Comme pour Battitt Ybargaray, c'est Bixintxo Aphaule qui nous conseilla de rencontrer Paul Carricaburu, à Ascarat. Ces dernières années, la presse, locale et même nationale, a évoqué la nouvelle vague de vigneron(ne)s trentenaires qui bouscule quelque peu le landerneau d'Irouléguy. Les domaines à suivre s'appellent Bordaxuria, Ilaria, Gutizia, Ameztia, Bordatto et Xubialdea, entre autres. Les jeunes vignerons reprennent parfois le vignoble familial, notamment pour sortir de la coopérative, ou mieux encore, en créent un nouveau de toutes pièces. Mais, à Ascarat, Paul Carricaburu qui, avec 2018, propose son premier millésime, aurait pu être leur professeur, au lycée agricole de Saint Palais. Une activité qu'il met petit à petit de côté, pour consacrer plus de temps à la vigne et au vin.

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Avec Paul Carricaburu, nous ne sommes pas, à proprement parler, dans une logique de succession familiale, quoique... Ses petites parcelles qui, pour la plupart, ne dépassent pas trente ares, sont comme les timbres-poste collés sur des cartes postales illustrant le vignoble basque. Les rangs de vigne dégringolent les pentes, comme les longs cheveux de Marianne. Entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Saint-Étienne-de-Baïgorry, Irouléguy et ses hameaux sont implantés dans un paysage qui mérite le détour. "Une vue... nom d'une pipe de nom d'un bois!..." réagit ma passagère!... En Euskadi (ou Euskal Herria), il y a les légendes, mais aussi l'histoire. Celle des vallées, celle des villages... Le vigneron d'Ascarat n'en connaît pas forcément tout, se contentant de ce qu'on se transmet dans les familles, la transmission orale ayant parfois ses imperfections, mais pas de doute, lorsqu'un Basque l'évoque avec vous, il entrouvre la porte de sa maison. Avant de parler ou de voir les vignes de Paul, il faut faire connaissance avec Espila, cette noble maison millésimée 1763, comme on le découvre dans la pierre qui domine la porte... et comme on le verra plus tard sur l'étiquette (dessinée par Philippe Sahucq, un ami sociologue ariègeois) de son premier vin, Espilako Xuria 2018. Lorsqu'on fait quelque recherche sur Internet, on apprend que Paul Carricaburu cultive aussi des céréales, des légumineuses et des graines oléagineuses. A ses heures, il est aussi éleveur de pottocks, les petits chevaux du Pays basque. A y regarder de plus près, ne serait-il pas aussi celui qui génère et qui souffle sur les nuages blancs qui volent au-dessus de Sorhueta ou d'Itharaco, tant il semble imprégné de son pays?...

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Vignoble d'Irouléguy

Mais, lorsque l'on sait d'où l'on vient et ce qu'on doit aux générations précédentes qui ont animé la vie de son village, on ne souffre jamais d'un manque d'humilité. Si Paul Carricaburu consent à parler de lui, c'est pour revendiquer son statut de citoyen du monde, que personne n'oserait lui contester, après nombre de séjours sur la planète, notamment pour une ONG installée au Pays basque espagnol, Mundukide, affiliée à MCC (Mondragon Corporacion Cooperativa). Un engagement quasi permanent, presque un idéal.

Au Pays basque, on s'étonne parfois de la couleur des volets de ces grandes maisons typiques. Certains villages ont visiblement choisi une grande uniformité, un rouge foncé dit parfois coeur de boeuf ou évoquant la couleur du piment d'Espelette séché, suspendu dans nos cuisines. D'autres, plus rares, ont opté pour un vert anglais très classe. Mais, la vraie couleur des maisons ne se décode pas de prime abord ou au premier coup d'oeil. Pour cela, il faut pénétrer la chronique locale. Espila, la maison de Paul, celle de sa mère, est rouge, malgré son blanc immaculé. Les blanches (les xuris) qui l'entourent sont celles habitées par des familles proches de l'Eglise, des curés, par opposition aux rouges (les gorris), qui sont des laïcs depuis des lustres, plus proches de l'Est, à certaines époques. C'est Don Camillo à la mode basque!... Inutile de dire que cette première cuvée apparaissant sur le marché, Espilako Xuria, a valeur de clin d'oeil malicieux à Ascarat!... "Espila, xuri ala gorri?... mahainean goxagarri, ahosabaian dantzari mundukideen kantari..." Espila, blanc ou rouge?... agréable à table, il danse dans votre palais au chant des citoyens du monde...

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Si la maison fait référence à la femme dans la culture basque, la vigne, c'est davantage l'affaire du père, même lorsque la mère participe à la plantation. La première parcelle que nous découvrons, c'est Mahastittipia (petite vigne en basque). "C'est la terre de mon grand-père, la seule parcelle qui m'appartient!" confie Paul Carricaburu. Trente ares et 1200 pieds de petit manseng, plantés à 5000 pieds/hectare en 2008 (la plus ancienne!) par des amis, en son absence!... En effet, à ce moment-là, le vigneron d'Ascarat est en Guinée Équatoriale. Son séjour en Afrique est entrecoupé de petites séquences au pays. En mars 2008 donc, il rentre pour planter cette vigne, mais impossible, tant il pleut pendant une semaine. Finalement, ce sont quelques amis qui s'y collent, lorsqu'il est obligé de repartir. Quel symbole, là aussi!... Ici, nous sommes sur des grès ou faciès lapitza.

Seconde parcelle visitée, Sorhueta, lieu-dit du village d'Irouléguy. Plantée en 2009, elle couvre environ soixante ares où sont plantés 1300 pieds de petit manseng et 1300 de petit courbu, à environ 5500 pieds/hectare. Nous sommes là sur des argilo-calcaires et un sous-sol composé de dolomies ou dos d'éléphant (l'Afrique n'est jamais très loin!...).

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Photos : Paul Carricaburu

A suivre, Uhaldia, nom d'un lieu-dit également. Trente ares plantés en 2013 de 1600 pieds de gros manseng, à 6500 pieds/hectare. Ici, nous sommes sur une roche volcanique, l'ophite de Keuper, selon le terme exact. Enfin la quatrième, la plus pentue (parfois 80% au Pays basque!) s'appelle Itharaco. Trente ares encore, plantés en 2010 de 1500 pieds de gros manseng. Nous sommes là encore sur des grès dits faciès lapitza. Particularité : elle est visible de la maison, montrant la pente extrême, histoire d'en capter toute la difficulté. Selon le vigneron, il est probable que celle-ci figure stylisée sur l'étiquette du vin dessinée par son ami.

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Depuis quatre à cinq ans, le domaine est passé en bio, 2019 étant l'ultime année de conversion et l'année du premier millésime labellisé AB. Depuis 2010 et jusqu'en 2017, Paul a vinifié et élevé l'équivalent d'une barrique, témoin de chaque millésime, avec des fortunes diverses. Le reste des raisins étant vendu au Domaine Brana, qui composait alors une cuvée particulière, la vinifiant à part, dans le cadre de son activité de négoce, Albedo. Avec 2018, il entre dans la cour des grands!... Il a fallu s'équiper, de cuves inox notamment, faire des choix, décider de l'assemblage, même si l'avis de quelques autres vignerons (curieux!) et amis a permis de choisir le chemin. Cette première cuvée est composée de 70% de petit manseng (50% sur grès, 50% sur argilo-calcaire), 20% de petit courbu sur argilo-calcaire et 10% de gros manseng sur ophite de Keuper. On peut dire que le cocktail a quelque chose d'explosif, puisque certains des confrères n'hésitent pas à le mettre très haut dans la hiérarchie des blancs d'Irouléguy de l'année!... Au point d'ailleurs que la cuvée est citée dans la RVF de ce mois de juin 2019, le seul blanc avec l'un de ceux du Domaine Arretxéa!...

N'ayez crainte! Tout porte à croire que Paul Carricaburu n'est pas homme à perdre la tête à cause d'un premier coup de maître!... Lui, comme d'autres vignerons sur place, sait bien que les difficultés peuvent surgir, surtout lorsqu'on fait le constat des conditions climatiques du moment : des tombereaux de pluie sont tombés depuis notre passage, avec un fort vent du sud plutôt inhabituel... Si la fleur devait se passer dans de telles conditions, le millésime à venir serait bien compromis. Nul doute que les personnages de légende de la mythologie locale vont prendre sous leur aile la douzaine de vignerons (et les quarante-cinq regroupés dans le cadre de la cave coopérative) qui, sur le territoire de la quinzaine de communes de l'appellation apparue en 1970, portent haut l'étandard de la vigne et du vin basques. Pour le reste, conservant juste ce qu'il faut de sérénité et d'humilité face aux évènements climatologiques, le vigneron d'Ascarat se replongera volontiers dans la lecture de la bande dessinée d'Étienne Davodeau, Les Ignorants, dont il est un fan absolu!... Gageons peut-être, qu'il aurait même bien aimé jouer le rôle de Richard Leroy dans cette aventure!... Au nom de l'humanisme dont il sait faire preuve, sa modestie dut-elle en souffrir.