En 2011, Guy Saindrenan publiait, en lien avec l'Association pour le Renouveau des vins bretons (ARVB), un livre fort bien documenté et consacré au sujet : La vigne et le vin en Bretagne. Cette année là, l'Association des Habitants du quartier du Braden (80 adhérents), à Quimper, sortait le troisième millésime du vin issu du Coteau du Braden (905 bouteilles), au coeur de la capitale de la Cornouaille bretonne, Bro Gernev en langue du pays, sans apparaître néanmoins dans ce mémento qui se voulait exhaustif. Il faut dire que l'auteur est nantais et qu'il évoque très largement dans son livre référence malgré tout, le Muscadet, que nombre de producteurs de melon de Bourgogne de Clisson et des environs préfèrent classer parmi les "Vins de Bretagne", plutôt que noyé dans les appellations ligériennes. Alors, Nantes en Bretagne?... Voilà de quoi relancer le débat, verres en main!...

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Si le Coteau du Braden n'est pas cité dans ce livre, c'est aussi au regard de sa jeunesse, notamment parce que la démarche littéraire de l'auteur était surtout d'évoquer les parcelles "historiques" apparues çà et là, au fil des siècles. Sans doute, pendant très longtemps, la vigne en Bretagne n'avait rien d'expérimentale, ni d'anecdotique. Il s'agissait bien de produire sur place une boisson issue de raisins (qui longtemps ne put voyager dans de bonnes conditions et cette "maudite écotaxe", au coeur de l'actualité bretonne du moment, n'a rien à voir avec cela!), ce qui fut longtemps le cas, jusqu'à ce que Colbert préconisa, dit-on, l'arrachage des vignes du Duché, au profit des pommiers et du cidre, plus facile à produire, semble-t-il (qu'en pensent les cidriers d'aujourd"hui?), surtout lors de ces années du XVIè siècle, au coeur de ce que l'on a coutume d'appeler le Petit Âge Glaciaire.

S'il peut paraître aisé de recenser les quelques arpents répartis en Bretagne de nos jours, on sait aussi que quelques vignobles connus au XIXè ou même avant, ont aujourd'hui totalement disparu. C'est le cas des parcelles de l'Abbaye de Landévennec, entre les VIIIè et XIè siècles, apparues sans doute au titre de la production du vin de messe, dans la plus pure tradition des vignes entretenues par les monastères. Si, au Moyen-Âge, la présence de vigne est aussi attestée du côté de Morlaix, sur la Presqu'île de Crozon, à Pont-Scorff ou Dol de Bretagne, sa culture va devenir difficile (du fait du froid sans doute) et dès le XIIIè, les plus riches font venir les vins qu'ils consomment par bateau, de régions proposant de meilleures productions. Cependant, le Sud-Bretagne entretiendra de la vigne jusqu'à la fin du XIXè et l'arrivée du phylloxéra, notamment dans la Presqu'île de Rhuys, dans le Morbihan, mais aussi du côté de Guérande, dans le pays de Redon et plus au nord, au bord de la Rance. Enfin, avant même la Première Guerre Mondiale, le vignoble a été détruit par le puceron ravageur et seuls quelques hybrides seront replantés à partir de 1920, dont certains existent toujours et sont même revendiqués par quelques vignerons amateurs bretons, tel le Maréchal Foch.

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De nos jours, le site le plus connu est sans doute celui du Mont Garrot, à St Suliac, non loin de St Mâlo, sur les coteaux de la Rance. L'exemple même de gestion associative servie par des passionnés, pas toujours très faciles à rencontrer, comme on pourra le constater ici. La réputation du site étant relevé depuis quelques temps par la découverte, dans un buisson voisin de cette vigne, de ce qui semble être la "maman du merlot"!... Il y a toujours une légende bretonne à découvrir et à entretenir!...

Pour ce qui est de la passion vineuse, Pierre Collorec, président de l'association quimpéroise et ses acolytes n'ont rien à envier à qui que ce soit. Il faut dire que pour créer le Coteau du Braden, ils n'ont pas lésiné sur la qualité des experts consultés. Merci Internet!... Sur une parcelle appartenant à la Ville de Quimper et au Conseil Général du Finistère, l'idée vint à quelques habitants du quartier de créer une section dédiée et de planter de la vigne, afin de sortir des sentiers battus de leurs soirées-dégustations, voilà une petite dizaine d'années. Conscients des difficultés et animés par quelques perfectionnistes, au regard d'autres expériences quelque peu empiriques en Bretagne, les premiers contacts aboutirent rapidement et un lot de référents nationaux, voire internationaux, chacun dans leur domaine de prédilection, s'associa à quelques professionnels, parfois retraités dans la région, pour dispenser les conseils permettant aux passionnés quimpérois d'opter pour les orientations les plus adaptées.

La plantation est intervenue au 1er avril 2006, après une longue préparation du terrain. Au total, à peine plus de 25 ares, sur un sol qui ne fut utilisé, pendant très longtemps, que pour la production de fourrage destiné aux animaux de la ferme qui occupaient les lieux, naguère. Pas de chimie, pas d'insecticides, ni de fongicides donc, sur ce sol limono-sablo-argileux (20% d'argile seulement), avec une bonne épaisseur de terre arable, le tout sur un épais sous-sol de sable, qui peut laisser supposer la présence, dans des temps anciens, de l'Odet, à peine à quelques centaines de mètres de distance de nos jours. L'arène granitique indiquée sur les cartes géologiques de la région n'apparaissant pas dans cette zone.

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Après quelques contacts infructueux du côté de Bordeaux, où les interlocuteurs divers ne tentèrent, au final, que de décourager l'initiative, c'est René Morlat, bien connu à Angers et ailleurs, pour ses recherches sur les terroirs au sein de l'INRA, qui analysa les données concernant le sol, notamment en calculant la réserve utile en eau, impactant directement le choix du porte-greffe le mieux adapté, voire du ou des cépages. Ce critère une fois déterminé - 120 à 125 mm d'eau - c'est le RGM (Riparia-Gloire-Montpellier) qui fut choisi, pour son caractère précoce, à la fois qualitatif et adapté à la dite réserve en eau. De son côté, le Professeur Alain Carbonneau, d'AGRO-SUP de Montpellier, conseilla d'opter pour une plantation en lyre (comme il le fit au Domaine de Lauzières, dans les Baux de Provence) de deux tiers de chardonnay et d'un tiers de pinot gris. Parmi les autres intervenants ponctuels, Jean-Claude Daviau, vigneron en Anjou, venu passer sa retraite en Bretagne, pour quelques conseils pratiques, ou encore Nicolas Rappeneau, oenologue, voire Monsieur Duval, retraité de l'INRA de Quimper.

Bien sur, la connaissance de ce terroir ne s'appuie pas sur les années de recul voulues (il en faut sans doute dix à quinze, selon notre interlocuteur), mais les hypothèses de départ semblent les bonnes, si ce n'est l'option de taille, puisque le cordon de Royat choisi dans un premier temps, a depuis été abandonné au profit d'une taille en guyot double, plus adaptée à la conduite en lyre. Le coteau est exposé sud-sud-est (ici, on ne recherche pas les orientations fraîches pour les blancs!) et se trouve protégé des vents du nord par l'alignement des maisons proches, situées sur la hauteur. On se trouve donc dans une sorte d'arène plutôt favorable.

Cette année, a contrario de ce qui s'est passé dans bien des vignobles, la fleur s'est bien déroulée, du fait de son relatif retard, puisque se situant entre le 10 et le 15 juillet. Résultat : le beau temps revenu et des températures plus favorables ont permis une assez bonne homogénéité de la maturité. Les vendanges, quant à elles, ont été programmées les 17 et 19 octobre, au terme d'une attente qui n'a pas permis de voir évoluer la teneur en sucre, restant bloquée à un niveau plutôt faiblard. Il a donc fallu se résoudre à un petit enrichissement.

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On sent très vite à quel point ces amateurs et leur président consentent à cette confrontation avec la terre et les éléments, parfois fâcheux, qui ne manquent pas de contrarier la production de vin. Ils en ont définitivement accepté l'augure, notamment parce qu'ils savent trouver les conseils déterminants, dans certaines circonstances et qu'ils prennent les problèmes à bras le corps, lorsqu'ils surviennent. Ainsi, cette apparition, l'été dernier, d'oïdium sur feuille, a trouvé son règlement dans le conseil donné par Sylvie Spielmann, vigneronne alsacienne, d'utiliser une solution d'eau et de sel à 2%, patiemment appliquée sur les feuilles concernées. Un travail de fourmi!...

D'autres aspects apparaissent à la lecture de certaines analyses, donnant quelques éléments nécessitant une correction plus fine, que seul le temps permettra de confirmer. Ainsi, ce moût carencé en azote, cette année (corrigé par l'apport de sulfate d'ammonium), laisse supposer qu'une légère modification à la vigne est sans doute nécessaire. Trop de grappes? Surface d'enherbement à réduire légèrement? Affaire à suivre. Dans un même ordre d'idée, René Morlat a établi un programme sur cinq ou six ans d'amendement calcaire, afin d'augmenter un pH un peu faible. A noter que le mode de culture choisi et de type "culture raisonnée", le "tout bio" faisant un peu peur aux responsables de la section, du fait surtout de l'exigence d'intervention, liée au climat local, que l'on qualifie aisément de variable. Enfin, comme le montre la première photo ci-dessus, des filets ont été installés dès le début, afin de protéger les raisins de la gourmandise des merles et des grives, plutôt que des étourneaux, souvent occupés par d'autres cultures dans la région, une fois septembre atteint, cette décision intervenant suite aux conseils reçus d'autres amateurs du Nord, évoquant les ravages constatés certaines années.

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A ce jour, une seule cuvée du Coteau du Braden est produite, composée de deux tiers de chardonnay et d'un tiers de pinot gris, ce dernier apportant un petit plus de structure. Pour la première fois cette année, la fermentation malolactique est souhaitée. Quel sera le résultat final?... A suivre!... A noter que la qualité de 2012 ne permit pas de mise en bouteilles, après un excellent 2011, un 2010 plutôt moyen et un premier millésime, en 2009, très honorable, avec ses 715 litres produits. D'ici quelques temps, nous devrions voir apparaître un peu de rouge, puisque la plantation de quelques rangs de gamaret (une suggestion d'Alain Carbonneau!) va permettre sans doute un jumelage avec la production valaisane et apportera, à n'en pas douter, une touche pour le moins originale à la viticulture bretonne!...

Il ne nous a pas été donné de déguster ce Coteau de Braden (il faut dire que chacun était quelque peu pressé, vus les évènements quimpérois du jour!), mais un échange de flacon avec quelque cépage vendéen, nous permettra de glisser un échantillon piège dans une dégustation future, n'en doutons pas, lors d'un regroupement festif et joyeux de beaux nez rouges!...

A titre documentaire, ne manquez pas non plus, le livre de Gérard Alle et Gilles Pouliquen, Le Vin des Bretons, dans la collection Gestes et Paroles, paru en 2004, aux Editions Le Télégramme. Un joli album évoquant le vignoble, notamment nantais là aussi, mais également tout ce qui évoque l'économie bretonne liée à la consommation de vin dans la région, des pinardiers de naguère, aux bars à vins et cavistes du XXIè siècle.