Personne ne peut ignorer à quel point le vignoble de Saint Émilion est multiple et varié. Ce qui en fait tout le charme certainement. Qui plus est, fort d'une cité médiévale et d'une juridiction inscrites au Patrimoine mondial de l'humanité par l'UNESCO depuis 1999. Selon les critères retenus par cet organisme, elle constitue "l'exemple remarquable d'un paysage viticole historique qui a survécu intact" et "illustre de manière exceptionnelle la culture intensive de la vigne à vin dans une région délimitée avec précision." C'est un ensemble de huit villages organisés et unis dès le Moyen-Âge autour de la commune libre de Saint Émilion (dixit Wikipédia). Pas moins de 5400 hectares (les AOC St Émilion et St Émilion Grand Cru), regroupant près de huit cents propriétés, entre Libourne à l'ouest et Castillon la Bataille à l'est, la Dordogne au sud et la Barbanne au nord. Croix de Labrie serait un des plus petits domaines (2,5 ha), quant à savoir quel est le plus grand par la superficie, c'est une autre histoire!...

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Curieusement, alors que l'on parle de "fièvre du bio", ici comme ailleurs dans le Bordelais, il se trouve pourtant des propriétés qui font ou qui ont fait machine arrière!... Parce que le défi, même après plusieurs années, implique que la prise de risque, pour certains, est toujours trop importante à leurs yeux, surtout avec les paroles encourageantes des vendeurs de produits phyto-sanitaires!... Un peu comme pour une grappe de raisin, les domaines voisinent, se touchent, font partie d'un tout, mais finalement chacun est un peu dans sa bulle. Et l'essentiel est souvent de maintenir un niveau constant de production, le plus rémunérateur possible au regard des investissements consentis. Est-on, ou devient-on un acteur majeur de l'appellation, lorsqu'on est capable de produire des volumes exceptionnels, comme en 2016 pour certains, au point qu'il faut lâcher une bonne partie du 2014 à un prix indécent pour un Grand Cru Classé de St Émilion, au risque d'ébranler quelque peu la notoriété acquise par un classement quasi immuable, quoiqu'on en dise?... Si tant est que l'on sache définir ce qu'est un prix décent!... Indécent peut-être pour les voisins de ce cru qui eux, n'ont pas osé vendre leur âme au diable, fut-il dans la grande distribution et ses foires aux vins. De toute façon, ils ne savent sans doute pas quel genre de décisions sont prises chez leurs propres voisins, de l'autre côté du chemin de terre argileuse...

Deux visites dans une même journée mais, après (longue) réflexion, une seule évoquée ici, une seule identifiée. Celle qui m'a permis de découvrir St Étienne de Lisse et le Château Mangot, appartenant de longue date à la famille Todeschini. La nouvelle génération a opté pour l'agriculture biologique certifiée (en 2019), parce que le marché tend à le réclamer, même si une certaine vigilance et un respect de la nature étaient déjà en vigueur depuis longtemps. Pourtant, avec les conditions actuelles du millésime et un printemps particulièrement pluvieux, on peut voir poindre l'inquiétude et les interrogations, avec un mildiou galopant et les risques de coulure, même dans les discours chargés de convictions.

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 ~ Château Mangot ~

Selon Karl Todeschini, nous sommes là dans la plus grande propriété familiale de St Émilion. Mangot, c'est 34 hectares d'un seul tenant sur vingt et une parcelles. Pas moins de quarante mètres de dénivelé entre la parcelle la plus basse, en pied de côte et celle se situant sur le plateau calcaire. Ce qui fait dire à un client du domaine que, du château, en regardant vers le sud, ce sont les Côtes-du-Rhône et de l'autre côté, la Côte Rôtie!... Le tout est complété par une seconde propriété, le Château La Brande, en Castillon-Côtes-de-Bordeaux, avec pas moins de seize hectares sur dix parcelles, entre quinze et soixante dix mètres d'altitude et de jolis terroirs composant un très intéressant patchwork : argilo-calcaire, calcaire avec veines de silex pour celui-ci, argilo-calcaire, calcaires à astéries et molasse calcaire pour le premier.

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"Nos vignes les plus élevées sont à près de cent mètres d'altitude, c'est à dire comme à Ausone, Troplong-Mondot et sur la butte de Fronsac!" De quoi donner de la confiance au vigneron, qui ne tarit pas d'éloges pour ce terroir hors du commun. Mais, on devine aisément que pour lui, il est absolument interdit de passer à côté. Il est clair qu'à Mangot, on connaît la chance de disposer d'un tel ensemble. Pas de doute, tout doit être mis en oeuvre pour en extraire la quintessence, en s'appuyant sur un bon sens terrien avant tout. "A Mangot, une partie des parcelles est composée de ces calcaires à astéries typiques du coeur du village de St Émilion et de la zone réunissant les plus grands crus. Il faut mettre cela en valeur et le retrouver dans nos vins!"

Si l'histoire de Château Mangot remonte au début du XVIè siècle, la propriété est entrée dans la famille à compter de 1954, grâce aux grands-parents Jean et Simone Petit. En 1989, leur fille Anne-Marie et son mari Jean-Guy Todeschini reprennent l'ensemble. En 2008, Karl et Yann reviennent à l'issue de leurs études et de quelques expériences à l'étranger notamment. Mais, la génération précédente a bien oeuvré, avec une restructuration complète du vignoble, ce qui a permis d'obtenir l'agrément en St Émilion Grand Cru de l'ensemble de la production de Mangot en 1998. Dans la foulée, la propriété se lance dans la construction de nouvelles installations en 2000 et 2001. A l'issue de ces travaux, un remarquable outil parfaitement étudié et pensé va permettre, quelques années plus tard, de donner les clés à une nouvelle génération ambitieuse, qui se doit aussi d'être talentueuse pour développer avec passion cet héritage.

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Pas de doute, Karl Todeschini manage cet avenir avec détermination. S'il garde les pieds sur terre et se forge son opinion sur les choses de la vigne et du vin avec le recul voulu, il semble être prêt à tout essayer et ce, de la vigne à la bouteille. Si la propriété est désormais certifiée ISO 14001 (SME Bordeaux) et également Haute Valeur Environnementale de niveau 3, le passage en agriculture biologique certifiée, elle aussi, implique de nouvelles exigences qui, parfois, font quelque peu grincer des dents le vigneron. Tourné vers l'avenir, ce dernier avoue qu'il a un peu de mal à se plier à un label défini en 1987, celui-ci incluant certaines interdictions de produits pourtant "naturels", intellectuellement parlant. Que n'a-t-on déjà entendu parlé, çà et là, de dogme?...

Depuis quelques années, au delà des choix innovants ou des options de vinification, l'accent est mis sur tous les petits détails qui doivent apporter un plus et donner une authenticité sincère pour toutes les cuvées proposées. Ainsi, M de Mangot, le rosé (80% merlot et 20% cabernet franc) apparu en 2009, fruit de l'imagination des deux frères, est vinifié comme un grand vin blanc : pressurage direct, suivi d'une vinification à basse température sur lies en cuve inox, mais aussi en barriques neuves de 400 ou 500 litres. Une étonnante personnalité, avec une attention toute particulière pour le packaging : bouchon en verre et six fonds de bouteilles différents du meilleur effet.

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A la vigne, tout est mis en oeuvre pour obtenir une vendange de qualité, les dernières évolutions étant de réduire le plus possible le travail des sols. Ceux-ci permettent notamment d'obtenir, depuis quelques années, et de rechercher une maturité optimale très groupée dans le temps, très loin de la surmaturité, mais avec des tannins bien mûrs, le tout permettant d'user d'une très faible extraction.

Dans un souci pédagogique à destination des visiteurs, des tableaux expliquent les grandes phases des vinifications, au sein d'un chai traditionnel bordelais, avec ses cuves inox et le cuvier béton au bas d'une légère pente, dans le but d'utiliser le plus possible la gravité. Néanmoins, on peut considérer que 60% des vinifications restent classiques, 20% se déroulent dans des cuvons permettant un pigeage doux et ce, à destination de micro-cuvées expérimentales (un peu l'approche laboratoire en vraie grandeur!), les 20% restant étant des vinifications intégrales en barriques, notamment pour les cabernets, afin de tenter de contenir leur explosivité et leur très forte personnalité. Seules les levures indigènes sont prises en compte, le sulfitage d'intervenant que lorsque c'est nécessaire. Enfin, la plupart des vins sont assemblés en masse pendant six à douze mois dans les cuves béton.

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Ce fourmillement d'idées, cette recherche permanente débouchent sur la production de plusieurs cuvées dont quatre de rouge à Mangot, mais qui sont comme autant d'expressions, démontrant la recherche d'une forte personnalité pour tous ces vins. Le Château La Brande, le Castillon, est doté d'une jolie fraîcheur, avec 70% de merlot et une certaine pureté de fruit. Château Mangot se veut représentatif de l'ensemble des parcelles du domaine, mais avec des vinifications et élevages lot par lot, afin de respecter la qualité des raisins. Le but est d'y retrouver toutes les facettes des différents terroirs. L'Autre Mangot symbolise à lui seul la recherche patiente et totale en vigueur au château. 60% merlot et 40% cabernet franc, vinification en levures indigènes, sans soufre ajouté ni aucun intrants, élevage de six mois en amphores et en jarres de terre cuite. Un pur plaisir, pour tous ceux qui apprécient le jeu permanent de la dégustation et un bon moyen de surprendre quelques amis!...

La Cuvée Quintessence de Château Mangot est issue d'une sélection de vieux merlots qui poussent quasiment sur la roche mère affleurante. De la haute couture de A à Z et un potentiel de garde indéniable. Puissance et profondeur ne sont pas ses moindres qualités. Enfin, le Château Mangot Todeschini est un pari osé, avec un assemblage atypique pour la Rive Droite, où les deux cabernets dominent (30% de merlot seulement). Vinification intégrale en barriques de 225 ou 400 litres. Après un entonnage par gravité en baies entières, extraction sans contact par rotation des contenants sur eux-mêmes. Il s'agit plutôt là d'une infusion pelliculaire en douceur. Après écoulage et pressurage vertical, chaque lot est entonné par gravité en barriques neuves pour seize à dix-huit mois. Un vin presque extravagant, d'une autre dimension et qui démontre à quel point on peut prendre, au coeur du Bordelais, des orientations novatrices tout à fait étonnantes. Après tout, pourquoi la "tradition" serait-elle seule à avoir droit de cité à Saint Émilion?...

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A propos de tradition, juste quelques mots pour évoquer la nouveauté à Château Mangot!... Dans les prochaines semaines, un vin blanc sera disponible. En effet, le domaine gardait la trace, dans ses archives, des commentaires élogieux apparus dans le Féret 1898, où "les blancs de Mangot étaient reconnus pour leur finesse et leur distinction." Cela ne pouvait que titiller les frères Todeschini, alors même que nombre de châteaux de la Rive Droite plantent des cépages blancs, ou sont déjà en mesure d'en proposer quelques flacons. Mais ici, point de sauvignon ni de sémillon!... A quoi bon?... 85 ares ont donc été plantés de trois cépages : roussanne (50%), chardonnay (25%) et colombard (25%)!... Un assemblage inter-vignobles, sans doute inspiré par quelques dégustations, auprès d'amis de toutes régions. Mais indiscutablement, un résultat final très attendu!...

Mangot ne peut donc être taxé d'immobilisme. Qu'on ne s'y trompe pas, d'autres évolutions sont sans doute dans les cartons et quelques essais en cours, tant à la vigne qu'au chai. Cela contraste quelque peu avec cette autre propriété à peine évoquée plus haut. Mais là, on a peut-être juste fait le choix de jeter le bébé avec l'eau du bain. Ce qui n'implique pas d'ailleurs qu'un strict retour en arrière s'est opéré. Après le passage en bio, puis le retour au conventionnel, certaines options ont évité le pire : abandon des CMR (agent chimique cancérigène, mutagène ou génotoxique et toxique pour la reproduction, ou reprotoxique), travail des sols maintenu au rythme des quatre façons et enherbement, ce qui tend à lui donner bonne figure... Reste que ce sont plutôt les vins qui sont pénalisés à la dégustation et l'ultime millésime en bio en fait la démonstration par ses qualités, malgré ses dix ans. Derrière les Côtes, il y a toute une économie, personne ne peut le nier. Elle contribue à quelques équilibres, mais une plus grande dynamique, solidaire et respectueuse de l'environnement, pourrait aussi insuffler un vent nouveau, bien plus régénérateur que les brises légères qui soufflent çà et là, pour le moment.