Ça y est!... Nous savons enfin ce que signifie le nom de ce domaine!... Zélige-Caravent. Peut-être Luc-Marie Michel avait-il déjà eu l'opportunité de nous l'expliquer, mais notre mémoire s'était sans doute fixée sur les arômes et la texture des cuvées du domaine, plutôt que sur l'étymologie nominale?... Rien à voir avec des patronymes familiaux donc, mais un nom qui trouve ses racines sur d'autres rives de la Méditerranée. Le zellige (avec deux l et signifiant faïence en arabe) est un carreau décoré, façon mosaïque, que l'on retrouve dans l'architecture berbère. On imagine aisément le rapprochement avec la mosaïque de parcelles de vignes, mais c'est plutôt la gravette, ce cailloutis calcaire, typique du cru, qui a inspiré le vigneron, sommé un jour par sa compagne de trouver un nom pour le moins... créatif. La créativité, l'un des moteurs essentiels de Marie Michel!... Caravent ressemble pour le moins à une contraction, pour tous ceux qui composent la caravane portée par le vent, à moins que notre imaginaire ne doive se transporter dans un caravansérail, où les pèlerins, sur une longue piste d'un quelconque désert, viennent trouver refuge, lorsque le vent souffle en tempête. A Corconne, ils font donc étape, tout en sachant que leur soif sera étanchée!... Vous n'êtes pas obligés, cependant, de vous présenter à la porte de la maison de Luc et Marie habillés en hommes bleus du désert, pour découvrir les oasis réunies sous ce nom de domaine. Les habitants du lieu ne tarderont pas, quelle que soit votre tenue, à vous mettre sur la bonne piste.

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Zélige-Caravent, c'est un domaine de Pic-Saint-Loup de 13 ha et vingt-deux parcelles réparties sur une dizaine d'îlots et autant d'expressions. "Un peu comme la peinture et toutes ses couleurs..." nous suggère Marie. Luc, lors d'une découverte partielle des vignes, nous donne quelques explications, à propos de la géologie particulière de la zone. En fait, nous sommes là sur la faille des Matelles. Celle-ci suit tout le causse dominant la vallée et traverse les villages de St Mathieu de Tréviers, Valflaunès, Lauret, Claret et Corconne. Au final, une zone de 200 ha environ, recouverte de la fameuse gravette, descendue par les trois derniers talwegs du causse, sorte d'éventails dans la pente. En dessous des argiles rouges composant un sol très homogène et très profond (de trois à six mètres) sert de support à cette gravette. Conséquence de la présence de cette dernière : même en cas de fortes pluies, l'eau est évacuée immédiatement, comme à travers une matière filtrante, alors que le sous-sol conserve un peu d'eau. Notez au passage que nous avons là, de ce fait, des sols très faciles à travailler... lorsqu'ils sont frais. Donc, un terroir, somme toute, supposé facile pour la chronologie du travail annuel, réclamant cependant une observation attentive, ce qui permet au vigneron d'opter pour des choix moins conventionnels.

025Ainsi, lors de son installation, quelques conseils amicaux lui suggéraient de tailler des zones les moins gélives vers les plus gélives, choix on ne peut plus logique, du moins sur le papier. Après réflexion et observation, Luc Michel estime désormais qu'il vaut mieux tailler le plus tôt ce qui mûrit le plus tard, donc, dans l'ordre, le mourvèdre, puis le grenache et le carignan. Enfin, en dernier, le cinsault et la syrah, dans le but avoué de retarder le cycle de maturité, ce qui doit permettre d'étaler les vendanges entre le 1er et le 15 septembre, puis, dans une seconde phase, le reste vers la fin septembre ou le début octobre. Bien sur, tout cela, c'est sur le papier!... Le millésime 2012 le démontre, puisque ce fut un véritable chamboule-tout et le grenache fut rentré le premier!...

La passion de Luc-Marie Michel lui vient sans doute d'un grand-père, fils de maraîcher, qui avait gardé deux ou trois hectares de vigne pour faire du vin, après la retraite. La maison au coeur du village est celle de sa grand-mère, où il a passé les étés de sa jeunesse. Souvenirs de vendanges... Mais, si quelques gènes le poussent dans cette direction, il ne peut faire part, à cette époque-là, de son voeu d'être vigneron, à une famille qui voit en lui un ténor du barreau montpelliérain, un brillant architecte ou un chirurgien émérite. Il fait donc une première carrière dans une agence de communication, travaillant notamment pour Cachou-Lajaunie, dont personne n'a oublié le célèbre spot, les Laboratoires Pierre Fabre, voire la Région et le Département. Mais, le troisième millénaire se profile et il estime qu'il faut tourner la page. Il commence par racheter quelques vignes à un vigneron du cru, puis d'autres qu'il avait déjà en fermage pour ce dernier, lorsqu'il cesse complètement son activité.

019Nous sommes alors en 2000 et jusqu'en 2005, il va livrer ses raisins à la cave coopérative locale, bien connue pour ses rosés de cinsault, mais dans la perspective de vinifier lui-même en cave particulière et de créer un domaine. Au-delà de sa formation de base, il découvre la viticulture et s'interroge, jusqu'au jour où il assiste à une conférence de Nicolas Joly, parlant de la biodynamie et évoquant les non-sens de l'agriculture productiviste.

Presque une dizaine d'années à forger son expérience, à exercer son métier avec toute sa sensibilité. Il s'appuie sur la diversité des cépages et des millésimes de façon très pragmatique. Les premières vinifications sont très artisanales, mais un égrappage soigné est la règle de même que les cuvaisons par variété de raisins, lorsque ceux-ci sont à bonne maturité, avec aucun passage sous bois (même si un grand foudre tout neuf est attendu fin juillet au domaine!). Les assemblages sont composés en fonction des qualités du millésime. Parfois, le cinsault, très apprécié, est largement majoritaire. De nouvelles cuvées apparaissent de temps en temps, d'autres sont éphémères, au grand dam de certains importateurs qui, en plus, voient aussi apparaître de nouvelles étiquettes (artistiques et superbes d'ailleurs!).

Un tournant s'est présenté en 2012 et il a, semble-t-il, été bien maîtrisé. Il s'agit de la cuvée Ikebana 2012, le premier vin co-fermenté. Les circonstances et les maturités de l'année ont permis un assemblage dès la cuve et les quatre cépages, cinsault, grenache, carignan et syrah dans des proportions voisines ont donc subi les fermentations, puis l'élevage ensemble. Au final, le résultat très encourageant influe indiscutablement sur l'orientation à venir. Le vigneron se défend d'en faire une recette définitive, mais il se trouve que 2013 a rendu l'expérience à plus grande échelle possible, si bien que même si les assemblages ne sont pas arrêtés à ce jour, aucune cuve n'est actuellement monocépage, pour les élevages en cours. Il y a là, dans les cuviers, des duos carignan-syrah, syrah-cinsault, carignan-cinsault, etc... Notez aussi qu'une grande proportion de la vendange n'est plus égrappée. Zélige-Caravent a de quoi nous surprendre, à l'avenir!...

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Au-delà de cette évolution, le champ d'action de Luc Michel s'élargit avec le vaste horizon des cépages du sud. Ainsi, alors qu'une parcelle plantée d'aramon et de cinsault était vendangée tout en même temps, le premier va sans doute être mis en évidence à l'avenir. Pas impossible que de la counoise apparaisse également, mais aussi d'autres cépages rares. Le domaine compte aussi du mourvèdre, de l'alicante bouchet (notamment pour un joli rosé 2012, quatre hectolitres issus de ce seul cépage et d'une saignée de moins de deux heures), une jeune vigne de roussanne, dont les oiseaux sont friands, du chasan (mariage du chardonnay et du listan) qui a donné la cuvée Un poco agitato, une centaine de pieds disséminés au milieu des rouges d'un cépage blanc à baies roses et, sans doute avant très longtemps, de la clairette et/ou du carignan blanc.

Parmi les parcelles découvertes lors de notre visite, une syrah plantée en 1992. Au passage, le vigneron précise qu'il a pratiquement abandonné partout le cordon de Royat et qu'il a adopté le gobelet pour tous les cépages, y compris la syrah. Le grand chantier à venir est de tout passer sur échalas, processus qui est juste commencé.

032Les dernières années rassurent les vignerons de la région, avec 2013, joli millésime généreux et 2014 qui, lors de notre passage fin juin, permettait toujours de limiter les traitements, avec une utilisation de soufre et de cuivre au plus bas. De plus, si on notait une bonne avance au débourrement (15 jours à trois semaines), les températures plutôt basses qui ont suivi ont freiné l'ardeur de la vigne. Un peu de temps sec, puis quelques ondées régulières ont fait que la plante a atteint un bon rythme de croisière, limitant au passage la pression des maladies. Mais, Luc Michel le rappelle : "Tant qu'on n'est pas en septembre, il n'y a pas de vérité!"

Après le très joli velours d'Ikebana 2012, nous pouvons apprécier Velvet 2011, composé presque exclusivement de syrah, dont 10% de vendange entière, alors que la version 2010 avait gardé toute ses rafles, offrant un vin très droit, qui fut diversement apprécié, malgré ses indéniables qualités organoleptiques.

A suivre, le très beau Nuit d'Encre 2006, de l'alicante bouchet, à peine additionné d'un soupçon de grenache et Fleuve Amour 2012, dans un style sudiste des plus séducteurs (carignan-grenache).

Un domaine qui a donc proposé depuis une dizaine d'années des vins réguliers, intenses, qui atteignent parfois une autre dimension, un supplément d'âme avec le temps. Des vins qui ont trouvé leur place, comme le vigneron l'a fait dans cette région du Pic Saint Loup. Une appellation qui ne manque pas d'interpeller le couple Michel désormais, du fait notamment de cette décision du syndicat local, d'augmenter la proportion de syrah, sorte de dérive motivée sans doute par ceux qui espèrent suivre les traces de quelques gros domaines de la zone, forts de quelques succès d'estime sous d'autres cieux. Autant de destinations que Luc et Marie Michel connaissent désormais, car leurs fans sont aussi américains, japonais, canadiens, suisses, danois, italiens ou belges, pour ne citer que ceux-là.

Pour les rencontrer, hormis la possibilité de vous rendre chez eux, à Corconne, il ne reste que quelques rares salons : les Greniers Saint Jean, en février, à Angers (sauf en 2014!), Millésime Bio, à Montpellier, en tant que régionaux de l'étape, Fornovo di Taro, près de Parme, à la Toussaint, pour Vini di Vignaioli qu'ils apprécient en famille, ainsi que, tous les trois ou quatre ans, un off de Vinitaly, avec Renaissance des Appellations. Mais, il vous reste cependant une petite semaine, jusqu'au 31 juillet, pour vous rendre au Domaine Zélige-Caravent, afin d'apprécier une balade artistique land'art, entre les vignes et les oliviers, intitulée Des pieds et des mains. Une dimension artistique de cette activité de vigneron, à laquelle certains domaines du Grand Sud-Est sont désormais sensibles et c'est peut-être ce qui pouvait arriver de mieux, à tous ceux qui aiment croiser le verre.