Belle après-midi estivale en Anjou! Elles ne sont pourtant pas légion cette année!... Mais, les beaux jours pourraient enfin venir. Après être passé, voilà quelques semaines, au Château de Mirebeau, à Martillac, chez Florence et Cyril Dubrey, nous voici au Domaine de Mirebeau, chez Bruno Rochard, à Rablay sur Layon. Si l'on en croit les étymologistes, le nom pourrait signifier "lieu où la vue est étendue"... et agréable, qui plus est, comme c'est le cas ici.

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Si vous le souhaitez, vous pourrez même encore mieux l'apprécier en séjournant quelques jours, grâce à la formule camping à la ferme, également proposée par le vigneron. Avec vue imprenable sur le Layon et ses coteaux. Ici, le panorama s'étend du Château du Breuil à Montbenault, au bas mot. En tout cas, une formule appréciée des Hollandais notamment, que l'on dit à l'origine du développement des moelleux et liquoreux de la région, dès le XVIIIè siècle, mais dont les générations actuelles de campeurs en villégiature ne semblent guère goûter ce genre de breuvage.

Pour ce qui est de Bruno Rochard, je suis certain que vous le connaissez. Du moins, si vous avez été des lecteurs attentifs de la bande dessinée Les Ignorants, dont il fut l'un des figurants les plus remarquables, notamment pour les scènes de vigne, au cours desquelles Etienne Davodeau découvre le plaisir des réveils matinaux, lorsqu'il s'agit d'appliquer quelque préparation biodynamique dans les vignes de Richard Leroy.

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Le Domaine de Mirebeau, s'il n'appartient à la famille Rochard que depuis le début du XXè siècle, n'en est pas moins un site historique d'un point de vue régional, de par tous les gentilshommes qui s'y succédèrent pour leur bon plaisir, notamment ceux de la chasse, depuis le XVè siècle. On dit même que deux souterrains, dont un rejoint l'ancien presbytère de Rablay sur Layon, partent de l'un des bâtiments. On imagine les troupes de Chouans surgissant dans les haies, au nez et à la barbe des Bleus, lors des Guerres de Vendée!... D'ailleurs, la propriétaire de l'époque fut guillotinée le 6 pluviôse de l'An II, pour sa participation à la révolte. Depuis, la paix règne et la chapelle construite en 1700 a été restaurée en gîte, disponible depuis l'an dernier.

Bruno Rochard, quant à lui, a repris le domaine en 1998, à la retraite de ses parents. Ces derniers l'avaient fait évoluer vers une plus forte proportion de vignes dès 1984, lorsqu'ils durent cesser leur activité d'élevage de génisses. Lorsqu'il quitte donc la Haute-Savoie et son métier d'éducateur, Mirebeau compte neuf hectares de vignes (sur les trente de l'ensemble), dont 34 ares de vénérables grolleau, plantés en 1921, par ses arrière-grands-parents.

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Un peu d'insouciance et l'amour du site ne tardent pas à répondre aux interrogations du néo-vigneron, de retour de la montagne. Au début, le vignoble est en viticulture conventionnelle et 60 à 70% des volumes sont vendus en vrac. L'ensemble est pratiquement d'un seul tenant, si ce n'est les 80 ares de chenin, de l'autre côté de la petite route qui relie Rablay sur Layon à St Lambert du Lattay. Il entame alors sa formation à Montreuil-Bellay.

Dès 2002, Richard Leroy lui suggère de travailler les sols sur cette parcelle qui compose la cuvée Moque-Souris, un des très bons blancs secs de la planète Anjou. En 2006, débute la conversion bio intégrale. Aujourd'hui, il ne garde que 6,5 ha, dont 2,6 ha de chenin, 2 ha de cabernet franc, 1,34 ha de grolleau et 40 ares de gamay. A proximité de ceux-ci, une parcelle de 60 ares est en cours de préparation, en vue de la plantation d'une belle sélection massale de chenin, mais aussi de cabernet sauvignon. Il s'agit là d'une sorte de butte, dont la pente glisse vers le Layon, avec une forte proportion de schiste affleurant, qui lui donne de beaux espoirs.

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La partie principale du vignoble se présente comme une grande parcelle, dont la pente douce est plutôt orientée nord-est. C'est une sorte de juxtaposition de cépages, qui contribuent à la production de pas moins de douze cuvées. En fait, avec le temps, Bruno Rochard a pris connaissance des variations de terroirs, comme sur Le Petit Clou, dont le cabernet franc participe également à la cuvée Pièce de la Barrière, apparue en 2007. Une forte proportion de galets roulés et d'argile, sur un sous-sol de schiste, mais au moins, à 80 cm de profondeur. Plus haut, quelques zones sableuses, mais souvent, une maturité plus précoce, si bien que la sélection est élevée en barriques.

La parcelle de vieux grolleau en impose. Une forte proportion de cailloux laisse entrevoir les difficultés liées au travail du sol. C'est en 2005, qu'il en extrait Les Coteaux Kanté et l'élève pour la première fois en barriques. Les jeunes vignes portent, quant à elles, le vrai nom de la parcelle, Le Gué des Mûriers. La sélection porte ce nom pour saluer les musiciens maliens en résidence cette année-là, venus faire les vendanges au domaine pendant trois semaines, alors même que leur leader, Vieux Kanté, était décédé peu de temps auparavant. Le vigneron ne tarit pas d'éloges pour ce cépage, dont il a le souvenir d'en avoir arraché une bonne partie avec ses parents, pour planter du cabernet. Sacrilège!... Il faut dire qu'aujourd'hui, il est un des seuls de la région, avec Cyril Le Moing et Toby Bainbridge, à disposer de si vieilles vignes de grolleau... et à étonner les amateurs.

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Avant de faire un tour d'horizon des cuvées disponibles en bouteilles, passage dans le petit chai à barriques, en partie enterré. Bruno dispose maintenant d'installations restaurées et bien équipées. Les vendanges et les vinifications peuvent s'y dérouler dans les meilleures conditions. Nous goûtons des lots différents de Moque-Souris, qui passe un an en fûts, la mise n'intervenant qu'au printemps suivant, en même temps que les cuvées dites de printemps. Les Coteaux Kanté, ramassés en bacs et éraflés, séjournent également un an en barriques.

Au domaine, point de macération carbonique (le vigneron n'est pas fan), mais moins d'extraction que par le passé, les marcs étant juste arrosés au seau. A noter qu'il ne s'agit que de vins de goutte. A ce stade, à guère plus d'un mois du terme de l'élevage, on peut penser que, parfois, celui-ci mériterait d'être interrompu plus tôt. Sur certains lots, la prise de bois est plutôt conséquente. Reste après au vigneron, à trouver la possibilité de se défaire de certaines contingences, comme l'entretien des barriques entre deux millésimes. Il est clair que vider de tels contenants, juste avant d'y intégrer les nouveaux jus, évite de lourdes manutentions et du matériel supplémentaire. Cependant, il faut bien admettre que les assemblages finaux, réalisés par Bruno Rochard, souffrent rarement d'un boisé excessif. Certains millésimes réclamant juste un peu de patience. Ce sont environ 20000 bouteilles qui sont mises sur la marché chaque année, à destination, pour moitié, d'une clientèle de particuliers et pour moitié, de cavistes, avec quelques percées à l'export, au Danemark et en Belgique notamment.

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Très agréable dégustation, à l'ombre des peupliers, à moins que ce ne soient des bouleaux!... Après les rosés, somme toute, classiques, à noter Grains de Folie 2011, un pet' nat' de chenin zéro soufre, frais et jovial. Les Feuillettes 2011 est une agréable ouverture sur les blancs secs, avec bien sur Moque-Souris, apprécié dans les versions 2009, 2010, 2008 et 2005, afin de mesurer mieux le potentiel de garde de cette cuvée.

Côté rouge, on ouvre avec Le P'tit Clou 2011, puis Pièce de la Barrière 2010 et 2009, les deux cuvées de cabernet franc. Cependant, le grolleau reste la vedette du domaine. Le Gué des Mûriers 2011 déborde de fruit et de spontanéité. Les Coteaux Kanté 2010 et 2009 y vont de leur structure, tout en conservant des notes acidulées séduisantes. Un équilibre original à conserver en cave quelques temps. Enfin, n'oublions pas les Coteaux-du-Layon, dont Le Cormier 2011, avec une bonne tonicité et 70 gr de sucres résiduels. Les Vieilles Vignes 2009 (120 gr de SR) semblent bien constituées et authentiques. Quant à la cuvée zéro soufre du même millésime, ramassée à 25° potentiels, mise en bouteilles en mars 2012 et comptant pas moins de 212 gr de SR, elle est d'une belle richesse et d'une grande onctuosité. A découvrir absolument, si votre route vous mène à Mirebeau.

Bruno Rochard n'est pas le plus connu de la "fratrie" Anges Vins. Pas le plus exubérant non plus. Mais, les amateurs et quelques professionnels qui fréquentent notamment la salle Jean de Pontoise, à St Aubin de Luigné, aux premiers jours de décembre, savent bien que l'homme propose quelques nectars. Et contribue à renforcer l'image de "Phare du Layon", que la commune de Rablay va devoir assumer avant longtemps. Qu'on se le dise!...