Dimanche. Madame PhR m'a confié sa cuisine pour le dîner. "Un rôti de boeuf, tu vas t'en sortir!... Four chaud, quinze minutes par livre!... Tu vas bien nous trouver un Bordeaux dans la cave?... J'ai envie d'un Bordeaux!..." C'est sans doute parce qu'elle passe l'après-midi au bord de l'eau, justement... "Ne rentre pas trop tôt, il y a Écosse-France. Je passerai en cuisine après!..."

Effectivement, je ne serai pas oscarisé ou dujardinisé ce soir, pour ce menu somme toute banal. Il va donc falloir se pencher sur un choix plus pointu en cave. Un Bordeaux?... Faut voir. Bougie en main (ça fait-y assez rétro?...), j'avance dans les méandres de ma cave (plutôt dues au rangement de plus en plus anarchique qu'à ses dimensions, soyez rassurés!) et une étiquette aux teintes pastel me fait de l'oeil. C'est à ce moment-là que les images passent au noir et blanc, que l'ambiance de la bande son se met à crachoter, puis à disparaître... Y avait-il un artiste aux commandes de ce domaine tourangeau, que dis-je, chinonnais?... Eh bien oui!... Charles Joguet, entre peinture et sculpture, mais qui s'attachait alors également, à extraire le meilleur du jardin de la Dioterie, à Sazilly. Avec le recul, pour un peu, on en resterait muet.

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Après une entrée à base de carottes râpées tricolores (pourpre, jaune et orange), pour célébrer la victoire en demi-teintes du jour à Murrayfield et se rappeler quelques difficultés, lors du footing matinal, ce rôti de boeuf, pommes sautées est accompagné d'un Clos du Chêne Vert 1989, du Domaine Charles Joguet. L'artiste-vigneron n'est plus propriétaire de ce domaine, parmi les phares de la région. Il en est sans doute encore l'âme, notamment pour ceux qui se remémorent certaines visites au début des années 90, au cours desquelles, la machine à remonter le temps et les grands millésimes voulait simplement faire la démonstration des qualités des différentes parcelles. Car, faut-il le souligner, Charles Joguet est toujours resté attaché à l'expression parcellaire. Déjà forte avec le Clos de la Dioterie, sa volonté de parler des terroirs de Chinon s'est renforcée lorsqu'il fit l'acquisition de ce Clos du Chêne Vert, au coeur de la ville, sur un superbe coteau, dont plus personne ou 26022012 001presque ne voulait alors. Était-il habitué des salles de ventes, pour participer à ces enchères à la bougie, où il faut être le dernier à parler, lorsque la flamme s'éteint?... Gageons que cette flamme brillait alors, dans son regard malicieux, lorsqu'il fut déclaré vainqueur et l'heureux propriétaire de ce coteau!... Et que, sans nul doute, quelques dents grincèrent alentour!...

Ce Chêne Vert 89 a gardé une très belle trame intense et fraîche. Nous sommes résolument sur les arômes tertiaires - fruits à l'alcool, sous-bois, cuir, pruneau en rétro - et la robe est d'un beau rouge profond, borduré de reflets tuilés. Si la Dioterie exprime parfois des arômes viandés, voire sanguins, ce qui en fait la compagne idéale d'une belle cuisine d'abats, genre rognons de veau flambés au whisky (toujours l'Ecosse!), le Chêne Vert s'accomode sans problème de ce rôti, comme il aurait pu trouver de beaux partenaires, avec un pigeon ou une bécasse, voire une perdrix et ses champignons des bois. Vous salivez?... Pensez donc!...

Et de souligner encore à quel point il est important de saisir les occasions de retrouver ces grands vins, qui ne sont pas là, nécessairement, pour raviver la flamme d'une quelconque nostalgie, mais bien pour nous étonner, en la compagnie de certains plats goûteux. Bien sûr, la question reste posée et présente au moment où nous tentons de jauger les vins du XXIè siècle. Ces jeunes vins ont-ils le même potentiel de garde que ces flacons issus de millésimes hors normes, comme 1989 en Touraine? Les vignerons du nouveau millénaire ont-ils cédé à une sorte de facilité, dictée par des progrès technologiques et l'évolution des goûts et des couleurs, en plus de l'apparition de nouvelles clientèles? Certes, même si tout n'est pas blanc ou noir en la matière, chacun est à même de se poser la question suivante : serions-nous prêts aujourd'hui à faire confiance au vigneron, qui vous demande de miser sur la longévité de telle ou telle cuvée, notoirement tannique, puissante, un rien revêche?... Pas sûr! Pourtant, de tels exemples parlent d'eux-mêmes.  

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