St Emilion, planète rouge par excellence!... Au royaume du merlot et du cabernet réunis, il ne viendrait à l'idée de personne, ou presque, de s'enquérir de l'état de santé de vignes produisant quelque vin blanc. Pourtant, la région n'est pas dépourvue de tradition culinaire et la relative proximité de l'océan, ainsi que la réputation des huîtres du bassin d'Arcachon, peuvent suffire à motiver la production d'un "p'tit' vin blanc" local. Certes, les plus nombreux rétorqueront qu'à Bordeaux, si l'on souhaite mettre des blancs sur la table, la région de l'Entre-Deux-Mers, voire bien évidemment, celle des Graves et de Pessac-Léognan, offrent plus qu'une alternative. Pourtant, bien avant l'ère de la transmission numérique, des LGV et des cicatrices asphaltiques dans le paysage, on peut croire que dans le Médoc, ou la région de St Emilion, les besoins familiaux de quelques domaines et vignerons motivèrent la plantation de cépages blancs, destinés à la production de "vins de consommation courante". Or, si ces parcelles très discrètes, au milieu d'une mer rouge, ont résisté aux arrachages, remembrements et restructurations diverses, il n'est pas interdit de penser que les plus vénérables soient à même de produire aujourd'hui quelques jolis vins. Des vieilles vignes, certes, pour évoquer l'histoire vinicole locale, plus quelques volontés nouvelles et des plantations récentes, voilà qui pourrait nous valoir quelques belles découvertes!...

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Nous avions pu découvrir, naguère, tout ce qui anime Catherine et Philippe Cohen, au Château Vieux-Taillefer, à Vignonet. Avec à peine une demi-douzaine de millésimes en guise d'expérience au coeur du vignoble de St Emilion, ce couple de vignerons est loin de faire valoir ses certitudes. Tous deux connaissent bien les mentalités locales et devinent aisément que nombre de leurs voisins seraient prêts à leur inculquer la bonne parole, en guise de conseils, à la vigne et au chai. Et les instances locales également, qui plus est!...

Disposant de deux parcelles en pied de coteau, à St Sulpice de Faleyrens et au bord de la Dordogne, le couple a d'abord privilégié l'assemblage, comme la loi l'impose. Mais, la production de deux vins distincts impliquait le besoin de trouver d'autres vignes dans des secteurs différents. Ce fut le cas, après avoir dégotté 80 ares du côté de St Christophe des Bardes. Du merlot, avec un petit peu de cabernet sauvignon, âgés de 75 à 80 ans, sur un léger coteau exposé plutôt nord-ouest. Des vignes très longtemps exploitées (au sens exact du terme!) par le négoce local, pour la production d'un tout venant, comme nous en réserve parfois la région... En se rapprochant de Lydia et Claude Bourguignon, dans le cadre notamment du groupe Anthocyanes, formé de quelques vignerons bien connus, le couple de Vieux Taillefer a vu l'étude des sols du domaine délivrer quelques surprises, si bien que l'apport de cette nouvelle parcelle devrait se révéler extrêmement positif, en terme de structure et de complexité aromatique de l'assemblage final du grand vin.

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Et donc, figurez-vous qu'à quelques centaines de mètres de là, Catherine et Philippe disposent également en fermage, de trois rangs de cépages blancs, dont l'âge moyen se situe entre 60 et 80 ans. Un peu par surprise, ils apprennent la composition quelque peu hétéroclite de la parcelle : sauvignon blanc, sauvignon gris, merlot blanc, sémillon, mais aussi chasselas et roussette!... Cocktail pour le moins curieux, sur quarante centimètres d'une terre argileuse et un sous-sol de calcaire à astéries!... Ce premier millésime - 2011 - est un coup d'essai, avec l'équivalent de deux barriques et la découverte d'un assemblage peu commun, qu'il convient de maîtriser. Le résultat, mis en bouteilles prochainement, pourrait devenir le Blanc de Vieux Taillefer. La logique administrative voudrait que ce soit un Bordeaux blanc, mais pourquoi pas un St Emilion blanc?... Voilà un beau combat à mener, à l'heure où l'on apprend que Monbousquet, soi-même, arrache quelques rouges pour, à son tour, planter du blanc.

André ds carrieres

Tout le monde ne connaît peut-être pas les carrières de pierre blanche du sous-sol du Château de Bellevue, à Lussac-St Emilion, mais d'aucuns ont déjà pu découvrir le Blanc du domaine, fruit de la volonté d'André Chatenoud. Il faut être attentif, ou très connaisseur, pour identifier le sauvignon gris, en arrivant face à la chartreuse du XVIIIè figurant sur les étiquettes du domaine. Il y a pourtant là 50 ares de ce cépage ancien (plus trois ou quatre pieds de sauvignon blanc, au titre de la réglementation de l'AOC Bordeaux!), qui s'additionnent aux 90 ares plantés à un kilomètre de là, sur un autre type de sol et avec une orientation différente, donnant un écart d'une huitaine de jours au moment des vendanges, permettant un ramassage manuel attentif. Les vignes ont désormais sept ans et le vin prend une certaine ampleur, sans perdre ni fraîcheur ni spontanéité.

Il faut laisser du temps au temps avec ce cépage plutôt vigoureux, qui n'est autre que le fié gris de Touraine, ou sauvignon rose à jus blanc, dont il ne reste qu'une authentique et vénérable parcelle chez Jacky Preys et fils, à Meusnes, dans le Loir et Cher. Vous avez dit massale?... Elle serait des plus urgentes à réaliser, tant ce type de vin, issu de vieilles vignes, montre sa capacité à bien évoluer avec le temps, au point d'en démontrer à nombre de Grands Crus, au moment de passer à table, avec une jolie cuisine de poisson.

Lussac, c'est aussi la commune où se situe l'hectare appartenant à Michel Rolland, qui permet au célèbre winemaker de proposer le Château La Grande Clotte blanc, plus classiquement composé des cépages bordelais, mais d'où le sauvignon gris n'est pas absent.

Trois exemples de vins blancs donc, issus des terroirs saint-émilionesques, aux vertus, aux expressions et aux objectifs sans doute différents, mais qui illustrent bien la pleine nécessité de rester ouverts à une plus grande diversité de productions, même au coeur de la Mecque des rouges, si je puis me permettre cette expression que d'aucuns pourraient qualifier d'irrévérencieuse.