Au début du XXè siècle, la famille de Jacques Broustet habitait déjà St Pierre d'Aurillac, mais plus bas dans ce petit village de la rive droite de la Garonne, non loin de Langon. Plus bas, au point qu'en 1930, les habitants durent quitter précipitamment leur maison, en passant par les fenêtres, auprès desquelles venaient accoster les barques des sauveteurs. Ce fut ce qu'on appelle la crue du siècle, pour les mémoires de la région. En plus des dégâts, elle fit de nombreuses victimes. Des évènements qui laissent des traces quasi indélébiles, même pour les générations suivantes et futures.

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Ce n'est pas, bien sur, ce qui motiva le vigneron de Lamery à se tourner vers la vigne et le vin, peu de temps avant le nouveau millénaire, mais bien, en revanche, ce qui décida à l'époque, en 1935, son grand-père à un repli vers cette maison, lorsqu'elle se libéra, avec les 2 ha 50 de vignes qui l'entouraient. Maison qu'ils occupent toujours aujourd'hui. Non que la pente soit marquée - le coteau ne débute vraiment qu'à quelques centaines de mètres - mais depuis, jamais l'eau du fleuve ne revint lécher les colonnes, à l'entrée du chemin.

C'est donc en 1998 que tout bascule pour Jacques Broustet. Il ne le sait pas vraiment encore, car il s'inscrit alors dans la pratique d'une double activité, dont la principale se situe à Bordeaux dans l'informatique. Il commence alors à passer quelques week-ends sur place, car son père vieillissant, il sent qu'il doit prendre le relais, pour éviter la perte de ce petit patrimoine. Problème : il a tout à apprendre sur le sujet! Au cours des deux premières années, il reçoit l'aide paternelle, mais pendant ce laps de temps, les divergences se font jour. Le fils veut résolument opter pour une viticulture biologique, ce qui est loin d'être l'orientation du père!... Dès 2000, Jacques Broustet continue seul, grâce à quelques conseils de membres de sa famille, également vignerons dans la région, puis en suivant divers cours dispensés dans le secteur, le tout complété de saines lectures.

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Dès cette époque-là, l'utilisation annuelle d'engrais disparaît et, année après année, la proportion de produits divers est réduite progressivement. En 2006, il est toujours en viticulture conventionnelle et ses rendements sont de l'ordre de 48 hl/ha. C'est à peu près à ce moment qu'il vend son entreprise à Bordeaux et glisse pleinement vers le statut de vigneron. Il découvre également le livre de Nicolas Joly, Le vin du ciel à la terre, qui ne manque pas de l'interpeler. L'option biodynamie s'impose doucement à lui.

A peu de temps de là, il rencontre Alain Déjean, de Sauternes et David Poutays, un de ses voisins dans le secteur. Avec eux, il apprend l'essentiel de la biodynamie, tout en gardant un certain recul... Les premières années, les rendements sont divisés par trois. L'impact est de taille!... En 2008, il n'y a pas de Château Lamery. Dans une soif d'apprendre et de comprendre, il fait d'autres voyages, en Bourgogne notamment, puis prend contact avec l'AVN, qui l'oriente vers Michel Favard, à St Emilion, un des vignerons bordelais dont on admet qu'il est une sorte de référent de la méthode, avec une pratique déjà ancienne de la Bio-D. Au quotidien, les choix de Jacques Broustet obéissent à un certain feeling et une forme d'ingéniosité, avec l'objectif d'adapter ses besoins, en matériel notamment, à un niveau d'investissement supportable. Ainsi, son dynamiseur, inspiré, dit-il, des travaux et réflexions d'Alex Podolinski, chantre australien de la biodynamie, vaut le détour!... Aujourd'hui, il se sent désormais à l'aise dans ses choix, même s'il avoue passer encore trop de temps sur Internet (le poids d'une carrière dans l'informatique?), plutôt que dans ses vignes. Divers intervenants, ponctuellement, le secondent lorsque les échanges, pas forcément virtuels, s'imposent.

Merlot 1942 V   La vasque vive en action   Un Bel Essaim
Source : Château Lamery

Il faut dire que créer du buzz, communiquer, le vigneron de St Pierre (il n'a pas vendu son vin au Pape, mais il en serait capable, le bougre!) en a très vite mesuré la nécessité. Pour vivre, trouver des marchés, il convenait de se démener, notamment sur la toile, dès le début de l'aventure. D'autant qu'un millésime comme 2009 a été généreux, avec ses 13 000 bouteilles disponibles! Quelques flacons lâchés ici ou là, à Paris en particulier (il compte pas moins de trente cinq lieux de vente identifiés dans la capitale!) et Lamery s'envole. Pour Seattle d'abord, avec Garagiste Wine, puis dans diverses directions : Grande-Bretagne, Belgique, Canada, Suisse, Japon, Luxembourg, Pays-Bas, Danemark, Suède... Pas moins de 80% de la production passent désormais les frontières. Le vin de Lamery a connu un franc succès dès le début, mais la demande actuelle semble confirmer cet enthousiasme immédiat. Autrement, le Bordeaux!...

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Seul rouge du domaine, Autrement, mais pas seul vin du domaine, puisqu'un moelleux ou liquoreux est également disponible, le Défi de Lamery. Issu de 22 ares de sémillon, dont certains ont 65 ans, ce vin illustre un peu le côté fantasque du personnage, qui le rend attachant. En effet, les quelques barriques contenant ce vin restent à l'extérieur, à quelques mètres à peine de la voie ferrée Bordeaux-Marseille!... N'intervenant pas sur les fûts avant la mise (lors d'un jour fruit vers le 14 juillet, en lion), il souligne qu'il remercie au passage, chaque année, la SNCF, de lui assurer le "batonnage", vu les vibrations générées par le passage des convois!... Quelques amis suisses ayant cru bon d'ajouter, pour rester dans son registre préféré, que le choix des mises au moment de la Fête Nationale, permettait à ses vins de profiter de la dose supplémentaire de soufre dans l'atmosphère, du fait des feux d'artifices!... Si ce n'est pas de la haute stratégie, ça!...

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Le domaine compte donc, à peu près, 4,5 ha (y compris un hectare - cabernet franc et cabernet sauvignon - pris en fermage, depuis deux ans) de vignes rouges (dont une bonne partie plantée en 1973, à 1,80 m et 2 m) comprenant les quatre cépages dans des proportions proches : merlot, malbec, cabernet franc et cabernet sauvignon, le tout sur des sols largement limoneux et très légèrement argileux. Depuis quelques jours seulement, il dispose de deux nouvelles parcelles à un kilomètre environ, au tout début du plateau : 25 ares de malbec planté en 1970 et 35 ares de merlot planté en 2002, au lieu-dit Fouques. Le vigneron attend beaucoup de ces nouvelles vignes, issues d'un domaine de six hectares, cultivé en bio depuis toujours. Il se dit impressionné par la terre légère, vivante, de ces quelques arpents.

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Ceci dit, pas de quoi bouleverser la vie du domaine, ni les choix pour lesquels le vigneron de l'Entre-Deux-Mers a opté, voilà un peu plus de dix ans : un tri manuel de la vendange intransigeant, qui emmène parfois Jacques Broustet jusqu'au bout de la nuit, lorsque le millésime l'impose, un élevage sans la moindre intervention, une mise attentive... Peu de chance également que vous ne rendiez visite au vigneron, sans qu'il ne vous fasse part, avec humour, de son quotidien et de son entourage : un nonagénaire de père toujours très actif, qui s'occupe de ses ruches et de ses arbres fruitiers, sans oublier le tracteur collector, qu'il utilise dès que le besoin s'en fait sentir et sans oublier également, cette charmante octogénaire bordelaise, qui l'assiste dans de nombreux travaux et que vous pourrez peut-être croiser, à l'occasion d'un salon, ici ou là.

A l'heure de l'incontournable semaine des Primeurs à Bordeaux, celle qui veut rappeler à toute la planète vinique, que les célèbres crus des deux rives de la Garonne génèrent de l'or, surtout à quelques actionnaires, on se sent presque rassurés de constater qu'une poignée de producteurs s'appuient encore sur ce que ce métier contient de familial et de traditionnel, sans pour autant rester figé dans un savoir-faire passéiste. Et on prie, au passage, pour que les amateurs français s'ouvrent, chaque jour plus nombreux, à de tels vins, comme ceux de moult pays de notre planète bleue et verte.