Pour trouver Battitt Ybargaray, il faut partir vers le sud, laisser le petit village de Lasse sur la droite, suivre le cours de la Petite Nive et mettre le cap sur Roncevaux et l'Espagne. A guère plus de quatre cents mètres de la frontière, une petite route vous mène à Erratchuenea. Une ferme proche d'un petit torrent, vous y êtes!... Nous sommes là en Basse-Navarre, pas très loin de la forêt d'Iraty, séparant cette partie là du Pays Basque de la Soule, le pays de Mauléon. On dit que les grands seigneurs de Navarre et de Castille fichaient une paix royale aux vicomtes de Soule, protégés qu'ils étaient par leurs montagnes... et par leur sale caractère!... Une légende, indiscutablement!... En découvrant ce paysage sous mes yeux, j'ai une pensée pour le Rallye des Cimes, institution soulétine, créée au début des années cinquante. Il s'agissait bien d'une course automobile, qui réunissait alors les bergers du crus, lancés dans une compétition les regroupant au volant de leurs jeeps, sorties tout droit de la Seconde Guerre Mondiale et du Débarquement!... C'est Sauveur Bouchet, maire de Licq, qui est alors à cette initiative, l'un des buts étant de montrer le besoin de désenclaver la région!... Des chemins improbables, que seuls les moutons et les brebis parcourent, des pétarades dans la boue des orages, des paysages à couper le souffle et un groupe de bergers intrépides, refusant alors de mettre le casque, parce qu'il les empêchait de garder leur béret!... Et tout finissait par des chansons lors d'un grand bal public, le dernier jour!... Vous avez dit nostalgie?...

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Au coeur de l'appellation Irouléguy, qui compte environ 240 ha classés en AOP, se trouvent quelques micro-domaines comme le Domaine Xubialdea. De l'artisanat absolu, qui se construit à la force du poignet et avec de bonnes jambes!... Il y a une dizaine d'années, lorsque son oncle décède accidentellement, Battitt se propose pour reprendre la ferme, même si son métier premier est bien la vigne. Mais, il s'agit alors de prairies (bio) et d'un troupeau de brebis laitières, qu'il gardera jusqu'en 2015, malgré le surplus de travail et les difficultés pour conjuguer le tout. Il créé néanmoins le domaine dès 2008, arrache quelques vignes familiales et plante en trois ans le seul hectare dont il dispose (plus 24 ares non loin de là, destiné à la production d'un moelleux, quand c'est possible), sur un superbe coteau exposé sud-sud-est, avec 50% de petit manseng et 50% de gros manseng (à eux deux, 17% de l'appellation, en 2016, avec un peu de petit courbu). Le sous-sol est principalement composé d'ampélites très riches (schiste noir), voire même de quelques filons affleurants de celle-ci, eux-mêmes riches en aluminium, posant parfois des problèmes pour le gros manseng.

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Particularité de cette vigne, une plantation à 10 000 pieds/hectare. Cette décision fut prise sous le seau du pragmatisme et d'une logique liée à la bonne connaissance du lieu. D'abord la richesse du sol, qui nécessite de bien canaliser la plante et qu'une telle densité peut permettre, même si l'enherbement total y contribue également. Ensuite, une certaine prévoyance, au vu et au su des éventuelles difficultés climatiques. En cas de catastrophe soudaine, Battitt espère sauver une part non négligeable de raisins. Ainsi, en 2018, la pluie du printemps, sévère et durable, a déclenché une coulure très importante, si bien que 40% des pieds étaient vides!... Ce qui ne l'a pas empêché de produire à hauteur de 27 hl/ha. Les travaux à la vigne sont pratiqués au moyen d'un chenillard ou d'un treuil (câble et canadienne), parfois à la main, pour ce qui est de la tonte et du passage du rotofil (dont le vigneron est désormais expert!) au moins six fois à l'année, "ce qui est excellent pour renforcer le haut du corps"!...

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Depuis quatre ans, le vigneron de Lasse pratique une complantation par sélection massale, dans le but de remplacer les pieds qui meurent, notamment avec du petit courbu (difficile à garder sain jusqu'au bout), mais aussi pour "mélanger" les cépages dans la parcelle, appliquant au passage les préceptes de Deiss en Alsace, croyant à la notion de "photo du lieu à un instant T". D'une manière générale, les vendanges, au cours desquelles tout est ramassé en même temps, sont plutôt tardives (vers le 20 octobre), alors que plus bas, d'autres, tel Paul Carricaburu, récoltent un mois plus tôt. Nous sommes ici dans un climat de montagne, avec des hivers froids et une exposition à dominante est, provoquant des nuits fraîches même en été, ceci étant renforcé par la présence des torrents dévalant de la montagne. A noter qu'en 2017, la parcelle fut vendangée dans des conditions rares et optimales, ce qui permet presque d'oublier leur exigence physique due à la forte pente. Pendant une semaine, le froid du matin était remplacé, dès la mi-journée, par un vent de sud rentrant pour la durée de l'après-midi (effet de foehn?). Au final, forcément un grand millésime!...

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Le temps passé ici, au coeur d'une journée ensoleillée de printemps, permet de mesurer à quel point cet espace est protégé, naturel. Dans la vigne, chaque année, sept ou huit couples de chardonnerets nichent entre les fils. Le reste des terres de la ferme est désormais loué, sous forme de bail de carrière. On trouve là un maraîcher bio et un éleveur de poules et de porcs bio également, comme il se doit. Depuis quelques temps, une maison proche de la seconde parcelle a été vendue à un boulanger proposant du pain au levain bio. Une production pas si éloignée de la vigne, puisque Battitt envisage de remplacer deux rangs de petit courbu, s'il ne donne pas satisfaction, par des raisins de Corinthe qui, une fois séchés, permettront au boulanger de proposer de succulents pains aux raisins!... Déjà que son pain aux figues bio...

Après avoir travaillé quatre ans dans le Bordelais et deux années au Domaine Arretxea, chez Michel et Thérèse Riouspeyrous (sur le point, d'ailleurs, de passer la main à leurs enfants!), indiscutables fers de lance de l'appellation et phares de tous les jeunes vignerons passionnés du cru, Battitt Ybargaray ne manque pas de projets. Parmi ceux-ci, défricher et aménager le haut de la parcelle, afin d'y planter du savagnin sur échalas!... Inspiré par Luc de Conti, au Château Tour des Gendres, qui en aurait planté un hectare, il devrait prochainement mettre en terre les porte-greffes, avant de greffer les bois du cépage jurassien par excellence, d'ici quelques années. "Ce sera mon plan d'épargne : deux barriques de savagnin ouillé, que je commercialiserais une fois à la retraite!..." Et peut-être un vin de voile qu'il associera alors à l'ossau iraty que produit sa belle-mère!... Un fromage de brebis longuement affiné, qu'elle ne présente plus dans les concours, tant elle collectionne les médailles d'or!... J'en vois qui salivent, à la lecture de l'écran de leur ordinateur!...

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La production ne dépassant pas cinq mille bouteilles, cuvier et chai se résument à la plus simple expression. De quoi faire du sur mesure, selon le millésime. La fermentation se déroule en cuves inox, au terme de laquelle il ajoute une très petite dose de sulfites, puis plus rien jusqu'à la mise. Bâtonnage sur lies totales, y compris pour la barrique de 400 litres, utilisée uniquement dans le cas d'années mûres et rondes. Pour les millésimes qui se caractérisent par une bonne tension et de la finesse, seul l'inox est utilisé. L'élevage dure onze mois, la mise en bouteilles intervenant à l'automne. S'interressant à la biodynamie (le label Demeter étant envisagé à l'avenir, sous réserve d'une baisse significative des doses de cuivre), toutes les interventions sur le vin se font en jours fruit, les vendanges en jours racine, si possible. Actuellement, le vigneron utilise à la vigne des stimulateurs de défense naturelle, tout en pratiquant nombre d'essais.

Séquence dégustation avec Ardan Harri 2017 (pierre à vigne en basque), composée d'izkiriota tipia (petit manseng) et d'izkiriota handia (gros manseng) comme il se doit. Pureté et délicatesse au programme. Remarquable démonstration qu'Irouléguy compte aussi de superbes blancs secs. Le parti pris de garder ce vin un peu plus longtemps (seuls Arretxea et Xubialdea proposent ce millésime à la vente) est un pari gagnant. Foncez!... Le moelleux issu d'un franc passerillage (500 bouteilles), Goiz Ala Berant 2017 (Tôt ou tard en basque) est doté d'une belle dynamique. Ses 90 g de sucres résiduels étant servis par une belle trame acide et une finale à l'avenant, ou du même tonneau, si l'on préfère!... Pour ce qui est du 2018, il ne sera commercialisé qu'au printemps 2020. Et encore, faudra-t-il peut-être vous rendre sur place!... En effet, la plupart des bouteilles proposées ne franchit pas la Garonne!... Quelques-unes à Bordeaux, à peine six cent à Toulouse et cent vingt sur quelques bonnes tables parisiennes!... A l'export, aucune, la moitié étant dédiée à quelques professionnels locaux, l'autre partie aux particuliers qui viennent sur place, donc souvent de la région. Il ne faut y voir aucune forme d'idéologie, mais l'emprunte carbone de cette production est très limitée. Parce qu'ici, tout s'appuie sur le pays, ses couleurs, ses habitants, ses montagnes... Ces dernières, Battitt y court dès que possible, de novembre à mars, lorsque la vigne se repose, parce qu'il sait que dès le printemps revenu, il faudra mettre les bouchées doubles, pendant le reste de l'année. Un monde qui vous rend fier, fort mais aussi authentiquement humble. Autant de traits de caractère qui permettent alors de tirer la quintessence de la vigne, comme on peut le constater ici, dès la première visite, qui en appelle forcément d'autres.