Après les récents tours d'horizon, grâce à tous les vignerons qui ont bien voulu consacrer un peu de temps à l'évocation de leurs vendanges 2012 - qu'ils en soient vivement remerciés! - et avant même de me rendre sur place, j'avais très envie de revenir vers les Angevins. Pas de curiosité malsaine, loin s'en faut, mais le sentiment (la Vendée se trouvant sur la ligne suivie par les grains de ces dernières semaines) que l'Anjou subissait une manifestation dommageable de la météo, qui risquait de ponctuer douloureusement une année déjà qualifiée de difficile... Le plus souvent, mes impressions étaient en dessous de la réalité! Si, voilà à peine plus de dix jours, l'espoir de bénéficier d'une bonne semaine (du 22 au 26 octobre) permettait d'espérer quelques jolis liquoreux, il se confirme maintenant que certains ont du se résoudre à laisser le raisin sur pieds, tant il était atteint d'une pourriture qui n'avait rien de noble!... Rare et significatif!...

Plus largement, les "institutionnels" régionaux commencent à communiquer sur la baisse significative de la production - -30%! - et on peut lire, çà et là, que les volumes devraient même être inférieurs à 2008 et surtout 1991, deux années de gel printanier. Certains tenteront bien de spéculer, mais les responsables ligériens rappellent les risques que cela comporte, puisqu'ils gardent le souvenir de récentes pertes de marchés, notamment sur les rosés, suite à l'augmentation des prix fin 2008. Pour ce qui est des liquoreux, qui seront rares voire inexistants en 2012 en Layon, notamment chez ceux qui respectent certaines conditions de production - "C'est le millésime de l'éthique!" dit Lise Jousset - rappelons que quelques très beaux 2010 sont encore disponibles et qu'ils permettront peut-être de redorer pleinement le blason de ces vins qui, dit-on, ont du mal à trouver preneurs, certaines années... 2012 vient donc rappeler la rareté de ces grands nectars. Puisqu'il faut bien positiver!... Mais, il se murmure que Sauternes et Barsac sont également en difficulté cette année, même si le reste de la production bordelaise s'en tire finalement plutôt bien.

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Alors, des Grains Nobles chez Philippe Delesvaux cette année?... Eh bien non!... Cela n'était jamais arrivé! Pas de Grains Nobles, pas de Clos, peut-être un peu de passerillé. Pas de Montée de l'Epine non plus, le cabernet sauvignon étant resté sur souches, pour satisfaire les oiseaux de la contrée. Par contre, il y aura de très beaux secs. "On est KO debout!" dit Catherine Delesvaux. "Et je crois que c'est le sentiment de la plupart des confrères de la région."

Notamment ceux qui produisent des liquoreux, disposant d'une majorité de chenin. Très vite, les responsables du syndicat viticole local ont reçu des alertes, voire des appels au secours, les degrés naturels des raisins s'étant mis à chuter après les pluies conséquentes, rarement constatées à ce moment précis de l'année où la cueillette s'intensifie. Le degré minimum a été baissé d'une unité, la possibilité d'enrichir les moûts a, de son côté, été relevée. Mieux (ou pire, c'est selon!), l'autorisation d'utiliser l'osmose inverse a même été réclamée. Il semble que les prestataires qui disposent du matériel aient leurs agendas complets jusqu'au printemps!... Une lourde phase réglementaire s'annonce donc, afin que les vins issus de cette méthode ne disposent pas de l'appellation, puisque ce mode de concentration est interdit dans le décret actuel.

On peut donc penser que les silences des uns et des autres, depuis quelques jours, traduisent à quel point les vignerons sont désemparés. D'autres expriment davantage de fatalisme. Certains ont décidé de prendre des options souvent lourdes de conséquences et d'en parler. Chacun laisse s'exprimer sa personnalité. Et la plupart se retrouveront pour tenter de chasser de leurs souvenirs les plus ternes, cette année 2012, au cours de laquelle un mauvais génie aura ouvert, dès le printemps, la boîte de Pandore des chausse-trapes et des crocs-en-jambe de toutes sortes!...

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D'aucuns penseront qu'il vaut mieux taire la gravité de la situation, au nom des quelques rares exceptions et parce qu'il sera nécessaire de trouver l'énergie indispensable pour communiquer, expliquer encore et encore... En Mauges et Layon, ceux qui oeuvrent dans les vignes sont souvent des "taiseux". Mais, peut-être que de tels millésimes permettent de se retrouver pour évoquer les difficultés engendrées par de telles conditions de production. Au risque que deux écoles ne s'affrontent dans un premier temps : le "tout technologique" face aux tenants d'une certaine authenticité et d'un savoir-être vigneron. Et, après 2012, ce ne sera pas facile de concilier ces deux mondes, tant le bourdonnement des machines à vendanger est encore présent dans les oreilles des Angevins de tous bords. Les uns, certains d'avoir sauver ce qui pouvait l'être, coûte que coûte, les autres pour le moins perplexes, face à l'abandon de tout un mode de vie, qui va bien au-delà de la culture de la vigne en Anjou. Dogmatisme aigü?... Refus d'une utile prise de conscience?... Deux verrous qui doivent sauter chez les uns et les autres pour avancer, en tout cas pour croire que le vigneron de demain ne sera pas pris en otage par un climat dont les évolutions semblent difficiles à maîtriser et encore plus à prévoir. Mais, laissons la parole aux vignerons du Layon.

C'est Olivier Van Ettinger, à Faye d'Anjou, qui le premier, donne clairement la tendance, dans son style inimitable : "Le millésime 2012 est digne de l'immense millésime 2000!... Avec sa pluie du printemps jusqu'aux vendanges (plus de 200 mm pour le moment en octobre!), ses floraisons aléatoires, ses maladies sournoises, sa mini canicule après le 15 août, venue griller ce qui restait exposé au soleil. Un bien beau millésime de merde! Pardonnez-moi cette expression triviale, mais là... En résumé, ce qui sera honorable a été ramassé tout début octobre. Pour le reste, c'est "la magie de la cave qui va opérer" dans bien des endroits. En ce qui me concerne, que du blanc sec, pas de moelleux et pas de rouge. Ca va être dur d'accrocher Parker avec ça!"

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A Martigné-Briand, Cyril Le Moing, de retour du Japon, semble rester zen : "Certes, plus de bons moments passés à table que dans les vignes, petite récolte oblige... A part ça, des fermentations dynamiques, peu d'alcool et peu d'acidité sur des cabernets sul'fruit!... Autour de 13° pour le reste, belle acidité sur les blancs... A suivre le végétal, à cause du blocage sévère d'août-septembre."

En ce 23 octobre, l'espoir est encore permis, comme le suggère Christine Ménard : "Toujours en vendanges... Les secs et les rouges se profilent bien et ça mijote!... Pour les Layon, tout reste à jouer. On compte sur la belle semaine annoncée et on croise les doigts!"

De son côté, Sébastien Fleuret témoigne de manière assez exhaustive quant aux difficultés de l'année. Il est ainsi, sans doute, un peu le porte-parole de cette nouvelle génération de vignerons angevins, regroupés au sein d'En joue connection, qui tiendra d'ailleurs salon les 15 et 16 décembre prochains, à Rablay sur Layon. "Que dire de cette année? Quelques mots la résument : chiante, humide et maigre! Chiante, parce qu'il a fallu courir après le temps, tout le temps et que je n'ai jamais rien dominé. J'ai été en permanence en mode réaction/adaptation, plutôt qu'en mode anticipation. C'est en grande partie du au fait que je suis en double activité professionnelle, mais dans le vignoble angevin, nous sommes nombreux dans ce cas. Cette année était particulièrement complexe pour nous, car nous n'étions pas toujours disponibles quand les rares fenêtres optimales de travail s'ouvraient. Et ce fut encore le cas pour les vendanges de mes cabernets francs. Il aurait fallu les vendanger le mercredi, mais je travaillais par ailleurs... Du coup, on a ramassé le dimanche suivant un raisin qui s'était dégradé très rapidement à cause de la pluie (150 mm du 21/09 au 16/10)."

"Conséquence, on en vient au dernier mot clé : maigre production, 12 hl/ha, du au mauvais état sanitaire du raisin. Pour me venger de ce coup du sort, j'ai décidé de prendre le contre-pied et de passer dès cette année au zéro sulfite sur toutes mes cuvées (auparavant, seul le rouge en était exempt, mes autres cuvées affichaient 15 à 20 mg/l de SO2 total au final). Pour ce faire, un gros tri a été nécessaire, mais, au final, les jus ne sont pas tout mal. Les chenins sont moins concentrés que les années précédentes, mais on atteint quand même les 13°, avec des aromatiques franches qui laissent présager un vin bien tendu, un bon canon de soiffard. Sur le rouge et le rosé, c'est encore plus spectaculaire! L'an dernier, Sitting Bulles titrait 13,5° et Léon 14,5°! Cette année, les jus sortis de presse sont à peine à 12°. Pour la vinif des rouges, on est encore en cuvaison, je surveille ça de près : l'enjeu, c'est d'extraire les arômes (car si la maturité alcoolique n'est pas là, la maturité phénolique n'est pas mauvaise) sans extraire trop de goûts végétaux, notamment des rafles pas très mûres. Mais bon, avec de l'attention et beaucoup de précautions, on va en tirer quelque chose! En attendant 2013, dont tout le monde dit déjà que ce sera le millésime du siècle, logique en tant que premier millésime post-apocalyptique!..."

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Du côté de Savennières, Eric Morgat (à qui nous devons cette série de belles images de vendanges) semble croire aux qualités du millésime, qui peut offrir de beaux blancs secs. "Pour résumer : année compliquée du début jusqu'à la fin. Printemps précoce et très chaud, qui nous faisait craindre le pire après la sécheresse de 2011 et l'hiver 2011-2012 sans pluie. Les sols en profondeur (à 1 m, j'ai vérifié!) étaient à Savennières complètement secs! Quand la pluie est arrivée, en avril et surtout en mai, c'était un vrai soulagement. Le problème, c'est qu'elle n'est plus partie. Donc, grosse pression de mildiou et même d'oïdium en même temps, ce qui est en théorie impossible. Un très gros travail dans la vigne, avec une permanente vigilance jusqu'à fin août!"

"Fin août et septembre complètement secs, ont sauvé ce millésime. Le travail dans la vigne que nous avons effectué nous a permis d'avoir des maturités précoces. Nous avons commencé les vendanges une semaine avant tout le monde et nous avons finalement vendangé avant les grosses pluies qui ont fait des ravages que je n'avais jamais vu. Aujourd'hui encore (le 24/10), beaucoup n'ont pas fini les rouges et les chenins pour les liquoreux. 2012 se présente plutôt bien et peut-être que ce millésime verra apparaître de nouvelles cuvées issues de mes beaux terroirs de Savennières qui commencent à donner de la voix... J'ai une moyenne de 20 hl/ha, comme en 2010, 13,5 à 14% potentiel. Une acidité moyenne et un très joli fruit. Le fait qu'il n'y ait pas eu de stress hydrique peut donner des choses différentes et intéressantes. Le stress hydrique n'est apparu que fin août et tout septembre pendant la période de maturation, ce qui est idéal. J'ai vendangé du 26/09 au 05/10."

Un des plus proches et éminent voisin d'Éric prend sa plume à son tour, au nom du vignoble de la Coulée de Serrant. Nicolas Joly, en quelques phrases, met l'accent sur l'essentiel : "Ma réponse reste toujours la même : la qualité d'un millésime dépend avant tout de l'agriculture qui a été faite et de la philosophie développée sur le lieu. Petits rendements, enracinement profond (pas de désherbant), photosynthèse active (pas de systémique comme les anti-pourriture, etc...) permettent au raisin de faire face à de mauvaises conditions climatiques facilement. Le contrôle que l'on a eu sur la Coulée a donné 14,3° pendant la semaine de pluie et un jour de pluie. Reste l'affaiblissement du climat qui montre que le système qui convertit une graine en poireau ou une fleur en raisin n'est pas un acquis éternel et marche de moins en moins bien! Cela amènera à considérer les pollutions énergétiques (voir ici), sujet tabou aujourd'hui." 

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Les plus récents messages datent du dernier week-end (26-28 octobre). Ils émanent de deux vignerons du Layon, voisins qui plus est, sur la commune de Faye d'Anjou. Tous deux nous avaient fait part de leur perplexité, voire de leur inquiétude. Olivier Van Ettinger confirme donc, en envoyant un message (qu'il nous glisse en copie) à un de ses amis : "J'espère que tout va bien à Paris. Ici, on peut dire que c'est la M...! Vendanges catastrophiques. Pas de rouge, pas de moelleux, encore moins de liquoreux. Les raisins restant partent quasiment tous en vinaigre... La jeune vigne derrière chez nous, ne sera même pas triée (1 ha 17 à la poubelle!). C'est la pire année que j'ai connue. Bref, 20 hectolitres de production cette année, soit un rendement divisé par trois. Comme tu vois, encore une dure épreuve à passer pour nous, une de plus!"

Son voisin donc, c'est Eddy Oosterlinck, du Domaine de Juchepie. Et là non plus, les nouvelles ne sont guère meilleures : "Un petit message pour te faire savoir qu'on a décidé que les vendanges à Juchepie sont finies. Et cela, sans avoir récolté une grappe pour du Layon et avec encore plus de la moitié des raisins dans les vignes!... Maintenant que le temps s'est enfin mis à collaborer, il est trop tard... Nous avions déjà la majeure partie des grappes en pourri plein au moment où les grosses pluies sont arrivées. Le déluge qui nous est tombé dessus a donc tout ruiné. Les raisins qui ne sont pas atteints de la pourriture grise - et il n'y en a pas beaucoup! - sont insipides et donc pas aptes à faire un Juchepie acceptable. Il n'y aura donc pas de Layon de Juchepie en 2012..."

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Ces derniers avis semblent sonner le glas de bien des espoirs. On peut croire à quelques beaux blancs secs, mais il faudra encore attendre pour en évaluer les qualités et le potentiel. On ne peut qu'avoir une pensée pour les plus jeunes qui s'installent, ceux qui se lançaient en conversion vers une agriculture biologique et tous ceux qui n'avaient surtout pas besoin d'une telle galère.

Il ne nous reste plus qu'à tenter de les soutenir, peut-être déjà les 24, 25 et 26 novembre prochains, à la salle Jean de Pontoise, de St Aubin de Luigné, à l'occasion du désormais incontournable salon Anges Vins 2012. Allez, tous à St Aubin, fin novembre!...