour nous tous des repas exquis, tout en nous réjouissant avec ses récits sur le vieux Palerme ; Guiseppe, le fils aîné de Battista qui depuis quelques années aide ses parents, avec tous ses amis, Giulia, la plus jeune fille, toujours engagée dans le sport et bien sûr Pina et Battista, qui m'ont accueillie en famille, avec une hospitalité et une gentillesse incomparables!..."

Il ne nous reste plus qu'à franchir le canal de Sicile et à découvrir cette terre hors normes!... Les photos sont celles du domaine.

Prochaine destination : Île de Capraia, Azienda agricola La Mursa.

1 janvier 2024

Bonne Année 2024!...

Que faut-il attendre de cette année 2024?... Des médailles d'or, des médailles d'argent, des médailles de bronze... des médailles en chocolat?... Pour cela, il faudra notamment patienter, du 26 juillet au 11 août, au coeur de l'été, à l'occasion des Jeux Olympiques et Paralympiques (du 28 août au 8 septembre) de Paris!... Bien sûr, nous connaissons tous, dans nos entourages respectifs, ceux qui vous lâchent parfois des "oh, vous savez, moi, les Jeux..." Et qui seront les premiers à anticiper (ou à repousser) leurs périodes de vacances pour être dans leurs starting-blocks, au moment des grandes finales, dont certaines nous vaudront sans doute quelques Marseillaises!... Amateurs de grands frissons, tous nous serons!...

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Et finalement, peut-être pas, parce qu'au coeur de l'été, il y a aussi matière à mettre le cap sur d'autres contrées, si nombreuses à nous proposer des nectars de toutes les couleurs, blancs, rouges, rosés, oranges... Ceux qu'on se propose d'ouvrir sur une chaude terrasse estivale, lorsque la nuit tombe... Quels que soient nos choix au cours de cette année 2024, essayons de les vivre, de les partager avec ceux qui nous sont chers, en leur souhaitant notamment santé, prospérité, passion certains jours et plaisirs intenses. Belle Année 2024 à toutes et tous!...

31 octobre 2023

Surprise, les Bretons en pincent pour l'Anjou noir!...

Depuis quelques temps, les amateurs dressent l'oreille et les papilles, lorsqu'on évoque la péninsule armoricaine. Suite à une décision européenne, la viticulture bretonne peut enfin se développer et on ne compte plus les projets aux quatre coins de la Bretagne. Certains vont avoir du mal à se mettre en place du fait des défis qu'ils représentent, mais d'autres sont lancés. Une Association des Vignerons Bretons est née, regroupant les professionnels. D'aucuns parlent déjà de nouvel eldorado... Soyons prudents! Il reste tant à faire... En Anjou, en revanche, la dynamique est certaine depuis quelques années. D'ailleurs, lorsqu'on souhaite évoquer les nouveaux talents qui y apparaissent, il est difficile d'être exhaustif. Certaines mauvaises langues iraient même jusqu'à soutenir que dans la région, on donne un coup de pied dans une cuve, il en tombe deux tous les mois!... Nous n'irons pas jusqu'à une telle extrémité à risque (ça dépend de quel côté ils tombent...), mais il n'est pas rare d'en découvrir de nouveaux de temps en temps, par le biais notamment des réseaux sociaux et de leurs algorithmes!... Suivez mon regard... Or, surprise, parmi ces nouveaux venus, un Breton et une Bretonne pure souche, faisant en quelques sortes le chemin inverse, se sont lancés ces dernières années et proposent leurs premières cuvées, faisant face aux difficultés inhérentes aux tout derniers millésimes...

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~ Pierre-Gilles Euzen ~

Avec 2023, ce natif du Sud-Finistère attaque son troisième millésime. Arrivé dans la région angevine pour son activité professionnelle, il sent que celle-ci n'est plus vraiment en phase avec son idéal de vie et son équilibre. Un peu par hasard, il découvre qu'en étant dans la capitale des ducs d'Anjou et du roi René, il n'est qu'à quelques kilomètres de Rablay sur Layon, ou encore Beaulieu sur Layon et autres communes pourvoyeuses de quelques-uns des plus grands nectars issus de chenin. Une région, des crus qui ne lui sont pas inconnus, tant il fut presque biberonné par son oncle Joël, propriétaire avec son épouse Jocelyne de la Cave de la Presqu'île et du Mutin Gourmand, à Crozon, dans les années 2000, aux moment où nombre de vins naturels apparaissaient alors, avec leurs qualités, parfois leurs défauts.

Vignes La Pépiniere

Par hasard, lors d'une dégustation en 2019, il croise Simon Batardière qui, face à ce quadra partant pour la grande aventure, ne se perd pas en conjectures : "Tu presses, tu mets en barriques et topette!" Simple comme un coup de fil, disait la pub des PTT, jadis!... Petit à petit, le réseau s'élargit. Le vigneron évoque lui-même "un apprentissage pas à pas sans formation académique". Il arrive ainsi, grâce souvent au bouche à oreille, à composer son domaine. Dès 2021, la première parcelle se situe ainsi à Beaulieu sur Layon, La Pépinière, 80 ares de vieux chenin en coteau, âgés de soixante ans, en gobelets non palissés. Dès cette même année, il complante en massale ce chenin et plante quelques arbres fruitiers, avec des variétés anciennes angevines de pommiers et de poiriers, ainsi que des pêchers de vigne.

Puis, il récupère ensuite 1,5 ha de vieilles vignes hautes et larges de cabernet franc, âgées de soixante ans également, à La Fosse aux Loups, sur la commune de Rablay. Enfin, il complète le tout avec des vignes complantées, soixante ares de chenin entre vingt et soixante ans, plus vingt ares de vieilles vignes de grolleau, le tout à Montbenault, sur la commune de Beaulieu. Le panel de vignes est pour le moins intéressant, sauf qu'il est assez éloigné du domicile et du petit chai restauré, le tout situé à Vauchrétien, soit à une quinzaine de kilomètres de routes sinueuses de l'Anjou noir.

Une réflexion s'impose donc, afin de conserver une sorte de cohérence pour le projet. Un total de trois hectares environ, c'est l'objectif, mais celui-ci serait désormais de "garder les chenins sur schistes au bord du Layon et de trouver des parcelles en Aubance, sur des sols plus profonds et plus adaptés aux rouges. A la vigne, enherbement naturel entre les rangs, zéro chimie, pas d'engrais, traitements réduits au strict minimum et bien en deçà du cahier des charges bio. Vinification sans intrants, mais pas non-interventionniste pour autant. Le vin ne se fait pas toujours tout seul!..."

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Maintenant, il faut que tout cela se mette en place. On imagine aisément la part de rêve du vigneron débutant. Traduire l'impact de son ou ses terroirs, faire des vins qui lui plaisent, mais qui interpellent aussi l'amateur et topette!... Avec 2022, Pierre-Gilles Euzen (prononcez euzin, comme il se doit dans le Finistère) propose un chenin (ça rime!), A l'horizon, auquel il faudra un peu de temps passé en bouteilles pour s'exprimer totalement, mais également un rouge, L'Instant d'après, un cabernet franc issu d'une délicate infusion, que l'on peut apprécier, à ce stade, légèrement rafraîchi, dans l'esprit d'un rosé colloré ou d'un rouge clair, selon la définition que chacun en fait!... Le vigneron de Vauchrétien ne fera pas part à ce stade de certitudes. Il va avancer pas à pas, certain également que l'entraide et l'écoute en vigueur dans la région, pour peu que vous intégriez un groupe de "voisins" souvent confrontés en même temps aux affres du climat notamment, lui permettra de s'ouvrir d'autres horizons. A suivre!...

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~ Adèle Coguic ~

Voici un autre exemple d'installation récente, s'appuyant résolument sur un mode artisanal autour d'une production de vins naturels. Ce n'est sans doute pas strictement lié au hasard, mais les fils menant à ce changement de vie sont parfois presque liés à une forme d'imaginaire. Adèle Coguic a d'abord été animatrice en EPHAD pendant seize ans du côté de Durtal, commune limitrophe du Maine-et-Loire et de la Sarthe. "Un public âgé rural qui n'est sans doute pas pour rien dans ma reconversion (les discussions autour des travaux de la terre, la connaissance de la nature et du vivant, la transmission orale...)". Après cette sorte de déclic et une curiosité certaine pour le vin, elle éprouve le besoin d'en savoir plus. Elle approfondit ses connaissances par le biais du cycle du WSET 1 à 3 (Wine and Spirit Education Trust), puis d'une mention supplémentaire de sommellerie à Angers, entre 2019 et 2023.

On devine aisément à quel point les rencontres avec les vignerons croisés lors de différents stages sont déterminantes. En 2020, elle effectue ses premières vendanges chez Didier Chaffardon, pionnier des vins naturels en Anjou. En septembre de cette même année, elle quitte définitivement l'EPHAD et se lance dans l'aventure. En 2021, les vendanges se déroulent chez Emilie Tourrette-Brunet, une autre révélation de la région. Pour renforcer sa formation, elle passe par le lycée agricole de Montreuil-Bellay, pour des stages de taille, travaux des vignes et vinification.

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"J'ai appris et j'apprends beaucoup avec eux..." En 2022, Didier Chaffardon lui propose de reprendre une parcelle de gamay de 80 ares à Mozé sur Layon. Désormais, une autre parcelle située dans la même commune, 90 ares de cabernet franc, complète l'ensemble. La vigneronne s'est désormais lancée dans la recherche de chenin, de quoi totaliser environ trois hectares, limite basse de la rentabilité, selon ce qui se dit.

Bien sûr, une des plus grandes difficultés actuelles est de trouver un local, afin d'entreposer les cuves et organiser les vinifications, obstacle à un développement serein identifié dans la plupart des régions, surtout pour les jeunes débutants non-originaires des secteurs viticoles choisis. Mais, cette fois, la chance a sourit à Adèle, puisque cinq jours avant les vendanges 2022, elle peut enfin prendre possession d'un local à Saint Saturnin sur Loire. Désormais, les premières cuvées sont disponibles : un gamay rosé gourmand, avec une pointe de sucres résiduels, qui fleur bon les séquences apéritives et un gamay rouge, qui devait au préalable être un vin primeur, proposé avant la fin de l'année, mais qui, finalement, a un peu traîné des pieds ou qui a pris son temps, pour devenir une cuvée printannière. Des vins de pur plaisir, sans prétentions, mais très accessibles, embouteillés et capsulés, un peu façon Chaffardon, qui a démontré que la méthode permettait aussi de garder les vins sans difficultés.

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Encore des nouveaux venus donc en Anjou!... Et notamment en Anjou noir!... Une région où l'on verra sans doute cohabiter de plus en plus, ces micro-domaines tournés vers la qualité, formant une mosaïque s'appuyant sur celle des terroirs désormais bien identifiés, avec d'autres structures aux objectifs bien éloignés de ceux des premiers, pour lesquels la logique de forte production, de hauts rendements, conduit à une production de masse, pouvant satisfaire le négoce traditionnel et la grande distribution, en proposant notamment des "méthodes traditionnelles" portant bien mal leur nom, à des tarifs supposés compétitifs!... L'écart se creuse entre les deux hémisphères de la viticulture... Il n'est que d'arpenter le vignoble angevin pour s'en rendre compte.

* : Photo de Laurent Combet, le Courrier de l'Ouest

15 octobre 2023

Guide des vins des îles : la suite en ligne!...

En août 2022, je vous annonçais la parution du Guide des Vins des Îles, Voyages en Méditerranée, grâce aux Editions Nouriturfu, quelque chose entre le guide de vin, le guide de voyage et le catalogue des bonnes idées d'escapades. Sa livrée façon marinière d'équipage (une jolie idée de l'éditeur!) avait des relents d'embruns chauds et salés, au soir d'une traversée, lorsqu'on arrive à quai et que l'on décide de partager un verre sur une terrasse envahie d'un magnifique soleil couchant...

Guide des vins des îles (couverture)

Bien sûr, que l'on soit dans la peau d'un lecteur ou de l'auteur, l'envie d'une récidive finit vite par vous démanger. Mais, si pour le premier opus, les choses ne furent pas simples, entre épisodes Covid et diverses contrariétés d'ordre personnel, imposant des annulations de dernière minute, l'idée que la première liste de domaines à découvrir et de vignerons à rencontrer était loin d'être exhaustive, ne pouvait que faire germer celle de me présenter de nouveau en salle d'embarquement... Mais, la conjoncture de 2017 ou 2018 n'est déjà plus la même que celle d'aujourd'hui... Un sujet se retouvant un peu moins, désormais, dans la ligne éditoriale de l'éditeur, des coûts repartis à la hausse, tant pour ce qui est des voyages aériens que des séjours et peut-être aussi l'envie de voir si on peut faire autrement, en mélangeant le concret au rêve... Une sorte de nouveau défi, avec un bilan carbone au top!... Peut-on solliciter notre imaginaire pour prendre pied sur quelques terres lointaines, posées sur l'horizon?... 

Comment cela va-t-il se concrétiser? En fait, l'objectif est de faire quelques recherches (la liste s'allonge chaque jour!), de prendre contact avec les vignerons dans leur petit paradis îlien, d'échanger avec eux, de capter leur passion et, en même temps, ces senteurs incomparables des herbes sauvages et de la pierre chaude, que l'on subodore inévitablement dans toutes les cuvées à découvrir, le soir sur la terrasse. Vous pourrez donc retrouver ici-même, au fil du temps, ces vins de toutes les couleurs et tous les styles, ce qui fait toute la diversité de la production vinicole, si variée, multiple, que les amateurs ne peuvent plus ignorer aujourd'hui. Et si, en plus, cela vous donne l'impérieuse envie de mettre les voiles, de franchir le détroit qui vous sépare de cette île mystérieuse, lors d'un séjour en Italie, en Grèce ou ailleurs, alors, le pari sera largement gagné!... A charge pour moi de trouver les mots justes, afin que vous montiez sans crainte dans ce ferry débonnaire, glissant sur le bleu profond de la Méditerranée et peut-être d'autres mers et océans... Alors, prêts pour de nouvelles aventures?...

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4 octobre 2023

Stéphane Derenoncourt tourne la page et se recentre!...

Au début de l’été, à tout juste soixante ans, Stéphane Derenoncourt a annoncé qu’il passait la main à ses trois associés, Simon Blanchard, Frédéric Massie et Julien Lavenu, présents à ses côtés depuis le début des années 2010 dans le cadre de Derenoncourt Consultants, qu’il avait créé en 1999, en même temps que son Domaine de l’A avec son épouse Christine, au cœur de Castillon. Arrivé dans le Bordelais  pour y faire les vendanges à la fin des années 80, en droite ligne de son Dunkerque natal, sa guitare sur le dos et quelques refrains en tête d’Iggy Pop, Franck Zappa, Tom Waits ou les Velvet Underground, il fait sa place à St Emilion, auprès de Maryse Barre et Nicolas Thienpont, au Château Pavie-Macquin, puis, sous les conseils de Stephan von Neipperg (Canon la Gaffelière, La Mondotte…), il se lance dans le conseil. Une demi-douzaine de propriétés font appel à lui tout d’abord (on en dénombre plus de cent cinquante aujourd’hui), pour lesquelles il ne ménage pas sa peine et ne compte pas ses heures.

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- Alors Stéphane, tu tournes la page ?

Disons plutôt que je me recentre ! J’avais envie de prendre du recul, un peu de hauteur… Surtout, de revenir un peu aux sources. Aujourd’hui, Derenoncourt Consultants, c’est une grosse machine, avec vingt personnes et on passe beaucoup de temps à gérer des problèmes humains, des problèmes de stratégie… J’ai pris une première claque avec le COVID, quand il y a eu le confinement. Ca faisait vingt ans que je n’avais pas été sédentaire ! Et le fait de l’avoir été d’un seul coup, ça a un peu changé ma vie. La deuxième claque, la plus définitive, c’est que je viens de faire soixante balais !... Je n’ai plus l’âge de faire trois fois le tour du monde chaque année. J’ai envie de peu de projets et d’investir un peu mon expérience dans des causes. Notamment pour Bordeaux. Je viens de créer un club sur Castillon, pour promouvoir cette appellation, avec une réflexion plutôt par le haut. C’est une AOP dynamique, très investie, plutôt propre, puisqu’un peu plus de 30% est bio. Deux premiers évènements, à Bruxelles et Lille, ont été très bien accueillis. Et puis, je me recentre sur mon domaine, parce que j’ai quelques projets.

- De quel ordre ?

Je veux avoir une réflexion sur les conditions de travail des ouvriers agricoles. Ça devient extrêmement compliqué de trouver des gens intéressés par ce métier, durablement. Il faut l’enrichir, améliorer la qualité de vie… Au domaine, on va très certainement se lancer, dès l’année prochaine, dans un peu d’élevage, vers aussi la création d’un jardin biodynamique, tendre vers une forme d’autonomie (avec les légumes notamment). Et surtout, voir comment ça va réagir du côté du personnel !...

- Alors, plus de grands espaces ?

Je vais quand même garder un peu de conseil ! A Pavie-Macquin tout d’abord, sur l’île de Tinos aussi, en Grèce, avec le Clos Stegasta, un lieu qui dégage une grande énergie. Et puis auprès de mes clients au Moyen-Orient, au Liban et en Syrie, d’autant que certains évoquent Chypre, dont je rêve, à mes heures… Enfin, j’ai aussi une petite cave à St Emilion depuis des années, qui végète un peu et dont il faut que je m’occupe.

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- Il reste tout ce qui est alimenté par ton expérience…

En effet, il faut approfondir la réflexion sur les conséquences du réchauffement climatique. Dans un autre domaine, je trouve qu’il y  a de moins en moins de « grands amateurs », des gens qui connaissent le vin et la dégustation, maîtrisant grâce à leurs connaissances, l’identification des sols, un peu de « géosensorialité »… C’est autre chose qui influe sur les goûts de nos jours. Un vin bien marketé se vend mieux et plus cher qu’un bon vin traditionnel ! Et puis, il reste le sujet de la formation des jeunes diplômés, très influencés par la technique… Leur parler de levures indigènes, c’est aller à contre-sens de ce qu’ils apprennent !...

S’il a voulu faire du Domaine de l’A une sorte de laboratoire du vignoble, afin de transposer ses constats vers les domaines conseillés, il sait bien que parfois, il n’est pas toujours facile de faire passer ses idées. A Bordeaux notamment, les enjeux sont toujours présents. Dès le début, autodidacte, il a été à la fois reconnu et critiqué pour les méthodes préconisées : arrêter les foulages, mais aussi les soutirages en faisant des élevages sur lies, réintroduire les pigeages qui avaient disparu… « En fait, s’amuse-t-il, j’ai surtout tenté de réveiller de belles endormies !... »

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- Et le millésime 2022 ?

Au domaine, c’est un des plus beaux que nous ayons fait ! Avec 2016 et 2010, peut-être. C’est mûr et frais. C’est un millésime de matière, mais la fraîcheur vient par le tanin, pas par l’acidité. Un millésime très spécial, comme on n’en a jamais vraiment rencontré en terme d’équilibres. Avec une évolution plus rapide que je ne pensais en général. On ne va sans doute pas prolonger trop les élevages…

6 août 2023

Stéphane Rocher : Montbenault, exhausteur de talents!...

S'il est permis, un jour, d'élever au rang de cru certains secteurs angevins, il est probable que celui dit de Montbenault, situé entre Faye d'Anjou et Beaulieu sur Layon, sera cité parmi les premiers. La faute sans doute à Richard Leroy qui, avec ses Noëls, a hissé ce plateau aux douces courbures, au dessus de Rablay sur Layon, parmi les stars viticoles de la région, voire plus!... S'il s'en réjouit, c'est surtout qu'il a pu voir arriver quelques jeunes talents depuis une décennie et demie, prêts à défier ce terroir hors normes. Et ce n'est sans doute pas fini, puisque certains parmi les meilleurs secteurs, sont toujours aux mains de producteurs de jus, plutôt que de vignerons artisans!... La notoriété du cru a bien sûr son revers : l'exploitation de la moindre surface fait disparaitre les bosquets et les chemins creux, autant d'espaces chéris d'une bonne biodiversité... Au grand dam de certains, comme Stéphane Rocher, vigneron de la Ferme de Montbenault, qui se bat pour préserver toutes ses qualités au paysage.

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Les sept ou huit dernières années du XXè siècle nous ont permis de découvrir les premiers talents, autant de vignerons venus parfois de différents horizons, qui allaient nous offrir de déguster les premières pépites, des Anjou blancs secs, mettant en valeur le cépage chenin, souvent dédié jusque-là à la production de grands moëlleux et liquoreux, en s'appuyant au passage sur la multiplicité des terroirs. Les meilleurs de ceux-ci étaient supposés se situer sur la rive droite de la Loire, du côté de Savennières. Mais, à la lecture de la carte des sols de la région, remplaçant celle géologique des sous-sols, on a pu aisément constater que les multiples expressions aromatiques notamment, devaient ouvrir le champ des possibles, pour ceux qui se mirent en tête de proposer des chenins secs. Ainsi, un petit groupe de vignerons passionnés, souvent las de produire des rosés doux, des cabernets bons une année sur dix et des liquoreux connus pour leurs millésimes exceptionnels trop rares (et finalement délaissés par les amateurs ne sachant plus comment les consommer!), n'eurent aucun mal à se convaincre qu'une autre voie était possible. Le temps des Anjou blancs secs donc était venu, avec l'arrière-pensée de faire des "vins de lieux", comme autant de parcellaires, peu répandus alors dans la région.

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Trente ans plus tard, cette tendance a vu naître nombre de vocations, avec plus ou moins de bonheur pour certains, mais désormais, on s'amuse presque de ces vagues successives de vignerons, venus se partager une sorte de festin qui était loin d'être une évidence au départ. Certes, le prix des terres a rendu possible nombre de ces installations et participé au développement de toute cette région du Layon. Sur ce point, on note que la génération possédant ces terres sur des domaines "historiques" de vingt ou trente hectares, n'a pas forcément une connaissance approfondie des qualités intrinsèques de ses vignes, mais que la notoriété de certaines parcelles commence à venir aux oreilles des propriétaires prêts à vendre. Il faut donc s'attendre à une inflation du prix de l'hectare, d'autant que la sociologie des clients potentiels a aussi évolué, depuis l'apparition d'investisseurs capables de surenchérir...

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Lorsqu'on interroge les référents régionaux (Angeli, Leroy, Vaillant ou Baraut par exemple), certains noms ressortent inévitablement, parmi ceux notamment installés, avec des parcours divers, depuis le début des années 2010. Et donc, Thomas Batardière et Stéphane Rocher font figure de talents avérés. Si le premier met l'accent sur des chenins parcellaires (L'Esprit libre, Les Cocus ou sa version personnelle des Noëls de Montbenault) dès les premières années et même s'il n'oublie pas le grolleau noir et le cabernet franc, son voisin se fait surtout connaître, quant à lui, par sa créativité, son sens aigu de la recherche vers d'autres horizons, aspect des choses que les vignerons du cru lui reconnaissent unanimement. A l'heure où certains, parmi les plus récemment installés notamment, misent uniquement sur le chenin, que presque toute la Terre nous envie, on éprouve un certain plaisir à rencontrer un vigneron, que la diversité régionale motive chaque jour.

Le parcours de Stéphane Rocher, s'il n'était pas véritablement semé d'embuches, avait quand même de quoi éprouver le jeune homme. Fort d'avoir pu acquérir le Ferme de Montbenault, dépendance du Château de Montbenault, avec ses bâtiments presque en ruines à l'époque, il dû aussi faire face à la nécessité de disposer de vignes éparses, jusqu'à neuf ou dix kilomètres, les terres les plus proches étant alors indisponibles. Mais, tout finit par évoluer et s'arranger!... Sur le haut du plateau, où chacun pouvait constater la qualité de son travail, un voisin se manifesta voilà peu, pour lui proposer de reprendre certaines parcelles de chenin à proximité de la ferme. Ainsi, la volonté du vigneron de regrouper ses vignes devint une réalité. Tout en constatant que certains membres des plus récentes vagues de jeunes talents étaient aussi devenus ses voisins, tels Olivier Lejeune ou Mélanie Grenouilleau et Romain Nicolas. Il compte donc désormais huit hectares de vignes, plus les prairies fauchées en alternance tous les deux ans, une mare réalimentée (une autre doit réapparaître bientôt), des haies entretenues et régénérées et même bientôt une plantation d'osiers de plusieurs couleurs!... Tout cela, en cohérence avec l'idée qu'il se faisait à l'origine d'un domaine viticole angevin, d'une ferme angevine...

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Sur le coteau, expression de la diversité de cépages voulue, on trouve du gamay de Bouze, du grolleau gris (dont il est un fervent partisan pour l'avenir), mais aussi du pineau d'Aunis. Bien sûr, du chenin, avec la possibilité d'associer dans ses cuvées des jeunes vignes et des "mémères", comme il les surnomme affectueusement!... Autre indéniable avancée, c'est d'avoir pu compléter le panel de terroirs, tous situés sur Montbenault : des altérations de schistes, certes, mais aussi des phtanites, des schistes rouges et depuis peu, des rhyolites sur un très beau secteur, de l'autre côté de la route qui mène de Thouarcé à Beaulieu. Si le vigneron propose un seul parcellaire pour le moment (Pierres Bleues), devraient apparaître à l'avenir une autre cuvée sur les rhyolites et même une troisième sur schistes rouges.

La gamme se complète de Petits Cailloux, un "vin de printemps" (chenin, plus grolleau gris sur schistes rouges agé de onze ans), mais aussi d'une bulle destinée à remplacer Kblanc (un blanc de noir, issu de cabernet franc, tranquille) qui n'était pas loin de faire l'unanimité auprès des amateurs!... Cette bulle est aussi composée à 100% de cabernet franc, en blanc de noir et en méthode traditionnelle. On y trouve 30% de jus issus de 2020 et 70% de 2021, avec un apport de 4 à 5% issus d'un fût non ouillé pour la note oxydative qui ravit le vigneron!... Du grand art!... Bien sûr, il convient de ne pas ignorer les autres cuvées, comme Lemon Tree, un chenin avec une touche de résiduel, ou encore Petits Cailloux rouges, pur grolleau et Muriers (cabernet franc et grolleau), voire Grappe de soleil (chenin moëlleux) et l'étonnant Strawberry Fields, un rosé issu de pineau d'Aunis et de gamay de Bouze, qui laisse rarement indifférent!...

Stéphane Rocher le confesse aisément : "Je suis très long à la détente! J'ai besoin d'observer sur le long terme.." Ainsi des élevages, comme ceux en cours de chenin, sur fûts de différentes dimensions et sur jarres, le tout devant être intégré aux autres volumes s'ils donnent satisfaction au vigneron. Il ne cède en rien aux modes, aux tendances qu'une majorité de ses collègues adopte. Ainsi, par exemple, il ne procède à aucun tri de la vendange et préfère la pratique d'un "égrainage" à la vigne, avec des personnes de confiance, juste avant la cueillette. Autant de particularismes qui symbolisent sa progression et celles de ses vins, avec en plus, une observation attentive des vignes au quotidien. "Cette année, au printemps, on a travaillé comme des fous!... Mais, depuis quelques semaines, on note un ralentissement du fait de cette météo estivale fraîche... La vigne a du mal à s'y retrouver!..." Il est temps, maintenant, de prendre quelques jours de vacances en famille, sur la côte vendéenne, histoire de retrouver cette plage et un air iodé vivifiant... Demain et 2023 seront d'autres jours...

20 juillet 2023

Thomas Liberge, cap sur l'avenir à l'Île d'Olonne et Brem sur Mer!...

On ne manque pas de se réjouir, lorsqu'on apprend subrepticement qu'un jeune vigneron a opté, depuis peu, pour ce terroir d'excellence de Brem sur Mer, sur la côte vendéenne. Quand celui-ci revendique un statut de paysan-vigneron, on se dit qu'il est forcément animé par des pensées positives. En plus, il se projette vers le futur avec quelques idées innovantes... En revanche, on peut affirmer qu'il ne ménage pas sa peine, puisque, avant même d'entrer pleinement dans le vif du sujet, il enfourche son vélo pour parcourir le vignoble français pendant l'été 2022 et rencontrer des vignerons de différentes régions (2200 km à travers la Champagne, l'Alsace, le Jura, le Bugey, l'Ardèche, le Languedoc, le Roussillon, Gaillac, l'Auvergne et la Loire, excusez du peu!...), tant quelques-uns fraîchement installés que d'autres prêts à transmettre leur savoir. Alors, en route, vite!...

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Le moins que l'on puisse dire, c'est que le jeune homme (il approche juste de la trentaine) avale les kilomètres sans problème!... En effet, dès 2020, il quitte son orientation toute tracée vers l'informatique et part pour un premier périple "afin de rencontrer certains acteurs, dans divers domaines agricoles, de la transition écologique". C'est à cette occasion qu'il découvre la vigne et le vin. Petit à petit, nait l'idée d'un projet agricole dans ce monde. C'est ainsi qu'après un passage dans le Muscadet, il débarque au Domaine Saint-Nicolas, cher à Thierry Michon et que l'opportunité de vinifier ses premiers raisins (et de passer un BTS viticulture-oenologie) le conforte dans ses premières impressions.

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Nous ne sommes pas loin du hameau de la Brardière et à une extrémité du parc des six éoliennes de Chemé, à l'Île d'Olonne. Le terrain est doucement vallonné (dans les vignes, on se rend parfois mieux compte de ces pentes délicates, de ces versants presque insoupçonnés...). L'Auzance, rivière vendéenne d'une quarantaine de kilomètres se jetant dans l'Atlantique après avoir reçu l'apport de la Ciboule, de la Vertonne et de quelques autres rus, en fait un petit fleuve côtier, coule à proximité. Au final d'ailleurs, se forme un estuaire, celui du hâvre de la Gachère, où on pratiquait naguère l'ostréiculture, aspect des choses qui n'a pas manqué d'interpeller le jeune vigneron, qui a du coup inscrit cette activité dans un vague projet de développement... Mais, ne le répétez pas!...

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Bien sûr, d'autres choses n'ont pas manqué d'interpeller le jeune homme!... Parmi celles-ci, les racines même du vignoble vendéen et son histoire. Notamment, l'immédiate période post-phylloxérique, au cours de laquelle, les vignerons installés dans ce secteur côtier, eurent l'idée, pour survivre, de planter des vignes (hybrides ou pas) dans les dunes bordant l'océan, permettant aux plants de résister au facheux puceron. C'était le cas dans cette zone de Brem et Brétignolles sur Mer, mais aussi largement plus au sud, jusqu'aux années quatre-vingt, aux alentours de La Tranche sur Mer, où l'on pouvait voir de belles parcelles de vignes plantées en contrebas de la route côtière, à proximité de la forêt de pins de cette région, connue également pour sa culture de l'ail, des oignons, y compris de fleurs, puisque cette petite station balnéaire fut longtemps connue pour sa Fête des fleurs, essentiellement des tulipes. Quelques photos et cartes anciennes en attestent d'ailleurs. Voir au passage le livre de Claude Belliard, Gaston Godard et Jean-Pierre Camuzard, Histoire et traditions de la vigne et du vin en Vendée (aux Editions du CVRH).

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Comme le talent n'attend pas le nombre des années, on peut parfois voir naître sa propre légende dès ses débuts. Thomas Liberge n'en a sans doute pas fait le calcul, mais notre imaginaire est parfois apte à en écrire les premiers mots. Ainsi, peut-être un jour, à peine arrivé dans la région, au coeur de l'été, délaissant son vélo pour cause de forte chaleur, il saisit sa planche de surf et traversa les dunes brûlantes pour rejoindre un des spots réputés du secteur, Sauveterre par exemple, le bien nommé pour un amoureux de la Terre, en prévison d'un coucher de soleil des plus romantiques... Surprise!... Il découvre à cette occasion que les dunes comptent encore, dans la micro-biodiversité locale, quelques pieds de vigne isolés, au milieu d'autres buissons parfois et qu'en se penchant dessus, on peut y voir la présence de quelques grappes ou grapillons en pleine forme... Au terme de la session, il en parle à d'autres surfeurs et promeneurs de passage et dès le lendemain, s'en va glaner les grappes diverses et variées. Quelques heures plus tard, un premier "Vin des Dunes " est né!... Magique!...

Stop!... Avant d'aller plus loin, simple mise en garde : ne tentez pas de le joindre à tout prix, il n'y en eut que quelques flacons et désormais plus aucun n'est disponible. Il ne vous reste plus qu'à alimenter votre imaginaire de passionné, en attendant!... Et sans doute, à découvrir ses deux premières cuvées du millésime 2022 : un délicieux pétillant naturel From Vino to Disco, à base de 50% pinot noir et de 50% de négrette, ainsi qu'un enjoleur pinot noir rouge tranquille, Les Michel.le.s également, pour lequel il a appliqué la méthode dite "faire trempette"!... Il ne s'agit pas d'un fantasme de surfeur, mais d'une pratique connue en Anjou notamment. Les raisins sont en partie pressés, la moitié souvent et ensuite ceux-ci rejoignent l'autre partie du volume de vendange qui elle, subit une macération pour y faire... trempette!... Pour ce qui est du décryptage de l'identité des cuvées, un autre post serait sans doute nécessaire!...

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Comme vous pouvez peut-être l'imaginer, d'autres voyages sont possibles à l'avenir, en compagnie de Thomas Liberge. Cela passera par la plantation d'un hectare de chenin, mais aussi la recherche de cépages anciens, dont certains sont déjà présents dans la région, avec l'arrière-pensée de créer un conservatoire de cépages vendéens. Quelques bois ont été récupérés çà et là et plantés, avant même la création de celui-ci : folle, marocain (du cinsault à prioiri!), portugais bleu, grand noir de la calmette (?), rayon d'or, jurançon blanc, gouais blanc, corbeau... Sans doute aussi une haie fruitière en bordure des parcelles dont il dispose et d'une autre voisine qu'il espère récupérer. Des arbres aussi et peut-être créer une sorte de ferme maraîchère et un "jardin-forêt"... Au-delà de ces projets, le jeune vigneron défend l'idée de s'appuyer sur une "agriculture de conservation des sols", en limitant notamment les passages de tracteur, en restructurant ces mêmes sols, ceux-ci étant déjà entretenus en bio depuis au moins vingt ans. On verra sans doute aussi apparaître un blanc issu de pinot noir (pour les huîtres?). Et puis, son vin des dunes et notre conversation lui ont fait naître une sorte de rêve : créer une parcelle, peut-être collective avec les vignerons du cru, replantée dans le sable des dunes, en franc de pied...

C'est certain, la part du rêve est présente chez nombre de vignerons. Bien sûr, il faut faire face, de temps en temps, aux difficultés, notamment climatiques, qui surviennent au survol d'un nuage ou par une froide matinée d'hiver... Mais, la passion est présente aussi!... Que voilà de belles journées en perspective, verre en main!...

18 mai 2023

Une vigne extraordinaire à La Roche sur Yon!...

Si La Roche sur Yon, modeste préfecture de province diront certains, est bien au coeur de la Vendée, elle n'est pas connue cependant pour être un territoire reconnu pour la qualité de ses vins, puisqu'elle ne figure pas dans la liste des Fiefs Vendéens. Seuls figurent dans la dite liste officielle des crus (des fiefs donc) Mareuil sur Lay, Brem sur Mer, Pissotte, Chantonnay et Vix, exprimant sans doute, toute la variété des sols vendéens, comme on peut le constater sur la carte géologique plus bas. Si le tracé des rues, à l'intérieur du Pentagone napoléonien de 1808, donne l'illusion d'un grand échiquier, la consultation d'InfoGeol (allez faire un tour sur Google Play ou l'App Store pour télécharger l'application indispensable aux amateurs de géologie!) confirme cette multiplicité des sols. Nous sommes là sur un "socle métamorphique" du "protérozoïque supérieur" avec des micaschistes, des micaschistes à silicate d'alumine, du paragneiss localement anatectique, à biotite, muscovite et parfois grenat, staurotide, sillimanite et autre méta-quartzite. Tout ce qui identifie la géologie locale dans un groupe dit de Nieul-le-Dolent, du nom d'une petite bourgade située à une petite vingtaine de kilomètres de la préfecture. Vous me suivez, bien sûr!...

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Mais, je n'ai pas l'intention de vous entretenir du potentiel des sols yonnais en vue de la revendication de leur éventuel classement. Même si je reste persuadé que certains fiefs ont été quelque peu écartés lors de la création du VDQS, puis de l'AOC/AOP et que, pour différentes raisons, la capitale de la Vendée, sur son territoire, ne pouvait être dépourvue, jusqu'à une certaine époque, de vignes alimentant les foyers locaux, voire les bars et tavernes de la petite ville. D'ailleurs, voilà un demi-siècle, on se réunissait, çà et là, pour procéder à quelques vendanges, dont on collecte d'ailleurs aujourd'hui les documents, notamment photographiques, en attestant l'existence. Même si quelques pieds de vigne subsistent encore dans certains jardins, soignés amoureusement par leurs propriétaires et que la mémoire collective, moins nombreuse désormais, se souvient de l'existence de la Tonnellerie Oger au coeur même de la ville, à moins d'un kilomètre de la Place Napoléon!... Quelques noms de rue, comme celle des Vignes Mallard, peuvent laisser supposer l'existence de diverses parcelles.

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Mais, mon propos du jour s'éloigne résolument des données géographiques, géologiques, toponymiques voire odonymiques. Il s'agit là d'évoquer toute la poésie que l'on devine parfois derrière la production de raisin et de vin. Et notamment de la gravure ci-dessus, reproduisant une photographie prise à la fin du XIXè siècle dans la ville de La Roche sur Yon, à moins de trois cents mètres de la place centrale. Nous sommes là fin 1882, alors même que le phylloxera frappe la région depuis au moins deux ans et qu'il faudra attendre encore quelques années, avant que le vignoble vendéen ne soit reconstitué, au moyen surtout des hybrides largement producteurs. Voici ce qu'en dit (dans le n°495 du 25 novembre 1882) la revue scientifique de l'époque, La Nature, informée par deux publications, une des Deux-Sèvres, l'autre de Marseille!...

"Par le temps de phylloxéra où nous vivons, il est intéressant de signaler une treille de chasselas qui a vivement excité la curiosité des connaisseurs par son étonnante fécondité. Un journal des Deux-Sèvres, une autre publication de Marseille qui nous ont été envoyés, ont annoncé qu’une vigne à La Roche-sur-Yon avait produit cette année 2115 grappes. Nous avons voulu avoir de plus amples renseignements à ce sujet. M. Émile Amiaud, photographe à La Roche-sur-Yon, a tiré, pour La Nature, une épreuve de la photographie que nous reproduisons ci-dessus, et qui représente cette vigne extraordinaire telle qu’elle peut être admirée contre la maison de pierre où elle s’est développée."

"Cette maison, située rue Molière, n°4, appartient à M. Mornet, cordonnier, qui a bien voulu nous transmettre quelques documents sur sa vigne merveilleuse. La note de M. Mornet est claire et précise; elle donne quelques indications pratiques de culture qui pourront être utiles aux amateurs; nous la reproduisons textuellement :

« La vigne extraordinaire dont il est question est un chasselas gris de Fontainebleau plantée entre les pavés qui sont à côté du mur de la maison. Le pied est bêché à la couronne et recouvert avec un peu de crottin de cheval deux fois par an. 'Toutes les branches sont taillées à la couronne le plus court possible, cette taille n’a lieu que du 1er au 15 avril, ce qui est le plus essentiel. Aussitôt que les bourgeons sont sortis, on pince les branches à la deuxième feuille au-dessus des bourgeons et toute l’année on continue à enlever tous les gourmands, afin que la sève s’accumule vers les organes qui sont destinés à donner un grand développement aux fruits, tout en conservant, une vie plus active dans la treille, ce qui donne la preuve d’un rendement de fruits beaucoup plus considérable tous les ans."

"Cette année 1882, cette treille a donné deux mille cent quinze grappes assez fortes. Ce produit considérable tient encore à ce que les extrémités des branches sont coupées courtes, afin que la sève s’arrête dans les parties inférieures pour que les produits prennent plus de force et soient plus nombreux. Pour compléter une semblable récolte avec une maturité hâtive et certaine, dans le courant du mois de juillet, on enlève toutes les feuilles.»

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Qu'est-il advenu de cette vigne avec le puceron ravageur de l'époque? A-t-elle survécu quelques années? Pour ce qui est du n° 4 de la rue Molière, il a quelque peu évolué bien sûr, même si on aurait tendance à trouver une certaine similitude entre cette maison mûrée et désormais brûlée et une dépendance voisine de l'époque, sans écarter l'idée que le n°4 est peut-être devenu n°8... Pour un peu, on se transformerait en archéologue rêveur du dimanche et, s'armant de quelque outil, irions-nous gratter le sol bitumeux, avec peut-être la perspective de trouver dans le sol citadin du XXIè siècle, des pépins de raisin vieux de cent quarante ans!... Après tout, n'a-t-on pas admis, désormais, l'origine de la vigne terrestre et des premières vinifications grâce à quelques résidus de vendanges et de pressées aux confins de l'Asie Mineure?... Quant au chasselas gris, qui peut être aussi doré, de Fontainebleau, même s'il s'agit plutôt d'une variété dite de table, il pouvait sans doute aussi composer une attractive cuvée, un peu à l'image du muscat de Hambourg, que certains ont déjà replanté?...

Pour le reste, je me remets au travail. Avant longtemps, je vous parlerai sans doute des parcelles du XXè siècle de la ville et des lieux où étaient entreposés les pressoirs accueillant les vendanges des différents quartiers, comme autant de crus de la commune. La petite histoire de la vigne et du vin à La Roche sur Yon est en marche!...

4 mai 2023

Maison Advinam : Anne Buiatti, joueuse de blouge dans les Graves!...

Une petite pluie fraîche et grise tombe sur Bordeaux et les alentours en ce samedi matin... Du genre de celles qui vous donnent aisément le blues, si elle perdure. Pas grave, parce que nous avons rendez-vous avec Anne Buiatti, vigneronne à St Morillon, qui se partage de temps en temps avec Calce, dans le Roussillon, où elle possède quelques arpents de syrah. Elle est sincère, spontanée, inventive, au point de proposer, entre autres, du blouge, nouvelle tendance mettant en bouteilles quelques nectars pur plaisir, alliant blanc et rouge pour une même cuvée. Bienvenue dans la Maison Advinam!...

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En achetant cette maison de St Morillon, alors en ruines ou presque, en 2016 et avec l'aide efficace de son mari Grégoire, Anne s'est sans doute donné la liberté d'action voulue et les moyens de laisser libre cours à sa créativité, notamment avec un outil et un chai optimisé aux dimensions, de plus, de son projet. Elle pourrait jouer dans la cour des Graves, puisque le village est au coeur de l'appellation, mais comment croire que ce serait un but en soi. Dans le choix de ce nom de domaine, Advinam, il faut simplement voir un clin d'oeil à l'expression ad vitam aeternam, mais plus que parier sur l'éternité qui ne nous est pas donnée, en pensant et en espérant faire les choses de façon durable. Un vigneron, navigateur à ses heures et d'origine parisienne, aurait pu opter pour fluctuat nec mergitur...

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Quelques années passées dans le Sud, trois autres de travaux, un horizon s'ouvrant sur un nouveau paysage et des projets plein la tête, Anne Buiatti est prête désormais à nous proposer ce qui bâtit son univers. Aussi curieux que cela puisse paraître, elle est arrivée en Gironde avec sa syrah, ses souvenirs de Calce, célèbre bourgade dans la montagne du Roussillon et l'envie de relever des défis, que peu de vignerons sont prêts à affronter. En effet, ayant passé plusieurs millésimes dans un petit domaine calcéen, à prendre soins notamment d'une vénérable syrah non loin du col de la Dona, elle ne put se résoudre à extraire toutes ses propres racines de cette terre schisteuse. Elle fit l'acquisition de deux hectares (dont 1,3 ha plantés à ce jour) au moment de la vente du domaine, avec l'arrière-pensée de vendanger en temps voulu, de transporter le tout à St Morillon et de vinifier ces raisins délocalisés. Avec en plus, quelques idées innovantes.

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Une fois sur place, elle déniche une parcelle de vigne proche du village et même une autre à Saussignac, à une centaine de kilomètres, histoire d'apporter une touche de piment à son quotidien de vigneronne, au cas où il en serait dépourvu!... Mais, elle est aussi heureuse et fière de présenter sa nouvelle parcelle de vigne, à quelques pas de la maison familiale, illustrant bien tout ce qui l'anime en terme d'initiatives "hors codes". Cette terre en friche à l'origine, achetée dès son arrivée dans la région, a été soigneusement préparée, avec le constat de l'apport de la biodynamie pratiquée sur un tel support. Pas moins de 70 ares aujourd'hui, en attendant plus, où l'on retrouve une plantation sur échalas, telle que celles bien connues dans certaines zones de la vallée du Rhône. Dès l'automne 2020, des cépages comme le carménère et le cabernet sauvignon ont été associés, mais aussi mérille et castets. Associés dans le sens que deux plans différents sont présents au pied de chaque piquet, dans le but d'augmenter la densité (plantation à 2m x 2m, du fait de l'utilisation d'un quad pour toute intervention). La vigneronne pense au passage qu'avec cette méthode, les maturités des raisins pourraient se rejoindre, comme cela a été constaté dans le Rhône, par quelques vignerons. Perspective singulière, dont on a hâte de mesurer les effets verre en main!...

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Le bouillonnement d'idées ne s'arrête pas à la vigne et au vin puisque, depuis quelques semaines, des brebis ont rejoint les terres du domaine. D'autre part, un projet de jardin en permaculture, avec mise à disposition d'une parcelle, est quasiment acquis, sans parler d'autres initiatives top secret!... Mais, il faut bien admettre que la dégustation des quatre cuvées disponibles est l'illustration de la dimension artisanale de la production, mais surtout de son originalité. En premier lieu, L'Allumée, en blanc et en rouge. Le premier est plutôt un "orange", puisque dit "blanc de macération", mais en fait, comme pour les autres cuvées, il s'agit plus d'une infusion prolongée selon le millésime. Du sémillon et du sauvignon à parts égales en 2022, une sorte de "Sauternes du futur 2.0" (appellation non contrôlée). Un pur plaisir, aromatiquement très abordable, y compris à table avec une omelette aux asperges, au parmesan râpé et à la ciboulette!...

Carte-GravesLa version rouge est peut-être celle qui motive en premier lieu la visite. Il s'agit d'un "blouge"!... Mais si, vous savez bien, cette nouvelle tendance apparue çà et là, un mélange hors conventions associant cépages rouges et cépage blanc dans des proportions variables selon les initiatives des uns et des autres. Ici, comme pour toutes les cuvées, la vendange est égrappée au moyen de paniers en osier confectionnés spécialement (voir photo plus haut), puis foulée délicatement et déposée dans le pressoir pendant quelques heures, ce qui lui donne sa couleur particulière. Fermentation en jus, puis écoulage dans les amphores (qui pourraient bien être enterrées à l'avenir...) pour quelques mois. La cuvée 2022 se compose de 70% de sémillon, 25% de merlot et 5% de malbec. Là encore, la garantie plaisir est certaine!... Le tout sans collage, sans filtration et sans sulfites ajoutés. Fermez les yeux, vous voyez bien, une terrasse en fin de journée estivale, chaude à souhait!... Juste le temps de laisser chauffer la plancha!...

Bouffonne 2020 (le terme de bouffonne par référence au bouffon du roi, au ménéstrel qui amuse les grands personnages de la cour, ceux-ci étant les grands vins de Bordeaux...) destinée elle aussi à surprendre. Trois cépages sont associés à parts égales : merlot, cabernet sauvignon et... syrah, dans le plus pur esprit des vins "hermitagés" au XIXè siècle, mais pas que, diront certains... Du jus, du velour, pour accompagner la viande déposée sur la plancha!... Selon le même process, les cépages sont égrappés et foulés, puis ils rejoignent une amphore et deux barriques pour chacun d'entre eux, pour une durée d'un an environ. Deux mois avant le terme, l'ensemble est assemblé en cuve tronconique, avant la mise en bouteilles.

Donna 2020 est la cuvée qui se veut plus prestigieuse, plus emblématique. Il s'agit de la syrah de Calce "made in St Morillon"!... Guère plus d'un millier de bouteilles pour cette pépite hors normes. Identité variétale d'une parcelle de schiste d'exception, dont les vendanges sont de plus en plus précoces. Egrappage, foulage, macération en cuve béton de sept à huit semaines. Ensuite, élevage de 18 mois dans une amphore et une barrique non neuve, puis une année de stockage en bouteilles.

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Bien sûr, les amateurs de Graves seront sans doute désorientés, mais les amateurs de vins pourraient en redemander!... Anne Buiatti vous accueille sur ses terres avec gentillessse, patience, passion. Il faut pénétrer le domaine avec les yeux ouverts, les oreilles disponibles pour partager une logique autre mais sincère et les papilles en éveil, parce qu'ici, les vins font preuve d'originalité, en nous poussant au passage, dans nos retranchements. Indiscutablement, on peut se laisser porter. Ici, le vin prend aisément une dimension universelle, sans frontière et non limitée à un espace clos de mûrs, fussent-ils vétustes et d'un âge respectable. Pas de portail doré que l'on retrouve sur l'étiquette. D'ailleurs, il est souvent grand ouvert!... On peut même penser que la vigneronne de St Morillon nous réserve quelques surprises, parce que sa passion pour la vigne et le vin, elle la vit, de toute évidence, aux dimensions de la planète.

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