Virée en Touraine. Un rendez-vous annulé?... Qu'à cela ne tienne, un autre pour le remplacer! Il faut dire que les options à Bourgueil ne sont pas rares, même si le coeur tourangeau - Chinon, Bourgueil, St Nicolas de Bourgueil - n'a pas vraiment entamé, d'un même élan, sa "révolution culturelle", culturale plutôt, à l'image d'autres appellations ligériennes, où la poussée du bio, voire du "nature" a fait quelques émules, même si cela se traduit davantage par le dynamisme de certains vignerons, acteurs également, à leurs heures, des réseaux sociaux. Dans ce petit village de St Patrice, entamons notre Bourgueillothérapie!...

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Xavier Courant fut naguère caviste (Vignes et Saveurs) en Région Parisienne, à Fontainebleau. Il est aussi cinéphile et les noms de ses cuvées, reprenant les titres de films de Bertrand Blier, en témoignent. Mais, il ne s'est pas fait de cinéma, le jour où il a décidé de passer de l'autre côté de la caméra. Le script n'était pas écrit d'avance, néanmoins, il fallait déjà trouver un titre. Ce fut le Domaine de l'Oubliée.

Cette petite commune, sise entre Tours et Langeais, est connue dans la région pour quelques évènements survenus au cours de l'Eté 42 été 44, lorsque quelques membres de l'Armée des Ombres prirent le chemin de l'Allemagne, peu de temps après Le Jour le plus long. Les acteurs de La Bataille du Rail ne pouvaient plus rien pour eux, même si quelques avions alliés, bombardant Le Train dans la gare du village, permirent à de très rares Francs-Tireurs de jouer la fille de l'air et le rôle envié, à ce moment-là, d'Un condamné à mort s'est échappé.

Le vigneron de St Patrice peaufine son radioguidage par téléphone, afin que nous le trouvions sans peine, sur les hauteurs du petit bourg. Une clairière entre le cimetière et les bois, mais pas de Rencontre du 3è type à craindre. Nous pénétrons sur une parcelle de 70 ares faisant partie d'un ensemble sur le premier coteau de l'appellation Bourgueil (Touraine en blanc). Ce secteur a inspiré Xavier dans sa recherche d'un nom de domaine, puisqu'il était quelque peu délaissé depuis plus de cinquante ans, lorsque nombre de vignerons du secteur ont préféré planter sur les sables et graviers, dans la plaine, à l'heure d'une franche mécanisation. D'ailleurs, si l'on en croit le cadastre local, pas moins de huit propriétaires se sont partagés naguère cette parcelle, ce qui laisse supposer à quel point la vigne n'était qu'une culture d'appoint aux céréales diverses et cultures maraîchères, ne comptant souvent, au final, que pour une consommation familiale.

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Au total, le domaine compte environ six hectares, avec une diversité de sols et terroirs de bon aloi, pour celui qui veut proposer la "gamme tourangelle", nom que l'on peut donner aux vins nuancés, selon qu'ils viennent des coteaux ou des terres alluvionnaires. Ici même, sur le coteau de St Patrice, un peu plus de deux hectares sur des argiles à silex, avec une couche sableuse plus ou moins importante et une roche mère calcaire très en profondeur et peu influente. A noter, deux autres "spots", dont un d'1 ha 80 sur des sables d'alluvions, appelés ici "graves moites", puis 1 ha 20 sur argilo-calcaire, au bord de la route de Bourgueil. Enfin, sur la route de St Michel sur Loire, une parcelle rectangulaire de 75 ares, gagnée naguère sur la forêt et plantée en 2004 de chenin. Celle-ci est, de plus, clôturée afin d'éviter le passage des chevreuils gourmands de jeunes pousses printanières et de raisins sucrés au moment des vendanges. Dans les parcelles boisées bordant les vignes, souvent composées de bouleaux, on trouve aisément de vieux pieux en ardoise et même des fils, témoignant de la présence de breton, le cabernet franc tel qu'on le nommait jadis sur les bords de la Loire ou de grolleau, selon les endroits. En y regardant de plus près, on remarque même des lianes s'enroulant autour de certains troncs, ce qui ne manque pas de rappeler à quel point la vigne est une liane vivace et pour le moins résistante.

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Le vigneron de St Patrice s'est installé en 2009 et a pu sélectionner ses parcelles dans un ensemble qui comptait environ dix-huit hectares, le GAEC Chasle-Ménard, dont les deux associés s'étaient séparés en 2008. Avec sa volonté de travailler en bio, il reprend ces vignes en conventionnel "pas trop lourd", où seul le cavaillon était désherbé. A noter que Hervé Ménard a conservé deux hectares à Bourgueil et il est aussi prestataire dans la région, travaillant les sols avec son cheval.

Lors de sa formation, Xavier, qui a failli un temps s'installer en Aubance, à St Jean des Mauvrets, est passé par la Vendée et le Domaine Saint Nicolas, cher à Thierry Michon, à Brem sur Mer, mais aussi chez Romain Guiberteau, dans le Saumurois. Dans la préparation très pragmatique de son installation, le choix des vignes fut complété par la récupération du chai du domaine, vite agrémenté d'un bâtiment de stockage et d'élevage des plus rationnels. De quoi produire sereinement et faire face aux premières échéances. Heureusement, l'aventure débute par des millésimes comme 2009 et 2010, voire 2011 qui ne se sont pas révélés comme les plus compliqués de l'histoire. "On avait du vin! L'espace d'un instant, je me suis mis à croire que c'était un métier facile!..." s'amuse le vigneron. Bien sur, depuis, les choses se sont un peu gâtées, pour qui veut maintenir une production et un rendement permettant de faire face aux échéances inévitables, inhérentes à la création d'un nouveau domaine. "Je visais 35 hl/ha de moyenne, mais déjà en 2011, on tombe à 23. Pour 2012 et 2013, on descend à 17 hl/ha!... Et le dernier est très léger... Désormais, j'en suis à espérer pour 2014 un retour au niveau de 2011..."

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La gamme du Domaine de l'Oubliée a, de toute évidence, été composée avec soins, un peu comme si les goûts et papilles du caviste avaient mis le vigneron sur les rails. Le chenin, Existe en blanc 2012, mis en bouteille en décembre dernier, est droit et sincère. Deux passages dans la parcelle, pressurage, débourbage rapide, puis passage en barriques, deux venant de Montlouis et la troisième de Bourgogne. Le premier rouge, Merci la vie 2013 est voluptueux et pleine de fraîcheur fruitée. Une sorte d'hymne à la vie et aux plaisirs simples de la table qu'on partage avec des amis de passage. Des vignes quadragénaires, une partie des raisins vinifiés en macération carbonique et une moitié égrappée, un joli cabernet!... Deux autres rouges ensuite, plus complexes et plus ambitieux : Tenue de soirée 2011 et Notre histoire 2010, traduisant davantage l'impact des terroirs nuancés de l'appellation (bas de coteau limono-argileux pour le premier et coteau argilo-siliceux avec placage de sables éoliens pour le second), et qui démontre bien tout le potentiel du cépage, dans les millésimes proposant un équilibre satisfaisant et permettant de plus, de mener des élevages (macération de quatre semaines et élevages de moins d'un an en barriques non neuves) optimisant la qualité recherchée dès la vendange.

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Xavier Courant n'est sans doute pas homme à faire du bruit, à s'agiter et à parler pour ne rien dire. Indiscutablement, il a opté pour laisser la parole à ses vins. Même si les derniers millésimes étaient autant de chausse-trappes, il a pu mesurer le potentiel de ces vins de cabernet franc et de Bourgueil. S'il ne sera pas le premier à en démontrer la grandeur dans les grandes années, il a quelques belles cartes à jouer et déjà quelques professionnels l'ont bien compris, puisque certaines cuvées figurent en bonne place sur de belles cartes des vins. De plus, il s'est aussi orienté vers l'export (USA, Allemagne, Belgique, Suisse...) et, sans beaucoup de bruit, trouve sa place dans le paysage des amateurs de cabernet ligérien. Il ne pouvait en être autrement, avec ces vins sincères, francs, juste accompagnés par un vigneron désireux d'y intégrer son ressenti, sa sensibilité, plutôt que tout le savoir d'un apprentissage encore récent et une histoire qui reste à écrire pour l'essentiel, comme un scénario guidé par quelques images, plutôt que par un dialogue se voulant achevé avant même les premiers tours de manivelle. Alors, moteur!...