Pas moins de trois salons en quarante-huit heures, en cette fin avril, au coeur de Paris, c'était tentant!... De plus, deux d'entre eux avaient pris position dans les arrondissements du XIè et du XXè, ceux de ma prime enfance. Belleville, Ménilmontant, pour l'enfant de Charonne, comment dire... ne point y prendre part, non mais, tu détonnes!... Une fin de semaine, lundi compris, entre Pâques et 1er Mai. Entre procession romaine et défilé entre Nation et Bastille. Ça tombe bien, vignerons et amateurs se sont précipités dans ces lieux divers et variés, pour défiler verre en main, processionnellement, parce que le vin le vaut bien!...

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Après, il reste à s'organiser, aspect indispensable des choses. Se munir de quelques tickets de métro-bus, mettre en poche un petit guide de Paris pratique ou activer Google sur son téléphone. Arrivée tardive dans la Capitale en ce samedi soir, ça bouge partout! Rien à voir avec les places supposées centrales de nos petites préfectures de province. Rendez-vous à Bastille, pour aller dîner, malgré l'heure, à deux pas de la Rue de la Roquette, au restaurant Volver, rue Keller. Une adresse évoquée, voilà peu, dans l'émission dominicale "On va déguster", sur France Inter. Un endroit incontournable pour celui qui veut apprécier une succulente entrecôte de la Pampa!... Ah, la vache!... Un régal! Le resto catégorie cantine, façon coeur de Buenos Aires. Guère plus d'une vingtaine de couverts et encore, deux grandes tables à partager. Une télé diffuse un match de foot. On s'attend à voir surgir le cousin de Maradona de derrière le bar. Des maillots sous verre, comme des reliques, Boca Juniors, River Plate, Independiente... Et ce steak, ma doué!... Petite sauce chimichurri, sans doute (je ne suis pas un spécialiste). Et je ne vous parle pas du dessert, un fondant au chocolat coeur de dulce de leche!... Les babines, on s'en lèche, d'ailleurs!... Côté vin, un Pinot Noir Oak Cask 2012 de Trapiche, from Mendoza, pour rester en phase, avec l'hémisphère sud. Bienvenido!... Une heure du mat'! Ça bouge toujours dans le quartier. Ça parle plus fort aussi, non?... Un taxi passe. Hep!...

004Le lendemain, c'est dimanche. Il pleut sur le Quai de Seine. Quelques arbres m'empêchent de voir la mer le bassin, mais ce ne sont pas des palmiers, à peine des platanes. A qui se fier?... Pas vraiment le temps d'une grasse matinée, il faut que je file à un anniversaire : les 30 ans du Rouge & du Blanc, avec 30 jeunes vignerons venus de toute la France, mais pas que. Ça se passe à La Cartonnerie, dans le XIè, aux confins du Xè et du XXè, entre les métros Goncourt et Belleville, trois-quatre stations depuis Stalingrad. A onze heures pétantes, je suis face au n°12 de la rue Deguerry. Les fidèles de la paroisse St Joseph des Nations, qui sépare cette rue de la rue Darboy (ça ne s'invente pas!), se présentent pour la messe dominicale. Dans les locaux en partie rénovés de cet ancien atelier de fonderie de la fin du XIXè siècle, reconvertie en manufacture de cartons dans les années 50 et jusqu'en 2002, les vignerons finissent de s'installer. Avec tous ces canons, ça va cartonner!... Un endroit un peu hors du temps, avec une superbe verrière centrale, un site que l'on imagine aisément dédié aux tournages de fictions diverses. Pour un peu, on verrait surgir les Brigades du Tigre dans leur torpédo pétaradante!... M'sieur Clemenceau!... Ah, d'ailleurs... Non, c'est François Morel qui virevolte d'un espace à l'autre. En place!... Trois petites salles, de part et d'autre de la verrière, on peut craindre une forte affluence. Yaïr Tabor et Jean-Marc Gatteron soulignent que j'ai peut-être fait le bon choix, en venant si tôt. Tôt?! Mais, c'est juste la bonne heure!... Ces jeunes (et moins jeunes) talents sont connus des amateurs, du moins ceux qui fréquentent les salons de l'hiver. Mais, une bonne partie ne quittent guère leur vignoble et il est fort agréable de les retrouver là : Cyril Dubrey, Julien Guillot, Pablo Höcht, Cyril Fahl, Marjorie Gallet, Jean-Yves Péron, Jérémie Mourat et Jérémie Huchet ou encore Fabien Jouves. Toutes les régions sont (bien) représentées et on devine que nombre de Parisiens peuvent ainsi faire de passionnantes découvertes. De plus, une présence étrangère (Autriche, Espagne, Grèce et Italie) vient compléter le plateau, ce qui tend à rappeler que les passionnés qui furent à l'origine de la revue et ceux qui sont venus les rejoindre depuis quelques années, ont toujours voulu insister sur "l'universalité" du monde de la vigne et du vin, soulignant trimestre après trimestre, que les vignerons passionnants n'étaient pas une spécialité franco-française. "Être au plus près du vin, avec un mélange - le plus juste possible - de passion dans l'approche et d'esprit critique dans l'analyse, en toute indépendance, sans complaisance injustifiable ni agressivité injustifiée." C'était là, la présentation originelle de la démarche de ces pionniers, en 1983. Et de préciser aujourd'hui : "Les 30 années à venir seront un combat pour les vins de terroir dignes de ce nom, plus que jamais et Le Rouge & le Blanc - avec sa bande de guetteurs et goûteurs de vins - en sera. Qu'on se le dise!" En tout cas, l'occasion de rappeler aussi, à quel point cette indispensable revue inspira sans doute nombre de blogueurs du 3è millénaire, prêts à les rejoindre dans leur passion, verre en main, dans les vignes éparses, plus ou moins lointaines et jusqu'au coeur de Paris!...

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Le temps d'avaler une sorte de hamburger au lieu jaune et aneth frais préparé par le team d'Antony Cointre (vous ici!), sans oublier les spécialités gourmandes du Sud-Ouest du Domaine de Saint Géry, j'opte pour une petite marche à pieds afin de rejoindre La Bellevilloise, rue Boyer, quasiment en haut de la côte de Ménilmontant, à deux pas supplémentaires de la rue des Pyrénées. C'est bien là et non pas 89è Rue d'une grande métropole nord-américaine, que se déroule Sous les pavés, la vigne! évènement parisien qui a pris des allures d'incontournable dès sa première organisation en 2013. Il faut dire qu'Antonin Iommi-Amunategui, alias AIA pour les intimes, déjà coupable d'un blog à succès, No Wine is innocent, ou NWII, a tout (bien) fait pour proposer une affiche complète et cohérente. Tout d'abord, 50 vignerons venus d'un peu tous les horizons, "des artisans-vignerons et leurs vins actuels, naturels, commercialisés hors des circuits de la grande distribution, parfois chahutés par l'administration", que ce soit en France ou en Italie.

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Aux côtés de ces producteurs talentueux, quelques auteurs passionnés, comme Michel Tolmer, qui dédicace encore et toujours, parfois jusqu'au bout de la nuit, son désormais célèbre Petit traité de dégustation, Mimi, Fifi et Glouglou, ou encore Isabelle Saporta, journaliste et chroniqueuse, couverture, cheveux et regard noirs, déjà auteure de quelques livres pour le moins polémiques sur le sujet sensible de l'agriculture intensive et qui, avec son dernier pavé (arraché à l'affiche du salon!) dans la mare (le marigot, diront certains), Vino Business, fait quelques vagues sur les plages trop tranquilles du vignoble bordelais, au point que certains lui promettent un ressac revanchard (parfois en termes pour le moins insultants)!... Pas encore lu le bouquin, mais suis quasiment sur d'y entrevoir tout ce qui illustre et fait Bordeaux aujourd'hui, au-delà même de St Emilion : certains jours, un paternalisme "soumitif", d'autres, une soif d'expansion que seuls, quelques conseillers fiscaux et patrimoniaux, à la solde de divers fonds de pension "exotiques", peuvent vraiment comprendre et admettre, au final, un rêve de puissance permettant aux plus grands de la région de s'exonérer, peut-être un jour, du carcan des règlements qu'ils feignent de suivre à la lettre et de louer. Gageons qu'Isabelle Saporta ne tardera guère à trouver d'autres pistes d'investigation, même si certains tenants d'un égocentrisme narcissique à la bordelaise ne lui dérouleront pas le tapis rouge la prochaine fois!... Heureusement, il y avait là, sur le parquet de la Bellevilloise, Gombaude-Guillot, Lamery, Les Trois Petiotes et les Closeries des Moussis, autant d'exemples démontrant que l'on peut voir les choses autrement, même sur les bords de la Garonne et sur les rives de l'estuaire de la Gironde!...

014Sous les pavés, le vin donc, aussi. L'Ardèche bien représentée, avec les Azzoni, Oustric et Bock notamment. Et à propos de bocks, des bières également, dont la célèbre Cantillon, venue dans les valises de Patrick "Bock" Böttcher, histoire de reformater les papilles, si nécessaire. Pour cela, il y avait aussi le nectar d'abricots du Clos des Cîmes. Beaujolais, Bourgogne, Champagne, Languedoc, Val de Loire, Roussillon et même Italie comptaient de belles délégations et les visiteurs (très nombreux le dimanche après-midi!) ne déléguaient pas leurs compétences pour apprécier les nombreux canons. Chacun pouvait faire une pause auprès des auteurs disposés à d'éventuelles dédicaces, avec parmi ceux-ci Ophélie Neiman, sans oublier Aurélie Portier et Guillaume Nicolas-Brion, avec leurs "Dix façons de préparer la peau", aux célèbres Éditions de l'Epure, maison avisée, s'il en est, en matière de choix éditoriaux, option cuisine et cave.

Dans l'optique d'être éclectique, le salon proposait aussi, le dimanche un débat : "Désobéissance civile dans le vignoble : résistance ou délit?" vaste sujet de réflexion, avec comme participants principaux Emmanuel Giboulot et Jonathan Nossiter, le premier ayant eu maille à partir avec la justice pour avoir refusé d'utiliser certains produits de traitement imposés par les autorités locales bourguignonnes et le second pour évoquer et présenter (en avant-première le lundi soir) son nouveau film "Naturel resistance", tourné auprès de vignerons italiens très engagés pour la défense des vins naturels. N'ayant pu assister finalement ni à l'un ni à l'autre (on notera que le film était projeté au cinéma Étoile-Lilas, Place du Maquis du Vercors!), je ne suis pas à même d'en faire état largement? Peut-être, trouverez-vous quelques échos ici ou ?...

Indiscutablement, une réussite que ce salon sur les hauts de Ménilmuche, puisque les vignerons en redemandent. Il faut dire que le panel est bien choisi, permettant aux uns et aux autres de faire quelques belles découvertes, les occasions "nationales à dimension humaine" de se croiser n'étant pas si nombreuses que cela. Là, un Ardéchois pouvait consacrer un peu de temps pour (re)découvrir Bordeaux. Un Catalan trouvait la Loire au bout de sa rangée. Les Beaujolais n'avaient plus à franchir les Alpes pour apprécier quelques nectars italiens!... Bien joué!...

Figurez-vous qu'en plus, en descendant au métro Ménilmontant, vous pouviez sauter dans une rame de la ligne 2, Nation-Étoile, descendre à Pigalle, trouver la rue Frochot et découvrir au n°2, le Cercle Central, un cercle de jeux transformé, en ce dernier lundi d'avril, en salon dédié aux vins de Loire, Les Affranchis, proposé par Laetitia Laure. Pas moins de 35 vignerons ligériens et avec un tel plateau, il y a matière à la franchir, la Loire, dans les deux sens, pour une bonne virée de galerne!... Palsambleu!... Comment ignorer tous ces Muscadets : Jo Landron et ses béquilles (ça va mieux, merci!), Frédéric Niger Van Herck et ses cuvées amphorisées (difficile de n'en citer qu'une, on se régale!) ou encore Marc Pesnot et ses nouvelles cuvées expérimentales, voire Jérôme Bretaudeau et Jacques Carroget (que je ne suis pas encore allé voir, mais ça va venir!). Des Chinon, des Anjou, des Savennières, sans oublier Bourgueil, Vouvray, Saumur et même la Sologne et l'Orléanais!... Toujours un plaisir de déguster en compagnie d'Etienne Courtois. Juste à ses côtés, Reynald Héaulé, pas ménagé par la météo depuis quelques années, avouant qu'il s'en est fallu de peu qu'il n'abandonne, voilà peu...

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Un peu à bout de souffle et les papilles chahutées, après quelques bonnes heures sur le pont, la perspective de retrouver le métro qui, cette fois par la ligne 12, Porte de la Chapelle-Mairie d'Issy, va me déposer au bout du tapis (pas celui du Multicolore!) roulant de Montparn' et dans le hall des grandes lignes, m'incite à quitter ce lieu, jadis Cercle des Arts et Lettres, devenu lieu de pratique du poker et autres jeux. Son vitrail superbe, le bois, le laiton, le cuir évoquent un peu le décor d'un paquebot des années folles. Quelque chose qui vous invite à la rêverie, au point de vous donner envie d'organiser de telles manifestations dans un port, quelque part sur la côte atlantique... Alors, vignerons et amateurs, êtes-vous prêts à changer d'horizon?... Dans le TGV, je saisis mon livre de chevet actuel : "L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea", de Romain Puértolas, aux Éditions Le Dilettante. Pas de doute, autant de salons à ne pas aborder en dilettante, quel que soit le côté du lit à clous où on se trouve!...