Au creux de l'hiver, le 1er décembre dernier, j'ai eu une sorte de flash, quelque chose qui me disait que je vivais là, le premier jour du reste de ma vie. C'est peut-être parce que la soudaineté de ce choix de nouveau statut professionnel et du coup, son côté incontournable et définitif me permettait de franchir une nouvelle porte. Mais aussi, sans doute, parce que la passion que j'essaie de partager - vins, vignes et vigneron(ne)s - appelle sans cesse à se tourner vers d'autres horizons.

A mon âge et en espérant que la vie me permette d'entamer encore plus loin la découverte de ce nouveau millénaire, j'ai une pensée pour une, voire deux générations de celles et ceux qui m'ont précédé. Un certain nombre d'entre eux ont cessé leurs activités professionnelles à l'âge que j'ai aujourd'hui et même un peu plus jeunes. Mais, c'était il y a trente ou quarante ans, à une époque où la pénibilité ou la rudesse de certaines tâches n'étaient pas montrées du doigt et assimilées à de supposés privilèges. De plus, cette génération, celle de mes parents, oncles et tantes, avait eu vingt ans entre 1940 et 1945. Prisonniers pendant de longues années en Allemagne, loin de leurs familles ou victimes de toutes sortes de privations pendant l'Occupation, voire combattants engagés dans une lutte acharnée sur divers champs de bataille, ils franchirent ce cap, parfois sanglant, de leur jeunesse, certains de sourire à la vie qu'il allait leur être donné de vivre et de partager, en traversant, clopin-clopant parfois, le baby boom et les Trente Glorieuses. Et que dire encore de ce grand-père qui passa plus de deux ans de cette même jeunesse dans les tranchées de Verdun ou de la Marne, un vendéen taiseux, dont je compris (mais un peu tard!) qu'il allait me manquer, au moment même où il expira sous mes yeux. Reposez tous en paix!...

Alors, au moment même où mon avenir professionnel s'inscrit dans un semblant de pré-retraite, comme on disait naguère, je vais prendre une sorte de virage, parce que la vie mérite d'être vécue pleine et forte, avec juste ce qu'il faut d'intensité, laissant la place, certains jours, à la découverte, au partage et à l'envie de continuer à parcourir le monde, à croiser des regards étonnés, qui brillent des reflets d'un vin que l'on vient de verser. Il ne nous reste donc plus qu'à croiser le verre au nom de la vie!...

001 (2)

Je devine que certains voient là l'expression d'une forme d'idéal. Et d'aucuns pour me rappeler que l'idéalisme ne fait pas bon ménage avec la rentabilité économique. "Qu'avez-vous à proposer de plus que les autres?..." me demande ma conseillère cécéiste. Ce que les autres n'ont pas!... D'où cette idée de tenter d'être un "alter-caviste". Petite boutique, petit volume, petit stock, renouvellement saisonnier et une grosse envie de susciter la curiosité, convaincre que l'on peut découvrir, même dans nos contrées lointaines, ces cuvées rares, voire introuvables. Je sais que les réalités ne vont cesser de me poursuivre, au moins pendant quelques temps. C'est toute la difficulté du challenge. Mais, nous avons quelques atouts, comme ceux liés à ce qui doit être une activité d'appoint et la volonté de s'appuyer sur nos rêves d'indépendance et d'originalité.

Sans oublier l'envie de faire aimer le vin comme une sorte de totem culturel, de toutes les cultures et pas seulement franco-française. Tous les vins sont égaux en droit... d'accéder à votre table et à celle de votre entourage!... Ils racontent tous une histoire, celle d'hommes ou de femmes, qui parfois entrent en résistance contre des logiques économiques, sociales et sociétales pour le moins frustrantes. C'est aussi ce qui nous anime et c'est une façon de rejoindre... naturellement cette résistance. "Le vin est une question politique!" clame Antonin Iommi-Amunategui, qui propose No wine is innocent, élu Blog de l'année par la Revue du Vin de France (qui l'eut cru?) et par ailleurs co-auteur (avec Eva, Olivier, Patrick, Guillaume et votre serviteur) du guide Tronches de vin, le guide des vins qu'ont d'la gueule (dont le numéro 2 paraitra le 13 mars prochain). Alors, entrez en politique!...

img663

Voici donc ce qui n'est qu'une esquisse. Une boutique dans la ville. Le nom, une marque à déposer, n'a pas encore pignon sur web. Un site dédié est à l'étude. Concrètement, jardin, grands arbres et massifs divers sont là, tout proches, de l'autre côté de la rue La Fayette (nous voilà!). J'y inviterai volontiers les Languedociens François Aubry ou Ludovic Engelvin, afin de partager quelques-uns de leurs flacons, en même temps que leurs brebis pourraient pâturer sur les greens de la Mairie voisine!... Pas certains que cela plaise à tout le monde!... Pourtant, eux qui viennent des Terrasses du Larzac ou qui fréquentent le Causse ou le Mont Aigoual, ne manqueraient pas de rappeler les grandes heures post-soixante-huitardes et la présence des moutons sous la Tour Eiffel!... Et puis, avec la Place Napoléon à deux pas, les animaux sont un peu chez eux!...

Alors, Olivier Cousin, retour des Indes, avec ses chevaux?... Ou encore Christophe Landry, le Margalais, avec ses vaches jersiaises, voire les massanaises des Albères, ou albera, venues de Banyuls?... Je devine aisément que les cuvées d'Alice Brun, de Mollans sur Ouvèze, accompagnées de délicieux chèvres frais ou plus secs, venant en droite ligne de la montagne de Séderon, ne vous laisseront pas indifférents. Ni les abricots du Clos des Cîmes, lorsque l'été sera venu. La pêche à pied vous passionne, nulle marée du siècle ne vous échappe?... Alors, il vous faut les nectars made in Muscadet de Vincent, Marc, Fred et les autres, pour transcender ces saveurs marines.

Un mélange de passion et d'enthousiasme nous porte. Passe-t-on, avec toute la sérénité voulue, du statut d'amateur à celui de caviste, même si l'oenophilie partagée et l'oenotourisme peuvent apparaître comme des étapes dans un process d'évolution?... Accordez-moi encore quelques semaines pour être à même de le confirmer. Histoire que je prépare comme il se doit quelques cartes d'invitation et que le rêve devienne intégralement réalité.