Pupillin, capitale mondiale du ploussard!... Agréable lieu de séjour, surtout quand une météo printanière s'invite dès la fin mars. Au sortir d'un joli casse-croûte au Bistrot des Claquets, à Arbois, on imagine aisément à quel point une petite escapade pédestre dans la campagne peut contribuer à l'élimination de quelques toxines. Et pour cela, le secteur de Feule et de la Côte de Feule, au coeur du vignoble de Pupillin s'y prêtent à merveilles!...

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Des noms de "climats" ou de "crus", un peu comme à la bourguignonne, qui sont clairement indiqués à chaque intersection de chemins ruraux et communaux. Ces dénominations sont connues de tous les habitants, comme il se doit, mais les vignerons locaux les utilisent volontiers, pour illustrer leurs explications, lorsque des visiteurs se présentent. La meilleure solution pour tenter d'anticiper le dialogue, est de se reporter aux pages 199 à 205 du livre La Parole de Pierre (Editions Mêta Jura), paru en 2011, celles-ci consacrées à la cartographie et à la toponymie locales, ainsi qu'à la nature des sols, avec force photos aériennes et schémas divers. Est-ce la lecture même de ce livre dédié à la vie et l'oeuvre (sa modestie dut-elle en souffrir!) de Pierre Overnoy, mais la découverte de ces cartes nous éloigne parfois de la géologie (des marnes, des calcaires...) pour aborder le vignoble local côté poésie et rêverie : La Bidole, La Meunière, Prés Malins, La Prieuse, L'Huguenette, Micheru, La Ronde, Aspis... autant de noms évocateurs des secrets, voire des mystères, qui alimentent la mémoire du vignoble jurassien et de son histoire. Et par là même, tout le contenu que les générations doivent se transmettre.

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A Pupillin, on peut faire le choix de séjourner A La Part des Anges, rue des Chenevières, chambres et table d'hôte joliment tenues par Valérie et Dominique Fixot, ce qui a pour effet de permettre d'arpenter la campagne environnante sans délai, mais aussi de vous rendre chez quelques vignerons à pieds. Ce que nous ne manquons pas de faire pour le rendez-vous fixé avec Pierre Overnoy et Emmanuel Houillon. Ce dernier, craignant d'être en retard, a demandé au premier de nous accueillir. Pierre, occupé à tenter de sauver quelques jeunes pêchers touchés par le gel de février (plusieurs journées en-dessous de -10°, voire -15°!) nous reçoit souriant et jovial, dans la salle à manger de sa maison, une longue pièce aux teintes sépia, qui évoque les lieux de nos vacances d'enfants, chez nos grands-parents. Il me semble entendre le son feutré du balancier de l'horloge murale et m'attend à découvrir son carillon qui égrène les heures... Comme pour s'excuser de ce petit contre-temps, Pierre Overnoy se propose d'aller chercher et d'apprécier comme il se doit une bouteille de chardonnay 2010, ce qu'il ne nous viendrait pas à l'idée de refuser!... Un couple de jeunes visiteurs nous rejoint, ils font partie de la famille. En quelques mots, ils évoquent le projet d'un film consacré à notre hôte. Après le livre, le documentaire filmé!... Pierre s'amuse volontiers de cette orientation médiatique de ses souvenirs d'homme et de vigneron du Jura, mais on le sent malgré tout disposé à s'y prêter. Certainement plus pour ne pas décevoir ses proches que par forfanterie ou péché d'orgueil. Il y a une part de devoir de mémoire dans ces récentes initiatives, parce que le vigneron de Pupillin est aussi le digne héritier local et sans doute plus largement de Jules Chauvet, qu'il n'a d'ailleurs pas eu le loisir de rencontrer assez souvent, à une époque où on voyageait peu. La mémoire de Pierre, c'est aussi celle des années difficiles, qui permettent parfois de relativiser certaines choses, comme des vingt-neuf mois de service militaire et son séjour en Algérie, en 1959 et 1960. D'ailleurs, l'arrivée d'Emmanuel le rassure quelque peu, car il ne voulait pas rater la conférence proposée en cette fin d'après-midi à Arbois et consacrée à cette période, à l'occasion du 50è anniversaire des accords d'Evian qui ponctuèrent le conflit.

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Emmanuel Houillon prend donc le relais, au moment où nous saluons Pierre, en le remerciant pour son accueil. Nous aurons l'occasion de le croiser au cours du 2è Salon des Vignerons bio du Jura, qui se déroule à Gevingey, le week-end suivant. A peine quelques minutes plus tard, nous prenons place à bord d'une 205 version "collector", pour une découverte des parcelles du domaine.

Le Domaine Pierre Overnoy compte à peine plus de 6 hectares, avec des proportions quasi égales de chardonnay, de poulsard et de savagnin. Emmanuel Houillon a repris le domaine au 1er janvier 2001, avec un statut "d'héritier légitime", voire de "fils spirituel", puisque cela fait alors plus de dix ans qu'il travaille avec Pierre. Vendangeur en 1989, puis en apprentissage à Beaune, son maître de stage l'accueille définitivement au domaine en septembre 1990. Il s'amuse d'ailleurs de cette expérience accumulée à Pupillin, au côté de Pierre Overnoy : "Je n'ai jamais travaillé autrement et n'ai jamais eu à manipuler un bidon de sulfite destiné au vin!... C'est une grande chance!..." s'amuse-t-il. De plus, pour ce qui est du travail des sols, il n'imagine pas devoir utiliser du désherbant.

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La Peugeot rouge brinqueballe dans les chemins somme toute carrossables. Emmanuel nous montre des petites parcelles du domaine, souvent identifiables, du fait du travail du sol (buttage pour un tiers des parcelles chaque année et bêchage d'automne pour les vignes qui le réclament). Sous Roche, Viandris, La Ronde, autant de secteurs où l'on trouve les quelques 2,20 ha de chardonnay (plus 50 ares plantés depuis peu), face au levant pour certains, parfois sur des sols argilo-calcaires plus profonds et un sous-sol de marnes. Une bonne partie des savagnins se situe sur L'Huguenette, mais il y en a aussi sur Micheru, à 333 m d'altitude, selon l'indication officielle visible au détour d'un chemin. C'est là que nous découvrons de jeunes plantations, 20 ares de poulsard en sélection massale, plantés à 7500 pieds/hectares (1m x 1m, contre 1,30m au carré autrefois), mais aussi des vieilles vignes de savagnin plantées en 1947.

La dynamique du domaine est certaine, puisque la plantation de deux parcelles (20 ares de savagnin et 30 ares de trousseau habilement sélectionnés) est d'ores et déjà programmée pour 2013. Ne comptez pas sur Emmanuel Houillon, associé avec son épouse Anne et son jeune frère Aurélien, pour mettre la charrue devant les boeufs, mais il est convaincu qu'il faut malgré tout aller de l'avant. "Ce que je veux, c'est ouvrir et élargir le cercle". La notoriété ne suffit pas à garantir un bon équilibre sur la durée. A ses yeux, avancer, c'est aussi soigner le travail sur le patrimoine existant et, de temps à autre, jeter un oeil dans le rétro. C'est sans doute un peu pour cela qu'intervient la plantation du trousseau. En fait, ce cépage n'était pas absent au domaine, mais il était... discret, car regroupé dans un petit carré, au milieu des poulsards, une vigne de 65 ou 70 ares, récupérée voilà une dizaine d'années et qui appartenait au grand-père de Pierre. Les souvenirs de jeunesse de Pierre Overnoy sont pour le moins évocateurs, surtout quand il parle de cet assemblage poulsard-trousseau masqué!... "C'est l'un de mes meilleurs souvenirs de vin!..." Fatalement déclencheur!...

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Nous filons ensuite dans le secteur de La Sainterre et plus particulièrement au-dessus d'une vigne appelée Parc, où l'on découvre d'autres savagnins, mais aussi des friches en court de préparation, à côté de Vanet et même deux ou trois terrasses juste plantées, sur la cassure séparant cette zone de L'Huguenette. Cet endroit semble donner de beaux espoirs à Emmanuel, notamment de par sa biodiversité notoire. Un virage à gauche et nous abordons la Côte de Feule. C'est là que se situe une parcelle de 17 ares qui appartenait aux parents de Pierre. Perdue lors du remembrement, puis récupérée depuis peu, elle fût naguère arrachée, mais replantée d'une belle sélection de poulsard, donnant le meilleur sur la roche mère ou presque. De quoi composer un très bel assemblage final des différentes parcelles de ce cépage (malgré dix jours d'écart parfois, de l'une à l'autre, au moment des vendanges), comme le laisse supposer la version 2011 de celui-ci bientôt disponible.

Travail patient des sols, jamais de chimie et depuis 2007, application de la biodynamie. La méthode donne pleinement satisfaction à Manu Houillon, car c'est pour lui, une aide efficace à la réduction des doses de cuivre. Si le soufre mouillable et la bouillie bordelaise sont toujours en vigueur, le vigneron signale au passage qu'en 2011, il n'a pas utilisé plus de 300 gr de cuivre métal à l'hectare. Et il se range désormais du côté de ceux qui espèrent que les choses évoluent sensiblement très bientôt... pour peu que les puissants promoteurs d'une viticulture conventionnelle s'en laissent compter quelque peu.

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Au Domaine Pierre Overnoy, Emmanuel Houillon n'est pas du genre à se laisser bercer par les flatteries et les commentaires élogieux de certains. Ni à se meurtrir des critiques vachardes auxquelles d'autres pourraient se laisser aller, confrontés à des cuvées qu'ils ne parviennent pas à lire, dans l'esprit autant que la lettre. Le vigneron de Pupillin  avance avec un riche bagage pratique et intellectuel, soufflé pour partie par son illustre maître de stage, mais curieux de ce que chaque millésime propose, pour renforcer sa réflexion personnelle et sa sensibilité. C'est un adepte de Dame Nature, qui prend ce qu'elle offre, mais qui n'ignore pas qu'il aura à transmettre ce qu'il apprend au quotidien, dans les coteaux de Pupillin et dans la cave du domaine. D'ailleurs, s'il connaît l'importance déterminante du travail à la vigne et qu'il en parle avec passion, nous nous intéresserons une autre fois à son approche côté vinifications et élevages, tant les vins proposés sont porteurs d'originalité, d'authenticité et de spontanéité, au point de rendre admiratifs quelques supposés détracteurs de vins nature. Comme c'est le cas pour quelques autres vignerons d'une région qui, pour le moins, nous interpelle!... Indomptable Jura!...