Chinon comptait depuis fort longtemps quelques domaines référents, voire historiques. Au fil des décennies et des générations, certains ont évolué vers plus de modernité, avec parfois de fortes convictions mais, pour quelques-uns, au risque de se perdre dans des circonvolutions d'organisation et de communication, un peu comme s'ils poursuivaient un rêve inaccessible... D'autres sont très longtemps restés campés sur des positions faisant référence à la tradition, au terroir séculaire, à un mode de production refusant certaines évolutions et ce, malgré les mises en garde émanant parfois d'avis extérieurs pas toujours objectifs, mais aussi parce que le marché du vin n'est pas figé, comme il le démontre depuis quelques années. Enfin, pourquoi le nier, les amateurs, avec leurs souvenirs qu'ils qualifient d'impérissables, avaient parfois tendance à remuer le couteau dans la plaie, avec leurs papilles à jamais marquées des millésimes 1989 et 1990, masterwines au pays de Rabelais!... Indéniable référent chinonesque de cette supposée grande époque, le Domaine Charles Joguet devait lui aussi se ranger à l'idée de cette indispensable mutation. C'est désormais chose faite, mais la route est longue. Et les animateurs de la célèbre Dioterie ne manquent pas de le préciser et de le reconnaître, lorsqu'on les rencontre.

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On peut cependant dire que cette évolution, intervenue principalement en 2006 avec le passage en agriculture biologique, certifiée au cours de la décennie suivante, était quelque peu contenue dans "l'héritage" de Charles Joguet. Celui qui était connu pour ses activités artistiques, évoquées sur le site qui lui est consacré, devenu vigneron très jeune, au décès de son père en 1957, peu de temps également après cet hiver 1956, qui laissa le vignoble français meurtri par un froid terrible, était sans doute très attaché à ses racines et à ce domaine familial, dont les plus vieilles parcelles de la Dioterie remontaient au moins à 1830, voire même avant la Révolution Française.

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Dès le début des années quatre-vingt, Charles Joguet, âgé d'une cinquantaine d'années, cherche à pérenniser ce travail de longue haleine et à s'entourer. En 1983, arrive Michel Pinard, qui va s'occuper des vignes et des vinifications jusqu'au millésime 2004. Entre temps, en 1985, Jacques Genet et sa famille s'associent au vigneron de Sazilly, augmentant au passage la surface du vignoble d'une dizaine d'hectares sur Beaumont en Véron, pour que la propriété atteigne près de quarante hectares, comme c'est le cas aujourd'hui. Désormais, la tendance est plutôt à regrouper les vignes sur la rive gauche de la Vienne, à l'exception du célèbre Clos du Chêne Vert, un magnifique coteau de deux hectares, exposé sud-ouest, avec un sol argilo-calcaire, où voisinent argiles à silex et tuffeau jaune, comme on l'appelle dans la région. Une vigne qui participe à la légende du domaine, surtout lorsque Charles Joguet évoquait naguère son achat, lors d'une vente à la bougie mémorable!... C'était en 1976, année au cours de laquelle fut replantée cette parcelle, qui n'allait pas manquer ensuite d'épater les amateurs.

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En 2006, se produit donc un certain nombre d'évènements, tant pour ce qui est du patrimoine lui-même que de l'organisation humaine de l'ensemble. C'est cette année-là que Anne-Charlotte Genet prend en main les destinées du domaine, principalement pour tout ce qui est relations extérieures et commerciales, ainsi que tout ce qui touche à la communication. C'est aussi à ce moment-là que Kévin Fontaine, fort notamment de quelques expériences en Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud et Canada, embarque dans l'aventure, pour prendre en charge la bonne gestion des vignes et des vinifications. Simultanément, six hectares situés principalement sur des sables sont vendus, afin d'en acheter six autres sur la proche commune d'Anché, d'un terroir plus qualitatif. Dès ce moment, l'équipe composée d'une douzaine de personnes sous la responsabilité de Kévin, permet de distribuer les rôles par secteurs : taille, travaux en vert, etc... Le but étant la responsabilisation de chacun et d'établir un dialogue permanent, évitant ainsi une gestion trop "jupitérienne" (c'est très actuel comme vocabulaire!) de l'ensemble. Quelque chose qui doit aider à une bonne mise en place progressive de la biodynamie dans le vignoble, en respectant les énergies, tant des parcelles que des hommes et des femmes.

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Il est difficile d'être exhaustif, pour ce qui est de tous les projets évoqués par les responsables du domaine, tant ils expriment d'axes de progrès. Ils ne revendiquent d'ailleurs pas d'innovations absolues, au regard de toutes les initiatives nouvelles prises çà et là, mais ils ont la conviction que leurs apports participeront à faire avancer les vins, ce qui reste essentiel. Il s'agit parfois d'investissements lourds et s'ils ont planifié prudemment ces avancées, ils espèrent surtout, comme d'autres, que les calamités climatiques voudront bien les épargner. Indéniablement, ils veulent surtout jouer le rôle qui leur revient parmi les grands domaines régionaux, ceux-ci étant un peu les garants d'une production régionale authentique de qualité.

En 2006 également, se prend une décision fondamentale : le passage à une agriculture biologique. Il est surtout motivé par les résultats de l'étude des terroirs de René Morlat, à Angers. Quelques essais sont réalisés sur certaines parcelles dès 2005 et 2006, puis en 2007 et 2008 en vue d'une généralisation. La certification est obtenue en 2013. Entre temps, il a fallu faire face aux conséquences pratiques et quotidiennes, pour un vignoble réparti sur vingt-cinq kilomètres et intégrer tous les paramètres, notamment humains. Sont également intervenus, les inventaires faunistiques et floristiques pour la Dioterie, les Varennes, Anché et les Silènes. Ceux-ci ont déterminé qu'il n'y avait pas de rapport absolu avec les terroirs, mais ils ont motivé la création de zones tampons, la plantation d'arbres, dont quelques fruitiers et de haies, la construction de murets, afin de favoriser l'implantation d'insectes et de fleurs patrimoniales. Tout cela, en phases successives, qui permettront aux visiteurs de constater, petit à petit, toute l'évolution du domaine. A noter au passage, que celui-ci a fait l'acquisition d'un large espace de terres agricoles sur le plateau dominant le coteau des Varennes, afin d'y créer une zone tampon (et de se mettre à l'abri des effets d'une agriculture conventionnelle), ce qui témoigne de la volonté de revaloriser la biodiversité locale.

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La gamme proposée par le domaine reste assez large et s'exprime pour l'essentiel, par parcelle et par terroir. Un aspect qui a participé à la réputation du Domaine Charles Joguet, puisque son créateur avait, de longue date, opté pour ce choix, une option quelque peu d'avant-garde à l'époque, d'autant qu'elle était accompagnée de la mise en bouteille, chose rare dans les années cinquante et soixante. Cette dernière douzaine d'années a permis à la nouvelle équipe de mieux identifier les différents terroirs, en intégrant l'impact des micro-climats locaux, comme pour le secteur Anché-Sazilly, protégé de façon significative par une petite rivière, la Veude, un affluent de la Vienne. Les deux premières cuvées, Silènes et Les Petites Roches, sont des rouges de cuve. la première issue surtout de jeunes vignes et la seconde, une sélection des plus belles parcelles. A noter que ces deux vins, que l'on peut considérer comme des entrées de gamme (avec le Rosé issu de saignées) passent néanmoins deux hivers au domaine avant d'être commercialisés. Une pratique qui s'est d'ailleurs généralisée, puisque toutes les cuvées passent deux hivers en masse, après élevage, avant la mise en bouteilles.

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La Cuvée de la Cure, trois hectares à Sazilly, est issue d'un terroir argilo-graveleux. Des vignes trentenaires sur des alluvions de la rivière, qui auraient pu être arrachées, mais conservées notamment pour leur situation en contrebas de la route, avec une tendance à emmagasiner de la chaleur l'après-midi. Le plus souvent, cette cuvée passe par un élevage d'un an en barriques de quatre vins. Les Charmes, vignes situées sur Anché dans un paysage bien ventilé et sur des sols argilo-calcaire, offrent une expression intermédiaire entre les cuvées proposées sur la rondeur et le fruit et les "grands crus". Élevage d'environ seize mois, dont sept dans des barriques de quatre à cinq vins. Les Varennes du Grand Clos, 4,5 ha qui vont du plateau et du coteau argilo-calcaire dans le prolongement de la Dioterie, jusqu'aux sols silico-argileux du bas de ce même coteau. Un peu l'emblême du domaine, qui selon les années, passe de dix à seize mois en élevage. Toujours un beau potentiel de garde et une trame aromatique souvent séduisante dès sa prime jeunesse. C'est dans le bas de ce secteur que se situaient naguère les vignes franches de pied, qui proposèrent de très beaux millésimes. Arrachées depuis quelques années, elles ont démontré que l'expérience mériterait d'être renouvelée... Affaire à suivre!

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Il faut bien sur évoquer les deux porte-étendards du domaine : le Clos du Chêne Vert, situé sur la rive droite non loin du Coteau du Noiré de Philippe Alliet, où sol et micro-climat influent sur chaque millésime et le Clos de la Dioterie, 2,5 ha de très vieilles vignes, dont certaines auraient été plantées en 1912, dotée d'une exposition nord, contribuant sans doute à la profondeur, à la finesse et à la complexité du cru. Dans ces deux cas, des cuvaisons plus longues, une extraction optimale et un élevage de douze à dix-huit mois en barriques d'un à trois vins. Ces deux vins restent la signature du domaine et il ne faut pas hésiter à donner du temps au temps, pour les apprécier pleinement, avec une cuisine de qualité. Enfin, n'oublions pas le Clos de la Plante Martin, le blanc issu de chenin comme il se doit dans la région. Un peu plus de trois hectares sur argilo-calcaire, situés à Saint Georges sur Vienne. Ici, la surmaturité est recherchée, afin d'obtenir un vin sec, gras et complexe. Élevage en barriques, un tiers neuves et deux tiers de un et deux vins.

32595106_10216189788835407_4583610534472974336_nLe Domaine Charles Joguet est donc résolument tourné vers l'avenir. Mais, après les douloureux épisodes de gel (-50 à 60% en 2016 et -40% en 2017), il faut s'armer de patience. Pour Anne-Charlotte Genet, les axes de progrès sont nombreux, "mais le risque est de ne plus avancer, tant il y a à faire..." Après la maîtrise des rendements (30 à 45 hl/ha pour l'ensemble des parcelles) et une plus grande rigueur pour obtenir une qualité de vendange optimale, un des points importants se situe dans le renouvellement du vignoble, avec une sélection massale attentive. Un suivi individualisé des ceps est en place depuis quelques années, ainsi qu'une taille très attentive pour obtenir une bonne répartition de la végétation et limiter à trois le nombre de passages en vert. Au cuvier, un contrôle des températures, avec des macérations à froid de huit à quinze jours, permet une extraction en douceur de raisins couverts de jus. De plus, suite à la réforme des agréments (on évite ainsi de jouer au chat et à la souris avec le préleveur!), ceux-ci étant repoussés du mois de janvier à la mise en bouteilles, les fermentations malolactiques se déroulent dans le temps et les soutirages sont limités à trois, ce qui permet désormais moins de manipulations, moins de stress pour les jus et une certaine stabilité aromatique, sans oublier une limitation des apports en SO2. Pour ce qui est des élevages, entre 2010 et 2012, une relation attentive a été mise en place avec trois tonnelleries (Saury, Meyrieux et Atelier Centre France) et l'utilisation de barriques de 400 litres se généralise peu à peu depuis 2013, même s'il reste encore quelques plus petits contenants. Kevin Fontaine explique que de nouveaux essais sont tentants, mais le manque de place actuel et les effets du gel contrarient quelque peu ces avancées, d'autant que de récents essais d'un chenillard dans les vignes, afin d'éviter le compactage des sols, donnent des résultats intéressants...

A la Dioterie, on a donc besoin d'un peu de temps encore, même si le domaine a, depuis plus d'une décennie, avancé sur tous les fronts. La sagesse est-elle une vertu tourangelle?... On peut le penser, parce que la douzaine de personnes oeuvrant là a résolument pris son destin en main et que chacun sait qu'il faut parfois faire des pauses, évoquer ses difficultés et soumettre à l'ensemble les idées qui font résolument avancer. Bienvenue en Rabelaisie!...