Voici une autre rencontre que je dois à une conversation avec Christophe Landry, du Château des Graviers, à Arsac. Découvrant en sa compagnie le site exceptionnel du Poujeau de Perrain, où il a implanté quelques parcelles de vigne et installé ses chevaux, ainsi qu'un troupeau de vaches jersaises, je ne manquai pas de lui faire remarquer qu'à mon sens, il ne devait pas exister beaucoup de sites, voire d'écosystèmes, comme celui-là dans le Médoc. Instinctivement, il me répondit par l'affirmative, en m'indiquant qu'à sa connaissance, du côté de Boston, sur la commune de Soussans et non loin du village d'Avensan, chez Vincent Ginestet, il y avait là un autre endroit hors normes.

Ginestet, un nom qui ne peut laisser indifférent tout amateur de vin et de dégustation, surtout parmi les "dinosaures de la bloglousphère", comme les geeks du troisième millénaire aiment à les surnommer, lors des longues soirées passées à croiser le verre. Ginestet, une famille, que dis-je, une dynastie qui s'appuya sur le pionnier et visionnaire Fernand, qui en 1897, s'implantant sur les célèbres Quais de Bacalan, à Bordeaux, impulsa une incroyable histoire familiale, au point que ses descendants devinrent propriétaires de Château Margaux, le Versailles du Médoc dit-on parfois, entre 1950 et 1977.

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Au terme de cette décennie 70 pour le moins difficile, avec des millésimes comme 1972, 1973 et 1974 notamment, les Ginestet doivent se résoudre à vendre la propriété, pour revenir vers des affaires plus pragmatiques et moins prestigieuses. Parmi le patrimoine familial, une entreprise spécialisée dans l'équipement automobile, dont le grand-père de Vincent est propriétaire et dans laquelle celui-ci s'investit, jusqu'à en devenir directeur général jusqu'en 2001.

Mais, Vincent Ginestet se définit avant tout comme un Médocain pur fruit!... De ceux qui marchent dans la campagne en levant les yeux vers le ciel pour observer ce vol d'oiseaux migrateurs ou le regard rivé devant ses chaussures, voire ses bottes, afin d'identifier les traces de lièvre dans la terre brune. Chasseur, pêcheur sans doute, bon vivant, franc du collier, hâbleur parfois, comme savent l'être les Bordelais certains jours, mais nourri de cette atmosphère propre au Médoc, où la pierre blanche de l'Histoire côtoie les palombières et où le bruit fantôme des calèches du XVIIIè sur les pavés de Margaux ou de Palmer, rivalise aisément avec le bruit des hélicoptères utilisés par certains visiteurs prestigieux.

Pourquoi Boston? Que l'on ne prononce pas à la façon de la ville américaine, sauf peut-être sur la Côte Est, qui s'est entichée de ce tout jeune cru. Ici, Vincent Ginestet venait naguère avec son père, pour chasser ou ramasser des champignons, dans ce qui n'était alors qu'une prairie d'une trentaine d'hectares. Mais, les anciens du coin le disaient souvent : "Ici, quand il y avait de la vigne, on faisait bon!..." Et c'est ainsi qu'est né ce superbe projet : planter cabernet et merlot dans cet espace hors normes.

Il s'agit donc là d'un des plus anciens terroirs de Margaux. Un lieu unique, une lentille de graves formée par les dépôts du fleuve ancien, où se concentrèrent de façon assez exceptionnelle, des cailloux venus des Pyrénées pour l'essentiel et un peu du Massif Central. Aujourd'hui, le fleuve est à cinq ou six kilomètres à vol d'oiseau et rien ne laisse supposer que l'on soit sur un terroir à ce point hors du commun... sauf quand on commence à le parcourir à pieds!... Tout autour, au-delà des limites de cette prairie, il n'y a que sable et argile. Nous sommes là aux limites de l'appellation Margaux, dans un secteur reclassé.

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Le fil historique de ce terroir était donc perdu. Pourtant, il apparaissait dans la Guyenne cartographiée de Pierre De Belleyme, à la fin du XVIIIè. Plus tard, il figurait également sur le cadastre napoléonien de 1826. Il faut dire qu'entretemps, en 1814, le Général Palmer s'était porté acquéreur de ce qui allait devenir un 3è GCC en 1855, sur la commune de Cantenac. En 1938, un consortium composé de quatre familles du négoce bordelais (dont les Ginestet) rachète la prestigieuse propriété aux Frères Pereire. Mais, la crise des années 30 et la guerre qui se profile, accélèrent le destin du secteur de Boston, pourtant planté depuis très longtemps, mais qui est jugé à l'écart et un peu lointain du Château Palmer lui-même. L'ensemble est donc vendu à un maquignon, qui s'empresse d'arracher la vigne pour y faire pâturer ses vaches. L'actuel chai du domaine servant alors d'étable.

En faisant l'acquisition de cet espace, au tout début des années 2000, Vincent Ginestet émet l'idée d'y replanter de la vigne. Il consulte notamment le président de l'AOC Margaux de l'époque et sachant la période favorable (révision en cours ou juste terminée, suite à la demande du Château d'Arsac), malgré quelques querelles intestines, il est de la dizaine de viticulteurs du cru qui obtiennent satisfaction et le reclassement de leurs parcelles. Malgré les difficultés pour obtenir des autorisations voulues, le vigneron de Boston plante dès 2002 et 2003. Pas moins de douze hectares devraient composer le cru, c'est l'objectif à moyen terme. Aujourd'hui, une partie de l'ensemble est exploitée par le Château Durfort-Vivens (2è GCC) de Gonzague Lurton. De plus, Vincent Ginestet, voulant financer sa croissance en toute indépendance et en dépit de son bon sens paysan, caractère fièrement revendiqué, s'est résolu à céder trois hectares de vignes au Château Rauzan-Ségla (2è GCC également) en 2010, se recentrant sur cinq hectares en production actuellement. Au cours de récentes démarches, afin de réajuster certaines délimitations de parcelles, le vigneron a sollicité l'avis éclairé de l'ingénieur ès-cadastre de l'INAO, lui demandant s'il pouvait solliciter un reclassement en Margaux d'un secteur pourvu de grosses graves pour le moins spectaculaires. Celui-ci fit preuve d'un sens de l'humour certain en lui répondant :"En Margaux non, mais en Châteauneuf-du-Pape, vous pouvez!..." C'est dire la richesse en minéral du secteur!...

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La zone est donc exceptionnelle à plus d'un titre et pour le moins drainante, avec moins de 2% d'argile sur la propriété. Il est donc facile d'y intervenir malgré d'éventuels orages, tels qu'en connaît la région. La plantation a permis de retrouver le profil historique des parcelles et de constater aussi que certains secteurs se devaient d'être "restaurés", tant ils étaient "exploités" par les anciens propriétaires, n'hésitant pas à prélever des graves destinées à leurs bâtiments, comme s'il s'agissait d'une carrière. Il faut dire qu'on en trouve sur plusieurs mètres d'épaisseur!...

A la vigne et au chai, Vincent Ginestet n'a pas hésité à solliciter quelques "pointures" de la plus récente génération, en matière de conseillers : Éric Boissenot, installé à Lamarque, intervenant également dans de nombreux grands crus médocains en qualité d'oenologue-conseil et David Pernet, un spécialiste bien connu des sols et terroirs. Il faut dire qu'en la matière, rien n'est simple tant ces sols dispensent une énergie qu'il convient de canaliser, ou du moins, d'en analyser la force et réagir en conséquence. Si l'ensemble est planté à 80% de cabernet sauvignon (notons qu'une des plus belles parcelles de Château Margaux, la croupe Campion, ressemble fort à ce terroir de Boston et est aussi planté de ce cépage), les 20% restant le sont de merlot, qui a parfois du mal à trouver sa place dans un terroir si reposé et généreux. Pas de cabernet franc, qui se plaît davantage dans les zones argilo-calcaires, plus proches de la rivière. En moyenne, les rendements ne dépassent pas 40 ou 41 hl/ha.

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Les choix en matière de culture sont guidés par ce que propose la biodynamie, "sauf pour ce qui est trop dogmatique", confie-t-il. "C'est pour cela que j'ai tendance à dire qu'on est au plus près du bio..." La méthode semble donc apporter des réponses au domaine, pour ce qui est des sols notamment, mais pas, selon le vigneron, pour ce qui est de la lutte contre les insectes. Ainsi, si aucun herbicide ni systémique ne sont utilisés, des fongicides de contact peuvent l'être si nécessaire, ainsi que les pesticides dédiés à la lutte contre la flavescence dorée (arrêté préfectoral en vigueur en Gironde), dans la stricte limite de la molécule permettant de lutter contre les larves, au moment le plus opportun. D'autre part, les traitements à base de cuivre sont pratiqués de façon attentive, au moyen de mélanges de sulfate et d'hydroxide, dans des dosages différents selon la période de l'année. Enfin, un semis d'orge va être effectif dans les rangs dès que possible.

Au chai, ce sont des cuves inox tronconiques qui composent l'essentiel du cuvier. Un choix surtout motivé par une plus grande facilité à maintenir l'hygiène voulue. De plus, il plaît au vigneron de croire que la forme des cuves encourage de meilleurs échanges, lors des quelques remontages pratiqués. L'élevage en barriques (40% de bois neuf) se prolonge le plus souvent pendant dix-huit mois. A noter qu'à l'origine, deux vins composaient la gamme du domaine, dont un second, le Croquis de Boston, qui a désormais disparu, conséquence sans doute de la cession en 2010, des trois hectares exploités désormais par Rauzan-Ségla. Seul le Château Boston porte désormais les couleurs du cru. Dégustation minimaliste au domaine d'un échantillon du millésime 2012, que Vincent Ginestet considère d'ailleurs peu représentatif (sic!), mais qui propose cependant une belle dynamique. A revoir donc, dans d'autres circonstances peut-être!...

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Il ne faut donc pas perdre de vue que ce domaine en est au tout début de son histoire. Après tout, le propriétaire a acheté des friches et propose désormais du Margaux en à peine dix ans!... Son amour-propre et son envie le poussent sans doute à produire un vin qui soit à la hauteur de ses illustres voisins, mais il est bien placé pour savoir que des origines génétiques haut de gamme ne conduisent pas forcément à l'excellence du jour au lendemain. Dans cette nouvelle aventure, ce château tout neuf, il mesure certainement l'ampleur de la tâche, chaque jour que Dieu fait, mais on peut penser que la magie d'un tel terroir ne peut que le réjouir en retour et pour l'avenir. C'est simplement une question de patience et, sans doute, de conjonctions d'expertises.