Vous prendrez bien un Bordeaux?... Le masculin est de rigueur avec une telle question, bien sûr. Un vin de Bordeaux, un verre de Bordeaux... Et pourtant, dans ce grand vignoble, quelques talents féminins s'expriment côté vigne et chai, avec passion et détermination. Il n'est pas trop tard pour s'en apercevoir et quelques domaines managés au féminin méritent plus qu'un détour, tant ils bousculent les habitudes, voire les hiérarchies. Et sur les frêles épaules de ces vigneronnes, reposent peut-être la grâce des Bordeaux du futur!...

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~ Corinne Comme - Château du Champ des Treilles ~

L'appellation Ste Foy-Bordeaux n'est pas la plus connue de la région bordelaise. Il faut dire qu'avec à peine plus de 350 ha, une petite vingtaine de communes, sa vingtaine de vignerons et 80% de la production de raisins destinés à la cave coopérative, elle n'a pas matière à inonder le marché. Il y a bien un domaine qui se veut la vitrine du cru - Château Hostens-Picant - mais les vins de cette AOC, pourtant apparue dès 1937, ont du mal à sortir de l'anonymat.

Cependant, à Margueron, à l'extrémité Est de l'appellation, comme une sorte de vigie face à Saussignac et Duras, à moins que ce ne soit un semblant de guichet de péage, un petit mas au bord de la route semble ancré dans le paysage, un peu comme une bourrine isolée au bord d'un étier, sur une aquarelle du Marais Breton. C'est la maison de Corinne et Jean-Michel Comme, héritage familial au coeur des vignes.

A l'origine, le Champ des Treilles du grand-père de J-M Comme ne dépassait guère cinq hectares. A la reprise du domaine, en 1998, les époux Comme sont animés d'une forte détermination, mais Corinne l'avoue également aujourd'hui, d'une certaine naïveté. Ils n'ont pas fait le tour intégral du sujet avant de se lancer, mais savent néanmoins quelles orientations principales donner à leur aventure : trouver quelques parcelles pour augmenter la 09012012 005surface et ainsi, atteindre dix hectares, puis planter de nouveaux rangs dans les vignes à deux mètres et augmenter la densité.

Mais, à l'orée du XXIè siècle, le couple Comme est dans une réflexion très large à propos de la viticulture, mais aussi de la vie, en général. Quelques doutes quant à leur formation et tout ce qu'ils ont appris à propos de la conduite de la vigne envahissent leurs esprits. Mais que faire?... Quelle orientation prendre?... Très vite, ils considèrent que pour l'essentiel, "le bio répond à la même logique que la chimie, en luttant contre la maladie, alors que la question reste de savoir pourquoi la maladie arrive..."

Quelques rencontres, quelques lectures ont alors été déterminantes. Véronique Cochran, puis son père François Bouchet, bien connu de nombre de vignerons en biodynamie. Cependant, c'est la découverte de la théorie définie par Francis Chaboussou, qu'il avait appelée la trophobiose, qui devait les captiver et les convaincre. Il faut dire09012012 025 qu'en son temps, ce directeur de recherche et de station de l'INRA avait fait la démonstration dès 1970 (voir son livre Les plantes malades des pesticides publié de nouveau en 2011) que le recours massif aux pesticides crée des fragilités chez les plantes, qui vont conduire à augmenter encore plus l'usage de ces toxiques pour tenter de réduire les nouveaux dégâts causés par cette fragilité. Pour lui, tout parasite ne devient virulent que s'il rencontre dans la plante les éléments nutritionnels qui lui sont nécessaires. Quelque peu révolutionnaire à l'époque!... Mais les Comme, habitant au coeur du Médoc viticole et au milieu des vignes de Grands Crus Classés de Pauillac, ne pouvaient qu'y être sensibles, constatant depuis longtemps déjà les volumes extravagants de produits divers et variés, pulvérisés en masse dans les parcelles, de façon toujours augmentante et ne manquant pas de provoquer divers troubles sur leurs organismes de voisins non consentants, mais largement exposés.

Petit à petit, Jean-Michel et Corinne Comme découvrent que les recettes valables pour Pontet-Canet (rappelons qu'il est régisseur de ce GCC) ne sont pas celles qui conviennent au Champ des Treilles. L'approche par la biodynamie doit être nuancée, adaptée. A Pauillac, c'est "l'élément terre" qui doit être apporté, alors qu'à Ste09012012 001 Foy, "typé terre", c'est "l'élément air" qu'il convient d'amener. Ici, la base des traitements est composée de décoctions de plantes diverses : ortie, achillée, tisane d'osier, de camomille ou de ronce, le tout dynamisé avec des dilutions de cuivre, ce qui a permis de réduire sensiblement les doses de celui-ci. Au niveau du travail à la vigne et au chai, la "philosophie" appliquée, c'est la non-violence pour toutes les interventions. L'idéal est que chaque pied est considéré pour lui-même. Une dimension sentimentale est véritablement intégrée dans la réflexion et dans l'action du vigneron (et de la vigneronne!) au quotidien.

Le Champ des Treilles propose tous les ans trois cuvées, deux rouges et un blanc. Nous avons, lors de notre passage, pu découvrir Petit Champ 2010, un rouge élevé en cuves, issu à 50% de merlot, 30% de cabernet franc, le reste de cabernet sauvignon et de petit verdot, doté d'une jolie structure et d'un grain élégant. Le blanc, Vin Passion 2011, composé à parts égales de sauvignon, de sémillon et de muscadelle est plein de charme, mais d'une expression minérale à la pointe saline, agrémentée d'une touche fruit-fleur des plus agréables. Tout comme le Grand Vin 2010, à dominante merlot et élevé en fûts, il sera mis en bouteilles à la mi-février.

Certaines années, d'autres vins sont proposés, tel Les Sens 2004, proposé ce jour. Il s'agit là d'un assemblage de 50% merlot et 50% petit verdot élevé en barriques neuves et issu des vignes de plus de soixante ans (plantées en 1945 et 1947) qui ont été doublées, à 10000 pieds/ha. Une très belle texture sur la puissance, aux tannins solides mais homogènes. En fait, cette cuvée n'apparaît que lors des "petits millésimes", soit 2002, 2004, 2007... et 2009. Dans un même registre épisodique, un liquoreux issu de sémillon, tel Vieilles Vignes 2007, est proposé de manière tout à fait aléatoire.

Ce type de vin passionne vraiment Corinne Comme, même si elle l'évoque rarement. C'est sans doute pour cela qu'elle a répondu favorablement à l'appel de Bérénice Lurton, du Château Climens, à Barsac, lui demandant d'intervenir en tant que conseil, en vue de l'application de la biodynamie sur les quarante hectares de ce Grand Cru Classé de Sauternes!... C'est désormais chose faite et ce célèbre château atteint sa troisième année en vue de l'agrément bio. Sans doute, la possibilité également pour la vigneronne de Margueron de compléter ses connaissances et d'apprécier l'observation de la vigne au-delà de la maturité, de l'accompagner dans sa sénescence, un stade souvent oublié par ceux qui ne produisent pas de liquoreux. Le temps des vendanges tardives, c'est le feu qui refroidit, le cinquième élément du taoïsme, doctrine finalement assez proche des quatre éléments de la biodynamie. Quelque part, la boucle est bouclée pour Corinne, femme et vigneronne, d'une sensibilité pour le moins remarquable.

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~ Valérie Godelu, Les Trois Petiotes ~

Après un passage éclair à Vélines, en Dordogne, chez Isabelle Carles, autre vigneronne à qui nous ne manquerons pas de rendre visite plus longuement bientôt, notre route du retour passe par Tauriac, petite bourgade des Côtes de Bourg. C'est là, sur ce plateau du Sud-Bourgeais que Valérie Godelu (blogueuse à ses heures, tout comme Corinne Comme d'ailleurs) s'est installée avec ses Trois Petiotes. Une identité, un nom qui est plus que générique pour cette maman de trois petites filles, toutes nées à des étapes déterminantes de sa reconversion vers la viticulture : l'aînée au moment de la reprise de ses études (avec son mari Denis) à Beaune, la seconde à l'arrivée du couple à Bordeaux et la troisième lors de l'achat des... trois parcelles de vigne. L'histoire ne dit pas (encore) ce qu'il adviendra en cas d'arrivée d'une quatrième fille (ou d'un garçon)... "Impossible, la marque est déposée!..." s'amuse Valérie. Mais, après tout, les Trois Mousquetaires n'étaient-ils pas quatre?...

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Originaire de Lorraine, Valérie a opté pour la vigne et le vin à l'approche de la trentaine, alors qu'avec son mari, elle subissait cette vie parisienne, qui ne pouvait être une fin en soi. Après une formation en Bourgogne qui participe à lui rappeler quelques souvenirs d'enfance, lorsqu'elle goûtait le "paradis" du côté de Juliénas, le couple se retrouve à Bordeaux, où Denis reprend son job, pour faire bouillir la marmite. Valérie fait quelques stages dans le vignoble, tout en restant à la recherche de quelques parcelles. Mais, cette quête de vignes est difficile, le budget est serré, aucun dérapage n'est permis et la location en fermage est privilégiée. Cependant, début 2008, la SAFER régionale se souvient qu'elle dispose de ces trois parcelles du côté de Tauriac. Leur particularité - elles 09012012 018sont plantées à 1,50m au lieu d'1,80m ou 2m le plus souvent - fait qu'elles n'intéressent aucun des voisins, qui préfèrent des vignes "mécanisables", y compris pour les vendanges.

Les voilà donc propriétaires des Trois Petiotes!... Elles sont pratiquement d'un seul tenant : la première est plantée d'un malbec de 40 ans, la seconde de merlot de 35 ans et la troisième des deux cabernets de 30 ans environ, ce qui est exceptionnel pour le secteur, puisque toutes les autres parcelles, ou presque, sont arrachées à 25 ans!... Au total donc, à peine plus de trois hectares.

Trois ans plus tard, après quelques galères dans des locaux trop exigus (il y en a bien quelques-uns de libres à proximité, mais il est difficile parfois d'en disposer lorsqu'on est une "étrangère" qui se veut vigneronne, qui plus est!...), un chai flambant neuf est sorti de terre au bord du chemin. Quelques arpents ont été arrachés à proximité, ils seront replantés à l'avenir d'un cépage blanc... qui pourrait ne pas être régional. Affaire à suivre!... En tout cas, ces travaux récents ont aussi permis d'apprécier les qualités du sol et du sous-sol et si l'horizon de surface pouvait09012012 019 être qualifié sans surprise de limono-sablo-argileux (à moins que l'on ne joue ce tiercé dans un autre ordre!), les argiles plus profondes sont bleues et rouges. Ces dernières ressemblent d'ailleurs à une sorte de latérite très teintée, contenant de petites concrétions de tailles diverses, plutôt surprenante. Un sous-sol pour le moins singulier que les vignerons du cru n'avaient jamais eu l'occasion d'identifier!...

Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'installation de Valérie Godelu interpelle dans les environs. Les tenants d'une viticulture conventionnelle pure et dure sont aussi des pères de famille et parfois, ils avouent quelques troubles pour le moins préoccupants, au soir d'un traitement dans les vignes. Il est clair également que la faune qui revient en masse dans les Trois Petiotes et les ramasseurs de rosés des prés peuvent témoigner d'un retour à la vie déjà significatif.

Côté vins, le domaine propose donc une cuvée d'assemblage qui se veut l'expression d'un Bordeaux "classique". Pas celui des années 2000, au sens conventionnel et très Mondovino, mais plutôt ressemblant à ceux qui étaient produits dans le passé. Certes, Valérie ne fait pas référence à sa mémoire de ces vins-là, mais elle veut croire que son approche permettra de revenir à des vins exprimant pleinement les millésimes et les caractères propres à chaque cru. D'ailleurs, pour souligner ce trait, elle propose une cuvée domaine (bon an mal an, 40% malbec, 35% merlot et le reste en cabernet) véritable reflet de l'année, avec une expression assez sudiste et un marqueur cassis (sacré malbec!) soutenu. Au-delà, elle observe et veut produire simultanément une autre cuvée, ou une cuvée qui soit autre, dans le sens qu'elle participera à raconter l'histoire du domaine et dressera à terme, une sorte d'inventaire ou de chronologie descriptive des millésimes. Ainsi, en 2009, est née En attendant Suzie, issue d'un égrappage manuel (qui va d'ailleurs se généraliser au domaine à l'avenir!), de 70% de malbec et le reste de merlot, fermenté et élevé en barriques pendant 24 mois et le tout en utilisant uniquement la gravité. Une sorte de "cuvée no watt"!... Le résultat quant à lui?... En un mot comme en cent : é-nor-me!... La texture et la grande profondeur des jus (le lot dégusté était encore en cuve) laissent deviner le niveau de plaisir qu'un tel vin peut procurer à table, dans quelques temps!... Seul problème, vous l'aurez deviné, il n'y en aura pas pour tout le monde!...

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Mais, rassurez-vous, nous ne sommes pas au bout de nos surprises avec Valérie Godelu et ses Trois Petiotes!... En 2010, devrait apparaître une cuvée 100% cabernet franc issue de raisins ayant atteint ou dépassé la pleine maturité, alors qu'en 2011, c'est un nectar issu de merlot atteint par la pourriture noble qui devrait voir le jour!... Ca va décoiffer!...

Pas de doute, les Côtes-de-Bourg ont recruté un vrai talent au mercato!... Et si les relations avec le syndicat viticole local se sont bien régularisées en à peine trois ou quatre ans, c'est que chacun sent bien, dans le landerneau local, qu'une telle passion au féminin mérite d'être appréciée.

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D'ailleurs, la Pleine Lune, approchant de son périgée, se lève sur l'horizon, superbe!.... Elle avait rendez-vous avec le soleil, mais il s'est carapaté du côté de l'Océan, le bougre!... Le temps d'une photo, elle se partage en trois. C'est un signe ça!...